Le chemin difficile de la dépendance quasi-totale du bébé
à une indépendance relative
A. Watillon-Naveau
Je voudrais d'abord vous donner une précision concernant le titre
de cet exposé notamment pourquoi je parle d'une indépendance
relative et pas totale. Il ne faut en effet pas oublier qu'un adulte ayant
réussi son développement psychoaffectif sans encombres,
reste néanmoins dépendant à la fois de ses pulsions,
même s'il arrive à les domestiquer, de son inconscient qui
peut se manifester aux moments les plus inopportuns et enfin de sa réalité
extérieure avec son lot d'évènements plus ou moins
dramatiques. (deuils, séparations, échecs, guerre, catastrophes,
etc.
). Il vaut mieux parler d'autonomie que d'indépendance.
Une maturité affective implique la capacité de mentalisation
et celle d'établir une relation objectale vraie et stable. Par
mentalisation j'entends l'aptitude à traiter et élaborer
les représentants psychiques de la pulsion selon leurs deux dimensions
: qualitatives et quantitatives. Pour D.Winnicott, un développement
affectif réussi se révèle à travers des possibilités
de création se réalisant dans l'art de vivre et la vie culturelle
par l'intermédiaire du jeu et de l'espace transitionnel. Cette
capacité témoigne de l'instauration dans la psyché
de bons objets internes sur lesquels s'appuyer. Pour maintenir son homéostasie,
l'être humain a besoin non seulement de bons objets internes mais
aussi de périodes de calme, de retrait et de la capacité
de régresser pour se ressourcer. Il faut pour cela qu'il ait confiance
dans ses objets et puisse accepter une certaine passivité, une
dépendance momentanée et ceci n'est possible, selon moi,
que si, comme bébé, il a connu des moments suffisamment
nombreux de dépendance plaisante à l'égard de ses
objets primaires.
Je me propose, ce matin, de parcourir avec vous les principales étapes
du chemin que doit accomplir le bébé pour devenir progressivement
conscient de sa dépendance et atteindre l'autonomie.
Le développement psychologique de l'enfant dépend de son
bagage héréditaire d'une part et de l'apport de ses interactions
avec son environnement : ses parents, sa fratrie, la société
dans laquelle il vit et la culture dans laquelle il baigne. Ce bagage
héréditaire concerne son seuil d'excitabilité, sa
réactivité (ampleur, vitesse, généralisation)
son tonus, son sommeil, son appétit et sa tolérance à
la frustration et, selon M.Klein l'envie. Ce socle neurobiologique est
déjà doté d'une certaine fiabilité et d'une
certaine compétence, mais il ne sera définitivement constitué
qu'aux termes du développement programmé qui est fort long.
Le monde extérieur va avoir un rôle de différenciation
et de spécification au niveau des synapses c'est-à-dire
au niveau des jonctions entre les cellules nerveuses. La stimulation par
le monde extérieur est indispensable pour que le programme génétique
puisse se réaliser. C'est ce qu'on appelle l'épigénèse
et qui jouera un rôle d'amplificateur ou de réducteur des
différences individuelles observées à la naissance.
Les caractéristiques de ce bébé-là vont éveiller
chez la mère des réactions dépendantes de sa personnalité,
ils éveilleront en elle des fantasmes propres à son histoire
infantile, appelleront des ressemblances avec des figures parentales et
induiront des comportements maternels qui favoriseront, stabiliseront
ou changeront les capacités innées du bébé.
Ce dernier est, au début de son existence, physiquement et psychiquement
totalement dépendant de son entourage, ce qui ne signifie pourtant
pas qu'il soit totalement passif. D.Winnicott a écrit qu'un bébé
tout seul, cela n'existait pas et A.Green dit qu'aucune psyché
humaine ne peut se développer sans l'aide d'un autre psychisme.
S.Freud aussi, à propos du narcissisme primaire, incluait les soins
maternels dans son image de l'organisation narcissique du début
de la vie.
Depuis une trentaine d'années, nos connaissances au sujet des
capacités perceptives et réactionnelles du nouveau-né,
ont beaucoup progressés. Nous savons que tous ses sens sont en
éveil, qu'il témoigne d'un intérêt intense
pour le monde extérieur même s'il ne le reconnaît pas
comme tel. Je vous rappelle la phrase de S.Lebovici : "le bébé
investit sa mère avant même de la connaître ".
Il me semble important, avant de continuer cet exposé, d'insister
sur le fait que ce que nous pouvons connaître du bébé
sont ses réactions comportementales et des signaux émotionnels,
mais nous ne pouvons rien affirmer à propos de ses pensées
réelles. Nous ne pouvons nous représenter son fonctionnement
mental qu'à partir d'hypothèses. Il est cependant nécessaire,
pour exercer notre métier, d'avoir une représentation de
la manière dont les choses se passent tout en restant prêt
à accepter la nouveauté et les surprises.
Les travaux récents ont abouti à la construction suivante
: le bébé oscillerait, dans la même journée
et parfois avec des variations assez brusques, entre des périodes
où il se sent bien contenu, en identification adhésive bénéfique
normale avec sa mère et des périodes d'angoisses extrêmes
où il ressent la solitude et l'abandon. Cette identité adhésive,
sorte d'émotionnalité primitive à l'uvre dans
la fusion bidimensionnelle, est rapprochée par G.Haag des considérations
de D.Meltzer sur la relation d'objet esthétique. Elle évoque
" un sentiment extatique bidimensionnel, sorte de " collé
à " fusionnel où le sentiment d'identité séparée
est plus ou moins aboli. " Par ailleurs, écrit-elle, le bébé
fait l'expérience d'un objet externe souple, se coulant à
ses vécus à lui, grâce à la capacité
de rêverie de Bion ou la préoccupation maternelle primaire
de Winnicott. Cette expérience d'adaptation maximale de l'objet
maternel se fait dans des éprouves rythmiques (labyrinthiques)
et sonores du holding et de l'expérience orale qui se mêlent
aux traces mnésiques prénatales. Ce "collé à
" de la première émotionnalité fait retour dans
des flux et reflux, d'abord vécus en termes de substances corporelles.
Fr.Tustin parle de l'objet palpable, excitant sensuellement, ressenti
comme faisant partie du corps propre. Des expériences trop précoces
de séparation s'accompagnent de sensations d'une perte de substance
du corps propre et/ou celui de l'objet. L'illusion semble être d'un
flux qui guérit, qui nettoie entre la mère et le bébé.
Le moi, ressenti dans la petite enfance, est exprimé en termes
de liquides et de gaz, avec les terreurs concomitantes de se liquéfier,
de se vider si le contenant parait troué ou d'exploser s'il s'agit
de gaz. Un holding défectueux ou des traumatismes sont vécus
comme des chutes sans fin. L'expérience de base est celle, bien
connue,
du mamelon dans la bouche, avec l'accrochage à la brillance du
regard maternel, la reconnaissance de la musique de sa voix et de la manière
de le tenir, son odeur spécifique, le goût bien connu de
son lait et la perception intuitive de son humeur. Ce serait l'unité
de contention maximale et le moment où le bébé peut
percevoir que tous ces stimuli viennent de la même source. Fr.Tustin
exprime l'idée que " la façon dont le sein est donné
et la façon dont il est pris, laissent une marque pour le meilleur
ou pour le pire sur la psyché en développement."
Les descriptions et hypothèses de D.Winnicott sont aussi très
évocatrices. Il estime qu'un nouveau-né ne supporte pas
bien les frustrations et qu'au début de son existence, l'environnement
doit être très adapté pour lui éviter des agonies
primitives. Quand bébé a faim et que le sein ou le biberon
lui sont présentés rapidement, il aura l'impression de l'avoir
créé. C'est l'objet "créé-trouvé
", si important pour les bases d'un narcissisme sain et qui introduit
le fantasme de la toute-puissance. Une mère " suffisamment
bonne " sentira dans quelle mesure son bébé va commencer
à pouvoir attendre et elle introduira progressivement de petites
périodes de frustrations, ce qui va permettre au bébé
d'entrer en contact avec la réalité et petit à petit
de percevoir que sa mère ne fait pas partie de lui. Pour W.Bion
aussi, ces frustrations progressives ont leur importance pour pouvoir
créer des pensées. Vous connaissez sûrement son schéma
classique : l'attente innée du sein (une préconception)
associée à une réalisation (c'est-à-dire la
présence réelle du sein) forment une conception caractérisée
par sa qualité sensori-perceptive ; l'attente du sein et une non-réalisation
(absence du sein) représentent un mauvais sein présent ou
un non-sein, un élément bêta que le bébé
tend à expulser. Après quelques expériences positives
et si le bébé a une capacité suffisante à
supporter la frustration, une nouvelle attente du sein et une non-réalisation
conduiront à l'hallucination, à la pensée. L'expulsion
des éléments bêta par l'identification projective
est à la recherche d'un contenant : la mère ou toute personne
qui s'occupe du bébé. Ici encore, bébé va
être dépendant de la " capacité de rêverie
" de la mère car c'est grâce à elle que ces éléments
seront contenus, compris et transformés en un matériau détoxiqué
assimilables par lui. Il s'agit donc d'une interaction dynamique comportant
des transformations en éléments alpha.
Les capacités perceptives du bébé vont le soumettre
à des stimuli que son système nerveux a du mal à
traiter ; il pourra se détourner de cette réalité
trop excitante en supprimant ses perceptions (détourner la tête,
fermer les yeux, diminuer son seuil de perception ou fragmenter ce qu'il
perçoit) mais il sera le mieux aidé par le pare-excitation
maternel. Progressivement, bébé va internaliser les différentes
capacités maternelles telles que l'appareil à penser les
pensées, le pare-excitation, le traitement des éléments
bêta, ce qui va lui permettre de commencer à se défendre
lui-même contre un trop de stimulations et devenir moins dépendant
du fonctionnement maternel. Le bébé peut avoir recours au
renversement en son contraire c'est-à-dire passer de la passivité
à l'activité. L'exemple classique est celui du petit-fils
de Freud avec le jeu de la bobine et le fort-da, mais j'en ai un exemple
tiré de l'observation du nouveau-né selon E.Bick. Jeanne
est couchée dans son parc, sur le dos. Elle a 4 mois et quand l'observateur
arrive, la maman lui annonce qu'elle a sevré Jeanne. Celle-ci joue
avec quelques jouets puis attrape une petite boule rouge à laquelle
est attaché une ficelle. Jeanne la manipule, la met en bouche en
utilisant ses deux mains (jonction), puis sa main droite tire sur la ficelle.
La main tire, mais la bouche serre les lèvres et la tête
se soulève légèrement comme pour garder la boule
en bouche. Finalement la main droite gagne et Jeanne perd la petite boule.
Elle va répéter ce jeu plusieurs fois. J'interprète
ce " récit " comme l'histoire du sevrage ; le mamelon
lui est retiré, Jeanne essaye de le garder mais la réalité
s'impose. Nous voyons ici, un bébé remplacer l'évènement
subi passivement par un geste actif.
L'absence de stimulations adéquates ne permet pas un développement
optimal du cerveau ce qui a pu être vérifié par des
examens avec la caméra à positons. Les chercheurs ont constaté
chez des enfants de un an ayant rencontré une carence affective,
que le lobe frontal de ces enfants était moins développé
que celui d'enfants du groupe témoin.
Les échanges de regards accompagnés de lallations et sourires
sont, vers deux ou trois mois, des interactions très structurantes
pour le bébé. Un véritable dialogue s'installe et
le bébé y participe à part entière ; il peut
en être l'instigateur ou y mettre fin et prend conscience de son
action sur l'entourage. Pour G.Haag l'intégration du tactile, première
surface d'inscription psychique, par le regard permet de délaisser
la prévalence de l'expérience tactile. Lors de l'interpénétration
des regards il y a concomitance d'un éprouvé tactile du
contact dos. Si cet échange a lieu dans la douceur (un regard peut
être vécu comme pénétrant, agressif, prédateur,
dévorant, intrusif, distanciant) cela crée un espace derrière
soi où se déroulent des interrelations. Cet espace derrière,
avec un fond, permet de surmonter les peurs paniques de l'exploration
de la profondeur de l'espace externe et instaurent la tridimensionnalité.
Cette notion d'espace d'arrière-plan décrit par J.Grotstein
permet l'acquisition d'une verticalité assimilée rapidement
à l'axe vertical du corps et à la colonne vertébrale.
Il s'agit également d'une étape dans la filière inconsciente
mamelon-baton fécal-pénis-bébé. (le dur opposé
au mou).
Voici l'exemple de Virginie. Elle a 7 mois, est couchée sur le
ventre sur son tapis de jeu et manipule une petite baleine qu'elle vient
de recevoir de sa grand-mère, qui a été en voyage
et lui a rapporté ce jouet. Elle l'explore, le regarde, lui sourit,
le met en bouche et tout à coup le dépose dans sa nuque
et le jette derrière elle. Elle pivote de 180° sur l'axe de
son nombril, retrouve la petite baleine avec des cris de joie et recommence
la même démonstration. Je pense qu'elle nous raconte toute
une histoire. L'absence de mamy qui a été en voyage et n'est
pas venue le mercredi, son jour habituel. Le plaisir de la retrouver et
ce que mamy représente pour elle : un objet d'arrière plan.
Les sollicitations sensorielles multiples seront reconnues et mises en
lien par le nourrisson grâce à la perception transmodale
évoquée par D.Stern. Cette transmodalité est à
une capacité innée qui permet d'établir des équivalences
immédiates entre deux perceptions différentes. Par exemple
: tactiles et visuelles comme dans l'expérience de Meltzdorff avec
les tétines rugueuses et lisses.
Cette perception transmodale va permettre au nourrisson de faire des liens
entre ses perceptions pendant une même expérience et entre
des expériences différentes dans le temps. La stabilité
des horaires, la régularité du holding vont donner au bébé
une notion temporelle (le après cela, vient ça, de D.Marcelli),
lui permettre de percevoir l'identique et les petites différences
et de commencer à stocker et emmagasiner des représentations,
pour en arriver aux RIG, les représentations d'interactions généralisées.
D.Stern a ajouté à ces représentations une notion
temporelle c'est-à-dire un écoulement dans le temps. L'enfant
mémorise non plus une image statique mais le déroulement
d'une interaction, par exemple maman qui change le bébé,
papa qui le sort de son berceau, maman qui nourrit, papa qui fait sauter
bébé, etc.
La capacité de la mère à répondre aux expériences
émotionnelles de son bébé semble être ressentie
par celui-ci comme si ses sensations corporelles étaient rassemblées
en un tout, lui donnant le début d'un sens d'identité. E.Bick
et D.Anzieu supposent que le sentiment d'être tenu ensemble donne
naissance à la sensation d'avoir une peau. Selon D.Anzieu, il existe
au début le vécu d'une peau commune à la mère
et à l'enfant qui assure entre les deux partenaires une communication
sans intermédiaire, une empathie réciproque, une identification
adhésive. L'étape suivante requiert l'effacement de cette
peau commune et la reconnaissance que chacun a sa propre peau et son propre
moi, ce qui ne s'effectue pas sans résistances ni douleurs. L'enfant
acquiert le Moi-peau selon un processus de double intériorisation
:
- de l'interface qui devient une enveloppe, contenant
de contenus psychiques
- de l'entourage maternant qui devient le monde
interne, le contenu de l'enveloppe psychique, les pensées et
représentations.
J'ajoute que ces représentations ne sont pas le reflet exact de
la réalité externe mais, d'une part la manière dont
la mère interprète les évènements au bébé
grâce à sa capacité de rêverie et, d'autre part
la situation externe modifiée par les projections du bébé.
Exemple : psychothérapie de l'enfant avec eczéma.
La pensée est comme une charpente interne (D.Houzel) mais les pensées
ne peuvent naître que si le bébé a l'assurance d'une
continuité de contact avec l'objet support. L'accès à
la tridimensionnalité passe par la perception de l'espace interne
de l'objet (par le biais de la capacité de contention de l'environnement)
et la notion d'une distinction entre les espaces internes de l'objet et
du Soi. Elle permet l'accès à une identification projective
normale et grâce à l'accordage affectif, se développe
la notion que l'objet possède un espace interne contenant des émotions
qui peuvent être partagées. L'accordage affectif implique
que la mère, assistant à un jeu de son enfant, peut lui
faire savoir qu'elle a compris les émotions que son enfant ressent.
Elle le lui communique en accompagnant son jeu d'une manifestation dans
un autre registre comportemental. Il ne s'agit pas d'une imitation du
jeu. Prenons par exemple d'un bébé de 8 mois qui s'amuse
à soulever un jouet et à le laisser tomber. La maman va
émettre une onomatopée qui traduit le plaisir de l'enfant
: aaah quand l'enfant lève le bras, boum quand il le laisse tomber.
Si l'accordage est correct, le bébé continue son jeu, si
l'accordage rate, l'enfant arrête son jeu et regarde sa mère,
étonné. Par ce biais, qui se déroule de manière
inconsciente pour la maman, bien des vécus inconscients peuvent
être transmis.
Vous savez sans doute qu'actuellement on parle d'identification projective
normale, un moyen de communication tellement important dans la situation
thérapeutique, et l'identification projective pathologique qui
consiste en un usage exagéré de cette communication. Lorsque
la qualité du holding est insuffisante, le bébé aura
recours a des mécanismes de défense autistiques, pour se
contenir lui-même par accrochage à un aspect non humain de
l'environnement (une lumière) ou bien en utilisant sa tension musculaire
(la carapace). Ici aussi, l'aspect quantitatif définit la norme
ou la pathologie.
Ceux qui s'occupent de très jeunes enfants ou de familles savent
combien le bébé est en contact immédiat avec les
émotions parentales, conscientes ou non. C.Trevarthen et J.Kenneth
postulent que le nouveau-né possède une intersubjectivité
innée qui donne au nourrisson une conscience réceptive aux
états subjectifs des autres personnes et cherche à interagir
avec eux. Par analyse d'enregistrements par video's on constate que les
mouvements apparemment désordonnés du bébé
sont en fait synchronisés avec le discours maternel. L'apport de
D.Stern par les " affects de vitalité " permet également
de comprendre comment, en plus de nos mimiques et du ton et de la musicalité
de notre voix, nous laissons passer nos émotions auxquelles le
bébé est tellement sensible. Stern les oppose aux affects
bien connus de joie, colère, tristesse, peur
.Il envisage
les qualités sensibles, dynamiques, cinétiques des mouvements
que nous accomplissons quotidiennement. Lorsque nous regardons un mouvement
s'accomplir, nous sommes sensibles aux accélérations, décélérations,
à l'amplitude, à la lenteur ou la brusquerie. Exemple :
la façon de s'asseoir. Nous avons une manière générale
habituelle d'accomplir nos gestes mais notre état affectif peut
modifier notre gestuelle et notre voix. Les bébés sont très
sensibles à ces affects de vitalité (comme certains patients
d'ailleurs). Cette sensibilité des bébés leur permet
d'enregistrer notre manière d'être habituelle, de reconnaître
qui s'occupe de lui (papa ou grand-mère) mais surtout d'être
sensible aux différences soit accidentelles (mère énervée
ou triste ou préoccupée) soit chronique (mères dépressives).
En voici deux exemples tirés de ma pratique de thérapies
conjointes. Florian est âgé de 13 mois quand je le rencontre
pour la première. J'ai reçu un coup de téléphone
de sa pédiatre qui me demande de recevoir ce couple mère
bébé en urgence. C'est d'ailleurs la grand-mère qui
me téléphone et qui accompagne sa fille au premier rendez-vous.
La maman de Florian est en effet tellement débordée qu'elle
n'a pas pu venir sans sa mère. Florian est collé à
sa mère, il ne sourit pas. La maman ma raconte la triste histoire
de Florian sur un ton atone et apparemment sans émotions. Elle
semble figée. Son bébé est né prématurément
après qu'elle ait été agressée dans la rue.
Il a du rester en néo natalité ce que le maman a eu du mal
à supporter. Ensuite il a souffert d'une orchite, a été
opéré d'une sténose du pylore, été
souvent infecté et finalement, à un 1 an, ré hospitalisé
pour mastoïdite. C'est au retour de cette dernière hospitalisation
qu'il a décompensé : il a peur de tout le monde sauf de
papa et maman, ne mange plus, ne dort que dans les bras de sa mère.
Même chez sa grand-mère qu'il connaît bien, il reste
sans bouger pendant des heures. La maman me dit qu'il est comme "
gelé ", il ne se développe plus. Florian va rester
sur les genoux de sa maman mais accepte d'interagir avec moi et regarde
avec beaucoup d'intérêt, même en ébauchant un
petit sourire, pendant que j'administre à ma poupée bébé
forces piqûres tout en mettant des mots sur ce que je fais et en
évoquant les souffrances du bébé. Je prescris 8 jours
de congé à la maman pour qu'elle puisse rassurer son bébé
en prenant le temps nécessaire. Je revois la maman huit jours plus
tard. Florian et maman sont déjà plus souriant, il accepte
de se séparer de sa mère a retrouve son appétit et
est "dégelé ", mais les nuits sont encore difficiles.
Le trouble du sommeil m'évoque l'agression subie par la mère
et je lui demande de me raconter comment cet évènement s'est
déroulé. Elle était sortie, le soir, avec une amie
pour acheter des boissons dans un night shop. Dans la rue, deux individus
ont voulu arracher son sac. La maman revit l'évènement avec
intensité et me montre comment elle protégeait son ventre.
Elle pensait qu'elle était d'accord pour céder son sac n'ayant
qu'une idée : protéger son bébé. Mais elle
se cramponnait tellement à son ventre qu'elle n'arrivait pas à
lâcher son sac. Les agresseurs ont insisté et l'ont finalement
fait tomber sur le sol puis ils ont pris peur et se sont enfuis. La maman
a été emmenée à l'hôpital et Florian
est né cette nuit là, 6 semaines trop tôt. Mon intention
était de permettre à la maman de décharger ses angoisses
et culpabilités (avait-elle tout fait pour protéger son
bébé ?), mais je n'avais pas prévu la réaction
de Florian. Alors qu'il jouait calmement à nos pieds, dès
le début du récit il s'est approché de sa mère,
s'est hissé debout en se tenant à sa jupe et a accompagné
son récit de lallations véhémentes et tellement fortes
que la mère et moi ne nous entendions plus. J'ai interprété
cette intervention de l'enfant comme une participation affective et une
reconnaissance du courage de la maman. Que faisait cet enfant ? Etait-il
uniquement en communication avec l'émotion de sa mère ou
avait-il enregistré quelque chose pendant la grossesse ? Nous n'avons
pas encore de réponse à cette dernière éventualité
tout en connaissant l'importance, pour l'avenir, des évènements
qui ont eu lieu pendant la grossesse. Après ce deuxième
entretien, Florian a repris son développement et ne présentait
plus aucun symptôme.
L'histoire de Marie est encore un exemple de la participation active des
jeunes enfants dans ces thérapies conjointes et de leur capacité
de percevoir les émotions maternelles ou de se souvenir de ce qui
a été
traumatique pour eux. Marie (2 ans ½) et sa maman me consultent
parce que Marie est très difficile, elle accepte mal l'arrivée
du petit frère et monopolise sa maman. Celle-ci me raconte avec
beaucoup de détails et d'émotion les débuts difficiles
de Marie. Elle est née avec une luxation congénitale bilatérale
des hanches. Elle a été opérée et a dû
rester plâtrée jusqu'à 18 mois. Elle a rapidement
appris à marcher mais a dû faire face à la naissance
du petit frère. Sa maman s'est beaucoup occupée d'elle et
je sens que cette mère investit très fort cette petite fille
née d'un deuxième mariage. Pendant ce long récit,
Marie joue très gentiment près de nous. Puis la maman ajoute,
dans un murmure : " je ne sais pas si je dois vous dire que j'ai
fait une tentative de suicide l'été dernier ! " Je
sens évidemment combien la maman veut minimiser cet évènement
et nier qu'il ait pu avoir de l'importance dans la vie de Marie. Heureusement
cette dernière va nous le faire savoir en tambourinant avec vigueur
sur un coffre en bois présent dans mon bureau au moment précis
où la maman parle du suicide. Grâce à son intervention,
je vais apprendre que les difficultés ont débuté
après cet évènement et que Marie a perçu quelque
chose la nuit où sa maman a été emmenée en
ambulance, puisque depuis elle a peur des lumières clignotantes.
A la séance suivante, la maman m'apprend que depuis le premier
rendez-vous son petit garçon de 18 mois, s'était enfin décidé
à marcher. Qui transmettait à ce petit frère l'interdiction
de marcher plus tôt que sa sur ne l'avait fait ? La mère,
la sur ou les deux ?
Cette énumération des capacités du bébé
est loin d'être exhaustive mais devrait nous permettre de comprendre
comment petit à petit l'enfant construit une conscience de lui
comme séparé de sa mère et des autres, atteinte vers
les 8 mois et visible par l'angoisse de l'étranger. D.Stern a bien
décrit l'évolution de la conscience de soi qui passe successivement
par un sens de soi émergent (lorsque l'enfant ressent l'émergence
d'une organisation), un sens de soi noyau (un sens de soi avec l'autre),
un sens de soi subjectif (avec les expériences de l'accordage affectif)
et un sens de soi verbal Le bébé va aussi stabiliser sa
représentation interne de sa mère et pouvoir garder en lui
son image pendant un certain temps. Il a eu l'occasion d'expérimenter
sa capacité d'être seul en présence de sa mère
et de devenir conscient de manière stable de ses actions volontaires
et de leurs effets sur son environnement. Son autonomie va augmenter considérablement
par l'acquisition du " quatre pattes " et de la marche lui permettant
de réguler lui-même la distance à l'objet. Il reste
cependant encore dépendant du partage émotionnel et a besoin
de venir se ressourcer auprès de sa mère (le refueling)
ou par la vue de celle-ci, et avant de se lancer dans certaines aventures
il observe la réaction affective de la mère (la cliff experience).
Sophie en est un bel exemple. Sa maman vient me consulter lorsqu'elle
a 8 mois. Depuis peu, Sophie qui se développait sans problèmes,
est grincheuse, elle dort mal et ne mange quasi plus. Elle n'a pas fait
sa crise des 8 mois mais va hurler avec conviction dès qu'elle
me voit. Après un temps que personnellement j'ai trouvé
long, elle se calme et accepte de jouer avec moi. Subitement, elle retourne
sur les genoux maternels et je dis qu'après avoir joué avec
la dame inconnue, c'est bien agréable de retrouver le giron maternel.
La maman me signale qu'elle allaite toujours sa fille et à ce moment
Sophie se jette violemment en arrière. Sa maman la rattrape de
justesse et j'ajoute : " mais parfois on est aussi un peu fâchée
sur maman ". La maman associe sur le fait que depuis quelques jours,
Sophie se déplace à quatre pattes et me décrit la
scène. Sophie s'éloigne, puis s'assied et fait à
la maman son petit signe des mains qui veut dire qu'elle a envie d'aller
dans les bras. La maman répond en disant : " ma fille, si
tu as pu aller seule jusque là, tu peux revenir toute seule. "
A ce moment la mère réalise qu'elle supporte mal que sa
fille s'éloigne d'elle.
Je ne peux terminer cet exposé sur le développement de
l'indépendance sans parler du rôle du père. Actuellement,
dans beaucoup de familles, les pères occupent une place beaucoup
plus importante auprès du bébé. Leur rôle comme
partenaire nécessaire pour favoriser la sortie d'une relation trop
fusionnelle avec la mère a été souligné depuis
longtemps, ainsi que son rôle de protecteur de la dyade au tout
début de la vie. J'ai évoqué le rôle structurant
du père dans les fantasmes et désirs d'incorporation du
pénis paternel pour se sentir consolidé et enfin sa présence
dans le conflit oedipien positif et négatif. Dans les cas de défaillance
de la mère, le père peut avoir une attitude compensatoire
et assumer les rôles maternels. Dans l'optique de l'épigénèse,
les interactions avec le papa apportent au bébé des expériences
différentes et augmentent donc ses potentialités. La mère
reste cependant un interlocutaire privilégié : elle est
la seule a pouvoir donner le sein et le ftus a emmagasiné
des perceptions pendant la grossesse qu'il retrouve avec joie après
sa naissance, notamment liées à l'odorat, au goût
et au rythme.
J'espère vous avoir fait comprendre que la manière dont
un être humain pourra assumer son autonomie et avoir recours aux
nécessaires régressions passives va essentiellement dépendre
de ses expériences pendant la période où il est totalement
et partiellement dépendant de son environnement. S'il a connu une
dépendance physique et affective heureuse, pleine de joies et où
il s'est senti reconnu et aimé avec ses particularités personnelles,
il aura de objets internes suffisamment bons qui lui permettront de prendre
les risques inhérents à toute relation humaine. Personnellement,
je pense que les assuétudes peuvent se comprendre, dans certains
cas, par un attachement inconscient à un mauvais objet interne
dont ils sont incapables de se détacher mais qui ne peut que les
détruire.
En tant que spécialisée dans la petite enfance, je ne
vous ai pas parlé du développement ultérieur de l'être
humain et de tous les remaniements que le conflit oedipien et l'adolescence
peuvent apporter. Certaines choses peuvent être changées
mais beaucoup d'auteurs pensent que les premières années
de l'enfant sont déterminantes dans l'acquisition d'une capacité
à l'autonomie.
Pour conclure, je dirai avec Fr. Tustin que nous devons arriver à
" prendre courageusement la grand-route que nous partageons avec
les autres êtres humains ordinaires de cette terre. " En d'autres
mots, accepter la condition humaine consiste à supporter une certaine
dépendance avec philosophie.
Texte présenté à la Journée
d'Etude du GERCPEA à Luxembourg le 17 juin 2005
Contact
A. Watillon-Naveau
Psychiatre, Psychanalyste (Société Belge de Psychanalyse,
IPA)
avenue de la Forêt 196/4 B - 1000 Bruxelles
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