" Finalement, on se sent plus humain " Peut-on former
à la clinique?
J.P. Vidit
1. Introduction
La " formation " de ceux que D. ANZIEU appelle " les psychistes
" médecins psychiatres, psychologues, travailleurs
sociaux pose, à l'évidence, de nombreux problèmes
que le concept même de " formation " ne vient, à
proprement parler, pas éclairer.
L'apport de connaissances didactiques dans le domaine du psychisme humain
s'avère, de l'aveu même des " formés ",
globalement insatisfaisant dès lors que ceux-ci entrent en contact
avec la réalité clinique. Il donne une photographie abstraite
et parcellaire, c'est-à-dire réductrice des mécanismes
psychiques alors dévitalisés en même temps qu'il crée
l'illusion d'une maîtrise de ces processus. Cette forme d'intellectualisation
prend l'allure d'un système défensif contre les vécus
émotionnels mobilisés immanquablement au niveau du self
du praticien lors de la rencontre clinique.
La confrontation, au cours de stages pratiques décidés
par ces mêmes instances didactiques, vient malmener, voire bouleverser
cette connaissance patiemment constituée en illusoire maîtrise.
Se profile alors une expérience celle de la rencontre clinique
vécue souvent de manière effractrice voire désorganisatrice
aboutissant, toutes proportions gardées, à une véritable
crise d'identité située au niveau du " Moi professionnel
".
Le travail qui suit tentera, à partir d'une expérience
de travail en groupe avec des étudiants en fin de cursus d'études,
de rendre compte de l'articulation de ces différentes questions.
Une clinique de la formation, comprise à partir de la reconnaissance
des processus groupaux envisagés sous l'angle de la conceptualisation
psychanalytique, pourrait-elle permettre une formation à la clinique?
2. Dispositif et champ de travail
Il est difficile de généraliser une réflexion sur
les études de Psychologie puisqu'en France l'organisation des cycles
et des contenus d'enseignement restent sous la dépendance des Universités;
sous réserve de l'aval donné à leurs dispositifs
pédagogiques par les responsables nationaux de l'Enseignement Supérieur.
Précisons, s'il en est besoin, que c'est à partir de mon
expérience dans l'Université où j'officie que je
réfléchirais.
Dans les trois premières années d'études, le cursus
est essentiellement scolaire, même si, ça et là, des
travaux pratiques permettent aux jeunes étudiants un contact encadré
avec la réalité clinique sous forme de passation de tests
ou d'épreuves avec des enfants.
Ce n'est seulement qu'à partir de la 4e année en
maîtrise que les étudiants sont amenés à
faire un stage court dans un service où officie un psychologue
clinicien afin de se sensibiliser et d'observer la réalité
clinique.
La 5ième année qui débouche sur la qualification
professionnelle aménage un temps de stage important obligatoire
dans une institution de soins auprès d'un praticien-chef de stage.
Cette immersion dans la réalité clinique constitue souvent
la première confrontation vécue avec la psychopathologie
et le début d'une mise en situation contrôlée des
premiers actes professionnels. Elle est donc, en tant que telle, une expérience
qui confronte le jeune futur professionnel à la réalité
de la souffrance psychique, ainsi qu'aux multiples échos qu'elle
suscite en lui, même si ceux-ci ne prennent la forme que d'un malaise
diffus.
Ici la notion de tutorat est essentielle dans la relation complexe qui
unit le stagiaire à son chef de stage dans les premiers méandres
de la confrontation avec la clinique. Mais on notera qu'elle est située
hors champ puisqu'elle se déroule à l'extérieur de
l'Université et le cadre dans laquelle elle s'inscrit reste celui
d'une relation duelle.
Le travail dont il est question s'inscrit donc dans le dispositif d'études
que je viens d'esquisser rapidement et s'intitule: Groupe de Réflexion
sur la Pratique de Stage.
Dans une optique d'aide, un travail de groupe est organisé sur
un temps limité de dix fois deux heures pour permettre aux étudiants
d'échanger, débattre mais aussi réfléchir
et comprendre les difficultés, questions et problèmes qu'ils
peuvent rencontrer dans cette première appréhension de la
réalité professionnelle où ils se trouvent mis en
situation clinique sur le modèle de ce qu'ils pourront rencontrer
ultérieurement dans leur future carrière personnelle. Ce
travail de groupe ne fait pas l'objet d'un examen ou d'une appréciation;
seule la présence est requise.
L'objectif qui diffère du travail de tutorat réalisé
par le chef de stage consiste à ménager un temps d'après-coup
où des questions et expériences vécues en clinique
vont pouvoir être débattues, éclairées dans
le cadre d'un dispositif non plus duel mais groupal afin de comprendre
les processus psychiques complexes à l'oeuvre dans la rencontre
clinique. Il permet également à l'étudiant de s'ouvrir
àd'autres champs d'expériences que celles restreintes de
son propre stage.
3. Hypothèses et questions
En tant que tel, ce travail constitue une rupture nette dans le cursus
d'études, puisqu'il s'agit d'un groupe de parole et de réflexion
sans apports d'informations. Ce cursus d'études, par l'utilisation
massive et presqu'exclusive d'une pensée soumise au réel
d'un apprentissage décollé de ses racines affectives et
émotionnelles " propose " implicitement aux étudiants
un type de représentation imaginaire de l'identité professionnelle.
La confrontation de l'identité professionnelle imaginaire à
la réalité clinique ouvre alors à un véritable
conflit cognitif.
L'élaboration et la négociation de ce conflit sont fondamentales
pour la construction de l'identité professionnelle du futur praticien
ainsi que pour le type relationnel qu'il déploiera dans ses futures
rencontres cliniques.
L'étude et la compréhension de la demande est alors importante
pour saisir les enjeux sous-jacents d'un tel travail. Cette dernière
émane historiquement de la structure paritaire enseignants
et étudiants qui gère l'organisation des études
de cette cinquième année.
Les hypothèses que je souhaiterais développer dans ce travail
s'articulent à un double niveau qui, bien évidemment, rétroagissent
l'un sur l'autre.
Le premier niveau consiste à voir dans cette proposition de travail
relativement originale l'émergence de difficultés latentes
situées au niveau des concepteurs du cadre d'enseignement. En effet,
la position clinique implique et suppose la prise en compte de la subjectivité
du patient et de l'intervenant. En cela, elle diffère radicalement
de la position d'enseignement qui transmet un contenu les savoirs
sans tenir compte des caractéristiques et des réactions
du contenant les étudiants . Par conséquent,
l'introduction de la position clinique vient jouer un rôle subversif
qui oblige, en raison de l'impact de la réalité relationnelle,
à réinterroger la pertinence des choix théoriques
utilisés pour lire le matériel clinique.
Le second niveau concerne plus spécifiquement les étudiants.
Ces derniers se trouvent en effet confrontés d'une manière
plus ou moins effractrice à la réalité de la pathologie
ainsi qu'à la complexité de la position clinique. Ils vont
devoir effectuer le difficile passage qui va les faire passer de l'identité
professionnelle imaginaire aux prémisses de l'identité professionnelle
réelle. Ce processus va les amener à gérer ou à
éviter une crise touchant à la définition de leur
identité naissante opposée à " l'identité
imaginaire " qu'ils s'étaient constitués au fil de
leur cursus universitaire par le biais d'identifications rapides et diverses
aux modèles qui leur ont été successivement offerts
par les enseignements.
La différence essentielle et l'originalité de ce travail
réside en ce que le travail proposé se fait en groupe. Il
y a, en effet, une fétichisation de la relation duelle laissant
entendre que ces problèmes de construction de l'identité
professionnelle ne peuvent être abordés in situ mais renvoient
à une formation personnelle.
Le groupe, en raison même de sa dimension institutionnelle et du
fait qu'il est luimême une institution, permet que soient posés
les rapports articulant les difficultés rencontrées dans
la position clinique avec celles de la dynamique institutionnelle. En
d'autres termes, d'interroger la manière dont l'université
en tant qu'institution pense la formation et la position clinique.
Le fonctionnement groupal, en raison de sa spécificité
ainsi que de la force des manifestations qui s'y déroulent, permet
alors une confrontation avec les processus psychiques appréhendés
non plus de l'extérieur mais de l'intérieur. Donc dans leur
vivance et leurs résonances.
L'objet groupe va ainsi devenir médiateur de la réalité
clinique dont il sera ainsi possible de comprendre les processus et les
enjeux.
Ce travail, qui prend ses racines sur le modèle d'un travail en
groupe d'orientation psychanalytique, peut-il apporter une aide efficace
aux étudiants pour pouvoir expérimenter, reconnaître
et penser la complexité des phénomènes psychiques
à l'oeuvre dans la rencontre clinique? Le groupe en tant que tel
ménage-t-il une expérience vivante des processus psychiques?
Le groupe, par l'expérience qu'il propose, permetil un changement
de mentalité qui permet aux étudiants de mieux apprécier
leur implication et leur responsabilité dans cette rencontre?
4. Formation et approche psychanalytique
Dès lors que l'on aborde une pratique formative sous l'angle de
la conceptualisation psychanalytique, une question centrale se dessine
forcément qui consiste à interroger les relations complexes
qui régissent les rapports entre " l'offre " et la "
demande " de formation.
Que propose-t-on et que vient-on chercher lorsqu'on institue ou participe
à un tel cursus de formation?
Mais, en plus de ces questions fondamentales auxquelles des chercheurs
de renom ont apporté des réponses qui font autorité,
l'approche psychanalytique conduit à essayer de mettre en évidence
et comprendre au travers des contenus d'échanges plus ou moins
intellectualisés les inévitables mouvements pulsionnels
que ces échanges ont pour but soit de masquer, soit de démasquer
dès lors qu'on y prête une oreille attentive qui consistera
à déceler sous les échanges formels la nature plus
pulsionnelle des enjeux sous-jacents.
Une telle orientation comprend, si l'on n'y prend pas garde, un risque
évident de glisser vers une mise à jour sauvage de la problématique
individuelle. Il convient donc de préciser le cadre de notre intervention
qui ne s'attache pas à pointer les éventuelles occurrences
de l'histoire personnelle et pulsionnelle du sujet. Une telle démarche
relève d'une implication volontaire et librement consentie. Ce
qui n'est, à l'évidence, pas le cas des étudiants
impliqués dans ce travail de groupe. La tâche s'adresse alors
à ce que j'appelle le " Moi professionnel " qui est ce
qui résulte de la. construction de " l'identité professionnelle
" faite par remaniements successifs de l'articulation entre ce qui
est de l'ordre de la problématique personnelle, fondement du sujet,
et ce qui résulte des apports liés aux contenus didactiques
et professionnels qu'il reçoit à différents niveaux,
et selon de multiples modèles qui sont autant de supports identificatoires.
Si la problématique personnelle relève en grande partie
de la dimension de l'inconscient, les apports effectués au niveau
de l'enseignement théorique et pratique se veulent de l'ordre du
conscient. On peut alors faire l'hypothèse que le " Moi professionnel
" qui donnera lieu dans sa forme symptomatique à " l'identité
professionnelle " se situera à l'articulation des deux et
recoupera le niveau du Préconscient.
Un tel découpage peut paraître arbitraire et il l'est pour
des raisons d'exposé. À l'expérience, les choses
ne sont pas si simples, et c'est précisément l'objet de
notre propos que de soutenir que les apports didactiques et professionnels,
s'ils tentent de se maintenir dans une direction strictement et volontairement
consciente, n'échappent cependant pas au jeu complexe des pulsions
qui viendront infiltrer, par le biais de projections et d'identification,
tout dispositif d'enseignement.
C'est la raison pour laquelle l'obligation faite aux étudiants
d'assister à ce travail ne me semble pas en contradiction flagrante
avec une orientation et une compréhension psychanalytique. En effet,
il ne s'agit pas ici de former des " psychanalystes " pas plus
que des "psychothérapeutes ". Il n'est donc pas opportun
et cela constituerait à mon sens une perversion de la demande
d'appliquer à ce modèle le dispositif et les principes
de la cure-type.
Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur l'utilisation du modèle
psychanalytique sur un plan qui peut être qualifié d'idéologique
où la psychanalyse est assimilée à une épure,
qui seule garantit le respect du sujet. Cette manipulation consiste
au grand bénéfice narcissique de ceux qui s'y emploient
à faire miroiter aux étudiants un miroir identitaire
qui, s'ils n'y prennent pas garde, deviendra, pour eux, un miroir aux
alouettes.
La plupart des étudiants qui officieront dans des sphères
de travail institutionnel recevront des patients adultes ou enfants
qui ne viendront pas librement les consulter mais leur seront adressés
quelques fois sous la forme de conseils appuyés, quelques fois
sous la forme d'injonctions. Il est donc important que cette dimension
d'obligation puisse être pensée et comprise dans les multiples
réactions et fantasmes qu'elle suscite à la fois dans la
relation et dans le groupe. Eobligation d'assister crée donc une
tension qui n'est pas inopportune en ce qu'elle restitue la tension à
laquelle ces futurs cliniciens seront immanquablement confrontés
face à ces patients adressés et qui n'auront donc, de ce
fait, pas de demande explicitement posée comme telle.
Il n'est peut-être pas anodin que ce soit dans la lignée
des théoriciens français qui se sont attachés à
jeter les bases théoriques et pratiques d'un travail psychanalytique
de groupe qu'ait émergé la question de la complexité
de tout travail de " formation " dès lors que celui-ci
ne saurait se réduire arbitrairement aux seuls apports des enseignements.
On notera, au passage, l'ambiguïté sémantique du terme
de " formation " qui ne recouvre pas forcément ce qui
ressort de l'enseignement.
La remarque est d'autant plus importante que certains de ces grands théoriciens
citons entre autres ANZIEU, KAES étaient par ailleurs engagés
dans la " formation " universitaire des psychologues.
Combien même cette réduction aux seuls enseignements serait
opérée pour des raisons que l'on peut qualifier de pratiques,
il serait alors possible d'en dessiner les racines idéologiques
dont R. KAES a montré l'aspect défensif contre l'irruption
de fantasmes originaires. Elles empêchent alors de réfléchir
et d'interroger la question des origines et de la filiation à l'oeuvre
dans toute formation àdestination des " psychistes ".
Si, pour suivre J. GUYOTAT " devenir psychanalyste; c'est
pour un médecin ou un psychologue (1*) changer de filiation
"; je ne suis pas certain que la question soit obsolète pour
les psychologues en fin de formation dans le processus d'accession au
titre. En effet, la fin du cursus et la plongée qu'elle réalise
dans le champ de la clinique oblige les futurs praticiens à prendre
en compte la dimension relationnelle engagée dans la rencontre
clinique. Cette rencontre avec la dimension transférocontre-transférentielle
même si elle n'est pas à proprement parler, repérée
et décodée mais appréhendée le plus souvent
de façon intuitive et empirique, constitue indéniablement
pour eux une véritable rupture par rapport aux modèles de
connaissance et d'appréhension de la réalité qui
ont été les leurs pendant les premiers temps de la formation.
La fin de la formation coïncide avec la prise de conscience de l'importance
de la relation et constitue, en cela, une rupture épistémique.
Il convient de négocier le passage d'un modèle de relation
envisagé sous l'angle d'un simple point de vue intellectuel àcelui
d'une relation où le ressenti viendra pondérer et affiner
le regard intellectuel qu'on porte sur elle.
Il me semble possible de généraliser la proposition de
KAES et dire que cette coupure entre le savoir et les racines affectives
et émotionnelles entraîne à rejeter toute circulation
fantasmatique hors du champ de la pratique formative. Il ne s'agit pas,
bien sûr, de transformer cette dernière en un espace faussement
thérapeutique, mais de permettre aux étudiants de repérer
au travers du- processus d'acquisition des connaissances les inévitables
implications et réactions émotionnelles et affectives qu'il
suscite et qui se traduisent la plupart du temps en fantasmes travaillant
de façon sous-jacente l'acquisition des connaissances médiatisées
par des transferts sauvages sur l'enseignant.
Une telle conception réductrice, du moins dans le domaine de l'enseignement
de la psychiatrie et de la psychologie, ne sera pas sans répercussions
sur le groupe des formés. Elle fonctionnera comme une véritable
" mentalité de groupe " qui produira de multiples difficultés
traduites en termes de résistances, clivages, dénégations
ou inhibitions du processus même de l'apprentissage. La confrontation
avec la réalité clinique des lieux de stage ouvrira alors
à un conflit de loyauté entre cette " mentalité
de groupe " et la perception plus ou moins intuitive de ce qui se
vit en stage, au plan de l'individu d'une part, et dans son rapport à
la filiation professionnelle d'autre part.
J'en donnerais un bref exemple à partir de la première
séance du groupe qui me servira de fil conducteur au cours de ce
travail.
Après un tour de table de présentation et l'explication
des règles et consignes qui vont présider à notre
travail, un silence s'installe. Diverses remarques viennent rompre le
silence qui traduisent les angoisses persécutives que ce type de
travail suscite. Que va-t-on faire? De quoi va-t-on parler? Est-ce-que
l'on ne va pas se disputer? Va-t-il y avoir de la casse? Y aura-t-il des
fuites? Est-ce-que l'animateur sait où il va?
Laissant ces diverses interventions se déployer suivant leur temporalité
propre qui n'est pas celle de la didactique, mais celle de l'élaboration
de la pensée personnelle (2*), j'interviens pour pointer le sens
de ces réactions comme réponses face à l'anxiété
que suscite la rencontre avec l'autre, et avec l'ensemble du groupe, en
mettant l'accent sur la nouveauté de cette expérience, qui
vraisemblablement traduit aussi quelque chose de l'appréhension
de la rencontre clinique avec le patient faite au cours des stages.
Après un bref temps de silence, une participante souhaite parler
de son expérience de stage et des questions qu'elle a suscité.
Elle commence à décrire le lieu de stage où elle
officie. Il s'agit d'un établissement spécialisé
qui accueille des enfants handicapés moteurs qui présentent
des retards intellectuels importants.
Le choix de ce stage comme exemple et comme sujet offert à la
discussion, c'est-àdire en tant qu'expérience qui émerge
au niveau du groupe dans cette première séance, est déjà,
quant à lui, fort instructif.
De quel retard s'agit-il? Faut-il y voir une préoccupation justifiée
pour un certain type de population souffrant de troubles de l'intelligence
entraînant une discussion sur les méthodes apte à
permettre au psychologue de combattre ces dysharmonies cognitives? Ou
bien faut-il y déceler les linéaments d'une identification
du futur jeune professionnel à cette population handicapée.
Il y a difficulté à penser le hiatus - pensé fantasmatiquement
en terme de retard - entre son savoir théorique et ce qu'il constate
de la réalité qu'il a à affronter? N'est-il pas possible
d'y voir les prémiers aspects d'un transfert de cette participante
relayant le groupe sur l'animateur censé pouvoir combler ce "
retard " en distribuant la bonne parole psychologique et les conseils
" intelligents "? Cette fantasmatique de quête orale irradie
dans tout le processus d'acquisition de connaissance.
Approché de cette manière et relancé dans le groupe,
cette première approche permet aux participants de pouvoir verbaliser
leur peur " d'être bête " et de ne " pas se
sentir à la hauteur ". Est-ce que le praticien confirmé
que je suis censé être pour eux au niveau du fantasme ne
va pas les juger, les apprécier ... et les renvoyer à leurs
chères études devant tant de lacunes et d'insconsistances,
rétablissant ainsi une coupure dont on va voir par la suite qu'elle
est au coeur de l'interrogation de cette participante.
Car, ce qui la fait s'interroger, c'est la position du psychologue. Elle
est en effet surprise de constater " l'extériorité
" du psychologue auprès duquel elle officie. Son bureau se
trouve très éloigné de la vie de l'institution à
laquelle il ne participe pas ou très peu. Bureau placé géographiquement
avec le psychiatre dans une partie à l'écart, assez difficile
d'accès, et loin des courants de circulation qui créent
la vie de l'institution. Seuls les temps de synthèse aménagent
des rencontres entre les divers praticiens qui oeuvrent au bénéfice
des enfants. Mais il ne fait pas de doute à l'écoute de
son propos que la " vraie vie " se situe ailleurs, dans cette
autre partie de l'institution à laquelle psychiatre et psychologue
n'accèdent pas ou peu.
Toute la suite de la séance et les échanges qui vont s'en
suivre vont être essentiellement axés sur la problématique
du " loin " et du "proche ", de " l'intérieur
" et de " l'extérieur ", de " l'implication
" et de la " non-implication ". Le psychologue doitil être
nécessairement en retrait, ou bien peut-il être impliqué
dans la vie parfois " chaude " de l'institution au risque d'y
perdre son âme?
Incontestablement, cette étudiante fonctionne comme le "
porte-parole " du groupe, pour reprendre l'expression de KAES, et
il est possible de voir dans cet exposé, comme dans les remarques
reprises par les participants qui y font écho, un effet du transfert
du groupe et des multiples résistances qu'il mobilise d'emblée.
Faut-il dans ce travail qui démarre s'impliquer ou rester à
l'écart dans une prudente réserve? Ne risque-t-on pas, si
l'on n'y prend pas garde, d'être entraîné dans des
échanges trop " chauds "? Le psychologue doit-il s'impliquer
dans la " vraie vie "? Comment maîtriser les courants
affectifs que l'on sent naître et que suscite la rencontre avec
l'autre et avec le groupe? Est-ce qu'en s'impliquant, on ne risque pas
d'être débordé? Est ce que l'animateur peut contenir
ce qui va se passer ou bien va-t-il, comme le maître de stage, se
réfugier et se replier dans une prudente distance.
Très discrètement se dessinent à l'intérieur
du groupe deux tendances. Un premier sous-groupe, très mobilisé
sur le sujet de discussion, s'investit pleinement dans l'échange
pendant que l'autre moitié reste - il s'agit de la première
séance - sur une prudente mais efficace réserve. Il devient
alors possible d'interroger cette coupure entre d'une part, ce qui pourrait
représenter la " vraie vie " avec ses échanges
et sa vivance émotionnelle et, d'autre part ce groupe identifié
à l'extériorité silencieuse et bienveillante. Comme
si se rejouait à l'intérieur du groupe la même partition
que celle présentée dans l'exemple tiré de la clinique
par la participante.
Mais au delà de ces commentaires sur le vécu et sur la
dynamique répétitive du groupe, il me semble possible de
voir dans les contenus de ces premiers échanges une interrogation
sur le modèle véhiculé par l'institution universitaire
d'une extériorité propice au maintien de la coupure entre
le savoir et la vie pulsionnelle dont le psychologue aurait à se
prémunir. Modèle qui est rejoué dans la position
même de retrait de l'animateur supposé ne pas prendre part
à la vivance émotionnelle des échanges, au bénéfice
d'une extériorité posée comme une tour d'ivoire protectrice
ainsi que d'une maîtrise absolue de sa vie pulsionnelle. On passe
ici du vécu de l'interpsychique à la question de l'intra-psychique.
Un premier niveau de conflit apparaît donc entre, d'une part, la
connaissance théorique et la fidélité à une
définition de la pratique calquée sur le modèle de
la démarche expérimentaliste d'un intervenant neutre et
sans affects et, d'autre part, le ressenti, le vécu du jeune futur
praticien confronté à une institution et une population
en difficulté qui suscite en lui divers mouvements pulsionnels
par un jeu complexe d'identifications et de projections.
Au-delà de ces premiers constats, c'est toute la modélisation
du futur psychologue, son rapport à la théorie ainsi qu'à
la théorie de la pratique qui est interrogée. Quelle marge
de liberté a-t-il? Quelle autonomie? Et comment va-t-il construire
son propre modèle de fonctionnement? C'est-à-dire comment
va-t-il introduire son gradient personnel dans un modèle qui, sans
cesse, tente de l'exclure ou le réduire à un audelà
de la formation.
Tel est en fait le risque paradoxal des cursus d'études destinés
aux " psychistes " qui coupent ainsi, dans un but didactique,
le sujet de sa fonction au profit d'une connaissance abstraite et désaffectivée.
C'est peut-être ce qui fait que nombre de " psychistes "
engagent des formations postuniversitaires à dimension personnelle
pour tenter de combler cette lacune.
L'opposition que l'on voit naître, dans ce bref exemple, entre
le psychologue et " son " stagiaire n'est pas à entendre
comme un cas d'espèce tendant à jeter l'anathème
sur les particularités d'un " chef de stage ". Il s'agit
ici de ce qu'en a perçu la participante: c'est donc une représentation.
Mais au-delà de cet aspect polémique qui aurait pour fonction
de rabattre le problème au niveau d'un simple désaccord
entre le stagiaire et son chef de stage; il convient de le voir comme
le symptôme du transfert d'un conflit déplacé et mis
hors champ de ce qui se passe au niveau de la structure d'enseignement
qui ne peut réintégrer en son sein les inévitables
fomentations fantasmatiques que tout travail sur le psychisme humain produit
nécessairement et le laisse ainsi gérer au hasard de la
rencontre avec la clinique et le clinicien expérimenté.
Les outils de connaissances sont toujours quelques soient leur degré
d'abstraction ou de banalité des surfaces mobilisatrices qui engagent
tout un processus complexe de projections, identifications, incorporations
ou introjections. Il n'est pour s'en convaincre que d'écouter les
motivations d'études de ceux qu'ANZIEU appelle les " psychistes
". L'étude du psychisme des autres n'est bien souvent qu'un
prétexte à l'étude de son propre psychisme.
En d'autres termes, c'est bien de son retard " psychique "
et non plus " intellectuel Y dont nous parle cette participante
et auquel fait écho le groupe comme si elle se sentait elle-même
" handicapée " dans la compréhension des phénomènes
cli. niques qu'elle a à gérer dans cette première
confrontation avec une réalité psychopathologique à
laquelle elle résonne pour des raisons qui touchent à la
définition de son identité professionnelle alors naissante.
On voit donc bien que c'est le " Moi professionnel " qui se
trouve être interrogé même si on peut faire l'hypothèse
que de multiples résonances personnelles viennent certainement
étayer cette interrogation. Mais cela est une autre affaire qui
déborde le cadre de ce travail proprement dit. Il appartient alors
à l'animateur de ne pas pervertir le cadre constitué et
éprouvé dans sa fiabilité.
Le rôle de l'animateur par ses questions, reformulations et interprétations
des phénomènes de groupe qui se déploient consiste
alors, par le biais de ces prises de conscience des mouvements repérés
des échanges, de permettre de vivre une expérience où
cette coupure entre le théorique et l'affectif puisse être
progressivement pensée.
Les remarques qui précèdent corroborent les thèses
développées par ANZIEU, KAES, MISSENARD
concernant
la formation destinée aux psychistes. Elles permettent de comprendre
qu'une " meilleure compréhension de l'appareil psychique "
ne peut se faire sans une " implication personnelle dans des situations
où ceux-ci se trouvent mobilisés de façon intensive
et où leur dynamique profonde a l'occasion d'être éclaircie
".
Ces réflexions, éclairées par une compréhension
psychanalytique, permettent de distinguer ce qui ressort de l'enseignement
qui porte sur " des processus psychiques secondaires (activités
psychomotrices, formes diverses du travail de la pensée) "
et ce en quoi consiste un authentique travail de formation qui doit mobiliser
" des processus psychiques primaires " ... entraînant
" des remaniements consécutifs dans l'économie psychique
qui s'apparentent à ceux produits dans les psychothérapies
brèves et partielles ".
Cette distinction, pour fondée et éclairante qu'elle soit,
me semble pour ma part légèrement arbitraire tant il me
semble que les procédures d'enseignements inclus par ailleurs dans
des processus de formation; même s'ils n'ont pas directement cette
finalité; mobilisent eux aussi des processus psychiques primaires
dont nous avons vu des manifestations au niveau de ce que j'ai appellé
le "Moi professionnel ".
Il me semble possible de voir un effet de ce modeste remaniement lorsqu'à
la fin de ce travail de groupe certains étudiants peuvent déclarer,
dans la synthèse finale, avoir vécu une expérience
et compris l'intérêt certains parlent de nécessité
d'un travail de réflexion, de prise de distance et de décentration
par rapport à une expérience clinique dans laquelle ils
se sentent engagés, voire bloqués.
D'autres parlent de la surprise et de la difficulté qu'a constituée
pour eux la découverte de la complexité de la relation clinique
et des processus psychiques qu'elle implique qu'ils n'avaient qu'imparfaitement
appréciés.
Certains se rendent compte de la difficulté à prendre la
parole, à exprimer leur vécu, leur ressenti ou leurs idées.
Etre en face de l'autre n'est pas si simple. Finalement, ce que l'on demande
le plus naturellement du monde à l'autre: parler de soi n'est pas
aussi facile qu'il y paraît et l'impact des résistances que
le patient met ... comme nous les mettons ici et maintenant n'est plus
simplement un concept abstrait lu dans quelque vocabulaire de la psychologie
mais prend une réalité toute autre dès lors que l'on
y est confronté. La dimension humaine de " la vraie vie "
peut alors se retrouver alliée à " l'intellectuel "
parce que connaissance vivante et incarnée.
Le remaniement consisterait alors à réinterroger la dimension
qui avait été ainsi évacuée d'où l'impression
de certains participants d'être submergés par de nouveaux
problèmes!
Effet d'un transfert mal analysé sur l'animateur ou réelle
prise de conscience liée à la découverte in situ
que les processus psychiques rétroagissent immanquablement sur
soi?
Il me semble plus juste de parler d'un changement de mentalité
permettant à l'étudiant de mieux apprécier la part
de lui-même qui se trouve mise en jeu dans l'économie de
la relation engagée sans que la nécessaire théorie
qui permet de penser cette complexité ne vienne, en fait, obturer
sa découverte.
5. L'étudiant est une personne
La fin de ce cursus d'études et la perspective d'entrer dans la
réalité professionnelle constituent un passage important
et délicat toujours chargé d'appréhension, d'anxiété
pour ces étudiants en fin de cycle d'autant que s'y réalisent
les vrais premiers contacts cliniques avec les patients. En tant que tel
et pour ces diverses raisons auxquelles il faut ajouter les exigences
d'échéances universitaires les étudiants sont
en cette période terriblement fragilisés, anxieux et réactifs.
Cette dimension d'angoisse diffuse est toujours d'emblée présente
et confère au groupe une coloration de négativité,
de dépressivité et quelques fois d'agressivité qui
n'a d'égal que l'importance des forces sous-jacentes mobilisées
qui se cristallisent du seul fait de la non-directivité, de l'absence
de contenu didactique et de l'instauration d'un cadre permettant les échanges
informels même si, ça et là, les programmes pédagogiques
essaient de mettre en place des temps de parole, des discussions.
Cette confrontation avec des échanges non codifiés contraste
bien évidemment avec l'ordonnancement didactique habituel. Mais
ce seul fait ne suffit pas à expliquer l'anxiété
rencontrée.
Car l'absence d'apports didactiques renvoie à son négatif:
l'attente d'apports didactiques.
Il y a donc tout un temps très important et dont, dans ce type
de travail, on ne peut faire l'économie, où le groupe va
fonctionner comme un " sein-toilette " pour reprendre l'heureuse
expression de D. MELTZER. Ce temps délicat où le groupe
peut s'enliser combien même des interprétations judicieuses
pourront être apportées correspond, selon moi, à une
phase schizo-paranoïde qui signe la force et la puissance de la dimension
régressive engagée.
Dans le follow-up (3*) qui ouvre la deuxième séance du
groupe dont j'ai pris l'exemple comme fil clinique de mon propos apparaissent
de nombreuses critiques acerbes à l'égard de l'enseignement
qui, de bonne mère gavante et nourrissante, devient mauvaise mère
ayant donné une mauvaise nourriture.
On reconnaît là l'affinité particulière du
groupe en général et de celui-ci en particulier pour la
projection d'une fantasmatique maternelle archaïque vécue,
soit sur le mode d'une avidité orale les bonnes recettes
et la bonne nourriture soit sur celui de la persécution
la mère qui garde son bon lait. Le thème de l'oralité
capte alors toute la production fantasmatique du groupe pour se répartir
en de multiples échos.
Cette phase schizo-paranoïde entraîne par là même
un clivage du transfert du groupe qui tend alternativement soit à
idéaliser l'objet groupe au détriment de l'extérieur
qui devient menaçant au point de voir poindre ce qu'ANZIEU décrit
de l'illusion groupale le bon groupe où l'on est bien ensemble
à téter le bon sein identifié au groupe pour conjurer
les angoisses différenciatrices, soit à le vivre sur un
mode persécutif par la riostalgie d'uri extérieur qui ressemble
au pays de cocagne, niveau qui peut s'avérer parfois indépassable
par peur d'être à nouveau désillusionné, désenchanté,
abandonné.
Tous ces éléments négatifs (que BION appelle éléments
Bêta) vont pouvoir être projetés pêle-mêle
dans le groupe qui va alors faire office de conteneur en attente d'être
détoxiqués par ... l'animateur qui se trouve ainsi devoir
être le chef messianique qui aplanit toutes les difficultés.
On aura compris de ce fait que le groupe fonctionne sur ce que BION a
décrit des " présupposés de base "; en
l'occurence ici celui de dépendance.
Le groupe attend d'être protégé par l'animateur et
que celui-ci prenne l'initiative de l'animation et donne la clé
d'une remise en mouvement de la tâche. La mise en forme des vécus
archaïques qui sont appréhendés sur le mode de la déstructuration
et de la dépersonnalisation risquent alors d'être évacués
parce que trop fragilisant pour chaque participant et pour le groupe.
On retrouve bien ici les énoncés de BION sur le comportement
des groupes à propos de la tâche commune ici parler
des difficultés rencontrées dans la pratique du stage
qui mettent en jeu des processus psychiques secondaires et le niveau qui
s'articule à la circulation des émotions communes qui concerne
la mise en jeu des processus psychiques primaires. Ces derniers
actualisés dans les émotions peuvent donc venir bloquer
ou favoriser la réalisation de la tâche, c'est-à-dire
entraver les processus psychiques secondaires. En cas de crise au sein
du groupe, il y a donc conflit entre ces deux niveaux.
Dans cette perspective, le groupe ne peut subsister sans conflits que
si l'animateur accepte la tâche qui lui est proposée et,
entrant en collusion fantasmatique avec le groupe, le maintient dans son
illusion et son refus du sens. Si l'animateur n'intervient pas, il s'en
suit un mouvement de déception, de frustration et un vécu
d'abandon qui va se traduire par des attaques agressives sur l'animateur
qui ne sont que le versant caché du sentiment d'insécurité
que vit le groupe face à l'absence de directivité de l'animateur.
On comprendra àmon propos que c'est toujours, pour le groupe en
tant qu'entité, un passage délicat.
Le rôle de l'animateur est alors essentiel ... et périlleux.
Le feu croisé des mobilisations négatives suscitent immanquablement
la rencontre avec le négatif en soi sur le plan du contre-transfert.
Ne vais-je pas moi aussi sombrer dans la négativité et me
faire complice du jeu des forces morbides de dépressivité,
de rages destructrices en pratiquant ce que F. KRAUSS appelle " l'effet
boomerang ". C'est-à-dire de retourner aux envoyeurs les éléments
mauvais qu'ils ont ainsi projeté sur le groupe et sur l'animateur
en renvoyant violemment les participants, par quelques interprétations
aussi pénétrantes que sauvages, à leur manques, à
leurs incomplétudes, à leur intolérance à
la frustration ainsi qu'au deuil de leur toute puissance.
Interprétations sauvages ... mais justes qui auraient le regrettable
défaut, outre l'intolérance contre-transférentielle
de l'animateur, de réintroduire sur un mode négatif et quelque
peu sadomasochiste cette dépendance recherchée par le groupe.
On entrerait alors dans le cercle vicieux de la persécution qui
alternerait alors avec des phases de dépression tant du côté
de l'animateur que de celui des participants.
C'est un travail considérable et quelques fois exténuant
pour l'animateur que de " simplement " contenir les irruptions
fantasmatiques fortes et puissantes qui, sur le modèle de certaines
cures de patients très abîmés, abolissent la distance
symbolique et représentative pour tenter de prendre l'animateur
à partie en dépassant l'aspect projectif pour l'interroger
dans sa réalité même et l'entraîner à
prendre partie dans le débat. " Que faites-vous dans ces cas-là
" lanceront excédés certains participants?
La force et la violence des motions destructrices et agressives qui se
font jour réactivent contre-transférentiellement des affects
d'isolement, d'agression, d'impuissance, de dépressivité
mais aussi d'agressivité voire de rage destructrice qui, si l'on
peut les accueillir, vont être autant de leviers qui vont permettre
de trouver les mots qui permettent de mettre en forme ce qui circule dans
le groupe et dont le groupe pour paraphraser WINNICOTT a un " impérieux
besoin " de prendre conscience pour pouvoir continuer son travail.
De fait, comme le rappelle D. ANZIEU à propos des " présupposés
de base " définis par BION, " la dépendance est
une régression àcette situation de la petite enfance, où
le nourrisson est à la charge de ses parents et où l'action
sur la réalité est leur affaire, non la sienne. " N'est-ce
pas cette situation archaïque qui se réactive dans une forme
schizo-paranoïde où ce qui est vécu est l'attente des
participants qu'un nouveau bon parent prenne la place de l'ancien mauvais
en faisant, de ce fait, l'économie de la croissance, de l'autonomie
et de la libre direction de sa vie et de sa pensée. En un mot,
qui permettrait au participant et par extension à l'étudiant
de se penser comme une personne et non comme un bébé avide
ou déprimé.
Si l'animateur arrive à mettre en mots ce qui s'exprime de façon
parfois chaotique et désordonnée dans le groupe; cela peut
déboucher sur des verbalisations riches et significatives qui pourront
prendre valeur de symbolisation comme, entres autres, celle de cet étudiant
qui au cours de cette séance dira, comme l'indiquait mon titre:
" Finalement, on est plus humain parce qu'on pense qu'on est tout
seul. "
Mon expérience et le recul que je peux en avoir me conduisent
à penser que cette confrontation à la clinique dont on perçoit
les implications profondes au niveau de ce qui se dit et se vit dans le
groupe génère chez l'étudiant une véritable
crise d'identité dont il faut apprécier avec soin et empathie
l'impact et la profondeur.
Appliquée à la sphère professionnelle dans ce que
j'ai appellé le " Moi professionnel ", elle interroge
entre autre toute la filiation théorique mais aussi le jeu complexe
des strates identificatoires que l'étudiant a patiemment et secrètement
construites à partir des modèles hétérogènes
qu'il lui a été donné de rencontrer. Il se questionne
également sur le sentiment qu'il se fait de lui-même dans
ce qu'il faut bien appeler un " narcissisme professionnel ".
Outre les " angoisses de désaffiliation " (4*) le sujet
se trouve au centre d'une vacance identitaire.
Il faut, je crois, apprécier à sa juste valeur l'énorme
travail psychique que suscite cette confrontation avec la réalité
clinique car il repose sur l'effondrement d'une " identité
illusoire " qui doit, dans le meilleur des cas permettre l'ébauche
de reconstruction d'une identité professionnelle qui ne passe plus
simplement par l'addition d'acquisition de connaissance c'est-à-dire
l'exercice optimum des processus psychiques secondaires mais engage
toute la dimension de l'individu c'est-à-dire par la reconnaissance
des processus psychiques primaires à l'oeuvre dans tout travail
de la pensée.
Cette phase où les angoisses sous-jacentes ont pu être vécues,
dites puis appréhendées correspond au déblocage de
la circulation émotionnelle entre les participants. La tâche
peut alors reprendre son fil normal.
De fait, peu après, un participant propose de parler des difficultés
qu'il a rencontré dans son stage.
Mr C commence à parler après un bref temps de silence.
Il décrit son expérience de stage en milieu asilaire de
psychiatrie lourde. D'emblée, plusieurs autres membres du groupe
manifestent leur intérêt pour ce thème de la maladie
mentale qui, effectivement, se poursuivra au-delà de cette séance.
On comprendra, bien évidemment, toute l'implication transférentielle
et projective d'un tel thème!
Mr C enchaîne alors sur une très longue et très minutieuse
description du lieu de stage où il officie: les types de malades,
le staff, la sectorisation, les locaux, l'administration de l'Hôpital
psychiatrique. Tout est terriblement précis et détaillé
mais, insensiblement, la description s'enlise et un malaise s'installe
dans le groupe car le propos de Mr C est très confus. Au bout d'un
temps où une sorte de torpeur s'installe vraisemblablement révélatrice
des pulsions de mort à l'oeuvre, quelques-uns interviennent pour
dire qu'ils n'arrivent pas à le suivre. Il y a un temps de silence.
J'interviens pour pointer que peut-être cette difficulté
à penser le lieu, la confusion qu'il nous donne à partager
et qui fait réagir le groupe a quelque chose à voir avec
ce que chacun ressent face à ces patients dont nous avons beaucoup
de mal à comprendre et penser le fonctionnement. La réaction
du groupe illustrerait alors le mode défensif que nous mettons
en place pour éviter que la confusion ne nous gagne.
Mr C enchaîne alors sur la vague de froid mais c'était peut-être
de l'angoisse qu'il a ressenti au cours d'un entretien qu'il a
eu avec une grande schizophrène. Un autre participant l'interrompt
et raconte un incident où il a été mis en contact
avec une malade qui s'est approchée de lui et l'a traité
de " gros con ". Sur mon invitation, il essaie de dire comment
il a ressenti cette effraction.
Divers exemples de situations difficiles viennent faire écho à
son propos. Certains associent sur la peur que suscitaient en eux les
cris et les comportements étranges de ces patients qui déambulaient
comme des noctambules dans les couloirs de l'institution. Un participant
dit en riant qu'à chaque fois qu'il arrive devant l'hôpital;
il ressent un malaise et ... ferait bien demi-tour. Vers la fin, une participante
sera prise d'un fou rire incoercible, signe du malaise que ne la tient
pas elle seule, mais concerne vraisemblablement tout le groupe dont elle
deviendrait, pour reprendre l'expression de KAES, " porte-symptôme
".
Soudain, une participante pose la question de la psychose: qu'est-ce
que c'est, quels sont les différentes formes et les différents
courants théoriques qui en rendent compte. Une sorte de mini-débat
très savant s'installe sur le sujet. Au bout d'un temps et à
la faveur d'un silence, j'interviens pour dire qu'il serait important
de comprendre pourquoi cette question de la psychose apparaît dans
le débat maintenant.
Après quelques échanges explicatifs, je pointe que le groupe
est inquiet par le non sens de ces manifestations pathologiques, par la
lourdeur des ressentis qu'elles suscitent. Est-ce que ce non-sens ne va
pas contaminer et entraver la bonne marche du groupe?
Face à ce non-sens, il convient de mettre du sens par le biais
d'une étiquette ou d'une discussion théorique afin de se
protéger des effets de désorganisations que suscitent à
l'intérieur de nous ces vécus étranges et inquiétants
face auxquels nous nous sentons désarmés. Comme si le groupe
revivait cette désorganisation sous la forme des différents
exemples qui, s'enchaînant les uns aux autres, redessinaient cette
incohérence qu'il fallait absolument endiguer par une discussion
bien balisée.
Il s'en suit un temps de silence. Puis certains reparlent de la difficulté
qu'ils ont après leur passage sur le terrain de stage en psychiatrie
asilaire: " je ne peux absolument plus travailler, je suis perturbée
", " il faut que j'aille au cinéma ou que je regarde
la télévision ", " moi, je vais dormir ".
Et finalement quelqu'un de conclure: " je suis angoissée parce
que je sais que je ne suis plus disponible ".
Avant la fin de la séance, j'interviens pour permettre aux participants
de verbaliser leur ressenti pendant la séance que je ponctue de
remarques étayantes sur la nécessité ressentie par
de nombreux participants face à la force de ce qu'ils avaient vécu
de détoxiquer l'angoisse née de la confrontation avec ce
que leur donnait à vivre ces patients difficiles.
En fait, cette deuxième partie de la séance représente
une élaboration de la position dépressive qui fait suite
aux turbulences de la première partie plus spécifiquement
axée sur la position shizo-paranoïde.
Les élaborations riches et diverses que l'on peut suivre au cours
de cette deuxième partie de la séance indiquent un processus
de réparation vis-à-vis d'un self malmené dans le
cadre de la rencontre clinique, rencontre qui fait écho, par le
biais de l'identification, àl'effraction chez nombre de participants.
L'identité professionnelle ne consiste pas à absorber empathiquement
mais passivement ces effractions rencontrées dans le cadre de la
démarche clinique mais plus exactement à en rendre conscients
les contenus émotionnels afin que ceux-ci puissent être pensés
c'est-à-dire perçus puis élaborés pour être
enfin théorisés.
C'est à ce prix que le " Moi professionnel " peut s'affermir
et croître en faisant de l'expérience non pas un vécu
désorganisateur qui conduit à un repli protecteur et somme
toute salvateur mais au contraire un " plus " qui viendra enrichir
et affermir " l'identité professionnelle ".
6. Conclusion
La construction de l'identité professionnelle s'appuie sur un
processus complexe qui doit à la fois engager du moins dans le
domaine de la formation des psychistes à la fois les connaissances
théoriques permettant de rendre compte des processus psychiques
et une expérience vécue de ces mêmes processus appréhendés
de façon vivante par le biais d'une implication personnelle dans
une situation cadrée et limitée.
Le groupe, tant qu'il concentre ses effets sur son objet même,
permet peut-être alors de mieux saisir l'intrication entre les processus
psychiques primaires et secondaires à l'oeuvre tant dans la rencontre
clinique que, par extension, dans toute réalité humaine.
Donc, à terme, de les penser.
(1*) C'est moi qui rajoute pour l'intelligence de la citation mais je
ne pense pas dénaturer le propos de J. GUYOTAT qui en parle dans
les pages précédentes de son travail (Cf: Bibliographie).
(2*) Pour mémoire, il y aurait à étudier la valeur
effractrice, pour l'étudiant, de la temporalité de la pensée
dans l'apport didactique qui soudain bouleverse voire malmène sa
propre capacité élaborative sous la forme de révélations
proches de la scène primitive. Le temps affectif diffère
du temps de la pensée secondarisée.
(3*) On appelle traditionnellement " follow-up " la tâche
qui consiste à demander aux participants de faire le point des
pensées, ressentis qu'ils ont eu dans l'entre-deux des séances.
(4*) J'emprunte ce terme à J. LÉVINE (Document interne du
CIRA).
L'exposé de ce texte a été
publié dans AGORA, Bulletin de la Société Luxembourgeoise
de Psychiatrie, Neurologie et Psychothérapie, numéro IV,
automne 99, pp.13-26.
Nous remercion de la Société Luxembourgeoise de Psychiatrie,
Neurologie et Psychothérapie de nous autoriser la reprise de cet
article sur le site du GERCPEA.
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