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LE CONCEPT D'ATTENTIONDidier HOUZELBudapest, le 1er mars 1996 Quelques définitions classiques La théorie psychologique de Théodule Ribot Ribot a introduit une distinction importante, et qui reste d'actualité,
entre ce qu'il appelle " l'attention spontanée " ou "
automatique " et " l'attention volontaire " ou " artificielle
". Neuropsychologie de l'attention L'école russe de neuropsychologie avec Vygotski, Luria, Leont'ev,
a repris cette distinction de Ribot entre " attention spontanée
" et " attention volontaire ", pour insister sur la dimension
sociale de l'attention volontaire. Pour ces auteurs l'attention spontanée,
ou ce que Luria appelle " le système d'orientation ",
a une origine biologique et est commandé par des stimuli externes
qui ont acquis, tout au long de l'évolution de l'espèce,
une valeur de signaux. L'attention volontaire, au contraire, est le fruit
de l'éducation, de l'histoire culturelle et individuelle, et non
de l'histoire de l'espèce: " En influençant son environnement
social, dit Leont'ev, l'homme crée un système de stimuli
conventionnels avec l'idée de maîtriser le comportement d'autres
personnes. Ainsi crée-t-il les conditions pour la maîtrise
de son propre comportement, altérant ainsi radicalement le mécanisme
principal de son comportement " (8). Il y a là une référence
au concept de second système de signalisation cher à l'école
pavlovienne. Leont'ev prend comme modèle l'enfant à qui
on apprend à lire; rapidement son attention va s'échapper
et son intérêt va s'orienter vers un stimulus étranger
à l'activité d'apprentissage. L'enfant fonctionne sur le
mode de l'attention spontanée. La neurophysiologie de l'attention Les recherches neurophysiologiques sur les mécanismes d'attention
se sont considérablement développées dans les 20
dernières années. Elles ont été stimulées
par la description de plusieurs syndromes pathologiques impliquant l'attention,
mais aussi par les questions que pose le développement des fonctions
d'attention chez l'enfant et elles ont été grandement facilitées
par les techniques modernes d'exploration du système nerveux central. 1) Le système de vigilance emprunte des voies corticales noradrénergiques issues du locus coeruleus. Il exercerait des effets sur les deux systèmes attentionnels, antérieur et postérieur, ce qui suppose qu'il a des connexions avec les aires cérébrales correspondantes. Il agirait en augmentant l'activité du système postérieur et en inhibant, au contraire, celle du système antérieur. Nous verrons plus loin pourquoi. 2) Le système attentionnel postérieur comprendrait
anatomiquement des régions du cortex pariétal connectées
à certaines aires thalamiques. Sa fonction serait de porter attention
vers une direction de l'espace. C'est une fonction d'orientation. L'ontogenèse des systèmes attentionnels Dès l'âge de 4 mois, l'enfant est capable d'apprendre qu'un
stimulus arbitraire indique qu'un prochain événement se
produira dans une direction donnée. Son système d'orientation
est donc fonctionnel. Il est intéressant de noter que c'est à
cet âge que Jérôme Bruner (11) fait commencer les conduites
d'attention conjointe, dont il a montré l'importance dans le développement
des interactions de l'enfant et de son entourage. Je rappelle que l'attention
conjointe est la capacité de l'enfant à orienter son regard
dans la même direction, vers le même objet que le regard de
son partenaire adulte. La pathologie de l'attention Chacun des systèmes attentionnels décrits en neurophysiologie
a sa pathologie: Notons que, cette fois, il s'agit d'un syndrome purement fonctionnel. Cela soulève un problème d'interprétation: les anomalies physiologiques, discrètes, que l'on peut mettre en évidence sont-elles cause ou conséquence des troubles? La DSM IV définit l'ADD ainsi: ils réunissent les critères suivants: " critère A: conduite d'inattention et/ou d'hyperactivité ? impulsivité, plus fréquente et plus sévère que ce qui est typiquement observé chez des individus d'un niveau de développement comparable; critère B: présence des symptômes avant l'âge de 7 ans (même si le diagnostic est fait plusieurs années après); critère C: la gêne due aux symptômes est présente dans au moins deux cadres (par exemple à la maison et à l'école); critère D: il y a des preuves claires d'une interférence avec le développement d'un fonctionnement social, scolaire ou occupationnel approprié; critère E: le trouble ne survient pas exclusivement au cours d'un trouble envahissant du développement, d'une schizophrénie ou d'autres troubles psychotiques et n'est pas mieux pris en compte dans le cadre d'un autre trouble mental (exemple: troubles de l'humeur, troubles anxieux, troubles dissociatifs ou troubles de la personnalité) " (13). Voilà bien où est le problème. Si l'on élimine sérieusement du cadre des troubles déficitaires de l'attention, avec ou sans hyperkinésie, tous les cas d'enfants instables ne relevant ni d'une forme de psychose, ni de troubles de l'humeur, ni de troubles anxieux, il ne reste pas grand-chose. Peut-être quelques enfants cérébro-lésés répondent-ils à ce diagnostic, mais sûrement pas les millions d'enfants qui aux Etats Unis d'Amérique sont étiquetés de cette façon et soumis de ce fait à l'obligation d'ingérer tous les jours scolaires un produit amphétamine-like dont on vient de décrire les premiers effets toxicomaniaques. La France est actuellement la cible d'une offensive commerciale de grande envergure qui menace les enfants français d'être soumis bientôt à la même condition. S'il y a des indications à ce traitement chimiothérapique, elles sont rares et elles doivent être réservées aux spécialistes de neuropédiatrie et de pédopsychiatrie. Elles nécessitent, en effet, une évaluation minutieuse des troubles, de leur contexte familial et scolaire, de leur éventuelle signification psychopathologique profonde, que seuls ces spécialistes sont en mesure de faire. Attention et psychanalyse La fonction d'attention est un vieux concept psychanalytique qui mérite d'être remis à l'honneur. On peut s'étonner du fait qu'il y soit fait si rarement référence dans la littérature psychanalytique. Il me semble qu'il y a à cela deux raisons: la première est que le concept d'attention est largement utilisé en dehors de la métapsychologie et que les psychanalystes sont réticents, à juste titre, pour utiliser des concepts définis dans d'autres domaines que le leur; la deuxième raison est que l'attention est traditionnellement reliée à la conscience et que l'activité psychique consciente n'est pas le domaine privilégié de l'investigation des psychanalystes. Mais on verra tout à l'heure que je propose le concept d'attention inconsciente. Dans l'Esquisse d'une psychologie scientifique (1895), Freud propose une véritable théorie de l'attention. Je rappelle que le modèle qu'il utilise dans ce texte est un modèle neuronal. Il distingue des neurones sensibles aux quantités d'excitation, qu'il appelle neurones y, et des neurones sensibles aux qualités de l'excitation qu'il appelle neurones y. Il définit l'attention de la façon suivante: " La perception suscite en W (système des neurones w) la conscience (la conscience d'une qualité) et la décharge de cette excitation perceptive fournit en y un renseignement qui constitue, en fait, un indice de qualité. Je suggère donc que ce sont ces indications de qualité qui, dans une perception, intéressent y. C'est là, semble-t-il, ce qui constitue le mécanisme de l'attention " (14). Freud définit donc l'attention comme un surinvestissement des
indices de qualité. Les indices de qualité sont perçus
par les neurones w, mais l'énergie qui
permet de les surinvestir vient des neurones y.
On est ici proche du modèle de Maudsley-Ribot, dans lequel les
surinvestissements venaient des neurones moteurs. Il attribue à
l'attention une fonction d'expectation: elle est chargée de capter
les indices de qualité qui viennent de la perception afin d'anticiper
sur les investissements de désir. Ainsi, Freud étend-il la fonction d'attention aux investissements mnémoniques associativement liés aux investissements perceptifs. En plus d'une fonction tournée vers l'extérieur, l'attention a une fonction tournée vers l'intérieur, vers le monde intrapsychique. Il s'agit d'une fonction d'exploration de ce monde interne et de quête de sens: " Qu'est-ce que cela signifie? ". Jamais Freud n'ira aussi loin par la suite dans sa théorie de l'attention. Dans la Traumdeutung (1899-1900), il attribue à l'attention une fonction de passage du Préconscient au Conscient: " Nous appellerons Préconscient, le dernier des systèmes à l'extrémité motrice, pour indiquer que de là les phénomènes d'excitation peuvent parvenir à la Conscience sans autre délai, si certaines autres conditions sont remplies, par exemple un certain degré d'intensité, une certaine distribution de la fonction que nous appelons attention " (18). On ne trouve plus qu'un seul aspect de la fonction d'attention, le renforcement des phénomènes psychiques. Freud donne ici à l'attention la fonction spécifique de faire passer des contenus psychiques du Préconscient à la conscience, ce qui est contradictoire avec l'idée d'une attention inconsciente et ce qui l'a sans doute conduit, comme le souligne l'éditeur de la version française de l'Esquisse à abandonner par la suite la théorie de l'attention qu'il y développe. C'est dans " Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques " que Freud revient avec le plus de détails sur le concept d'attention: " Une fonction particulière est instituée qui doit prélever périodiquement des données du monde extérieur pour que celles-ci lui soient connues à l'avance: l'attention. Cette activité va à la rencontre des impressions des sens au lieu d'attendre passivement leur apparition. Il est vraisemblable qu'en même temps un système de marques est par là introduit, qui a pour but de mettre en dépôt les résultats de cette activité périodique de conscience; c'est là une partie de ce que nous appelons la mémoire " (19). Freud est ici en retrait par rapport à sa théorie de l'attention de l'Esquisse. Il lui laisse peu de place pour l'exploration du montre intrapsychique. Notons, toutefois, qu'il insiste sur un point essentiel: l'aspect actif de la fonction d'attention qui " va à la rencontre des impressions des sens au lieu d'attendre passivement leur apparition ". Un autre aspect de l'attention dans l'oeuvre de Freud est celui défini dans le concept d'attention flottante, par lequel il décrit l'attitude psychique du psychanalyste pendant la séance. Il me semble qu'il y a une certaine ambiguïté dans ce concept ou dans l'interprétation qui en est parfois faite. Freud dit deux choses à ce sujet (20): la première est qu'il serait trop fatigant pour l'analyste de concentrer son attention pendant des heures, la seconde est qu'il faut, pour recueillir le matériel, éviter de le sélectionner à l'avance. D'où ce concept quelque peu paradoxal d'attention flottante. En fait, Freud' insiste sur ce second aspect: éviter de choisir parmi les matériaux fournis. L'économie de fatigue n'est qu'une conséquence utile de cette exigence de non-sélection. Notons aussi qu'il fait référence à la volonté ou àl'absence de volonté, ce qui nous rappelle les descriptions de Ribot sur l'attention volontaire et l'attention spontanée. Freud préconise une attention dépourvue de volonté, une sorte d'attention spontanée. Cela n'aurait-il pas pour fonction de mettre l'analyste en contact plus directement avec la vie pulsionnelle du patient, de dégager la voie, en quelque sorte, à ce qui s'exprime de cette vie pulsionnelle dans son discours? Je ne pense pas qu'il faille interpréter le concept d'attention flottante dans le sens d'une attention relâchée, comme cela a parfois été fait. Il est vrai que, souvent, le psychanalyste a du mal à garder son attention éveillée et dirigée vers le matériel de la séance. Il doit alors s'interroger sur la signification de ses fluctuations d'attention. Il peut y avoir des attaques inconscientes contre sa fonction d'attention. C'est souvent par une élaboration de son contre-transfert qu'il pourra résoudre le problème. Détruire la fonction d'attention de l'analyste est peut-être le message latent qu'il s'agit de décoder. L'attention dans l'oeuvre de Bion Bion a élargi la fonction d'attention au-delà de la réalité sensorielle pour l'appliquer à la réalité psychique qui ne peut se réduire aux seules données des sens. C'est le thème de son livre Attention and Interpretation, publié en 1970 (21). Il y décrit l'attention comme la matrice dans laquelle viennent se réunir les éléments du psychisme et où ils peuvent ensemble se combiner en un tout cohérent. L'attention, au sens de Bion, a donc une signification dynamique. En outre, il décrit un aspect interpersonnel à la fonction d'attention. C'est l'attention que la mère dirige vers son enfant qui lui permet de recevoir les messages qu'il lui adresse et, notamment, ses messages inconscients, ses projections, qu'elle a pour tâche de transformer, grâce à sa capacité de rêverie, en éléments pensables. On sait que Bion a fait de cette relation psychique du bébé
à sa mère le prototype de la relation entre l'analysant
et l'analyste. On retrouve, dans la relation analytique, cette même
fonction qui consiste à drainer et à recevoir tous les messages
conscients et inconscients émis par le patient dans le creuset
psychique de son attention où ce qui était non lié
ou délié va pourvoir se lier. C'est ici que je voudrais
introduire le concept d'attention inconsciente, dont j'ai parlé
plus haut. Dans Attention and Interpretation, Bion recommande à
l'analyste d'être sans souvenir et sans désir. Toutefois,
si on lit attentivement son texte on s'aperçoit qu'il recommande
d'écarter tout souvenir conscient, mais qu'il distingue les souvenirs
conscients de ce qu'il appelle les souvenirs oniriques. Si, en commençant
une séance, on se rappelle tel ou tel événement de
l'histoire du patient et que l'on cherche à interpréter
le matériel en le rapportant à ce souvenir, celui-ci risque
de faire écran aux messages inconscients qui s'expriment dans la
séance. Par contre, si en cours de séance tel ou tel événement
revient à la mémoire de l'analyste alors qu'il écoute
attentivement son patient, si cette remémoration n'est pas préméditée,
mais qu'elle surgit au détour d'un processus associatif dans l'esprit
de l'analyste, alors il s'agit d'un souvenir onirique et ce type de souvenir
est particulièrement utile au travail d'élaboration et d'interprétation
de l'analyste. L'attention en psychanalyse d'enfant Je pense que l'extension de la psychanalyse aux jeunes enfants a contribué
à déplacer l'accent qui était mis jusque là
sur l'analyse des défenses du Moi, pour souligner davantage l'importance
de l'attention dans le processus thérapeutique. En effet, les enfants
sont extraordinairement avides de l'attention des adultes; d'autre part,
ils sont parfois susceptibles de faire repartir leur croissance psychique
entravée par un processus pathologique grâce à la
seule attention qui leur est portée. A ce titre, l'observation
de bébés présentant des manifestations autistiques,
parfois très inquiétantes, est éloquente; l'attention
que leur porte le consultant psychiatre et celle qu'il aide les parents
à lui offrir, ne manque presque jamais, en un laps de temps relativement
court, de modifier leur état suffisamment pour faire céder
temporairement ces manifestations. En me fondant sur cette fonction thérapeutique de l'attention,
je propose la classification suivante des psychothérapies du premier
âge: 2) les psychothérapies qui outre la fonction d'attention recourent
à l'interprétation des mécanismes de défense
et des fantasmes inconscients: Conclusion Aristote avait défini ce qu'il appelait le sens commun pour répondre
à la question de savoir comment les données de nos sens
peuvent se réunir entre elles, comment nous pouvons en faire la
synthèse et leur donner une signification: " Chaque sens est
donc sens de son propre objet sensible; il réside dans l'organe
sensoriel en tant qu'organe sensoriel, et il juge des différences
du sensible sur lequel il porte: par exemple, la vue juge du blanc et
du noir; le goût, du doux et de l'amer. Et il en est de même
aussi pour les autres sens. Mais puisque notre jugement porte, en outre,
sur le blanc et sur le doux, et sur chacun des sensibles dans ses rapports
avec chaque autre sensible, par quel principe percevons-nous aussi qu'ils
diffèrent? Il faut bien que ce soit par un sens puisque nous sommes
en présence de sensibles. Par où il est évident aussi
que la chair n'est pas l'organe sensoriel dernier; car il serait, dans
ce cas, nécessaire que ce qui juge jugeât par contact avec
le sensible. Par suite, il n'est pas possible non plus de juger, par des
facultés séparées, que le doux est différent
du blanc: il faut que ce soit une seule faculté qui le perçoive
clairement l'un et l'autre " (22). 1 cité par A. LALANDE, in Vocabulaire technique et critique de
la philosophie, Paris, P.U.F, 1985 15e édition p. 94.
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last modified: 2004-05-02 |