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LE CONCEPT D'ATTENTION

Didier HOUZEL

Budapest, le 1er mars 1996

Toutes les définitions du concept d'attention insistent sur trois propriétés: le renforcement des perceptions soumises à l'attention la sélectivité des perceptions bénéficiant de l'attention l'accession à la conscience de ces perceptions. En fait, les deux dernières propriétés méritent d'être discutées à la lumière de la théorie et de la technique psychanalytiques. La sélectivité des perceptions se heurtent au concept d'attention flottante défini par Freud. L'accession à la conscience des perceptions est partiellement remise en cause par la théorisation de Bion. En m'appuyant sur la pensée de cet auteur je proposerai plus loin de parler d'attention inconsciente.

Quelques définitions classiques

Herbart, dont on sait l'influence qu'il eut sur la pensée de Freud, définit l'attention: " La faculté de produire un accroissement de la représentation " (1).
Ribot, dans sa " Psychologie de l'attention " (1889) (2), donne la définition suivante: " L'attention consiste en un état intellectuel, exclusif ou prédominant, avec adaptation spontanée ou artificielle de l'individu ".
Pour William James l'attention est " ... la prise de possession par l'esprit, sous une forme claire et vive, d'un objet ou d'une suite de pensées parmi plusieurs qui semblent simultanément possibles " (3).
Lalande en donne la définition suivante: " Accroissement de l'activité intellectuelle, soit spontanée, soit volontaire, et direction de celle-ci sur un objet ou sur un ensemble d'objets qui, en l'absence de ce phénomène, seraient absents du champ de la conscience ou n'en occuperaient qu'une partie minime " (4).

La théorie psychologique de Théodule Ribot

Ribot a introduit une distinction importante, et qui reste d'actualité, entre ce qu'il appelle " l'attention spontanée " ou " automatique " et " l'attention volontaire " ou " artificielle ".
L'attention spontanée a pour cause les états affectifs du sujet, ses motivations. Elle a une origine biologique. Eobjet de l'attention spontanée agit par son pouvoir intrinsèque, c'est par exemple la proie pour le prédateur. Elle agit par un renforcement sélectif des stimuli que Ribot décrit d'une façon qui annonce les développements de Freud dans l'Esquisse d'une psychologie scientifique (1895). Ce serait, selon lui, une action musculaire qui d'une part fixerait la perception consciente sur un objet et d'autre part la renforcerait: " Le rôle fondamental des mouvements de l'attention consiste à maintenir l'état de conscience et à le renforcer " (5). Il voit dans l'immobilité motrice l'orientation du corps et de la face dans une direction, les modifications respiratoires qui accompagnent l'attention, non pas des signes extérieurs ayant une simple signification d'effets, mais bien ce qui fixe la perception et la conscience sur l'objet d'attention.
Il lui est plus difficile de rendre compte, à partir de ce point de vue psychophysiologique, du renforcement des perceptions. Il suppose, pour cela, que l'innervation motrice a une sorte d'effet de renforcement sur l'innervation perceptive et il cite Maudsley à l'appui de cette hypothèse: "D'abord, excitation du trajet d'idéation approprié au moyen de la représentation externe ou de la représentation interne; secondairement augmentation de l'énergie de cette première stimulation par une nouvelle stimulation due à l'innervation motrice correspondante; troisièmement une nouvelle augmentation d'énergie par la réaction subséquente des centres perceptifs plus actifs que les autres, sur l'idée; car l'influence réciproque de ces facteurs sensoriels et moteurs renforce jusqu'à un certain point son activité " (6).
L'attention volontaire est le fruit de la civilisation et de l'éducation. Elle est dirigée volontairement vers des objets qui n'ont pas de pouvoir d'attraction naturel (d'où le nom d'attention artificielle que Ribot lui donne). L'enfant, le sauvage, en sont dépourvus: " L'attention volontaire ou artificielle est un produit de l'art, de l'éducation, de l'entraînement, du dressage. Elle est greffée sur l'attention spontanée ... " (7).

Neuropsychologie de l'attention

L'école russe de neuropsychologie avec Vygotski, Luria, Leont'ev, a repris cette distinction de Ribot entre " attention spontanée " et " attention volontaire ", pour insister sur la dimension sociale de l'attention volontaire. Pour ces auteurs l'attention spontanée, ou ce que Luria appelle " le système d'orientation ", a une origine biologique et est commandé par des stimuli externes qui ont acquis, tout au long de l'évolution de l'espèce, une valeur de signaux. L'attention volontaire, au contraire, est le fruit de l'éducation, de l'histoire culturelle et individuelle, et non de l'histoire de l'espèce: " En influençant son environnement social, dit Leont'ev, l'homme crée un système de stimuli conventionnels avec l'idée de maîtriser le comportement d'autres personnes. Ainsi crée-t-il les conditions pour la maîtrise de son propre comportement, altérant ainsi radicalement le mécanisme principal de son comportement " (8). Il y a là une référence au concept de second système de signalisation cher à l'école pavlovienne. Leont'ev prend comme modèle l'enfant à qui on apprend à lire; rapidement son attention va s'échapper et son intérêt va s'orienter vers un stimulus étranger à l'activité d'apprentissage. L'enfant fonctionne sur le mode de l'attention spontanée.
Mais, l'adulte qui est à ses côtés le ramène à la lecture en lui promettant une récompense. L'adulte représente l'attention volontaire. Le système global enfant/adulte comporte les deux niveaux d'attention et la transformation de l'une en l'autre, la greffe dit Leont'ev, de l'attention volontaire sur l'attention spontanée. Peu à peu l'intériorisation des consignes et des encouragements de l'adulte permet à l'enfant de fonctionner pour son propre compte sur le mode de l'attention volontaire.

La neurophysiologie de l'attention

Les recherches neurophysiologiques sur les mécanismes d'attention se sont considérablement développées dans les 20 dernières années. Elles ont été stimulées par la description de plusieurs syndromes pathologiques impliquant l'attention, mais aussi par les questions que pose le développement des fonctions d'attention chez l'enfant et elles ont été grandement facilitées par les techniques modernes d'exploration du système nerveux central.
Une première question se pose: y a-t-il des mécanismes neurophysiologiques qui président à telle ou telle fonction d'attention? N'est-elle que le vécu subjectif d'un fonctionnement global marqué à certains moments par un effort accru? La première hypothèse conduit à une théorie causale de l'attention et à une tentative pour en localiser les mécanismes, c'est-à-dire à une théorie modulaire de l'attention, forme moderne de la théorie localisationniste. La seconde hypothèse conduit, au contraire, à une théorie globaliste de l'attention.
Un mot d'abord sur cette deuxième hypothèse qui a été dénommée " théorie de l'effet ". William James (1890) a proposé la métaphore suivante: " Le courant de pensée est comme une rivière. Les effets simples y prédominent avec une dérive due à la gravitation. L'absence d'effort est la règle. Parfois, il y a un écueil, une obstruction, produisant un retard, un remous. Le courant s'arrête, et il se forme un tourbillon. Si la rivière pouvait penser elle ressentirait un effort à ce moment précis, elle ressentirait de l'attention " (9).
La théorie causalîste et modulaire de l'attention a aujourd'hui la préférence des neuropsychologues et des neurophysiologistes. Posner et Rothbart (10) l'ont exposée récemment de la façon suivante: ils distinguent trois réseaux ayant chacun une fonction spécifique: le système de vigilance, le système attentionnel postérieur, le système attentionnel antérieur.

1) Le système de vigilance emprunte des voies corticales noradrénergiques issues du locus coeruleus. Il exercerait des effets sur les deux systèmes attentionnels, antérieur et postérieur, ce qui suppose qu'il a des connexions avec les aires cérébrales correspondantes. Il agirait en augmentant l'activité du système postérieur et en inhibant, au contraire, celle du système antérieur. Nous verrons plus loin pourquoi.

2) Le système attentionnel postérieur comprendrait anatomiquement des régions du cortex pariétal connectées à certaines aires thalamiques. Sa fonction serait de porter attention vers une direction de l'espace. C'est une fonction d'orientation.
3) Le système attentionnel antérieur serait constitué par les aires préfrontales médiales. Ses fonctions seraient celles de prise de conscience et de contrôle de l'attention.
Les deux systèmes, antérieur et postérieur, son interconnectés. Toutefois, les recherches neurophysiologiques montrent qu'il y a entre eux une certaine indépendance. Attention et prise de conscience ne sont pas nécessairement liées.
Au total, le système attentionnel postérieur, système d'orientation, correspondrait à l'attention spontanée de Ribot; le système attentionnel antérieur, système de contrôle et de prise de conscience correspondrait à l'attention volontaire de Ribot. Quant au système de vigilance, il s'agirait d'un système d'alerte avec deux composantes, l'une continue qui permet le maintien de l'état d'éveil du sujet, l'autre phasique qui se manifeste quand un événement nouveau, imprévu survient, d'où sa fonction d'activation du système d'orientation postérieur et d'inhibition du système de contrôle antérieur.

L'ontogenèse des systèmes attentionnels

Dès l'âge de 4 mois, l'enfant est capable d'apprendre qu'un stimulus arbitraire indique qu'un prochain événement se produira dans une direction donnée. Son système d'orientation est donc fonctionnel. Il est intéressant de noter que c'est à cet âge que Jérôme Bruner (11) fait commencer les conduites d'attention conjointe, dont il a montré l'importance dans le développement des interactions de l'enfant et de son entourage. Je rappelle que l'attention conjointe est la capacité de l'enfant à orienter son regard dans la même direction, vers le même objet que le regard de son partenaire adulte.
Entre 4 et 6 mois, se développe une capacité de sélectionner des stimuli selon leur orientation. Mais c'est seulement vers 9 mois que semblent apparaître les fonctions de contrôle volontaire liées au réseau attentionnel antérieur. Il est intéressant de souligner que c'est vers cette période qu'apparaît le comportement de pointage (pointing) dont on sait l'importance dans le développement de la communication de l'enfant. C'est d'ailleurs peu de temps après qu'apparaissent les premiers mots (12).
Posner et Rothbart font l'hypothèse que la maturation plus tardive du système attentionnel antérieur permet l'influence de l'environnement éducatif et culturel sur la fonction d'attention volontaire. Ils rejoignent là les hypothèses de Vygotski, Luria et Leont'ev, en donnant àl'attention volontaire un soubassement anatomique.

La pathologie de l'attention

Chacun des systèmes attentionnels décrits en neurophysiologie a sa pathologie:
a) au système antérieur correspond ce qu'on appelle le syndrome de la main étrangère: le patient a l'impression que sa main controlatérale à la lésion n'est plus sous son contrôle;
b) au système postérieur correspondent les syndromes d'héminégligence: le patient a tendance à ignorer les stimuli venant de la partie de son espace environnant opposé à la lésion. Il s'agit d'un trouble de l'attention dans l'espace;
c) le troisième système, celui qui concerne la vigilance, a-t-il sa pathologie spécifique? Formuler cette question c'est ouvrir un large débat qui oppose à l'heure actuelle les pédopsychiatres français à leurs collègues américains. Il s'agit du problème de ce que la classification américaine des troubles mentaux (DSM IV, 1994) appelle attention deficit disorders (ADD), le plus souvent associés à une hyperkinésie.

Notons que, cette fois, il s'agit d'un syndrome purement fonctionnel. Cela soulève un problème d'interprétation: les anomalies physiologiques, discrètes, que l'on peut mettre en évidence sont-elles cause ou conséquence des troubles? La DSM IV définit l'ADD ainsi: ils réunissent les critères suivants: " critère A: conduite d'inattention et/ou d'hyperactivité ? impulsivité, plus fréquente et plus sévère que ce qui est typiquement observé chez des individus d'un niveau de développement comparable; critère B: présence des symptômes avant l'âge de 7 ans (même si le diagnostic est fait plusieurs années après); critère C: la gêne due aux symptômes est présente dans au moins deux cadres (par exemple à la maison et à l'école); critère D: il y a des preuves claires d'une interférence avec le développement d'un fonctionnement social, scolaire ou occupationnel approprié; critère E: le trouble ne survient pas exclusivement au cours d'un trouble envahissant du développement, d'une schizophrénie ou d'autres troubles psychotiques et n'est pas mieux pris en compte dans le cadre d'un autre trouble mental (exemple: troubles de l'humeur, troubles anxieux, troubles dissociatifs ou troubles de la personnalité) " (13).

Voilà bien où est le problème. Si l'on élimine sérieusement du cadre des troubles déficitaires de l'attention, avec ou sans hyperkinésie, tous les cas d'enfants instables ne relevant ni d'une forme de psychose, ni de troubles de l'humeur, ni de troubles anxieux, il ne reste pas grand-chose. Peut-être quelques enfants cérébro-lésés répondent-ils à ce diagnostic, mais sûrement pas les millions d'enfants qui aux Etats Unis d'Amérique sont étiquetés de cette façon et soumis de ce fait à l'obligation d'ingérer tous les jours scolaires un produit amphétamine-like dont on vient de décrire les premiers effets toxicomaniaques. La France est actuellement la cible d'une offensive commerciale de grande envergure qui menace les enfants français d'être soumis bientôt à la même condition. S'il y a des indications à ce traitement chimiothérapique, elles sont rares et elles doivent être réservées aux spécialistes de neuropédiatrie et de pédopsychiatrie. Elles nécessitent, en effet, une évaluation minutieuse des troubles, de leur contexte familial et scolaire, de leur éventuelle signification psychopathologique profonde, que seuls ces spécialistes sont en mesure de faire.

Attention et psychanalyse

La fonction d'attention est un vieux concept psychanalytique qui mérite d'être remis à l'honneur. On peut s'étonner du fait qu'il y soit fait si rarement référence dans la littérature psychanalytique. Il me semble qu'il y a à cela deux raisons: la première est que le concept d'attention est largement utilisé en dehors de la métapsychologie et que les psychanalystes sont réticents, à juste titre, pour utiliser des concepts définis dans d'autres domaines que le leur; la deuxième raison est que l'attention est traditionnellement reliée à la conscience et que l'activité psychique consciente n'est pas le domaine privilégié de l'investigation des psychanalystes. Mais on verra tout à l'heure que je propose le concept d'attention inconsciente.

Dans l'Esquisse d'une psychologie scientifique (1895), Freud propose une véritable théorie de l'attention. Je rappelle que le modèle qu'il utilise dans ce texte est un modèle neuronal. Il distingue des neurones sensibles aux quantités d'excitation, qu'il appelle neurones y, et des neurones sensibles aux qualités de l'excitation qu'il appelle neurones y. Il définit l'attention de la façon suivante: " La perception suscite en W (système des neurones w) la conscience (la conscience d'une qualité) et la décharge de cette excitation perceptive fournit en y un renseignement qui constitue, en fait, un indice de qualité. Je suggère donc que ce sont ces indications de qualité qui, dans une perception, intéressent y. C'est là, semble-t-il, ce qui constitue le mécanisme de l'attention " (14).

Freud définit donc l'attention comme un surinvestissement des indices de qualité. Les indices de qualité sont perçus par les neurones w, mais l'énergie qui permet de les surinvestir vient des neurones y. On est ici proche du modèle de Maudsley-Ribot, dans lequel les surinvestissements venaient des neurones moteurs. Il attribue à l'attention une fonction d'expectation: elle est chargée de capter les indices de qualité qui viennent de la perception afin d'anticiper sur les investissements de désir.
A partir de ce modèle, Freud distingue ce qu'il appelle la " pensée banale " et la " pensée observante ". La pensée banale est tournée vers la recherche de l'objet de satisfaction. La pensée observante s'appuie sur la fonction d'attention, mais, cette fois, tournée vers le monde interne et non vers le monde extérieur et la perception. La pensée observante correspondrait à l'état du chercheur qui, ayant perçu quelque chose, se demande " que signifie cela? ", " où cela va-t-il me mener? ". Voici la description qu'il en donne: lorsqu'un neurone est excité par un quantum d'énergie venant de l'extérieur, c'est-à-dire, de la perception, cette énergie va s'écouler " le long des meilleurs frayages et va traverser un certain nombre de barrières (les barrières de contact) suivant la résistance et la quantité en jeu " (15). Ainsi d'autres neurones seront investis, mais " certaines barrières ne pourront être franchies parce que la fraction (d'énergie) qui les atteint ne peut dépasser leur niveau " (16). Si à cette énergie extériéure s'ajoute une énergie intérieure qui vient de l'attention, ces barrières infranchissables pourront être franchies, d'autres frayages pourront se faire, plus nombreux et plus éloignés. Par ailleurs, ce ne sera pas une perception qui se produira, mais des " investissements mnémoniques apparaîtront, associativement liés au neurone initial " (17).

Ainsi, Freud étend-il la fonction d'attention aux investissements mnémoniques associativement liés aux investissements perceptifs. En plus d'une fonction tournée vers l'extérieur, l'attention a une fonction tournée vers l'intérieur, vers le monde intrapsychique. Il s'agit d'une fonction d'exploration de ce monde interne et de quête de sens: " Qu'est-ce que cela signifie? ". Jamais Freud n'ira aussi loin par la suite dans sa théorie de l'attention.

Dans la Traumdeutung (1899-1900), il attribue à l'attention une fonction de passage du Préconscient au Conscient: " Nous appellerons Préconscient, le dernier des systèmes à l'extrémité motrice, pour indiquer que de là les phénomènes d'excitation peuvent parvenir à la Conscience sans autre délai, si certaines autres conditions sont remplies, par exemple un certain degré d'intensité, une certaine distribution de la fonction que nous appelons attention " (18). On ne trouve plus qu'un seul aspect de la fonction d'attention, le renforcement des phénomènes psychiques. Freud donne ici à l'attention la fonction spécifique de faire passer des contenus psychiques du Préconscient à la conscience, ce qui est contradictoire avec l'idée d'une attention inconsciente et ce qui l'a sans doute conduit, comme le souligne l'éditeur de la version française de l'Esquisse à abandonner par la suite la théorie de l'attention qu'il y développe.

C'est dans " Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques " que Freud revient avec le plus de détails sur le concept d'attention: " Une fonction particulière est instituée qui doit prélever périodiquement des données du monde extérieur pour que celles-ci lui soient connues à l'avance: l'attention. Cette activité va à la rencontre des impressions des sens au lieu d'attendre passivement leur apparition. Il est vraisemblable qu'en même temps un système de marques est par là introduit, qui a pour but de mettre en dépôt les résultats de cette activité périodique de conscience; c'est là une partie de ce que nous appelons la mémoire " (19). Freud est ici en retrait par rapport à sa théorie de l'attention de l'Esquisse. Il lui laisse peu de place pour l'exploration du montre intrapsychique. Notons, toutefois, qu'il insiste sur un point essentiel: l'aspect actif de la fonction d'attention qui " va à la rencontre des impressions des sens au lieu d'attendre passivement leur apparition ".

Un autre aspect de l'attention dans l'oeuvre de Freud est celui défini dans le concept d'attention flottante, par lequel il décrit l'attitude psychique du psychanalyste pendant la séance. Il me semble qu'il y a une certaine ambiguïté dans ce concept ou dans l'interprétation qui en est parfois faite. Freud dit deux choses à ce sujet (20): la première est qu'il serait trop fatigant pour l'analyste de concentrer son attention pendant des heures, la seconde est qu'il faut, pour recueillir le matériel, éviter de le sélectionner à l'avance. D'où ce concept quelque peu paradoxal d'attention flottante. En fait, Freud' insiste sur ce second aspect: éviter de choisir parmi les matériaux fournis. L'économie de fatigue n'est qu'une conséquence utile de cette exigence de non-sélection. Notons aussi qu'il fait référence à la volonté ou àl'absence de volonté, ce qui nous rappelle les descriptions de Ribot sur l'attention volontaire et l'attention spontanée. Freud préconise une attention dépourvue de volonté, une sorte d'attention spontanée. Cela n'aurait-il pas pour fonction de mettre l'analyste en contact plus directement avec la vie pulsionnelle du patient, de dégager la voie, en quelque sorte, à ce qui s'exprime de cette vie pulsionnelle dans son discours? Je ne pense pas qu'il faille interpréter le concept d'attention flottante dans le sens d'une attention relâchée, comme cela a parfois été fait. Il est vrai que, souvent, le psychanalyste a du mal à garder son attention éveillée et dirigée vers le matériel de la séance. Il doit alors s'interroger sur la signification de ses fluctuations d'attention. Il peut y avoir des attaques inconscientes contre sa fonction d'attention. C'est souvent par une élaboration de son contre-transfert qu'il pourra résoudre le problème. Détruire la fonction d'attention de l'analyste est peut-être le message latent qu'il s'agit de décoder.

L'attention dans l'oeuvre de Bion

Bion a élargi la fonction d'attention au-delà de la réalité sensorielle pour l'appliquer à la réalité psychique qui ne peut se réduire aux seules données des sens. C'est le thème de son livre Attention and Interpretation, publié en 1970 (21). Il y décrit l'attention comme la matrice dans laquelle viennent se réunir les éléments du psychisme et où ils peuvent ensemble se combiner en un tout cohérent. L'attention, au sens de Bion, a donc une signification dynamique.

En outre, il décrit un aspect interpersonnel à la fonction d'attention. C'est l'attention que la mère dirige vers son enfant qui lui permet de recevoir les messages qu'il lui adresse et, notamment, ses messages inconscients, ses projections, qu'elle a pour tâche de transformer, grâce à sa capacité de rêverie, en éléments pensables.

On sait que Bion a fait de cette relation psychique du bébé à sa mère le prototype de la relation entre l'analysant et l'analyste. On retrouve, dans la relation analytique, cette même fonction qui consiste à drainer et à recevoir tous les messages conscients et inconscients émis par le patient dans le creuset psychique de son attention où ce qui était non lié ou délié va pourvoir se lier. C'est ici que je voudrais introduire le concept d'attention inconsciente, dont j'ai parlé plus haut. Dans Attention and Interpretation, Bion recommande à l'analyste d'être sans souvenir et sans désir. Toutefois, si on lit attentivement son texte on s'aperçoit qu'il recommande d'écarter tout souvenir conscient, mais qu'il distingue les souvenirs conscients de ce qu'il appelle les souvenirs oniriques. Si, en commençant une séance, on se rappelle tel ou tel événement de l'histoire du patient et que l'on cherche à interpréter le matériel en le rapportant à ce souvenir, celui-ci risque de faire écran aux messages inconscients qui s'expriment dans la séance. Par contre, si en cours de séance tel ou tel événement revient à la mémoire de l'analyste alors qu'il écoute attentivement son patient, si cette remémoration n'est pas préméditée, mais qu'elle surgit au détour d'un processus associatif dans l'esprit de l'analyste, alors il s'agit d'un souvenir onirique et ce type de souvenir est particulièrement utile au travail d'élaboration et d'interprétation de l'analyste.
Je suggère donc qu'il y a, au-delà de l'attention consciente, une attention inconsciente, sorte de réceptivité passive qui laisse les messages latents de l'analysant se rassembler et s'organiser peu à peu au sein du psychisme de l'analyste.

L'attention en psychanalyse d'enfant

Je pense que l'extension de la psychanalyse aux jeunes enfants a contribué à déplacer l'accent qui était mis jusque là sur l'analyse des défenses du Moi, pour souligner davantage l'importance de l'attention dans le processus thérapeutique. En effet, les enfants sont extraordinairement avides de l'attention des adultes; d'autre part, ils sont parfois susceptibles de faire repartir leur croissance psychique entravée par un processus pathologique grâce à la seule attention qui leur est portée. A ce titre, l'observation de bébés présentant des manifestations autistiques, parfois très inquiétantes, est éloquente; l'attention que leur porte le consultant psychiatre et celle qu'il aide les parents à lui offrir, ne manque presque jamais, en un laps de temps relativement court, de modifier leur état suffisamment pour faire céder temporairement ces manifestations.
Bien sûr, l'attention ne suffit pas, même en psychanalyse d'enfant. L'élaboration et l'interprétation des fantasmes inconscients et des mécanismes de défense sont indispensables. Je pense, cependant, qu'il faut leur donner une signification quelque peu différente de celle qui leur était classiquement attribuée. Il s'agit moins de débusquer des désirs ou des fantasmes refoulés afin de faire advenir la vérité que d'aider l'enfant à sortir des impasses dans lesquelles l'avaient conduit les processus psychopathologiques. De la sorte, il peut se remettre sur le chemin de la croissance psychique et échapper aux cercles vicieux autodestructeurs dans lesquels il se trouvait piégé. C'est dire que le repérage et l'interprétation des mécanismes de défense n'ont de valeur thérapeutique que s'ils s'inscrivent dans une relation contenante qui mobilise toute l'attention de l'analyste.

En me fondant sur cette fonction thérapeutique de l'attention, je propose la classification suivante des psychothérapies du premier âge:
1) les psychothérapies qui recourent presqu'exclusivément à la fonction d'attention du thérapeute, telles:
a) les traitements à domicile que j'ai décrits comme une application de la méthode d'observation des nourrissons d'Esther Bick,
b) certaines psychothérapies mère/bébé ou parents/enfant;

2) les psychothérapies qui outre la fonction d'attention recourent à l'interprétation des mécanismes de défense et des fantasmes inconscients:
a) psychothérapie individuelle de l'enfant,
b) psychothérapie familiale psychanalytique.

Conclusion

Aristote avait défini ce qu'il appelait le sens commun pour répondre à la question de savoir comment les données de nos sens peuvent se réunir entre elles, comment nous pouvons en faire la synthèse et leur donner une signification: " Chaque sens est donc sens de son propre objet sensible; il réside dans l'organe sensoriel en tant qu'organe sensoriel, et il juge des différences du sensible sur lequel il porte: par exemple, la vue juge du blanc et du noir; le goût, du doux et de l'amer. Et il en est de même aussi pour les autres sens. Mais puisque notre jugement porte, en outre, sur le blanc et sur le doux, et sur chacun des sensibles dans ses rapports avec chaque autre sensible, par quel principe percevons-nous aussi qu'ils diffèrent? Il faut bien que ce soit par un sens puisque nous sommes en présence de sensibles. Par où il est évident aussi que la chair n'est pas l'organe sensoriel dernier; car il serait, dans ce cas, nécessaire que ce qui juge jugeât par contact avec le sensible. Par suite, il n'est pas possible non plus de juger, par des facultés séparées, que le doux est différent du blanc: il faut que ce soit une seule faculté qui le perçoive clairement l'un et l'autre " (22).
Cette seule faculté, qui ne peut se réduire à un organe sensoriel de chair, ne seraitce pas l'attention? C'est d'abord l'attention que la mère porte à son bébé et qui lui permet de faire la synthèse de ses expériences sensorielles et émotionnelles. Puis c'est celle des deux parents réunis dans leur souci commun de l'enfant, de son développement physique et psychique. C'est parfois aussi celle du thérapeute qui aide l'enfant a reprendre les chemins de la croissance psychique quand des obstacles les lui avaient plus ou moins obstrués.
Un autre philosophe, René Descartes, dont nous fêtons cette année le 4 e centenaire de la naissance, avait eu l'intuition de l'importance vitale de l'attention. Lui qui avait perdu sa mère à l'âge de 13 mois et qui avait été ainsi brutalement privé en bas âge de l'attention maternelle, supposait que tout sur terre, y compris les êtres vivants, fonctionnait selon les lois de la physique qu'il connaissait, la mécanique, mais que l'être leur venait de la pensée divine. Selon cette théorie, dite de la création continuée, si Dieu un seul instant détournait son attention de l'Univers, celui-ci se trouverait à jamais anéanti.

1 cité par A. LALANDE, in Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, P.U.F, 1985 15e édition p. 94.
2 RIBOT Th., Psychologie de l'attention, Paris, Félix Alcan, 1889.
3 cité par G. EDELMAN, in Biologie de la conscience, trad. fr. par A. GERSCHENFELD, Paris, Editions Odile Jacob, 1992.
4 LALANDE A., Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, P.U.F., 1985 (15e édition), p. 93.
5 op. cité
6 MAUDSLEY H., La physiologie de l'esprit, 1876.
7 RIBOT Th., Psychologie de l'attention, Paris, Félix Alcan, 1889.
8 LEONT'EV A., The development of voluntary attention in the child, in The Vygotsky reader, ed. R. VAN DER VEER and J. VALSINER, Oxford (UK) and Cambridge (USA), Blackwell, 1994.
9 cité par E. SIEROFF, Attention et perception, in Perception et agnosies, sous la direction de B. LECHEVLIER, F. EUSTACHE et F. VIADER, Bruxelles, De Boeck, 1995, p. 102.
10 POSNER M.I. et ROTHBART M.K., Les mécanismes de l'attention et l'expérience consciente, Revue de Neuropsychologie, 1991, 2,I, 85-115.
11 BRUNER J., Le développement de l'enfant. Savoir faire, savoir dire, trad. fr. par M. DELEAU, Paris, P.U.F., 1983.
12 POSNER M.I. et ROTHBART M.K., op. cité.
13 Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fourth Edition (DSM-IV), Washington, Arnerican Psychiatrie Association, 1994, traduction personnelle
14 FREUD S., Esquisse d'une psycholgie scientifique (1895) in La naissance de la psychanalyse, trad. fr. par A. BERMAN, Paris, P.U.F. 1969, p. 371.
15 ibidem, p. 374.
16 ibidem, p. 374.
17 ibidem, p. 374.
18 FREUD S., L'interprétation des rêves, trad. fr. par 1. MEYERSON, révisée par D. BERGER, Paris, PUT., 1967, p. 459.
19 FREUD S., Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques (1911), trad. fr. par J. LAPLANCHE, in Résultats Idées Problèmes I, Paris, P.U.F. 1984, p.137.
20 FREUD S., Conseils aux médecins sur le traitement psychanalytique, trad. fr. par A. BERMAN, in La technique psychanalytique, Paris, P.U.F. 1967, 61-71: " ... nous ne devons attacher d'importance particulière à rien de ce que nous entendons et il convient que nous prêtions à tout la même attention " flottante ", suivant l'expression que j'ai adoptée. On économise ainsi un effort d'attention qu'on ne saurait maintenir quotidiennement des heures durant et l'on échappe aussi au danger inséparable de toute attention voulue, celui de choisir parmi les matériaux fournis. C'est, en effet, ce qui arrive quand on fixe à dessein son attention; l'analyste grave en sa mémoire tel point qui le frappe, en élimine tel autre et ce choix est dicté par des expectatives ou des tendances. C'est justement ce qu'il faut éviter; en conformant son choix à son expectative, l'on court le risque de ne trouver que ce qu'on savait d'avance. ", p. 62.
21 BION WR., Attention and interpretation (1970), trad. fr. par J. KALMANOVITCH, L'attention et l'interprétation, Paris, Payot, 1974.
22 ARISTOTE, De l'âme, trad. fr. par J. TRICOT, Paris, Vrin, 1995, p. 158-59.


L'exposé de ce texte a été publié dans AGORA, Bulletin de la Société Luxembourgeoise de Psychiatrie, Neurologie et Psychothérapie, numéro IV, automne 99, pp. 65-74.
Nous remercion de la Société Luxembourgeoise de Psychiatrie, Neurologie et Psychothérapie de nous autoriser la reprise de cet article sur le site du GERCPEA.

 

 
 


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last modified: 2004-05-02