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LA PLACE DES SECRETS DE FAMILLE DANS LA GENESE DES USAGES DE DROGUES

Pascal Hachet

Introduction

Quinze années de prise en charge psychothérapique d'usagers de drogues - en majorité consommateurs d'héroïne - dans le cadre d'un Centre de Soins spécialisés aux Toxicomanes (CSST) - et de cannabis - dans le cadre d'un Point Accueil Ecoute Jeunes (PAEJ) - m'ont permis d'observer que le recours à une addiction sédative peut être le fait de plusieurs configurations psychopathologiques, qui se caractérisent par une mise en difficulté majeure des capacités d'élaboration psychique :

(1) Certains patients présentent un ou plusieurs clivages du Moi, délimités à la suite d'expériences personnelles vécues avec une forte honte et dont les composantes verbales et non verbales n'ont par conséquent pas pu être élaborées. Grâce à la jouissance "flashante" éprouvée lors d'une injection ou d'une inhalation d'héroïne, la dépendance à ce toxique vise ici à compenser sur le mode sensoriel la mise en crypte au sein du Moi d'un plaisir indicible partagé avec un objet d'amour, d'en fabriquer un équivalent psychique sans devoir se représenter et ressentir l'expérience correspondante, ou encore de compenser plus globalement une affectivité enterrée à la suite d'un deuil sévère. L'héroïnomanie représente alors l'émanation symptomatique même du clivage dans le Moi. Ces intoxications tendent à survenir puis à s'intensifier à certaines dates ou périodes calendaires précises : celles des commémorations anniversaires de l'expérience inélaborée. Ces addictions s'effectuent sur fond dépressif important. Au total, elles frappent le clinicien par leur brièveté, leur régularité et le contexte thymique particulier de leur surgissement.

(2) Plus nombreux, et là nous entrons dans le vif du sujet, d'autres toxicomanes sont aux prises avec l'influence transgénérationnelle d'un traumatisme qui a clivé le Moi d'un ou de plusieurs membres de la génération parentale ou / et grand-parentale. L'héroïnomanie permet alors d'alléger la tension pulsionnelle résultant du fonctionnement biscornu du psychisme que Nicolas Abraham (1978) conceptualisa sous le terme de " travail d'un fantôme dans l'inconscient ". L'addiction efface provisoirement ce que la mission symbolisante vis-à-vis du trauma d'un autre a de douloureux pour le sujet dans ses effets anachroniques d'impulsivité et d'étrangeté. D'après mon expérience, un même patient peut présenter deux " fantômes " psychique, par exemple un en lignée paternelle et un en lignée maternelle, ou encore un " fantôme " en première génération et un autre en seconde génération. Plus rarement, la toxicomanie correspond au travail même du travail de fantôme par lequel le sujet s'efforce inconsciemment de comprendre et guérir les drames familiaux : ainsi, Giuseppe, en s'injectant de l'héroïne, soignait à son corps défendant (c'est vraiment le cas de le dire !) la souffrance psychique de ses parents, durablement endeuillés d'une aïeule guérisseuse qui fabriquait artisanalement et administrait des drogues médicinales.

(3) Surtout, et là nous sommes en plein centre de notre propos, la majorité des héroïnomanes semble présenter à la fois un clivage dans le Moi et un " travail du fantôme " développé sous l'influence psychique d'un ou de plusieurs secrets de famille. Le clivage du Moi est ou bien concomitant avec le " travail de fantôme ", ou bien articulé avec ce dernier, dont il résulte alors. C'était le cas de mon patient " l'Homme aux cimetières ", un jeune adulte intelligent et socialement inséré qui commettait des actes psychopathiques graves, sources de honte indicible, pour tenter inconsciemment de guérir la dépression chronique de deux ascendantes endeuillées. Dans ce contexte, l'héroïnomanie est un essai inefficace d'apaisement et de résolution de souffrances pour une part indicibles et pour une part innommables ou impensables. L'héroïnomane se " défonce " pour trouver de fortes jouissances ou éviter une forte souffrance ; les effets psychotropes du produit lui donnent temporairement l'illusion d'avoir " rapatrié " dans le Moi sain des affects encryptés et d'avoir déconstruit l'auto-vampirisme fantomatique fabriqué sous l'influence transgénérationnelle des traumas familiaux et qui obère et gauchit et une partie de sa capacité à sentir, à penser et à agir. Faute de pouvoir jouir d'une pensée mûre, libre et d'une affectivité sexuée qui soient conformes à ses aspirations conscientes, l'héroïnomane est voué à faire compulsivement jouir son corps par des voies asexuées et à ne rien en penser, histoire de " ne pas se prendre la tête "...

Les cas d'héroïnomanies organisées en réaction à l'influence transgénérationnelle du clivage du Moi d'un parent ou d'un grand parent sont nettement plus fréquents que ceux où l'addiction est la conséquence d'un clivage du Moi personnel. Là encore, les effets euphorisants et sédatifs du produit opiacé harmonisent, intègrent magiquement diverses composantes du rapport du sujet à lui-même afin qu'il puisse s'éprouver comme une unité psychique, mais la conflictualité intrapsychique en attente de résolution est différente. Toutefois, il ne s'agit plus ici de pallier artificiellement à un déficit de la capacité de sentir, mais de corriger les torsions et distorsions critiques dont cette capacité semble structurellement affligée. Le sujet endure coutumièrement des tensions somatopsychiques insupportables dues à un tiraillement persistant entre ce qu'Imre Hermann (1940) nomma " l'instinct filial " - dont le mauvais agencement et l'hypertrophie signent ici la présence d'une sensibilité inconsciente et démesurée, toujours active et menaçante, aux incohérences de l'entourage affectif précoce - et la pulsion génitale qui, elle, n'implique plus de devoir créer et porter le monde pour s'assurer que ce dernier puisse être porteur et dispensateur. Chez de nombreux toxicomanes, le " travail de fantôme " fabriqué enfant pour comprendre et soigner leur parentèle donne lieu, lors de l'adolescence ou de l'âge adulte, à des passages à l'acte incoercibles et impulsifs dont la signification échappe aux sujets comme à leur entourage.

Depuis quelques années, au gré de réflexions éparses et de qualité très inégale, divers cliniciens d'obédience soit psychanalytique soit systémique explorent les liens entre les aléas de la vie psychique entre les générations et la toxicomanie. On remarque que la plupart des travaux correspondants sont focalisés sur la nature des traumatismes rencontrés dans les familles des toxicomanes, de sorte que deux aspects fondamentaux des aléas de la vie psychique entre les générations ont été négligés : les caractéristiques de la transmission psychique de ces aléas vers l'enfant futur toxicomane ; les liens entre la toxicomanie et les circonstances de la révélation éventuelle d'un secret familial.
J'établirai un état précis des recherches existantes, puis je tenterai de remédier aux lacunes précitées.

Les expériences traumatisantes dans les familles de toxicomanes

La majorité des travaux qui portent sur la dimension transgénérationnelle des toxicomanies s'est polarisée sur la nature des événements familiaux susceptibles d'entrer dans l'étiopathogénie d'un recours à la toxicomanie. Une revue de détail de ces recherches débouche pourtant sur deux constats sans appel : aucun contenu de catastrophe familiale ne domine les autres ; les occurrences présentées par les auteurs recouvrent toute la gamme des expériences - souvent constituées en secrets familiaux - qui peuvent donner lieu à des influences psychiques psychopathogènes d'une génération à l'autre. Il en ressort que l'étiopathogénie transgénérationnelle des toxicomanies ne peut guère être spécifiée par la nature des drames vécus par des ascendants.

(1) Plusieurs auteurs estiment que l'étiopathogénie des toxicomanies est systématiquement transgénérationnelle. Olievenstein (1987) pense que le toxicomane a pour fond affectif " une amertume, une nostalgie et un immense non-dit (…) qui semble d'une certaine manière le non-dit des déportés des camps nazis ; comme si cette expérience était intransmissible ". Selon le même auteur (1988), le contenu de ce secret n'a rien de spécifique : " une famille psychotique, des deuils, un père trop âgé, son impuissance à faire jouir sa mère, des ruptures, une homosexualité ". Bruant (1996) note que l'histoire personnelle du toxicomane s'inscrit dans une histoire familiale où " l'on retrouve toujours la trace d'un traumatisme, que chacun a tenté de résoudre, de soigner à sa manière. Ce traumatisme s'est en quelque sorte transmis, comme par exemple le viol à la puberté, que grand-mère, mère et fille ont subi. Simultanément, les histoires de sorcières, de malédictions et de guérisseurs sont légions ". Enfin, Dumas (1989) considère que dans les toxicomanies le Je n'a aucun accès aux " innommables " - dus à l'influence transgénérationnelle de secrets familiaux - qui " assaillent le Moi " et que dans ce contexte " l'objet toxique joue le rôle de l'hostie ".

(2) Dans le détail, de nombreux traumatismes familiaux portent sur la filiation. Morel, Hervé et Fontaine (1997) rapportent un cas de toxicomanie chez un jeune homme qui, tout sachant que son père n'est que son beau-père, ignore l'identité de son père. Bourglan, Toulet et Castera (1989) évoquent un toxicomane qui ne peut psychiquement pas s'inscrire dans une succession, puisque son père géniteur a épousé sa grand-mère. Se vivant comme un bâtard, il masque en vain sa souffrance derrière les vapeurs et les fumées toxiques pour dissimuler " un arbre généalogique intenable ". Pirlot (1997) présente l'observation d'une toxicomane qui fut pendant très longtemps tenue dans l'ignorance du fait que sa mère avait été enceinte d'elle alors qu'elle n'était pas mariée et qu'elle avait tenté d'avorter. Escande (2002) fait état d'une jeune toxicomane dont les conduites sexuelles compulsives paraissent mettre en scène le secret douloureux de sa mère, qui conçut la patiente de manière incestueuse (avec son propre père). Lhomme-Rigaud (2002) détaille l'observation d'une jeune femme d'origine calabraise dont l'héroïnomanie tente d'atténuer un sentiment d'étrangeté construit en réaction à l'influence d'un secret encrypté dans le Moi de sa grand-mère maternelle : la naissance illégitime de la mère de la patiente, enfant de l'inceste. Expliquant que " l'addictus reprend souvent à son compte une dette symbolique restée impayée par la ou les générations précédentes ", Le Poulichet (2003) précise qu'une de ses patientes fut conçue pour remplacer et nier un enfant que son père eut avec une autre femme et refusa de reconnaître.

(3) Tout aussi fréquemment, les traumatismes familiaux peuvent être liés à des disparitions douloureuses et secrètes, causées par des abandons, des éloignements ou des décès et ayant dans tous les cas entraînés un deuil pathologique au niveau des parents ou des grands-parents. Lo Russo (1988) met la toxicomanie en rapport avec une incapacité familiale à élaborer les séparations et les deuils, qui sont aussitôt compensés par une action. Geberovitch (1984) compare le toxicomane à " une sorte de dieu vivant, ombre rampante, qui obture le manque d'un autre " ; ce sujet est plus précisément chargé de réparer le deuil d'un ascendant en première génération. Lecamp (1993) mentionne la fréquence d'un deuil mal élaboré dans les familles des toxicomanes et présente l'observation d'une adolescente qui a commencé à prendre de l'héroïne suite à l'enterrement de son grand-père paternel, la famille s'étant amusée lors du repas qui avait suivi les funérailles. Si cette attitude des ascendants de la patiente suggère chez eux un deuil pathologique, les troubles de celle-ci font également penser à un lien secret avec le grand-père disparu. Dans ce cas, la pathogénie ressortirait de l'influence transgénérationnelle d'un deuil familial bloqué et d'un deuil personnel bloqué, occurrence - comme je l'ai indiqué en introduction - que j'ai fréquemment rencontrée dans ma pratique. Palazzoli (1981) évoque des familles de toxicomanes dont " le fils ou la fille se présente et parle sur un certain ton qui évoque un fantôme de mort ", mise en acte possible du comportement d'un ascendant disparu pour le " réincarner " aux yeux de parents qui n'ont pas pu symboliser cette perte. Angel et Sternschuss (1988) rapportent qu'une mère dont le mari toxicomane est mort - les circonstances de ce décès ayant été tenues secrètes par la famille - fut confrontée dix ans plus tard à un problème d'héroïnomanie chez ses deux enfants. Edendinger-Cury (1996) présente l'observation d'une toxicomane dont la mère a tenu secrètes les circonstances de la disparition de son mari, survenue alors que la patiente était enfant. L'addiction apparaît ici comme une tentative pour " conserver ce flou, pour remplir les " trous " de son histoire, (...) pour trouver du plaisir et " oublier ". Guillon (1995) rapporte l'existence de secrets autour d'avortements et d'enfants mort-nés, aussitôt remplacés par un autre enfant, dans la famille de plusieurs toxicomanes. Weber (2001) fait part d'un cas d'héroïnomanie chez un homme dont le père, abandonné par son propre père, abandonna une première épouse stérile avant d'épouser celle qui devint la mère du patient. Enfin, Lhomme-Rigaud (2001) rapporte l'observation d'un adolescent dépendant à l'héroïne dont la grand-mère maternelle et la mère sont chroniquement endeuillées : la première assista, impuissante, à la mort d'une fillette lorsqu'elle avait 11 ans (et développa ensuite de l'asthme) et la seconde perdit une sœur à l'âge de 10 ans (et souffrit ensuite d'eczéma) puis le frère aîné du patient (et devint alors alcoolique). Ces pertes inélaborées s'inscrivirent en " lettres de chair " dans le corps du patient, dont la maîtrise corporelle par l'addiction aurait " le pouvoir de faire exploser les cryptes " de ses ascendantes.

(4) Les traumatismes familiaux dus à des expatriations et à d'autres déplacements douloureux sont également fréquents, au point que Drossos (1992) et Brunin (1997) estiment que la toxicomanie serait la conséquence d'un deuil parental non fait d'une terre d'origine. Bruant (1993) précise que de nombreux parents de toxicomanes " ont quitté la terre de leurs ancêtres, qui peut être un pays étranger mais aussi une province française, et les liens ont été rompus avec leur propre ascendance ". Baubet (1999) fait l'hypothèse que chez certains enfants de migrants, la toxicomanie correspond à " un traumatisme auto-infligé " à visée transformatrice ou protectrice chez des adolescents dont les parents " ont présenté de sérieuses difficultés à élaborer l'expérience migratoire ". De la même façon, Huerre (1996) présente l'observation d'une adolescente kabyle dont la toxicomanie, qui " transforme son corps en un autre, étranger ", est une tentative de " réponse " à l'étrangeté éprouvée au même âge par sa mère, qui a dû quitter brutalement l'Algérie pour émigrer en France et s'y adapter au prix de douloureuses métamorphoses. Significativement, cette patiente cesse de se droguer lorsqu'elle passe ses vacances en Kabylie. Dans le cadre d'un roman psychanalytique, Nathan (1995) met en scène de jeunes toxicomanes dont les parents ont opéré une rupture radicale avec leur langue et leur culture d'origine, le plus souvent à cause d'évènements indicibles vécus là-bas. Le déni des drames parentaux provoque au niveau de la génération suivante leur retour à travers d'étranges symptômes de persécution hallucinatoire, que les toxicomanes semblent susciter et conjurer à la fois en consommant des cachets amphétaminiques. Ainsi, Barbacar, dont la mère quitta précipitamment l'Afrique, s'entend dire par une voix intérieure : " Ta bouche est un puits, ton ventre une termitière, ton corps un cimetière ". Enfin, Roitman (2000) décrit l'observation d'un homme dont la cocaïnomanie et l'alcoolisme renforcent un " retrait narcissique " dû au " passage sous silence du crypté " de son père, d'origine polonaise. Ce dernier fit croire à son fils qu'il avait fui la Pologne pour l'Italie afin échapper aux nazis du fait de sa judéité ; celle-ci était fictive. Cet homme partit en fait lorsque ses compatriotes découvrirent qu'il faisait du marché noir avec des camps de concentration et il s'engagea ensuite dans l'armée fasciste. Après la guerre, la honte et la peur d'être jugé pour collaboration furent à l'origine d'un second départ précipité, pour l'Argentine, où cet homme épousa la femme avec laquelle il conçut le patient.

(5) Moins fréquents semble-t-il, d'autres traumas familiaux renvoient à des actes délictueux. Ausloos (1990) souligne la fréquence de secrets familiaux liés à une incarcération, une psychopathie ou une escroquerie punie par la loi. Sylvie et Pierre Angel (1989) présentent l'observation d'un toxicomane qui a découvert que son grand-père maternel, sans cesse cité en exemple, avait fait autrefois un séjour en prison, ce secret étant jalousement gardé par les parents. Médecin, l'aïeul avait amassé une fortune en pratiquant des avortements clandestins. De la même façon, Eiguer (2001) estime qu'à travers sa déchéance sociale et physique, le jeune toxicomane dénoncerait l'existence d'ancêtres imposteurs et manipulateurs, qui furent à l'origine de mythes familiaux aux effets de mystification et d'imitation sur leurs proches. Tisseron (1996) présente l'observation d'un toxicomane dont l'addiction sert à mettre en scène ce qu'il pressent d'un secret familial, qui porte sur l'incarcération pour vol grave d'un frère de sa mère, en imitant le silence et le repli sur soi maternels à l'aide des effets sédatifs de la drogue : " Faute de pouvoir échanger avec elle, il devient " elle ".

Les manifestations cliniques des traumatismes familiaux

Certains auteurs se sont attachés à souligner les manifestations des traumatismes familiaux vécus par des ascendants du toxicomane. Là encore, ces observations ne spécifient guère l'étiopathogénie transgénérationnelle des toxicomanies par rapport aux autres formes de souffrance psychiques dues, en tout ou partie, aux aléas de la vie psychique entre les générations :

(1) Le silence des émotions des parents et le silence imposé à celles de l'enfant futur toxicomane. Crété (1998) situe la genèse des conduites toxicomaniaques dans une " impossibilité de reconnaître les émotions et sentiments éprouvés, encore moins de les légitimer ", qui a pour cause la mise en œuvre par les parents de mécanismes de déformation, de dissimulation et de banalisation au sujet des zones d'ombre familiales. Hefez (1996) rapporte qu'en séance de thérapie familiale, les parents d'un jeune toxicomane désavouèrent les émotions qu'ils avaient ressenties lors de leurs expériences de deuil et de séparation. Miller (1984) estime que le toxicomane revivifie des émotions dont l'expression infantile fut interdite par des parents psychiquement endommagés et violents, " tout en maintenant l'interdit parental puisqu'il manipule ses émotions à l'aide de la drogue ". Sibony (1995) repère la fréquence des familles où un secret honteux est camouflé derrière l'impression donnée qu'il ne s'y passe rien : " Des parents identiques à eux-mêmes, bien cadrés, riches ou pauvres (...) mais sans altérité (...), n'ayant rien transmis de leur faille, de leur mémoire ; alors l'existence même du manque ou de l'Autre lui devient traumatique. Il les crée de toutes pièces pour les maîtriser ". Mugnier (1998) présente l'observation d'une jeune femme qui tente de pallier par la toxicomanie le manque de répondant émotionnel de ses parents et l'insistance de sa propre haine infantile, réactionnelle et démesurée. Guillon (1995) note que lorsque le toxicomane et le thérapeute remontent à la génération des grands-parents - dont le patient ignore souvent le nom, le métier et a fortiori l'histoire -, il se produit " une montée de boucliers de la famille, qui se précipite au téléphone ou accompagne le patient à son rendez-vous ".

(2) La difficulté des toxicomanes à quitter leurs parents et leur tendance à les prendre psychiquement en charge. Chaltiel (1988) pense que dans les familles des toxicomanes, les véritables adolescents sont les parents, liés à leurs propres parents par la demande : " Autonomise moi ". Cancrini (1989) avance l'idée d'une parentification de l'enfant futur toxicomane, précisant : " Toute la famille s'appuie sur lui, mais il ne peut pas demander d'aide ". De façon comparable, Stierlin (1979) affirme que " beaucoup de jeunes drogués apparaissent comme les instruments et les victimes de missions et de conflits de missions qui les sursollicitent et aux exigences desquelles ils essaient pourtant de satisfaire ". Guillon (1995) présente l'observation d'un toxicomane qui s'acharne à vouloir faire soigner sa mère opposante, souffrant d'un cancer du sein et jadis incestée par son père. Dans la famille de ce patient, où règne " l'impossibilité de se séparer ", les enfants ont le choix entre " l'inceste grégaire et la rupture généalogique ". Clément (1995) note que souvent le toxicomane " se fait le reproche lancinant de faire du mal à ses parents " et situe l'origine de cette culpabilité dans un échec de l'aspiration infantile normale et transitoire à être le thérapeute des parents dans le but d'être aimé et compris d'eux en retour. De manière comparable, Charles-Nicolas (1990) précise que le toxicomane se sent souvent coupable de n'avoir pas su retenir une mère dépressive qui l'a rejeté. Védeilhié (1999) considère que le toxicomane s'acharne parfois à soigner une mère " qui ne l'a jamais, avant sa naissance, représenté à une place dans l'axe transgénérationnel ". Geberovitch (2003) présente l'observation d'un héroïnomane qui " reçut explicitement la mission d'égayer le vide dépressif dans lequel se vivait sa mère ", laquelle l'impliqua enfant dans des rencontres amoureuses clandestines, comme alibi puis comme confident. Négligée par un époux tyrannique, cette femme n'a jamais fait le deuil de son frère aîné, qui s'engagea dans la Résistance puis mourut probablement en déportation, le corps n'ayant jamais été retrouvé. Physiquement, le patient et cet oncle " se ressemblent comme deux gouttes d'eau ". De plus, l'âge auquel le défunt idéalisé avait pris le maquis et celui auquel son neveu s'engagea, quant à lui, dans la toxicomanie est le même (vingt-deux ans) ! Enfin, Benghozi (1999) cite la toxicomanie parmi les symptômes d'une " pathologie du contenant généalogique ", où le sujet porte inconsciemment la honte encryptée qui accable tels ou tels ascendants.

(3) Corrélativement, la difficulté pour les parents de toxicomanes à être quittés par ceux-ci et leur demande de parentification. Varga (1989) explique que ces parents vivent l'adolescence de leurs enfants comme une situation traumatique d'abandon ou de surprotection-séduction, ce qui les empêche de s'individualiser. Sternschuss et Angel (1981) rappellent que l'adolescence confronte chaque parent à un double problème de séparation : " celle des grands-parents, qui sont entrés dans leur dernière phase de vie, et celle des jeunes, susceptibles de quitter la famille ". Or, la consommation de drogue inverse le cycle de vie : " en risquant leur vie, les enfants prennent la place des grands-parents et évitent aux parents un travail de deuil, en focalisant l'attention sur eux ". Les parents délèguent parfois un ou plusieurs enfants - le plus souvent le patient désigné -, auprès de leurs grands-parents grabataires ou dépressifs. La toxicomanie de l'adolescent sert alors à " soigner la séparation des parents par rapport à leur famille d'origine ". Miel (2002) rapporte le cas de deux héroïnomanes qui portent chacun un des prénoms de leur frère aîné, mort en bas âge, et de leur père, victime d'un accident de la route alors que la mère accouchait de l'un d'eux. Chacun des frères " est très tôt apparu comme un objet de complétude maternelle, ne parvenant pas à accéder à la position d'interlocuteur ". Dans ce contexte, la prise de drogue vise à " insuffler une volonté de vivre et d'auto-suffisance, pour suppléer à l'absence de désir de l'entourage ".

Les circonstances de la transmission psychique des secrets de famille vers l'enfant futur toxicomane

Comme je l'ai souligné, ces observations de toxicomanes soumis à l'influence transgénérationnelle de drames familiaux irrésolus laissent indéfrichées les caractéristiques de la transmission psychique de ces traumatismes, ainsi que les modalités de la révélation qui en faite aux intéressés. La mise en évidence de ces facteurs est pourtant essentielle pour discerner des liens spécifiques entre les aléas de la vie psychique entre les générations et le recours à la toxicomanie. Tous les individus dont les capacités d'introjection sont sévèrement altérées par l'influence des traumas irrésolus de leurs ascendants ne recourent pas, loin de là, à la toxicomanie. Qu'est-ce qui caractérise la problématique des héroïnomanes et autres sujets " addictés " à une drogue par rapport à celle des autres personnes et soumise à l'influence transgénérationnelle d'un secret de famille. Je développerai quatre éléments de réponse.

(1) Il semble avant tout possible de spécifier le " travail de fantôme " présenté par de nombreux héroïnomanes en repérant la façon dont le sujet devenu toxicodépendant approcha enfant le drame familial douloureux, voire honteux. Nachin (1993) explique que parmi les modalités symptomatiques possibles d'un " travail de fantôme ", la maladie "psychosomatique" au sens large survient lorsque les mots sont particulièrement absents du discours et du mode de vie de la famille. Corrélativement, la littérature psychanalytique suggère que les sujets porteurs de fantôme qui ne recourent pas à une toxicomanie ont eu la ressource de traiter partiellement dans le langage verbal l'indicible hérité de la famille sous la forme d'un innommable. En d'autres termes, ces personnes auraient eu enfants accès à des bribes de confidences ou à des conversations concernant le drame occulté. Ce suintement du verbier parental fit certes de ces sujets des candidats à la phobie et à l'obsession graves, voire au délire partiel, mais il les dispensa d'avoir à construire un fantôme aux manifestations non verbales et, à terme, de recourir à des actions autothérapeutiques telles que la toxicomanie pour tenter de supprimer ces symptômes agis.

De fait, d'après mon expérience, les bribes de confidences faites autour des secrets familiaux sont rares, ce qui empêche le futur toxicomane de construire - comme dans d'autres cas - un symptôme mental pour tenter d'en approcher le contenu et de soigner les images parentales abîmées qu'il a de manière réactionnelle installées dans son inconscient. Ici, l'influence transgénérationnelle donne plutôt lieu à des symptômes agis, qui vont jusqu'à prendre la forme d'une psychopathie énigmatique. Tel est le cas de " L'homme aux cimetières ", dont j'ai parlé un peu plus haut. L'héroïnomanie de ce jeune adulte visait à empêcher la survenue d'impulsions dangereuses dont il était l'étrange acteur : il " dépouillait " (coups violents et vols d'argent) des compagnons de rencontre après les avoir enivrés. Ces passages à l'acte quasi-meurtriers constituaient une tentative inconsciente et anachronique pour soulager la dépression de sa mère et de sa grand-mère, chroniquement endeuillées par la mort en déportation de deux grands-oncles aimés. Ces décès furent tenus secrets vis-à-vis du patient enfant, qui en apprit l'existence à l'adolescence et avait entre temps lu dans un manuel d'histoire que les nazis " épouillaient " les personnes déportées avant de les détruire et " dépouillaient " la peau de certaines d'entre elles pour confectionner des abats-jours. Ce qu'il est ici fondamental de comprendre, c'est qu'avant que ce patient ait eu verbalement connaissance du drame familial, il l'avait enfant approché sur le mode sensori-affectivo-moteur et avait donc fabriqué un symptôme " fantomatique " ad hoc : en l'occurrence, il fuyait le contact corporel de sa mère et de sa grand-mère, dont la peau avait selon lui une odeur de décomposition !

Chez les héroïnomanes soumis à l'influence transgénérationnelle d'un secret de famille, la consommation de drogue est donc presque toujours réactionnelle à des comportements marqués du sceau de la hantise. La prise compulsive d'héroïne constitue alors un acte par lequel le sujet tente d'annuler les passages à l'acte que le " travail de fantôme " le pousse à accomplir. Signe du court-circuitage de ses capacités de mentalisation, l'héroïnomane ne dispose, dans un premier temps, que d'explications banales pour rendre compte de son addiction : "Je me défonce parce qu'on m'a proposé de le faire... parce que des copains se défoncent aussi". Si l'héroïne sert incontestablement de ciment intrapsychique, son effet sédatif vise également à gommer la trace vivace du questionnement sensori-affectivo-moteur frustré de l'enfant face aux manifestations non verbales du clivage du Moi parental ; il s'agit d'effacer tant la topique psychique défectueuse de l'ascendant que la compulsion du patient à s'efforcer de la soigner.

De nombreuses toxicomanies psychosédatives sont censées empêcher le déclenchement d'actes violents. Cette impulsivité parfois criminelle est invariablement vécue par le sujet comme l'action implacable, destinale d'une " main étrangère ". Le patient se compare alors au Docteur Jekyll et à Mister Hyde - à la différence près que dans le roman de Stevenson, la drogue provoque le surgissement de la partie " monstrueuse " du sujet, dont tant de nos patients essaient inefficacement d'empêcher l'émergence - et, sous l'effet de la honte, il devient à son tour pathologiquement gardé au secret par le ou les actes qu'il a incoerciblement et inexplicablement et commis. Dans ce contexte, les effets euphorisants et sédatifs des opiacés harmonisent, relient magiquement les différentes composantes du rapport du sujet avec lui-même, afin qu'il puisse temporairement s'éprouver comme une unité psychique et enterrer le souvenir mortifiant des conséquences parfois désastreuses de son impulsivité. Il s'agit au fond de résoudre des tensions psychiques et somatiques insupportables, dues à un tiraillement extrême entre le désir d'autonomie et de croissance du sujet et son attachement persistant à des images parentales abîmées par les traumas secrets dont ils sont psychiquement prisonniers.

En lien avec ce point, les effets de l'héroïne pallient ici au défaut d'aide que l'enfant a attendu vainement d'un parent traumatisé qu'il tentait de soigner et de comprendre dans l'espoir d'être à son tour soigné et compris par lui. De fait, de nombreux patients personnalisent l'héroïne, qu'ils évoquent comme ils parleraient d'un être humain idéal. L'action psychoactive de la drogue serait là susceptible d'apporter une réponse "environnementale" dont ils furent enfants fondamentalement privés.

(2) Il semble ensuite possible de spécifier le rôle des secrets de famille dans la genèse des toxicomanies en prenant la mesure de la fréquence chez un même sujet de la concomitance, voire de l'articulation, d'un " travail de fantôme " fabriqué sous l'influence transgénérationnelle d'un secret de famille ET d'un clivage personnel dans le Moi. Cette double présence d'un trauma personnel et d'un trauma " généalogique " minore les possibilités d'expression symptomatique mentale des traces traumatiques. En effet, le clivage du Moi a en effet pour activité - défensive, de façon à perpétuer et cacher la séquestration d'un drame inintrojecté - la démétaphorisation et l'objectivation de la pensée et de l'affect ; tandis que le " travail d'un fantôme " développé sous l'effet d'un secret familial gauchit une bonne partie des enjeux désirants en les asservissant à une mission symbolisante dont les modalités sont incompréhensibles pour le sujet lui-même.

(3) En manière d'approfondissement du point précédent, le recours à la toxicomanie face à un clivage dans le Moi évoque les situations, décrites par Abraham et Torok (1978), où un objet bloque l'introjection d'une pulsion nouvelle au moment où de nouvelles poussées libidinales se présentent. En eux-mêmes, ces moments constituent "un terrain de prédilection aux troubles qui arrêtent l'évolution". De fait, la plupart des toxicomanies débutent lors de l'accession à la vie adulte et, donc, de la séparation d'avec la famille. L'objet est alors éprouvé comme "lui-même mutilé de ses propres désirs". Pour peu qu'il ait accueilli un court instant le désir de l'enfant pour le rejeter ensuite, "un inébranlable espoir qu'un jour l'objet redeviendra comme à ce moment privilégié" se trouve créé chez ce dernier. Cette occurrence est susceptible d'éclairer un des buts poursuivis lors d'une intoxication durable à l'héroïne : la "lune de miel" initialement vécue par l'héroïnomane avec le produit et, surtout, ses efforts aussi nostalgiques que vains pour retrouver ensuite ce formidable état de bien-être.

(4) Enfin, j'ai remarqué que chez les toxicomanes soumis à l'influence transgénérationnelle d'un secret familial, le clivage dans le Moi parental ou grand parental cèle volontiers la perte d'un objet d'amour ayant subi une blessure, parfois mortelle, qui porta atteinte à la peau : escarre, impact de balle d'arme à feu, ensevelissement prématuré, écorchage, etc. Ceci peut être relié au mode d'administration de l'héroïne, le plus fréquemment par injection sous-cutanée ; mais le sniff abîme également la cloison nasale en la trouant. Cette observation peut être renforcée par la fréquence des situations où un objet d'amour du toxicomane lui-même - dont nous avons vu qu'il est le plus fréquemment porteur d'un trauma personnel et d'un trauma " généalogique " - a été mortellement atteint dans son intégrité physique. Elle trouve également un écho dans la fréquence des situations où l'héroïnomane a lui-même été violemment atteint dans son intégrité physique, dans des circonstances ayant parfois entraîné la formation d'un clivage du Moi. Pour ces différentes raisons, la recrudescence actuelle des héroïnomanies pourrait-elle être référée aux blessures corporelles causées lors de la Seconde Guerre mondiale ainsi qu'aux... accidents de la route ? La question reste ouverte.

Comme tous les sujets soumis à l'influence psychique d'un secret de famille, le toxicomane qui a développé activement un " travail d'un fantôme " fut dès l'enfance exposé aux manifestations du clivage dans le Moi parental ou / et grand-parental. Dans ce contexte, les effets des opiacés semblent alors viser à réduire le clivage de son propre psychisme et à apporter une solution imaginaire au problème de l'ascendant, qui fut mentalement coupé d'une partie ou de la totalité de son corps. Aussi la mission symbolisante vis-à-vis de l'ascendant corporellement endommagé serait-elle à la fois, ou tour à tour, refusée et accomplie. Et lorsqu'elle serait accomplie, ce serait à moindre frais, puisque le sujet délèguerait aux effets du produit la tâche de résoudre le problème parental ; symbolisation qui consisterait à soigner le corps abîmé de l'ascendant à travers le sien propre. La tentative de ne plus avoir à symboliser les traumas survenus dans la ou les génération(s) antérieure(s) constituerait donc le dessein inconscient prévalant de l'héroïnomanie.

Ceci peut être rapproché du lien, remarquablement étudié par Zuili et Nachin (1983), qui existe entre le psoriasis et diverses situations où un objet d'amour, un proche ou un parent du patient a été soit brûlé - ce qui a causé des blessures sévères ou la mort -, soit crû mort par le feu. Dans les deux cas, un ascendant a subi une atteinte du corps propre. Mais si le psoriasis peut constituer une solution fantomatique agie au clivage dans le Moi d'un ascendant endeuillé par une perte dont les circonstances sont liées à l'élément igné, la toxicomanie psychosédative, elle, viserait précisément à se débarrasser de la charge psychique que représente la symbolisation du trauma d'un ascendant. Ce phénomène serait perceptible dans le fait que la drogue n'est pas une production du psychisme, mais un artifice mis dans le corps. Toutefois, le mode d'administration du produit toxique commémorerait de manière impensable l'atteinte corporelle de l'ascendant. Il s'agirait d'une mise en scène inconsciente où le geste addictif désignerait de manière insue le lieu de l'effraction physiologique qui est à l'origine du " travail d'un fantôme ", dont elle abolirait les effets de tension voire de dissociation mentale. Dans ce cas, le mode d'administration du toxique commémorerait par son inscription corporelle ce qui serait secrètement réparé.

Les circonstances de la révélation éventuelle d'un secret familial et ses effets sur l'expérience toxicomaniaque

J'ai pu observer trois types d'occurrences, que j'aborderai par ordre de fréquence décroissante :

(1) La toxicomanie débute suite à la révélation brutale d'un secret de famille. Charles-Nicolas (1989) a posé un premier jalon en rapportant des situations cliniques où la survenue d'une dépendance à la drogue serait liée à la révélation d'un secret sur les origines à l'adolescence, ce " qui entraîne l'effraction et la nécessité impérative et urgente de colmater l'hémorragie naissante ". J'ai remarqué que cette révélation est brutale, survient volontiers à l'adolescence et concerne volontiers (mais pas exclusivement, ce que démentirait au moins l'observation de " L'homme aux cimetières ") la filiation du sujet, qui apprend par exemple que son père n'est pas son père biologique. Elle joue un rôle décisif dans l'enclenchement de la toxicomanie: elle fait vaciller le sentiment d'identité du sujet, qui perd confiance dans les personnes qui avaient gardé le secret ; elle est soit faite par un tiers, soit surprise par le patient lors d'une conversation qu'il ne devait pas entendre ; elle n'est jamais énoncée franchement à l'intéressé par ceux qui la lui avaient volontairement tu ; elle est déniée ou suscite de la colère et de la haine lorsque les parents savent que l'enfant " sait " et qu'il leur demande des explications sur leur mutisme prolongé. Ces parents n'ont même pas eu - comme cela se produit pourtant dans de nombreuses situations de secret familial - le souci, certes nocif (c'est le " piège des bonnes intentions "), de préserver leur enfant de la catastrophe qu'ils vécurent. C'est comme si l'instauration d'une situation de secret était pour eux naturelle et avait été avant tout conçue pour les préserver eux de la honte et de la douleur, sans égard pour l'enfant.
Les toxicomanes victimes de telles révélations - qui les frappent comme un " coup de tonnerre dans un ciel serein " - recherchent dans les effets du produit une réponse stable, balisée et maîtrisée, qui les protège de l'effondrement psychique.

(2) La toxicomanie s'accroît après la révélation d'un secret de famille. Le sujet avait tenté d'atténuer à l'aide des effets de la drogue le traumatisme constant exercé sur son psychisme par l'influence transgénérationnelle de cette situation de secret. Les circonstances, brutales et déniées par les intéressés, de la révélation du secret familial infligent un second traumatisme au toxicomane, qui ne peut pas intégrer psychiquement les effets de cette révélation ; l'addiction s'en trouve renforcée.

(3) La toxicomanie régresse grâce à la révélation d'un secret de famille. Cette occurrence est très peu fréquente. A l'opposé des deux premières situations, la révélation est alors faite par les personnes concernées en premier chef par le secret douloureux, et celles-ci ne font ensuite pas marche arrière au sujet de ce qu'elles ont révélé. Le patient peut leur demander des précisions et entendre et comprendre les raisons de leur mutisme passé, de façon à prendre le temps d'effectuer les réaménagements psychiques nécessaires à la déconstruction des symptômes mis au long cours en place sous l'effet de l'impact psychiquement structurel de l'influence transgénérationnelle défectueuse.

Ce cas de figure est en revanche fréquent chez les adolescents qui fument régulièrement du cannabis tout en conservant une indépendance psychologique complète vis-à-vis de ce produit. On constate que la révélation du secret fut alors faite par le parent qui était porteur du secret. Elle a été adressée à l'adolescent, ou à l'enfant qu'il fut. Dans tous les cas, cette confidence fut volontaire. Elle ne fut pas extorquée au père ou à la mère par l'adolescent, qui ne découvrit pas non plus inopinément le secret. Elle n'a pas été ambiguë et elle ne fut pas déniée par la suite. Au contraire, cette révélation a été soutenue par des proches du parent qui en fit la confidence, même lorsque cet entourage fut simultanément mis dans la confidence. Si besoin et de façon diverse, la révélation du secret a été confirmée par le parent qui en était détenteur et par d'autres membres de la famille. Enfin, le secret parental ne porta pas sur l'adolescent lui-même. Par exemple, celui-ci n'apprit pas que son père n'était pas son père biologique. Il perdit certains repères, mais pas tous. Aucun bouleversement identitaire ne se produisit. Si le sol trembla sous ses pieds, il ne s'ouvrit pas pour l'engloutir.

Synthèse

Au total, si la place des secrets de famille dans la genèse des toxicomanies ne saurait être spécifiée par la nature des drames douloureux ou honteux vécus par des ascendants et si la transmission psychique de ces traumas donne lieu à des manifestations cliniques à peine mieux délimitées - le manque d'émotion chez les parents, la difficulté des toxicomanes à se séparer de leurs parents et réciproquement -, d'autres facteurs nous ont permis de discerner des liens plus précis entre les aléas transgénérationnels de la vie psychique et le recours à la toxicomanie :

(1) Les caractéristiques de la transmission psychique des secrets de famille. Ces derniers ont été perçus essentiellement sur le mode sensori-affectivo-moteur par le futur toxicomane. En l'absence de propos marquants entendus ou de bribes de confidences reçues, les essais anachroniques de symbolisation du drame familial se sont traduits dès l'adolescence par des symptômes moins mentaux que comportementaux que le sujet a ensuite tenté de gommer par l'addiction psychosédative. Par ailleurs, la fréquence de la présence simultanée d'un clivage du Moi constitué sous l'effet d'un trauma personnel minore encore les possibilités de verbalisation et, donc, d'élaboration psychique.

(2) Les modalités de la révélation qui en est éventuellement faite - par d'autres personnes que les " gardiens " du secret, ces derniers réagissant ensuite par le déni et l'hostilité - à l'intéressé.


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Communication faite le 18 mars 2005 lors d'une journée d'étude du Groupe d'Etude et de Recherche Clinique en Psychanalyse de l'Enfant et de l'Adulte (GERCPEA), Luxembourg

 

 
 


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last modified: 2007-01-19