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PREMATURITE DE LA PARENTALITE, FILIATION TRANSGENERATIONNELLE ET ENVELOPPES PSYCHIQUES.

Claire Devriendt-Goldmann

Comme le passeur d'eau qui mène les passants d'une berge à l'autre du cours d'eau, il me semble que la fonction psychothérapeute de formation analytique permet aux patients d'être accompagnés d'un état ou d'une organisation psychique vers un(e) autre.

Cette métaphore m'est apparue dans le cadre de mon travail au sein du centre néonatal où je rencontre régulièrement les parents, plus souvent les mères, de bébés nés prématurément. Les suivis psychothérapeutiques y revêtent des aspects très divers selon la demande des parents, l'âge et l'état clinique du bébé, les antécédents personnels des parents, le temps. d'hospitalisation du bébé etc. Je m'intéresserai ici d'avantage aux prises en charge psychothérapeutique régulière, s'étalant sur une durée moyenne de deux mois, à une fréquence d'un entretien par semaine, dans le cadre du centre néonatal. La prise en charge psychologique des parents, voire de la fratrie, est proposée à l'entrée du bébé au centre néonatal et une proposition de cadre thérapeutique est discutée avec les parents.

Dans ce contexte, deux points me paraîssent intéressants à discuter: celui de la filiation transgénérationnelle et celui de l'altération des enveloppes corporelles et psychiques.

Le travail psychothérapeutique effectué avec Mme M., la maman de Nadia, m'a montré à quel point nous accompagnons ces parents de bébés nés prématurément dans le passage à la parentalité, parentalité prématurée et paradoxale tant au niveau psychique individuel qu'au niveau de la réalité psychosociale. En effet, le travail psychique fourni pendant la grossesse est interrompu, écourté et le psychisme des parents se retrouve dans un état de chaos. Les habituels rites de passage de la grossesse à la naissance du bébé et de ses parents sont manquants puisque la prématurité du bébé modifie le contexte dans lequel les rites d'accueil du bébé et de reconnaissance de , ses parents peuvent s'exprimer. L'interruption brutale de la grossesse, la séparation du bébé avec ses parents, l'isolement et l'état clinique précaire du bébé, projettent les parents et l'entourage dans une situation de paradoxe transgénérationnel. En effet, l'accès au statut de père, mère, grandpère, grand-mère etc. n'est pas matériellement scellé par la présence, a leurs côtés, d'un nourrisson arrivé à maturité.

La période du suivi psychothérapeutique des parents correspond aux semaines de grossesse qui auraient mené le bébé au terme de sa vie intra-utérine et les parents au terme de leurs productions fantasmatiques quant à l'arrivée de leur bébé. Je suis frappée par le fait que ce travail psychothérapeutique-là requiert une attention toute particulière sur les enveloppes et les contenants afin de favoriser le travail d'élaboration mentale des contenus avec le ou les parents. Le vécu d'interruption prématurée de la grossesse, et donc du portage corporel et psychique du futur bébé, provoque une effraction dans le corps de la mère et dans la vie psychique des parents. L'enveloppe utérine est rompue et vidée prématurément de son contenu parallèlement au fait que l'enveloppe psychique de chacun des parents subit une altération de sa fonction de contenance.

L'histoire de Nadia et de ses parents va me permettre d'illustrer ces deux aspects. Il s'agit du suivi psychothérapeutique ? de la maman de Nadia, le père étant absent lors des rdv. Pour plus de clarté dans l'exposé, je relaterai les 6 séances d'entretiens psychothérapeutiques qui correspondent au temps du séjour de Nadia au centre néonatal.

Les deux premiers entretiens avec Mme M. ont lieu dans un local contigü au centre néonatal, local sans fenêtre, aménagé pour l'allaitement des bébés qui sont déjà plus autonomes.

Lors de la première entrevue, Mme M. se dit soulagée par la naissance de Nadia: elle est née à 31 semaines, par césarienne, avec un poids de 1100 gr, elle est cliniquement stable et Mme M. peut la prendre dans les bras. Il s'agissait d'une grossesse à haut risque: Mme M. souffrait de myomes utérins depuis l'âge de 20 ans, elle avait déjà subi une intervention chirurgicale à cette époque mais la production de myomes s'avérait récidivante; Mme M. a fait deux fausses-couches avant la grossesse de Nadia, la première à 22 semaines,, la seconde à 9 semaines. Mme M., très soutenue par une femme gynécologue, s'est investie dans cette grossesse-ci, malgré la présence de myomes qui ont progressivement envahi la cavité utérine et provoqué des contractions dès la 26ème semaine de gestation. D'autre part, Mme M. présente différents membres de sa famille, à savoir le père de Nadia, avec lequel elle n'est pas mariée, et les trois enfants de ce dernier, issu d'une première union. Le couple vit avec deux de ces trois enfants depuis le décès brutal de leur mère, suite à un problème cardiaque. Durant cette entrevue, Mme M. s'engage d'emblée dans la relation avec moi et mentionne, dans un contexte de culpabilité évident, son soulagement par rapport à la naissance de son bébé et à sa survie dans un utérus qu'elle décrit comme un nid peu accueillant, encombré par de mauvaises choses. D'autre part, Mme M. transmet son angoisse quant au décès de la mère de ses beaux enfants. Je perçois deux aspects dans cette inquiétude. Le premier semble lié à la prise de conscience chez Mme M. qu'elle est née "mère" et qu'elle peut aussi mourir en tant que mère. Le deuxième a d'avantage trait à l'angoisse d'abandon liée à la mort d'une mère.

Lors de la 2ème entrevue, Mme M. est très anxieuse; son compagnon gère maladroitement les troubles du comportement du fils adolescent qui vit avec eux. Suite à cela, elle fait allusion à son frère aîné, homme d'une cinquantaine d'années, qui a toujours causé des soucis à ses parents à cause de troubles ?? 'du comportement; par ailleurs, elle a deux sœurs très proches d'elle. Sa plaie de césarienne semble réfractaire à la cicatrisation et l'hospitalisation de Mme M. est prolongée pour cette raison; il se fait que Mme M. évoque assez facilement sa peur de quitter l'hôpital, de quitter ce "dedans" protecteur pour retrouver un "dehors" menaçant. J'ai la même sensation lors des entretiens dans lesquels Mme M. s'installe, comme dans un fauteuil confortable, et qu'elle quitte difficilement.

La 3ème entrevue a lieu dans le bureau du médecin responsable du centre néonatal; cette pièce est claire, recouverte de fenêtres sur un côté, plus aérée. Mme M. est rentrée chez elle depuis l'entretien précédent: elle est désemparée car elle n'a, pas été accueillie par ses beaux-enfants. Sa jeune belle-fille de 12 ans a même rêvé qu'elle mourrait ... Par mon intervention, Mme M. décode les affects agressifs de sa belle-fille en relation avec la réactivation de la mort de sa mère et avec l'émergence de sentiments de rivalité vis-à-vis de Nadia. Nous avons reparlé du décès de la 1ère femme de son compagnon et, j'ai évoqué, par erreur, l'éthylisme de cette dame. Il n'en était rien, j'avais mal compris lors de la première entrevue. Par ailleurs, Mme M. s'avoue en quête de contacts physiques avec sa fille pour s'apaiser; elle met Nadia au sein depuis deux jours. Apparaissent dans cet entretien la difficulté pour Mme M. de repérer la dimention agressive de ses propres affects et de ceux d'autrui ainsi que son besoin d'être contenue par son entourage et déjà par son tout jeune bébé.

La 4ème rencontre a lieu dans un petit local, un peu plus éloigné du centre néonatal, local sombre et exigü. Une température hectique inquiète Mme M.; il s'agirait d'une endométrite. Elle a peur de mourir, de laisser sa fille orpheline et enchaîne avec sa prise de conscience récente que ses propres parents vieillissent. Sa mère est décrite comme affaiblie, asthénique et résignée. Par contre, son père, un homme si actif , elle l'a trouvé vieilli... On a l'impression que l'impact de la naissance de Nadia au niveau transgénérationnel s'avère pour Mme M. mortifère et chargé de culpabilité au point qu'elle ne peut s'empêcher de se sentir porteuse d'une maladie. Il est aussi possible que la préoccupation médicale liée à la température corresponde à un désir inconscient chez Mme M. de retour dans le giron hospitalier bienveillant.

La 5ème entrevue sera brève car Mme M. allaite Nadia; Mme M. n'est pas à l'aise pour me parler là et me propose, avec insistance, de la rencontrer ultérieurement, si possible dans la chambre d'allaitement, la première pièce où nous nous sommes rencontrées.

Lors de cette 6ème rencontre, Mme M. me précise d'emblée qu'elle se sent bien dans cette pièce; elle déplore l'aspect trop lumineux du bureau du médecin où nous avions eu un précédent entretien. Elle attendait de se retrouver dans ce local-ci pour reprendre ce qui avait été amorcé lors du 3ème entretien. N'avais je pas été frappée par un bref moment de mutisme chez elle lorsque, de façon erronnée, j'avais suggéré que la première femme de son compagnon était éthylique? Elle me confie alors ses tendances éthyliques qui avaient fortement augmenté dans la période précédant la grossesse de Nadia. Cela l'avait inquiétée car sa mère est une femme dégradée par un éthylisme important et de longue date. Mme M. se souvient d'une mère absorbée dans ses affects dépressifs,, mentalement et physiquement peu présente, imbibée d'alcool. 'Toute manifestation agressive à l'égard de cette mère était impossible. Mme M. était une habituée des sensations de vide et de manque d'enveloppe maternelle. Au terme de cette entrevue, la sortie de Nadia est évoquée et aussi la séparation de Mme M. d'avec le cadre hospitalier. L'absence du père de Nadia aux entretiens est relevée: elle n'est pas anodine et correspond à des difficultés conjugales préexistantes à la naissance de Nadia. Dans le discours de Mme M., cet homme apparaît comme déprimé, incapable de faire face aux événements de sa vie: la naissance prématurée de sa fille, les difficultés comportementales des deux enfants vivant avec lui, la gestion de ses finances etc.

Que peut-on dégager de ce suivi psychothérapeutique?

Le terme de prématurité signifie l'existence d'une maturité en devenir, prête à se développer. Le bébé prématuré n'a-t-il pas besoin d'une enveloppe constante de soins appropriés pour accéder à sa maturité physiologique? Pareillement, il me semble que les parents livrés prématurément à la parentalité nécessitent aussi une enveloppe de soins, psychothérapeutiques en ce qui nous concerne, pour accéder à leur maturité psychique de futurs parents. La situation de Mme M. est plus complexe dans la mesure où, pendant la grossesse, des fantasmes de naissance prématurée ou de perte du bébé étaient présents. Néanmoins, on constate que Mme M. a prolongé sa grossesse mentale dans cet espace et ce temps transitionnel donné par la relation thérapeutique afin de lui permettre de créer une nouvelle organisation psychique parallèlement à la naissance d'une nouvelle identité.

Au-travers des entretiens, on se rend progressivement compte que ni une expérience de contention corporelle ni une fonction de contention et de métabolisation des affects n'ont pu être offerte de façon suffisante à Mme M. par sa m'ère. C'est dans cette pièce de consultation, perçue par Mme M. comme une matrice chaude, sombre et permanente, qu'elle a pu dévoiler la défaillance de sa propre enveloppe psychique interne. Depuis les premiers entretiens, la mise en place du cadre thérapeutique a probablement déjà oeuvré dans le sens de la constitution d'une enveloppe utérine, maternelle, contenante. On voit ici l'intrication de la pathologie des enveloppes corporelles et psychiques: au contact d'une mère mentalement très absente, Mme M. développe un psychisme peu enveloppé, peu circonscrit, rapidement envahi d'affects anxieux, peu ou pas élaborés sans une aide extérieure; son enveloppe utérine est déformée et partiellement inefficace; son enveloppe cutanée abdominale a du mal a se refermer, a cicatriser. La relation thérapeutique en tant que relation d'écoute, de contenant des émotions et des fantasmes donne la sensation d'agir au niveau de ce que G. Haag a nommé le feuillet extérieur de la peau, le contenant stable et immobile, de R. Kaës. Par ailleurs, le travail thérapeutique actif d'élaboration des affects de vide, de culpabilité, d'agressivité ... effectué avec Mme M. vient ensuite constituer une autre enveloppe, qui prend appui sur la première et la tapisse de l'intérieur. En référence à G. Haag, il s'agirait alors du feuillet intérieur de la peau qui correspond chez R. Kaës au lieu de l'introjection de la fonction transformatrice. Ce travail psychothérapeutique a amorcé chez Mme M. la possibilité de construire des pensées et un processus de penser en s'appuyant d'abord sur la fonction contenante-réceptacle.

Enfin, c'est le bébé qui, par son existence-même, inscrit ses parents, grands-parents dans une nouvelle dimension transgénérationnelle. Les entretiens psychothérapeutiques avec Mme M. donnent un aperçu du poids des différentes branches de l'arbre de vie transgénérationnel. En effet, la proximité physique de Mme M. avec sa fille et la moins grande présence du père auprès du bébé et de Mme M. nous donne à penser qu'il y a un resserrage précoce de la relation mère-bébé, avec une relative exclusion du père. De plus, la pathologie dépressive du manque chez la mère trouve un appui corporel proche et immédiat en la personne de son bébé prématuré. On voit se dessiner un pattern interactif mère-bébé de type "l'enfant console sa mère" de la même façon que Mme M. a probablement été mise par sa mère dans une position interactive similaire. Une forme de filiation psychique inconsciente de ce pattern se met en place dans le cas décrit, notamment par défaut d'une triadification précoce. Il est évident que le psychothérapeute intervient comme tiers contenant et pensant pour Mme M. et libère de ce fait le bébé de la sollicitude anxieuse maternelle mais il est aussi important de veiller à ne pas exclure le père du couple et de la triade.

L'attachement oedipien de Mme M. à son père et son effroi face au vieillissement de celui-ci suggère que cet homme a probablement compensé une partie de la carence affective maternelle. Les réactions émotives et anxieuses de Mme M. à l'égard de son père semblent provenir d'une prise de conscience que son désir de maternité et d'enfant à offrir à son père a aussi pour conséquence de pousser celui-ci vers la fin de sa vie. Durant. ce suivi psychothérapeutique qui a couvert virtuellement la fin de la grossesse, on observe comment Mme M. a pu s'acheminer vers sa nouvelle identité maternelle, s'inscrire plus clairement dans son roman familial, aborder ses difficultés conjugales ... Le suivi psychothérapeutique a été prolongé en consultation en dehors de centre néonatal.

Symposium Filiations Psychiques. Lausanne, Septembre 1997

 

 
 


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last modified: 2006-08-25