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THERAPIES DE LA RELATION PRECOCE PARENTS-BEBE.

C. Devriendt-Goldman

Introduction

En écrivant le titre de l'exposé d'aujourd'hui, ma main est restée suspendue: devais-je mettre un pluriel à"thérapie" ou non? Allions-nous vous parler de notre façon propre de travailler avec les parents et les bébés en s'appuyant sur le modèle analytique ou allions-nous ouvrir le champ de la réflexion aux diverses prises en charge psychologiques des thérapies conjointes? Thérapie brève, thérapie au long cours ... selon quels critères, dans quelles conditions, dans quel espace thérapeutique? La suite du titre soulève des questions quant à la précocité et à la qualité des liens parents-bébé, quant à leurs perturbations, quant aux caractéristiques des acteurs de la triade, quant à la particularité du moment de la consultation thérapeutique. Afin de tenter de répondre à ces questions et afin de rendre notre' présentation la plus claire possible, nous vous proposons
- de rappeler le contexte psychologique dans lequel s'installent et se développent les relations précoces parents-enfant,
- de présenter une revue non exhaustive de la littérature traitant des thérapies conjointes,
- de rappeler l'importance des transmissions inconscientes de mandats transgénérationnels,
- de proposer une présentation en duo qui puisse définir, clarifier et différencier la pratique des thérapies dites brèves de celles dites au long cours et,
- d'illustrer la partie théorique par une situation clinique.

Contexte psychologique autour de la consultation pour des troubles des relations précoces parents-bébé.

Le thérapeute accueille en consultation des parents et un bébé (parfois un parent et un bébé) le plus souvent pour un trouble qui signe une désorganisation psychosomatique ou pour un trouble du comportement chez leur enfant. Le fait que ce soit un bébé ou un très jeune enfant qui présente le symptôme rend la consultation particulière: le bébé est une petite personne, active et douée de capacités sensorielles et de compétences propres dès la naissance, mais prise dans un mouvement continu de croissance et de maturation physiologique, somatique et psychique. La conséquence, au niveau de la consultation, est que la présence du partenaire-bébé montre d'autres comportements, d'autres signes, suscite d'autres pensées et d'autres fantasmes selon qu'il s'agit d'un bébé de quelques semaines ou d'un jeune enfant de 30 mois qui a acquis entre temps des compétences motrices, langagières, affectives et cognitives. Qui évoque le bébé, invite à penser couple, conception, grossesse, accouchement, naissance, famille ... La complexité de ces divers moments de la vie nous indique que le moment de la consultation thérapeutique parents-bébé coïncide avec l'existence d'une période reconnue par la recherche psychanalytique pour sa grande sensibilité chez tous les partenaires de la triade. La conception du bébé amorce la période de crise et de déséquilibre psychique que va connaître individuellement chaque partenaire du couple de futurs parents ainsi que le couple en temps que système à part entière. La grossesse s'accompagne de remaniements psychiques et d'aménagements défensifs chez la future mère et chez le futur père.

La naissance du bébé correspond à la naissance de la triade parents-bébé; elle s'accompagne de sensations, d'émotions, de pensées nouvelles et intenses: la rencontre avec le bébé, le deuil de l'enfant imaginaire, l'accès à la parentalité, le réveil des identifications infantiles selon l'organisation oedipienne de chaque parent... Selon Bowlby, Klaus et Kennel, la rencontre des parents avec le bébé enclanche le processus d'attachement; pour B.Cramer et F. Palacio-Espasa, c'est la présence manifeste du bébé et les interrelations qui se créent au contact avec le bébé qui provoquent l'ébranlement psychique et l'angoisse du postpartum; ces auteurs définissent ainsi leur concept de "matérialisation".

Le postpartum constitue cette période où la "transparence" du psychisme maternel, voire paternel, offre un accès plus aisé aux aspects inconscients du fonctionnement psychique chez les parents; ce temps s'avère de ce fait fécond pour entreprendre un travail psychothérapeutique.

Toutefois, ce sont les symptômes du bébé qui sont à l'origine de la consultation psychothérapeutique, symptômes révélateurs de l'existence ? d'une surcharge psychoaffective qui pèse sur le bébé; cette surcharge provient le plus souvent de la réactivation de conflits inconscients chez le ou les parents par la rencontre avec leur bébé (en dehors de l'expérience traumatique ponctuelle dans la vie du bébé et /ou de la famille).

Le bébé constitue un allié précieux pour le thérapeute car c'est son symptôme qui ouvre la voie aux préoccupations psychiques inconscientes du ou des parents et à la réflexion psychothérapeutique. R.Debray reconnaît une hypersensibilité du nourrisson à l'état affectif profond de sa mère, voire de son père; elle considère que cette compétence est un signe de santé psychique, montrant le goût du bébé pour l'objet, pour la relation et le développement psychique.

Il se fait que lorsque le fonctionnement psychique d'un parent (ou des deux) se trouve débordé par la réactivation de problématiques infantiles inconscientes, il ne peut plus assurer de fonction pare-excitante et détoxicante vis-à-vis du bébé, celui-ci ressentant et absorbant l'excitation parentale au point de déstabiliser sa propre organisation psychosomatique.

La présence de symptômes ou de comportements inappropriés chez le jeune enfant va attirer notre attention sur l'existence probable d'un conflit intrapsychique maternel et/ou paternel, sa mise en acte interactive et la participation de l'enfant au scénario du conflit. (Maxime repousse et frappe son père anxieux et insécurisé alors que j'apprends que les parents du père se sont séparés autour de sa naissance, que le père a été confié à ses gds-parents paternels avec des contacts de WE avec ses parents, que la relation père-gd-mère est distante et froide, que le gd-père dit avoir été un bon ami pour son fils ... ). C'est au niveau des interactions parents-bébé que va agir dans un premier temps le thérapeute pour dégager le bébé des problématiques parentales inconscientes, pour mettre en évidence le noyau conflictuel interne présent chez le ou les parents et pour tenter d'en permettre l'élaboration psychique.

Revue de la littérature.

La littérature qui traite des prises en charge des troubles de la relation précoce parents-bébé reconnaît ce type de travail thérapeutique comme spécifique tant au niveau du setting que de la technique thérapeutique en présence d'une constellation familiale particulière. Ce sont principalement trois écoles de références qui déterminent la manière de travailler avec la triade parents-bébé: il s'agit des modèles analytique, systémique et comportemental. Pour cibler d'avantage notre propos et notre façon de procéder, nous détaillerons la réflexion qui prend appui sur le modèle analytique sans sous-estimer l'apport des autres modèles pour autant.

C'est en 1979, à Paris, que S. Lebovici, psychanalyste, crée son modèle de la "consultation thérapeutique", une intervention brève parents-enfant, variant d'une consultation unique à quelques mois de traitement et s'intéressant à l'interaction qui se déroule entre les parents et le nourrisson. La structure de la thérapie est souple, accueillant les parents avec leur enfant ou les parents seuls. La consultation thérapeutique comprend l'observation de l'interaction entre la mère et le bébé, éventuellement avec & autres membres de la famille, surtout le père, elle permet aux parents de parler d'eux-mêmes, de leurs familles, de leur passé et de la répétition de leurs conduites; elle permet l'évocation de leurs fantasmes projetés sur le bébé. (Elle autorise ... p363, le nr., la m. et le p.)

S. Lebovici secoue à l'époque les sociétés de psychanalyse en mettant à l'avant-plan le rôle capital des interactions précoces, en plus des considérations sur le fonctionnement intrapsychique, pour lui, l'étude de ces interactions "semble pouvoir permettre de comprendre ce qui se passe dans le "se-faisant interactif' et les destinées qui s'y inscrivent". S.Lebovici introduit la notion d'interactions fantasmatiques qui repose sur l'influence réciproque du déroulement de la vie psychique de la mère et de son bébé; ces interactions sont repérables et compréhensibles par le thérapeute lors du déroulement des interactions: ce dernier retire les informations par l'observation du comportement de la mère, par l'écoute des propos de la mère et par l'observation des réactions surprenantes, voire inattendues, du bébé. "La mère va évoquer son histoire personnelle et les conflits qui l'ont affectée, elle va permettre de mieux comprendre son fonctionnement psychique, sa vie fantasmatique et elle va révéler la manière dont elle utilise le comportement de son bébé pour nourrir sa vie interne. "

De plus, l'arrivée du bébé dans sa famille l'inscrit immédiatement dans une lignée transgénérationnelle où affects et fantasmes se distribuent au fil des générations; le bébé est alors porteur d'un mandat transgénérationnel inconscient qui va influencer voire contrarier son propre développement psychique. B.Cramer, en faisant référence à S.L., précise que les transmissions transgénérationnelles de structures inconscientes expliquent qu'un symptôme chez l'enfant peut être compris comme "un rappel d'événements historiques".

S.L. insiste sur la nécessité pour le thérapeute de déployer ses capacités d'identification et d'empathie vis-à-vis des parents et des bébés afin d'entreprendre son action thérapeutique de liaison et de mise en sens. Pour S.L., le thérapeute-analyste " peut... "p312-313.

Pour l'école suisse de Genève, l'originalité principale des thérapies conjointes mère-bébé est qu'elle s'adresse à une relation plutôt qu'à un individu. L'autre particularité s'avère être la brièveté de ces suivis thérapeutiques, en moyenne 6 séances de thérapie (max. 13). B.Cramer et F.Palacio-Espasa, chefs de file de l'école genevoise de psychothérapie analytique chez l'enfant et l'adolescent, partent de l'idée qu'il existe une interpénétration des psychismes des parents et de l'enfant et donc une pathologie de ces interpénétrations.

Lors d'une étude réalisée eu 1974, les auteurs définissent le but de la thérapie comme étant "de réduire les projections, introjections et identifications régressives qui interfèrent avec le processus d'individuation des parents et de l'enfant. " Ils insistent sur deux points; d'une part, l'importance du fonctionnement psychique parental sur celui de l'enfant, par l'intermédiaire des projections, d'autre part, le rôle des "mises en acte" interactives des conflits dans les communications inconscientes entre parents et enfants (path ou non). Travaillant principalement durant la période du postpartum, les thérapeutes s'intéressent à la "néoformation originale", née de la naissance du bébé et de ses parents en tant que tels, tout en mettant en évidence ses liens avec la névrose infantile des parents.

Pour les auteurs, la théorie psychanalytique sert de canevas à la réflexion thérapeutique mais le setting thérapeutique des thérapies conjointes s'écarte de celui de la cure-type, notamment au niveau de la chronologie des changements et de l'action thérapeutique circonscrite à la relation parents-enfant.

Des changements importants au niveau des symptômes initiaux ainsi qu'une sédation des affects négatifs surviennent rapidement, après la 2ème ou la 3ème séance. Plusieurs auteurs confirment cette action dynamisante et efficace de la thérapie conjointe, pour autant que la dyade ou la triade montre des qualités de souplesse psychique caractérisée par "une circulation interne et continue d'investissements, de messages, de contraintes entre les parties".

L'aide thérapeutique cible principalement le secteur &investissements maternels relatifs à la relation à l'enfant, le repérage du nœud conflictuel est le plus souvent rapide. B.C.et F.P-E. ciblent leur action thérapeutique au niveau d'une aire intermédiaire entre la mère et le bébé comprenant les investissements maternels vis-à-vis de l'enfant. L'action thérapeutique vise la réduction des projections parentales sur l'enfant ainsi que la détoxication de l'espace interne de l'enfant grâce à une modification des investissements et des représentations qu'a la mère de son enfant. Le travail psychothérapeutique en secteur cible la conflictualité parent-enfant et utilise l'interprétation.

Parmi des facteurs non spécifiques mais déterminants dans les thérapies conjointes, les auteurs citent la motivation des parents aux changements, l'existence d'un pré-transfert positif du patient, le cadre thérapeutique et l'effet antidépresseur de la rencontre avec un professionnel bienveillant et réceptif

Pour justifier une prise en charge plus fréquente des mères avec leur bébé, les auteurs mettent en avant la plus grande souffrance maternelle, laissant à la mère le choix d'évoquer ou d'amener le père du bébé à la consultation.

R. Debray, psychosomaticienne et psychanalyste, affirme que pour elle, la thérapie de la relation précoce parents-bébé est "avant tout une psychothérapie de la mère et/ou du père en présence de l'enfant qui la favorise". La question demeure pour elle de savoir si c'est la guérison symptomatique du bébé qui prime ou d'avantage des modifications en profondeur de l'organisation psychique du père et/ou de la mère qui assure un développement psychologique ultérieur meilleur pour l'enfant.

Cela pose aussi la question de la technique thérapeutique; R.D. constate dans son expérience thérapeutique que si le thérapeute est déterminé à créer une relation thérapeutique reposant sur un travail transféro-contretransférenciel, le traitement se poursuit et ne s'interrompt pas après la résolution du symptôme chez l'enfant.

Le déroulement "idéal" du traitement analytique de la triade serait pour R.D. une thérapie conjointe parents-enfant durant plusieurs mois, voire 1 ou 2 années, à raison d'une fois par semaine, puis père ou mère continuerait encore seul une psychothérapie psychanalytique classique. L'auteur reconnaît toutefois que l'expérience d'une thérapie de la triade, même de courte durée, est une expérience riche et vitalisante. R.D. compare le processus thérapeutique conjoint à une "réanimation psychique": le bébé réactive avec "génie" l'enfance de ses parents, des liens sont faits avec la génération des grands-parents, le fonctionnement psychique de chacun est revisité ... et parallèlement le bébé progresse dans son propre développement.

Pour R.D. c'est l'ouverture sur le tiers-thérapeute qui va modifier la répartition des excitations qui pèsent sur le bébé à cause de la défaillance et du débordement des systèmes pare-excitations maternel et/ou paternel; un espace pour penser relance les systèmes préconscients des parents et lève la sidération psychique qui accompagne les situations de crises.

D. Stern, psychanalyste et cognitiviste américain, offre sa contribution à l'étude des prises en charge thérapeutiques conjointes par une réflexion portant sur les aspects communs, non-spécifiques qui caractérisent les approches thérapeutiques de la dyade ou de la triade.

Il analyse le système parents-enfant sur lequel le thérapeute intervient, système délimité par deux champs, celui interpersonnel et objectif des interactions, celui subjectif et intrapsychique de chaque individu en présence. L'interdépendance des comportements, par ex., de la mère et du bébé avec le monde des représentations, Ies fantasmes et les relations du passé de la mère? les représentations prototypiques en plein développement chez le bébé permet que l'intervention thérapeutique agisse sur un système en interaction dynamique constante. Pour D.Stem, le système sur lequel porte l'action thérapeutique est le même pour toutes les approches mais c'est le point d'entrée dans le système qui diffère selon l'école de référence; le modèle analytique qui nous intéresse privilégie l'accès au monde des représentations internes.

D.Stern repère dans toutes les approches thérapeutiques un transfert rapide et intense sur le thérapeute; ceci s'explique par la fragilité des parents qui sentent une faillite de leur fonction parentale et la souffrance de leur enfant.

Le thérapeute rencontre une mère et son bébé et va progressivement développer son propre monde de représentations du thérapeute qui élabore le contre-transfert; la mère, quant à elle, va développer deux structures représentatives distinctes, l'une en relation avec son histoire personnelle dans laquelle le bébé est compris, l'autre déterminée par la manière dont la mère se voit et voit son bébé en présence du thérapeute; pour D.Stern, le travail psychothérapeutique, qui vise à lier des éléments des structures représentatives entre elles et à reformer une nouvelle structure plus positive, s'accomplit en grande partie dans la relation mère-thérapeute en voyageant entre les deux structures représentatives de la mère. Le transfert qui émerge de ce type de relation thérapeutique est utilisé mais non interprété.

D.Stern constate que de nombreuses thérapies conjointes se pratiquent sur une durée relativement courte, de quelques semaines à quelques mois; certains auteurs signalent la reprise d'une ou plusieurs tranches de thérapies brèves ultérieurement. L'auteur attribue cette répétition dans le traitement aux phases successives du développement que traverse le système parents-enfant. Il pense qu'il existe chez les parents et au sein du système familial un besoin d'élaboration verticale dans le temps. Lors de l'arrêt d'une tranche thérapeutique, le système parents-bébé laisse le transfert positif en place et poursuit seul l'élaboration de nouvelles représentations mentales. Lors d'une nouvelle phase de développement, il se peut que l'élaboration n'ait pas été suffisante et qu'une nouvelle tranche thérapeutique puisse permettre une nouvelle transformation évolutive et maturative dans les systèmes interactif et représentatif D. Stem parle d'un "transfert intermittent" qui constitue le cadre de base de la prise en charge.

Pour l'auteur, une des particularités des thérapies conjointes est certainement l'existence de la poussée du développement qui a la fonction d'un moteur poussant au changement; ainsi, une petite déviation du gouvernail a pour conséquence un grand impact thérapeutique.

Annette Watillon, psychanalyste, pionnière des thérapies conjointes en Belgique et notre guide dans l'apprentissage de cette approche thérapeutique, décrit dans son dernier article sur l'interprétation dans les thérapies de la relation précoce parents-enfant les multiples niveaux d'intervention de l'analyste. Selon elle, l'intervention thérapeutique comprend l'utilisation de véritables interprétations (lorsque l'analyste propose un lien entre les émois inconscients d'un parent et les événements se déroulant dans l'interaction parent-enfant), l'expression des émotions des parents ainsi que leur prise de conscience progressive du lien entre un traumatisme psychique de leur passé et la réactivation de ce traumatisme par la relation avec le bébé, la réassurance narcissique des parents par le thérapeute, un travail d'aménagement du transfert (qui dépend de l'attitude contretransférencielle du thérapeute et du jeu d'identifications réciproques), la reconstruction et le rétablissement d'une chronologie des histoires de l'enfant et du couple de parents. A.Watillon insiste sur le glissement progressif de la qualité du transfert des mères vers un transfert "grand-matemel" positif, confiant et réassurant. Elle montre aussi le travail de balancier qui caractérise le travail psychothérapeutique entre d'une part l'Histoire qui se construit et d'autre part le monde interne des parents et de l'enfant.

Pour conclure, je citerai D.Daws, psychothérapeute à la Tavistok Clinic de Londres, qui écrit que " dans tout travail parent-enfant, un des buts majeurs est d'aider les parents à voir leurs bébés plus clairement, à les regarder sans les malentendus générés par des signes mal interprétés ou &'anciennes relations réinvesties. ". Elle considère qu'une des principales utilisations dé/la consultation de thérapie analytique courte se rapproche du travail des rêves: "parents angoissés, lestés d'une masse confuse d'informations" que le thérapeute reçoit en étant bombardé de faits, d'émotions, de souvenirs; il s'agit alors de progressivement organiser les informations et les émotions éparpillées pendant l'entretien en un scénario ayant du sens. p64-65

Thérapie brève de la relation précoce parents-bébé.

Enjeux de la consultation et caractéristiques des familles pour lesquelles une intervention brève sera efficace et suffisante.

La consultation thérapeutique correspond toujours à un moment critique de la vie du couple et de son jeune enfant, marqués par les déséquilibres en cascade qui touchent le fonctionnement intrapsychique des parents, la relation parentale et conjugale, l'organisation psychosomatique du bébé. Maria Rita Colucci met à l'avant-plan la perte ou l'effritement des compétences parentales, la perte du sentiment de sécurité, l'apparition &angoisses et d'un sentiment de précarité. D'emblée, on perçoit la relation parents-bébé tendue, chargée d'émotions intenses (irritabilité, colère, déception, tristesse, retrait ... ) mais la relation entre les protagonistes persiste, ouverte et relativement souple ; le fonctionnement psychique des parents ainsi que du système parents-bébé s'avère être de type névrotique. Dans ce contexte relationnel, les identifications projectives des parents sur leur enfant sont qualifiées d'"externalisantes" selon la nomenclature de B.Cramer et de F.Palacio?Espasa, ce qui signifie que les identifications projectives sont en lien avec les objets internes du passé des parents, que l'investissement libidinal et la dimension empathique prédominent au sein des relations. Toutefois, ces identifications projectives parentales lestées d'une charge libidinale intense en provenance des expériences du passé d'un ou des parents peuvent s'avérer "contraignantes" car elles forcent le psychisme de l'enfant à adopter certaines des caractéristiques des imagos projetées sur lui: C'est par la mise en acte du conflit parental latent sous la forme d'un symptôme ou d'un comportement que le bébé va exprimer sa souffrance; la situation conflictuelle parents-bébé va évoluer vers un arrêt du processus de penser des parents qui, lors de la rencontre avec le thérapeute, vont le bombarder d'éléments bruts comparables aux éléments b de la théorie de Bion. On constate que les triades à fonctionnement névrotique nous mettent en contact avec les conflits et les deuils du passé des parents, avec les ambivalences et les angoisses qui s'y rapportent mais elles évitent de nous confronter de manière massive aux angoisses archaïques, paranoïdes, aux clivages et aux dénis.

Dès les premiers entretiens, le thérapeute perçoit la souffrance des parents et de l'enfant ainsi que ce mouvement "d'aller vers" le thérapeute pour trouver une aide psychologique. Le thérapeute, comme le bébé, sert d'écran aux projections parentales et de révélateur potentiel de noyaux conflictuels inconscients de leur passé. A là différence du bébé, le thérapeute est muni d'un fonctionnement psychique qui va oeuvrer pour l'élaboration de son contre-transfert propre. Celui-ci se construit à partir de l'analyse de cette grande quantité d'affects intenses provenant de la dyade ou de la triade, sur fond d'éléments historiques personnels amenés par les parents ou par l'intervention du thérapeute.

La difficulté du thérapeute réside dans le fait qu'il est confronté à un contre-transfert pluriel, constitué d'un CT groupal qui enveloppe la dyade ou la triade, d'un CT conjugal, d'un CT parental et de CT individuels qui concernent chaque partenaire de la famille. La répétition de certaines séquences interactives parent-enfant, doublée par la répétition d'un certain discours parental va pouvoir guider nos choix d'intervention.

B.Cramer et F. Palacio-Espasa ont beaucoup analysé le modèle des thérapies conjointes et concluent qu'il s'agit d'une approche "bifocale", confrontant d'une part les données intrapsychiques inclues dans le discours maternel et d'autre part les données interactives observables pendant la consultation. L'écoute et l'observation conjointes sont privilégiées pendant les entretiens afin d'identifier assez rapidement ce que l'équipe de Genève a nommé "la séquence interactive symptomatique" qui se définit comme suit: il s'agit d'une structure d'échange mère-enfant répétitive, focalisant la pathologie typique de la dyade et reliée à un conflit central chez la mère. Le repérage de la SIS constitue la charnière de l'intervention thérapeutique car, de par sa répétition, elle nous indique la direction à prendre pour aller à la recherche du sens du conflit ou du deuil parental caché. La dimension transgénérationnelle prend ici toute son importance pour favoriser la compréhension et l'élaboration du conflit parents-bébé car il ne faut pas perdre de vue que les symptômes du bébé peuvent avoir quelque chose à voir avec la relation parents-grands-parents et parfois même avec la génération précédente.

En ce qui concerne le transfert des parents ou du bébé sur le thérapeute, il est important de noter qu'il n'est pas interprété au patient comme dans le travail individuel d'élaboration d'une névrose de transfert mais il est utilisé par le thérapeute dans un but de mise en liens et de mise en sens de ce qui se passe entre les parents et leur bébé. Renvoyer en mots aux parents sensibles et au bébé ce que ressent le thérapeute constitue l'amorce du travail thérapeutique et, par la suite, l'accès des parents à une dynamique psychique qui associe affects, fantasmes et pensées. MR Colucci pense que l'action interprétative de mise en relation est déjà pressentie au niveau pré-conscient chez les parents; je partage ce sentiment qu'il existe généralement une proximité de pensées et de sentiments entre le système parents-enfant et le thérapeute et que la fonction contenante, détoxicante et intégratrice du thérapeute mobilise assez rapidement les capacités de rêverie et de mentalisation des parents.

Plusieurs auteurs signalent l'existence d'un prétransfert positif des parents à l'égard du thérapeute, ce dernier étant mis dans un rôle de confiance et de sympathie par les parents.& retour, l'empathie du thérapeute vis-à-vis des parents et de leur bébé va participer au jeu complexe des identifications projectives entre parents, enfant et thérapeute afin de transformer une situation de conflit et de crise en une histoire dotée de sens et détoxiquée d'angoisse

Toutefois, même si il y a un mouvement positif à l'égard du thérapeute accueillant, il ne faut pas sous-estimer ou ignorer la fragilité psychique des parents qui consultent, leur blessure liée au fait même de devoir recourir à une aide psychologique extérieure pour assumer leur rôle de parents et donc leur ambivalence vis-à-vis du thérapeute. D.Stern et d'autres auteurs encouragent le thérapeute à soutenir le narcissisme blessé des parents par des attitudes ou des propos " positifs "; nous pensons pareillement si ce n'est qu'il nous paraît important de reconnaître l'ambivalence parentale dirigée vers le thérapeute, quand elle se présente, car elle sous-tend généralement les relations que développent les parents avec leur bébé qui pose des problèmes !

Un mot sur l'observation. Le thérapeute observe tous les partenaires de la triade ainsi que leurs interactions; je pense cependant que l'observation du bébé, seul et dans ses interactions, est privilégiée. Notre référent théorique est la méthode d'observation enseignée par E. Bick dans le cursus analytique; sans être dans les conditions requises pour pratiquer cette forme &observation, nous l'utilisons de façon à partager avec les parents tout ce que l'on peut recueillir comme informations et comme émotions par le biais de l'observation de leur bébé. Ceci suggère qu'il y a lieu de s'identifier au bébé, ce que les parents débordés ne peuvent pas facilement faire au début de la thérapie. Par contre, regarder le bébé ensemble, c'est permettre au thérapeute d'exprimer certaines choses à propos du bébé, de parler à la place du bébé et de relancer ainsi les capacités d'identification des parents vis-à-vis de leur bébé ou encore d'ouvrir la voie aux associations libres avec les parents.

Je dirai aussi un mot concernant les partenaires de la thérapie. D'une manière générale, en consultation privée, ce sont les deux parents et leur bébé qui consultent ensemble. Le travail thérapeutique avec la triade est extrêmement riche puisque se déploient les éléments de la vie personnelle de chaque parent et de sa famille, leur histoire de couple et leurs perceptions distinctes quant à leur bébé. De plus, contrairement à d'autres pratiques thérapeutiques, notre intervention thérapeutique privilégie le bébé ou le jeune enfant comme une petite personne; nous observons le bébé dans ses comportements, ses relations, ses interventions et nous engageons la conversation verbale ou non verbale avec lui, comme avec ses parents.

Toutefois, si une mère consulte seule avec son bébé, je pense qu'il est important de prendre le temps de comprendre pourquoi; quel sens cela a pour elle, pour son conjoint? que désire-t-elle? que craint-elle?

Dans certains cas, il se peut que la relation soit essentiellement conflictuelle avec un des parents et que quelques séances soient consacrées à un travail thérapeutique avec la dyade parent - bébé dysfonctionnelle.

Dans d'autres cas, les parents peuvent émettre le désir d'être reçus sans leur bébé ou même de venir seul à un entretien.

Il résulte de ces exemples que le cadre thérapeutique des thérapies conjointes doit être fixé de manière précise mais qu'une certaine souplesse peut exister au niveau des rencontres thérapeutiques pour autant que les décisions soient prises en accord mutuel.


Texte présenté à la Journée d'Etude du GERCPEA à Luxembourg le 23 avril 1999.


 

 
 


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last modified: 2006-08-25