LA PERLABORATION ET SES MODÈLES .
R.Roussillon.
Introduction et position du problème.
Le concept de perlaboration est un concept essentiel de la pratique psychanalytique
alors qu'il n'apparaît, de manière conséquente, que
deux fois sous la plume de Freud, en 1914, dans l'article célèbre
Répéter, Remémorer, Perlaborer et, en 1926,
dans Inhibition, Symptôme, Angoisse.
Ce concept est essentiel, et peut-être même identitaire pour
la pratique psychanalytique, dans la mesure où il s'agit sans doute
du concept qui différencie le mieux, selon Freud lui-même,
la pratique psychanalytique des pratiques de psychothérapies fondées
sur la suggestion. Et, même s'il est introduit en 1914 et dans un
contexte où il est dans une articulation étroite avec une
conception de la psychanalyse centrée sur la récupération
des souvenirs oubliés, et pourrait ainsi apparaître comme
relatif à une conception de la pratique un peu désuète,
il a néanmoins traversé le temps et les différents
modèles et conceptions de la pratique psychanalytique.
Ce n'est sans doute pas un hasard si un congrès de l'IPA en propose
l'examen approfondi, cela doit apparaître comme le signe qu'il s'agit
d'un concept de la pratique dans lequel des psychanalystes de différentes
obédiences peuvent se reconnaître encore et donc d'un de
ses concepts de fondement, un concept " transversal " aux différentes
conceptions du travail psychanalytique.
Mais précisément, si des psychanalystes de diverses obédiences
peuvent reconnaître un aspect important de leur pratique dans ce
que le concept cherche à cerner, et qui, en première analyse
semble être de définition simple, c'est peut-être que
cette simplicité masque une complexité et une diversité
de niveaux de fonctionnement, qu'une réflexion comme celle que
j'engage se doit de tenter de déployer.
C'est, en effet à l'exploration de cette diversité que je
souhaite consacrer ma présentation, et donc à la description
de différents registres de fonctionnement de la perlaboration,
et ceci en fonction du type de travail psychanalytique requis par différentes
modalités de conjonctures transférentielles et différents
modes de fonctionnement psychique.
Mon hypothèse centrale est que, sous différentes formes
et avec des enjeux qui peuvent être, eux aussi, assez différents,
la perlaboration accompagne tous les moments et les types de la pratique
psychanalytique, mais, elle aussi, selon des modèles et des figures
assez différentes.
Pour tenter de dire cela à l'aide d'une formulation simplifiée
mais d'emblée assez indicative et en utilisant ce que la langue
de Freud à d'universel pour les psychanalystes, je rappellerais
que, quand, en 1914, il introduit le concept de perlaboration c'est en
lien étroit avec la question de la résistance. Mais en 1926
il distingue en fait cinq types de résistance qu'il précise
et classe en trois grandes catégories : les résistances
du Moi (elles-mêmes au nombre de trois), la résistance du
Ça, et la résistance du Surmoi.
Je propose de distinguer donc, dans la ligne ainsi indiquée par
Freud, les modèles du travail de perlaboration selon qu'il concerne
plutôt :
- les résistances du Moi (résistance du refoulement,
résistance du transfert, résistance liée aux bénéfices
secondaires de la maladie),
- les résistances du Ça (contrainte de répétition,
contrainte de symbolisation...),
- les résistances du Surmoi (sentiment inconscient de
culpabilité, besoin de punition, aliénation de la subjectivité...).
Ces trois formes de résistance engagent des formes de travail psychanalytique
différentes et, si chacune d'elles s'accompagne de la nécessité
d'un travail de perlaboration, celle-ci ne prend pas les mêmes contours
ni les mêmes enjeux.
La perlaboration 1914 : le premier modèle, la résistance
du Moi.
Avant de nous engager dans les arcanes de cette complexité, il
faut commencer par reprendre le problème tel que Freud le situe
en 1914, et tel qu'il se présente au psychanalyste de cette époque.
Le concept est évoqué par Freud dans une réflexion
qui repose sur une conception de la cure fondée sur le travail
de remémoration du passé refoulé et sur les résistances
que le patient présente à cette remémoration. Il
s'oppose alors à une conception de la psychothérapie fondée
sur l'hypnose et la suggestion, qui se déroule sans résistance
et donc sans la nécessité d'une perlaboration. C'est le
refus de la suggestion et de l'hypnose qui impose la nécessité
de la perlaboration. Dans les deux cas, il s'agit de permettre que ce
qui a été refoulé puisse se " décharger
" - ce qui signifie dans ce contexte, ce n'est pas inutile de le
rappeler, " se dérouler complètement " (Freud
1914), " s'accomplir " psychiquement, c'est-à-dire s'intégrer
- la différence tient dans le moyen utilisé, et dans le
rapport entre le moyen utilisé et la qualité de la conviction
obtenue.
Dans la pratique psychanalytique, la conviction est fondée sur
l'alliance avec les processus secondaires, et c'est celle-ci que la perlaboration
va prendre en compte. C'est parce que le Moi du sujet est " respecté
" par la technique psychanalytique qu'il faut perlaborer le trajet
vers les souvenirs refoulés, là où l'hypnose ou la
suggestion, court-circuitent ce travail en se contentant, à l'inverse,
d'un effet de conviction fondé sur la force, quasi hallucinatoire,
du retour de l'impression première.
La remémoration est alors opposée à un mode de retour
de l'expérience antérieure et du passé caractérisé
par la contrainte de répétition (formulée dès
1914) et ses formes processuelles : l'agir et l'actualisation transférentielle
du passé refoulé.
Entre cette forme de retour du passé, et la véritable remémoration,
s'interpose une résistance, la " résistance du transfert
" (1926), la résistance liée à " l'agieren
" lui-même, à la forme " actuelle " et "
actante " du retour.
C'est cette résistance qu'il s'agit d'abord de perlaborer : le
psychanalyste propose une interprétation (plus tard Freud dira
plus justement une " construction ", c'est-à-dire un
terme qui insiste plus sur l'idée d'une hypothèse), qui
se comporte comme une " pensée d'attente " en
direction des contenus refoulés, mais aussi comme un " attracteur
" de ceux-ci.
Le travail se déroule alors " fragment par fragment ",
" pièce par pièce " dit encore Freud, donc progressivement,
pour frayer un chemin à partir des pensées d'attentes en
direction des " émois refoulés " (Freud 1914)
et des scènes et souvenirs qui les " présentent "
et les " racontent ". Il impose donc à l'analyste ce
que Freud nomme une " épreuve de patience ", on
s'affronte alors à la " résistance du refoulement
" selon la formulation de 1926.
Cette lenteur du travail du travail psychanalytique s'oppose à
une conception du retour du passé sur le modèle antérieur
de l'abréaction immédiate, modèle illustré
par la résolution instantanée comme dans le célèbre
film d'Hitchcok " Pas de printemps pour Marnie ". Elle repose
sur une conception du fonctionnement des processus secondaires fondée
sur les petites quantités (" pièce par pièce
" dit-il). Mais aussi sur l'acceptation d'un travail de deuil de
l'aspiration à " l'identité de perception ", telle
qu'elle se manifeste dans l'actualisation transférentielle et les
formes d'agir transférentiels qu'elle implique (et aux résistances
liées aux " bénéfices secondaires de la maladie
" selon les formulations de 1914 et 1926). Celle-ci doit être
supplantée par le passage et l'acceptation d'une simple "
identité de pensée ", c'est-à-dire un équivalent
représentatif et symbolique de la scène première.
Cependant, comme " nul ne peut être tué dans l'absence,
ni en simple effigie " ce travail présente un autre enjeu
essentiel. La résistance, dans ce qu'elle actualise aussi du passé,
ce qu'elle en rend présent et actif de celui-ci, est aussi importante
que sa levée progressive, c'est " l'antinomie de la résistance
", selon la formule de J-L.Donnet (1967).
La perlaboration de la résistance oblige à un véritable
travail psychique qui leste subjectivement l'analyse et donne de la valeur
à son enjeu. C'est bien parce qu'il y a une résistance qui
actualise le refoulement dans la cure, qui le rend tangible, que l'enjeu
de celui-ci et des contenus refoulés peut être perçu
et reconnu dans l'analyse. C'est bien parce qu'il faut du travail, et
pour cela du temps, de la patience, des efforts, que le résultat
de l'analyse va rendre possible un type de conviction fondé sur
une appropriation subjective du contenu de l'analyse :l'énergie
déployée en témoigne.
Cependant un tel travail suppose un certain mode de fonctionnement psychique
de l'analysant et de l'analyste. Il suppose que le refoulement porte sur
des souvenirs ou des contenus représentatifs qui ont déjà
été conscients et ont été secondairement refoulés,
il suppose que le travail soit celui d'une " prise de conscience
" et donc, pour dire vite, que soit organisée une " névrose
de transfert ", qui se présente comme une formation intermédiaire
entre la névrose historique et la situation psychanalytique.
La résistance apparaît alors essentiellement comme étant
celle du préconscient, du Moi préconscient, la seule évoquée
en 1914. Le travail du psychanalyste peut alors se penser comme sa capacité
à " deviner ", à partir des associations du patient,
quelles représentations inconscientes organisent les chaînes
associatives, et à reconstruire quelles scènes historiques
se cachent derrière celles-ci, puis à communiquer à
l'analysant celles qui sont activées dans et par le transfert.
La situation, et la conception des enjeux de la perlaboration, vont changer
quand Freud va commencer à penser que " des résistances
inconscientes " peuvent " s'opposer à la levée
des résistances " et que l'analyse s'affronte aux résistances
du surmoi inconscient (et de ses déformations éventuelles),
ou aux formes de ce que Freud appelle en 1926 " les résistances
du Ça ", c'est-à-dire les résistances liées
à l'insuffisance de transformation des motions pulsionnelles du
Ça.
La perlaboration des résistances va alors prendre d'autres formes,
et la théorie du travail psychanalytique va devoir être complexifiée.
À côté du travail portant sur les résistances
du Moi, travail psychanalytique que l'on qualifie volontiers de "
classique ", vont devoir se développer des formes de travail
psychanalytique d'une autre nature, et sur lesquelles la psychanalyse
contemporaine reste encore largement au travail
Schématiquement on va devoir alors définir trois grands
modèles pour le travail psychique engagé pendant la cure,
trois modèles qui correspondent aux trois types de résistances
dégagées par Freud. Trois modèles que toute cure
de psychanalyse rencontre, même s'ils peuvent être présents
en proportion variable dans telle ou telle cure, et si tel ou tel modèle
peut être alors déterminant.
Le premier modèle est le modèle implicite au texte
de 1914 que nous venons de présenter, mais il n'est plus le seul,
même s'il conserve une pertinence " régionale "
dans les états névrotiques. Il correspond à un objectif
de " prise de conscience " d'un complexe représentatif
refoulé. Comme nous venons de le voir, la perlaboration a alors
comme enjeu d'abord de préparer le terrain pour rendre possible
et " frayer " un retour du refoulé à travers le
buisson associatif sur les formations préconscientes qui en sont
les rejetons. Puis, lorsque celui-ci produit suffisamment de manifestations
et de signes de sa maturation, elle permet un travail d'exploration "
fragment par fragment " des raisons et enjeux de son refoulement
antérieur, travail dont on attend qu'il permette de stabiliser
son acceptation par l'élaboration de ses formes d'expressions.
Mais le refoulement antérieur, ou proprement dit, peut-être
aussi l'effet d'un " refoulement originaire " (Freud 1926).
Et l'approfondissement de la cure, et ceci parfois de manière cruciale
comme dans les conjonctures transférentielles où les problématiques
narcissiques-identitaires sont suffisamment centrales, oblige aussi à
perlaborer le refoulement originaire, ce qui conduit à dégager
un second modèle.
Le travail du " devenir conscient " et la résistance
du Ça : un second modèle de la perlaboration : le jeu.
Celui-ci peut-être dégagé à partir des textes
de Freud des années 1923-26, qui décrivent des conjonctures
cliniques dans lesquelles le matériel inconscient n'a pas été
représenté et refoulé secondairement, car il n'a
jamais accédé antérieurement à la conscience.
Sa forme n'a pas subi les transformations et la mise en représentation
antérieure qui lui auraient permis de " devenir conscient
" (Freud 1923, 1926). Nous verrons dans le prochain paragraphe les
implications du troisième modèle fondé sur le travail,
non seulement de symbolisation comme dans le second modèle, mais
d'appropriation subjective.
Pour l'instant je me propose d'examiner ce que devient le travail de
perlaboration dans le second modèle, celui qui est fondé
sur le travail de transformation nécessaire au " devenir conscient
", c'est-à-dire à la perlaboration de la résistance
du Ça.
Elle concerne les conjonctures historiques de nature ou d'effet traumatique
où les contenus inconscients concernés ont été
contre-investis d'emblée, avant toute saisie et représentation
consciente suffisante. Les situations et modes de relation traumatiques,
par l'intense déplaisir, voire l'effroi ou l'agonie qu'elles impliquent,
empêchent le sujet de pouvoir faire le travail de métabolisation
de l'expérience subjective qu'elles produisent en lui. La défense
primaire agit de manière quasi automatique, dès le déclenchement
de l'effroi, de la terreur ou de la menace d'anéantissement que
l'expérience traumatique comporte, et ceci avant même que
le sujet ait pu suffisamment vivre et se représenter ce qu'il vivait
(Freud, Winnicott). Elle soustrait ainsi de la subjectivité les
données perceptives et sensorielles à partir desquelles
le Moi-sujet pourrait construire un sens acceptable à ce qu'il
éprouve.
Mais on peut aussi penser, en complément, ce serait la tendance
actuelle de nombreux psychanalystes, que, d'une manière plus générale
et en dehors de tout contexte traumatique particulier, la " matière
première psychique " selon le terme de Freud (Freud 1900,
1920, 1923), qui se produit à la frontière du Ça
et du moi, quand le Ça doit " devenir " du moi, est par
essence hyper-complexe. Elle mêle, en effet, des perceptions multiples,
des sensations diverses, des motions pulsionnelles variées et potentiellement
en conflit, elle mêle la part de soi dans l'expérience subjective
et l'engagement pulsionnel et la part de l'autre et de ses réponses
à l'engagement pulsionnel du sujet.
Elle produit donc, à l'origine, des formes souvent tellement intriquées
et condensées qu'elles ne peuvent être intégrées
comme telles, et qu'elles se présentent souvent comme énigmatiques
et confuses. Pour être intégrées, elles doivent donc
être progressivement décondensées et transformées
à l'aide d'un va et vient dedans /dehors, d'un jeu de transferts
et de transpositions successifs.
La vie offre souvent au sujet les possibilités de jeu nécessaires
à ces transferts et transpositions, mais parfois ce n'est pas avant
l'analyse et la situation spécifique qu'elle propose, que cela
sera possible . Ce qui n'a pas subi ce travail de décondensation,
de transposition et de transformation, ce travail de métaphorisation,
qui caractérise la représentation symbolique, ne peut pas
alors accéder à la conscience, il ne peut " devenir
conscient ". Il est alors " refoulé originairement "
selon les termes de Freud (1915 et 1926) et avant toute subjectivation
vraie.
Le refoulement originaire " attire " ensuite des refoulements
ou clivages secondaires, qui sont les seules manifestations repérables
de son action.
Donc souvent dans l'analyse, au-delà du travail portant sur le
refoulement secondaire que nous avons évoqué à propos
du texte de 1914, se profile un autre travail qui concerne la transformation
de la " matière première psychique " en une forme
qui la rende apte à devenir consciente et à être intégrée
dans le Moi. La vectorisation de ce travail a été formulée
par Freud en 1932 dans une formule restée célèbre
: " Wo es war soll ich werden ".
Le modèle de perlaboration alors impliqué correspond alors
au travail qui doit être fourni à la fois par l'analysant
et l'analyste pour opérer les transformations nécessaires
pour que le matériel inconscient primitif, le jamais encore devenu
conscient mais qui est sous-jacent aux refoulements secondaires, et toujours
capable d'en entraîner de nouveaux, soit susceptible de devenir
conscient.
Ce travail consiste d'abord à aider à décondenser
la matière première psychique pour la rendre représentable,
là encore " fragment par fragment ", " détail
par détail ", c'est-à-dire à métaboliser
la résistance propre à la matière psychique inconsciente,
à sa nature (S.Freud 1923) et aux motions pulsionnelles qu'elle
abrite et à qui elle donne forme.
Mais, bien sûr, pour cela il faut d'abord que se transfèrent
dans la situation psychanalytique les enjeux spécifiques liés
à la résistance du Ça. Là aussi il y a une
" antinomie de la résistance ", que ceux qui s'affrontent
aux " situations limites de la psychanalyse ", selon le terme
que j'ai proposé (R.Roussillon 1991) pour les décrire, connaissent
bien. " Situations limites " qu'il faut savoir repérer
et entendre comme des formes de la résistance du Ça, à
travers les formes transférentielles de réactions thérapeutiques
négatives, de transfert délirants (M.Little) ou passionnels,
mais aussi à travers des formes moins manifestes ou moins bruyantes,
plus marquées par l'inertie comme celles de la mélancolie
froide et du masochisme de fonctionnement.
Quand le transfert le permet, il s'agit alors de décoller progressivement
les fragments et composants de l'expérience activée sous
forme d'une " identité de perception ", qui caractérisent
sa forme perceptive première et qui peuvent aller jusqu'à
des manifestations hallucinatoires, pour que la matière première
de l'expérience subjective engagée dans le transfert, puisse
se reconnaître comme " représentation psychique ",
alors nécessairement partielle, et qu'elle puisse s'inscrire alors
dans le registre de l'identité de pensée.
En somme il s'agit de permettre que ce qui se " présente
" à la surface psychique puisse se reconnaître comme
re-présentation d'un pan du passé et non plus comme actuel.
Ce qui implique un travail de métabolisation des motions pulsionnelles
et expériences traumatiques, un travail de transformation de l'expérience
subjective première en une forme représentative susceptible
de " devenir consciente ". Ce travail passe toujours par un
travail de (re)construction impliquant l'analyste et potentiellement compromettant
pour lui. Nous reviendrons sur ce point essentiel.
Le Moi, comme Freud le souligne en 1923, ne peut, en effet, travailler
qu'à partir des " représentations ", il doit tout
transformer en représentation psychique, et en particulier verbales,
aussi bien les perceptions que les sensations, les motions pulsionnelles
que les affects, c'est-à-dire tous les composants de la matière
première psychique. C'est le premier travail de saisie qualitative
de l'expérience subjective.
Il doit ensuite explorer les différents aspects psychiques, les
différentes facettes de celle-ci, pour familiariser la pensée
avec son " inquiétante " étrangeté première,
et ainsi la rendre progressivement intégrable.
Un tel travail de perlaboration peut être cerné à
partir du modèle du jeu des enfants, il a la même fonction
que celui-ci dans l'enfance : apprivoiser des situations difficiles et
potentiellement traumatiques pour permettre de les symboliser et d'en
préparer ainsi l'appropriation subjective ou la subjectivation.
Loger et transférer les sensations, perceptions, pulsions, dans
des " objeux " animables, et donc ainsi les diffracter, pour
explorer leurs caractéristiques propres et les rendre plus facilement
appréhendables, en dérouler toutes des différentes
facettes. C'est bien pourquoi il passe par la répétition
nécessaire à l'exploration " fragment par fragment
", " pièce par pièce ", là encore
comme le jeu des enfants. Perlaboration et répétition vont
ici de paires, et il appartient au psychanalyste de différencier
cette répétition inévitable et fructueuse, qui relève
de ce que j'ai proposé d'appeler (R.Roussillon 1988, 1991, 1995)
la " contrainte de symbolisation ", des formes de répétition
marquées par le retour du traumatique lui-même.
Il faut maintenant revenir et insister sur le fait que ce type de travail
de perlaboration s'effectue souvent à deux, l'analyste étant
alors beaucoup plus impliqué et donc potentiellement compromis
que dans le premier modèle évoqué plus haut. Il s'effectue
à deux et avec l'analyste, ce qui a pu faire mettre l'accent sur
les aspects intersubjectifs de la cure, sur la co-pensée (D Widlöcher)
la co-construction (R.Rousillon 1894 ) car la représentation psychique
n'est pas toute donnée, qu'elle doit être construite, qu'elle
est le fruit du travail d'analyse. Ce travail à deux, où
" deux aires de jeux se chevauchent " (Winnicott 1971) est alors
l'occasion d'un partage d'expérience et d'une recharge libidinale
qui sont indispensables pour que les expériences en souffrance
de symbolisation du patient, puissent se lier et s'intégrer à
la trame du moi préconscient. C'est un travail que j'ai proposé
de décrire comme en " côte à côte ",
même si la situation reste dissymétrique, dans la mesure
où chacun s'appui sur l'autre et le travail de l'autre pour sa
propre part. C'est à son propos que la formule de Winnicott "
l'analyse se déroule là où se superposent deux aires
de jeu " prend son maximum de pertinence, c'est aussi pourquoi j'ai
proposé le néologisme d'entreje(u) pour la décrire.
L'idée d'un travail de construction " côte à
côte " contient aussi l'idée d'une forme de travail
en parallèle et " en double " sur lequel depuis plusieurs
années, avec C et S Botella mais par un autre chemin qu'eux, je
mets l'accent. La perlaboration s'effectue alors dans le champ structuré
par deux scènes distinctes, celle de l'analysant et celle de l'analyste,
distinctes mais reliées entre elles et impliquant une exigence
de travail de lien. Elle s'effectue entre ces deux scènes, dans
le travail de mise en lien et d'articulation de ces deux scènes.
L'analyste s'appuie sur son empathie de ce qui se passe et n'arrive pas
à prendre complètement forme chez son patient, pour tenter
de sentir et de reconstruire, en les figurant, les expériences
subjectives engagées dans la " constellation " (Freud
1938) transférentielle. C'est ainsi un travail de " symbolisation
à deux " qui va devoir s'effectuer, ce qui n'a pas pu être
symbolisé historiquement avec les objets premiers du patient, doit
trouver dans le travail psychanalytique une seconde chance pour s'effectuer
(H.Faimberg 1998).
Ceci étant, comme je l'ai souligné, l'analyste se trouve
être impliqué dans ce travail, il ne peut complètement
éviter même de s'y trouver compromis, ce qui ouvre la question
de la perlaboration de la séduction et de la suggestion inévitable
dans et par l'analyse, et celle de son lien transférentiel avec
les séductions sexuelles et narcissiques issues des objets significatifs
du patient. Nous sommes ainsi conduits à la question de la "
résistance du Surmoi " qui en est l'héritière,
et en particulier à celle du " Surmoi sévère
et cruel " (Freud 1923) dont l'analyse doit être soigneusement
dialectisée avec celle de la résistance du Ça. "
L'ombre de l'objet (et de l'analyste) est tombée sur l'analyse
" (R.Roussillon 2000).
Nous pouvons alors ouvrir notre réflexion sur la troisième
forme de résistance et le troisième modèle du travail
de perlaboration.
Perlaboration et résistance du Surmoi : troisième modèle
et enjeu.
Quand Freud se penche en 1923 sur la question de la réaction thérapeutique
négative, il souligne qu'elle rencontre la question de savoir au
compte de qui les résultats de l'analyse peuvent être mis.
Il souligne ainsi qu'une question centrale est mobilisée par le
travail psychanalytique : celle des conditions de l'appropriation subjective
de ce travail par l'analysant. Revient ainsi aussi la question de la menace
de séduction et de suggestion dans et par l'analyse, et le fantôme
de l'hypnose que nous avions déjà croisé dans le
texte de 1914. Ce n'est pas un hasard si Freud revient alors dans différents
textes de l'époque sur la question de la transmission inconsciente
de pensée.
Il évoque en outre, dans une note de l'article de 1923, et toujours
à propos de la réaction thérapeutique négative,
que le sentiment inconscient de culpabilité qui est sous-jacent
à la réaction thérapeutique négative, peut
résulter d'une " identification d'emprunt ", hypothèse
qui recoupe cette question. Quand le travail psychanalytique s'effectue
à deux, en co-pensée comme le dit D.Widlocher, en co-construction
comme je l'avais proposé en 1984, la question s'ouvre des conditions
pour que ce travail ne recèle pas des formes de suggestions aliénantes
et ne provoque rejet ou exacerbation du négativisme. Ceci d'autant
plus quand nous sommes confrontés à des conjonctures transférentielles
dans lesquelles les problématiques narcissiques sont au premier
plan.
Il ne suffit donc pas de représenter et symboliser la " matière
première " psychique, il faut encore savoir au compte de qui
cette symbolisation s'effectue et quelles formes d'appropriation subjective
accompagnent le travail de symbolisation. Comme Freud le remarque à
propos des rêves de complaisance en 1923, on peut " rêver
pour le compte de l'analyste ", alors substitué au Surmoi
à séduire ou auquel on doit passivement se soumettre. Mais
il existe aussi des formes du Surmoi qui sont aliénantes et qui
doivent pouvoir être déconstruites, des formes du Surmoi
qui s'opposent au processus psychanalytique et qui constituent des formes
de résistance à celui-ci qui provoquent des perturbations
du fonctionnement psychique.
On pense bien sûr au Surmoi " sévère et cruel
" que Freud évoque en 1923, et qui dérégule
le fonctionnement psychique en traitant la simple représentation
comme un acte, confusion qui place le Moi dans une impasse. Il devient
ainsi une " pure culture de pulsion de mort " (Freud 1923).
Le Surmoi peut donc " trop " exiger du Moi, le déposséder
des bénéfices de son travail de symbolisation, ou encore
ne pas lui offrir les conditions nécessaires pour pouvoir effectuer
celui-ci. En 1929, vers la fin de Malaise dans la culture, Freud
ne déclare-t il pas qu'il faut " rabaisser ses prétentions
" (celles du surmoi) et entrer en lutte contre ses exigences extrêmes.
On pense bien sûr aussi aux idéaux imposés au Moi
par le Surmoi.
Analyser la résistance du Surmoi, perlaborer cette résistance,
c'est alors remonter à la manière dont " l'ombre "
des objets parentaux du patient est tombée sur le Moi et a contribué
à la formation du Surmoi. " L'ombre des objets " parentaux
, ce peut être aussi ici celle de leur propre Surmoi comme Freud
le précise. Mais c'est aussi examiner soigneusement comment l'ombre
des idéaux, des théories, des particularités de fonctionnement
de l'analyste lui-même menace de tomber sur l'analyse et l'analysant.
On se souvient que c'est déjà une question centrale dans
les réflexions techniques de S.Ferenczi, qui dénonçait
ce qu'il appelait " l'hypocrisie professionnelle " de certains
de ses collègues. Cette question est aussi au centre en France
de l'article consacré par D.Anzieu aux Principes d'analyse transitionnelle
en psychanalyse individuelle de 1989, elle est essentiel dans l'apport
de Winnicott et l'analyse des empiétements psychiques.
Inévitablement, dans le travail de co-construction nécessaire
à la perlaboration des résistances du Ça et des matériaux
archaïques, l'analyste ne peut manquer de dévoiler quelque
chose de son propre fonctionnement, de ses propres idéaux. Se masquer
cette donnée, c'est courir le risque d'enkyster un point de contre-transfert
et d'exacerber la soumission ou la révolte de l'analysant face
à un Surmoi-idéal du Moi aliénant. Inévitablement
cette contre-attitude de l'analyste rentre en collusion avec les enjeux
transférentiels de " la résistance du Surmoi "
et ne permet plus d'en perlaborer l'histoire.
Inversement accepter d'assumer ce qu'il y a de suggestion-séduction
inévitable dans l'analyse, c'est ouvrir la voie à la perlaboration
de la dimension historique de la résistance du Surmoi et de permettre
que celui-ci se " transitionnalise " progressivement. C'est
un enjeu en effet essentiel de l'appropriation subjective de l'analyse
que celui de permettre que le surmoi soit aussi lui aussi approprié
subjectivement. C'est ce qui a pu faire dire à J-L.Donnet qu'il
faudrait transformer la formule de Freud de 1932 pour dire : " Wo
Es, und Über-Ich, war soll Ich werden " c'est-à-dire
" Là où Ça et Surmoi étaient, il faut
que le moi-sujet advienne ".
Dans mon expérience clinique, l'un des points pivots de ce travail
de transitionnalisation du Surmoi, à côté du travail
rendu possible par le déploiement des capacités de jeu,
qui déjà ouvre la possibilité que les processus de
symbolisation se déploient en trouvé-créé,
passe par la capacité des analysants à " dire non "
à l'analyste. Un " non " profond qui leur permet d'éviter
l'aliénation des positions de soumission ou de révolte (qui,
la plupart du temps témoignent de l'échec du sujet à
dire un " vrai " non, qui ne soit pas un " non " de
surface, un non paradoxal de complaisance).
Quand cette capacité au " non " n'est pas acquise par
l'analysant, une forme de la perlaboration va alors particulièrement
concerner les formes dites du " négativisme ", qui sont
les manifestations alternatives de la nécessité pour l'analysant
de pouvoir maintenir une différenciation suffisante avec l'analyste.
Il s'agit ainsi d'éviter que l'ombre de l'analyste, de ses idéaux,
de ses théories et a priori, ne tombent sur l'analysant,
avec alors le risque d'une resexualisation des rapports du sujet au Surmoi
qui menace.
Dans ces conjonctures cliniques, le travail de perlaboration se superpose
à un travail de mise à l'épreuve de l'analyste et
de son narcissisme, qui doivent alors " survivre " selon l'expression
de Winnicott, pour rendre possible le travail de différenciation
moi/ non Moi, qui devient alors l'enjeu central de l'analyse et de la
perlaboration psychanalytique. Sans ce " décollement "
de l'analysant et de l'analyste, le jeu de collage-décollement
du moi et du Surmoi, d'intrication-différenciation du Moi et du
Surmoi, ne peut s'effectuer avec suffisamment de liberté, il reste
pris dans les formes et sujétions infantiles.
Sans ce décollement, l'analyste ne fait que substituer aux influences
historiques des objets significatifs de l'analysant celle de ses propres
idéaux, valeurs et a priori, et l'analyse se comporte comme
une autre forme de " machine à influencer " ou "
à suggérer ", et ceci quelle que soit sa bonne volonté
ou son éthique professionnelle. L'influence de l'analyste, son
pouvoir de suggestion est inévitable, car ils ne dépendent
pas seulement de l'analyste et des précautions qu'il prend pour
ne pas exercer d'influence sur ses patients, ils dépendent aussi
de la forme du transfert et de la fonction que celui-ci confère
à l'analyste. Cela fait partie de la question de la perlaboration
de la " résistance du Surmoi " que d'être sensible
aux effets de cette question et à ses formes de manifestation,
et de se doter des conditions de leur analyse.
La sensibilité et l'attention portée à cette question
commandent à leur tour la possibilité d'une analyse de ce
que Winnicott à appeler " usage de l'objet ", c'est-à-dire
la capacité de l'analysant à utiliser l'analyste et la perlaboration
pour réaliser une analyse des conditions du narcissisme.
Conclusion.
Dans les trois " modèles " exposés et dans les
trois conjonctures transférentielles explorées plus haut,
le travail de perlaboration est toujours présent, mais il change
de nature au fur et à mesure qu'il change d'enjeu dans " l'entre
jeu " (interplay) de la rencontre analytique. La perlaboration
est essentielle au travail psychanalytique, elle seule procure le temps
nécessaire pour que les processus psychiques puissent être
reconnus, apprivoisés, explorés et appropriés. Mais
surtout elle seule assure des conditions pour que le travail psychanalytique
ne soit pas pris dans la seule dimension préconsciente de la psyché,
mais qu'il s'affronte aux enjeux inconscients véritables que les
formes de la résistance masquent et révèlent tout
à la fois, qu'il débouche sur une conviction véritable.
C'est pourquoi elle reste le concept central de la technique psychanalytique,
le concept de fondement de celle-ci, celui par lequel elle a une chance
de ne pas être une nouvelle forme de la suggestion, de ne pas rester
une forme sophistiquée de celle-ci, enjeu essentiel de la psychanalyse
contemporaine.
Bibliographie.
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1926 Inhibition, symptôme angoisse, 1968, PUF.
1929 Malaise dans la culture trad franç, PUF.
1932 Nouvelles suites des leçons d'introduction à la psychanalyse,
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1984 Construction de la scène primitive et co-construction du processus
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la société psychanalytique de Paris 1984, pp27-44.
1991 Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, PUF.
1995 La métapsychologie des processus in Rev Franç de Psychanal,
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direction de J.Cournut et J.Schaeffert, PUF.
2003. L'homosexualité primaire en double et la dépendance
primitive, Revue Franç psychanal N°3.
Winnicott
1969 Jeu et réalité. Trad franç 1975, NRF.
Résumé.
La perlaboration est inhérente au travail psychanalytique, elle
en est la forme même, elle est donc toujours présente dans
celui-ci, mais elle change de forme, d'enjeux et d'économie selon
les moments et les exigences de celui-ci. J'explorerais trois formes,
trois modèles, de son fonctionnement en fonction de ce qui est
au premier plan du travail psychanalytique. Une première forme
lorsque l'enjeu du travail est celui d'aider à la prise de conscience
d'un complexe représentationnel refoulé, une seconde forme
lorsque le travail psychique concerne le " devenir conscient "
de motions pulsionnelles ou d'expériences psychiques qui n'ont
pu être antérieurement représentées et dont
le temps de l'analyse est le premier temps d'après-coup, enfin
une troisième forme lorsque la représentation et une certaine
forme de symbolisation de l'expérience subjective et de ses enjeux
pulsionnels étant effectuée il s'agit pour l'analysant de
se l'approprier subjectivement et de l'intégrer.
Exposé présenté au Congrès
IPA BERLIN Vendredi 27 Juillet 2007.
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