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LE MOI-PEAU ET LA REFLEXIVITE.R.Roussillon.I-Le moi-peau et la pensée de Freud .D.Anzieu est un créateur et aucun de ceux qui ont côtoyé de près son uvre n'en doute, c'est aussi sans doute l'un des quelques psychanalystes français qui a fait avancer non seulement la compréhension métapsychologique et clinique des problématiques narcissiques-identitaires mais aussi la question des conditions de leur mise en analyse concrète. C'est un créateur et, comme le souligne Winnicott, tout créateur doit traiter pour son propre compte le paradoxe qui consiste dans le fait d'innover mais en s'étayant en même temps sur la tradition de pensée du champ dans lequel il opère. D.Anzieu, en effet s'étaye sur la pensée de Freud, qu'il connaît bien depuis son étude référentielle sur l'auto-analyse, et en particulier s'agissant du moi-peau sur un chantier laissé en friche par celui-ci concernant la question de la surface du moi et des barrières de contact de celui-ci. Mais il innove en plusieurs points. D'abord il rend audible et lisible l'état de cette question chez Freud, là où de nombreux lecteurs étaient passés " sans voir " ce que celui-ci proposait. Ensuite il prolonge les intuitions freudiennes en leur donnant un véritable statut métapsychologique et propose des développements qui lui sont propres, en se fondant sur une clinique différente et complémentaire de celle de l'époque de Freud, il permet ainsi à la fois d'identifier certains manques de la théorie et de combler ceux que ses innovations rendent accessibles. Relevons les " manques " ainsi rendus sensibles. Le premier de ceux-ci concerne la question des formes de la différence. Freud a montré la voie en explorant deux grandes formes de celles-ci, la différence des générations et la différence des sexes, on peut ajouter, au croisement de celles-ci la différence entre sexualité infantile et sexualité adulte. Mais par contre celle qui sous-tend les différentes formes ainsi explorées, la différence moi-non moi, n'a que peu été problématisée dans ses travaux, elle semble être une donne pour lui. Le deuxième nous le trouverons dans le fait que même si Freud n'a pas été complètement étranger à la question de la peau ni à celle de la surface, comme le relevé détaillé que D.Anzieu en propose dans son livre le montre, sa problématique propre est surtout centrée sur " le vu et l'entendu ", formule qui revient régulièrement sous sa plume. La question du " senti " n'est que peu explorée dans ses travaux, sauf peut-être sous cette forme particulière qu'est celle de l'affect. L'affect aussi " touche " mais d'une manière qui lui est spécifique mais ne couvre pas, loin s'en faut tout le champ de la question du touché. Là aussi dans une large mesure le fait de se sentir va de soi pour lui. En troisième lieu, il est vrai que ce que l'on a pu appeler le " tournant de 1920 ", ouvre une série de chantier cliniques et théoriques, mais laisse en grande partie inachevées le travail qu'ils appellent. La mélancolie et la question de " l'ombre de l'objet qui tombe sur le moi " amorce bien la problématisation de la question des rapports du moi au non moi, elle laisse entrevoir la question moderne de la subjectivation et de l'appropriation subjective, mais sans aller beaucoup plus loin que d'en indiquer la direction. Et ce n'est que tout à fait à la fin de sa vie en 1937-38 qu'il laisse, comme en testament à ceux qui voudront s'en emparer, et ceci dans les petites notes rédigées à Londres plus encore que dans Construction en analyse, deux indications essentielles pour comprendre les développements de la pensée de D.Anzieu. Il souligne d'une part que les expériences précoces semblent se conserver beaucoup plus que les expériences postérieures, et d'autre part il en indique la raison probable en notant entre parenthèse : " faiblesse de la synthèse du moi ". Je connais bien peu de travaux post-freudien qui ont repris de front la question de la capacité de synthèse du moi, et ceci même si la faiblesse de celle-ci a souvent été soulignée dans les tableaux cliniques des pathologies du narcissisme. L'analyse de la naissance du moi-peau et de ses fonctions psychiques telles que D.Anzieu les profile s'inscrivent, par contre, directement dans la voie ainsi esquissée. Le moi-peau rassemble les expériences précoces les plus significatives, il se donne comme la première formation de rassemblement de ces premières expériences et donc, d'une certaine manière propose une première forme de la question de la synthèse. On ne sera pas très étonné de relever dès lors, que l'une des questions cliniques, que l'un des écueils sur lesquels D.Anzieu s'est le plus penché, concerne les formes de ce que la tradition a fixé sous le nom de " réaction thérapeutique négative " où précisément la capacité de synthèse semble en difficulté. Les analystes contemporains aux prises avec les arcanes et paradoxes des formes de la réaction thérapeutique négative feraient bien de méditer l'apport de D.Anzieu sur cette question, apport qu'il faudrait avoir le temps d'extraire des nombreux fragments de cure dont il émaille ses principaux textes cliniques et qu'il rassemble dans l'article écrit pour le volume co-dirigé avec R.Kaës, article qui n'a jamais eu l'audience qu'il mériterait chez les psychanalystes, et qui est consacré à L'analyse transitionnelle en psychanalyse individuelle. Je ne peux malheureusement pas reprendre ici, faute de place, les principales thèses qu'il propose, mais je veux simplement souligner combien il est la contrepartie technique du livre le moi-peau. 2-Peau commune et moi-peau.L'article le moi-peau est publié en premier en 1974, et le livre du même nom en 1985, et pourtant ceux qui se tiennent au courant de l'avancée des travaux cliniques concernant les expériences précoces et leur place dans la construction de la psyché pourrons faire le même constat que celui que j'ai fait en relisant pour le colloque les deux textes : ils n'ont pas pris une ride. Dans un domaine où l'évolution des conceptions est rapide dans la mesure où le continent noir qu'est le bébé commence seulement à être déchiffré, cela mérité d'être souligné, il est vrai que D.Anzieu est fort bien documenté sur tous les travaux de son époque sur la vie psychique des premiers temps. Le lecteur actuel peut donc continuer d'étayer sa réflexion sur les propositions de D.Anzieu, elles sont toujours actuelles. Je vais essayer de résumer l'essentiel des points que je souhaite relever dans ma réflexion sur la réflexivité, " à la manière Anzieu ", c'est-à-dire en listant un certain nombre de propositions précises formant un argumentaire en plusieurs points.
III- Prolongements personnels : intersensorialité et réflexivité.a-Intersensorialité. Sur ce fond D.Anzieu rencontre la question de savoir lequel des sens se développe le premier dans le processus de maturation, il discute alors de la prééminence de la peau, par exemple sur l'audition qui semble être là d'emblée En 1978, dans ma première thèse consacrée à la paradoxalité et dans laquelle je m'appuie sur l'article consacré en 1974 au moi-peau, j'ai proposé de considérer que la question n'était pas de savoir quel sens était premier mais de savoir lequel donnait le modèle organisateur, je proposais aussi à l'époque de généraliser (1) le modèle et de décrire non seulement un moi-peau ou une enveloppe sonore, mais une enveloppe visuelle, une enveloppe olfactive, gustative, musculaire (la carapace musculaire de W Reich) voire même une enveloppe de mouvement comme dans certaine formes d'état maniaque ou d'hyperactivité, D.Anzieu proposera plus tard l'idée d'une enveloppe de douleur etc. L'hypothèse qui, à l'époque, me semblait être implicite au moi-peau, était que l'ensemble de la sensorialité était d'abord organisé sur le modèle du tactile et de la peau. Ainsi on touche avec les yeux, le nez, la bouche ou encore l'oreille, et l'ensemble des sens, M.Khan n'écrivait-il pas alors un texte intitulé " l'il écoute ". Avec J.Guillaumin, mais aussi Lacan, il me semblait qu'ensuite l'ensemble de la sensorialité était organisé par le visuel et " l'enveloppe visuelle du moi ". Depuis G.Lavallée a donné ses lettres de noblesse à l'idée " d'une enveloppe visuelle du moi " et largement confirmé ce qui n'était à l'époque qu'une simple proposition. Puis j'avançais l'idée que l'ensemble de la sensorialité était ensuite réorganisé sous le primat de l'auditif et de l'appareil de langage. D.Stern a développé en 1985 l'idée " d'une enveloppe narrative " qui me semble aller dans le même sens, mais il a aussi proposé de considérer que celle-ci s'ajoutait plus que se substituait aux autres. Mon idée était que la question de l'identité et de la régulation psychique s'effectuait par paliers, se sentir, se voir, s'entendre, et que les formes de retournement observés dans la paradoxalité n'étaient que des avatars qui témoignaient de l'échec des formes premières de la réflexivité. L'enjeu premier, celui du moi-peau, serait donc de (se) sentir, et le bébé apprendrait à (se) sentir à partir de la manière dont il est senti par son environnement premier, puis il s'agirait ensuite de se voir, et là encore le bébé apprendrait à se voir à partir de la manière dont il a été vu, et enfin on s'entendrait sur le modèle de la manière dont on a été entendu. D.Anzieu souligne dans son livre que la peau est le premier modèle de la réflexivité dans la mesure où quand on se touche on se perçoit à la fois du dehors par la partie qui touche, et du dedans par la partie qui est touchée, les travaux modernes postérieurs ont bien montré que les bébés ne se trompent pas et ne traitent pas les contacts qu'ils peuvent avoir avec leur propre corps et sa surface, et ceux dans lesquels c'est d'un autre que vient le toucher. b- Réflexivité. Si la forme " se sentir " est la première forme de réflexivité, comment penser la place de l'objet dans celle-ci ? Comment penser le processus de différenciation qui fait passer de la sensation du moi corporel au moi-peau psychique ? Nous avons déjà indiqué comment la " peau commune " permettait une régulation " transitionnelle " au sein de l'unité duelle mère-bébé qu'elle incarne, comment donc l'objet contribuait ainsi aux formes de rassemblement premier qui sous-tendent les premières formes de la capacité de synthèse. Il faut compléter cette première proposition par un repérage de la fonction de l'objet dans le passage de la sensori-motricité première celle qui est au plus près de l'éprouver corporel, à l'affect sensori-moteur qui prend valeur de message. Je ne sais pas si la sensori-motricité première est d'emblée " messagère " ou si elle n'acquiert cette qualité que dans le partage avec l'objet et la libidinalisation qu'il rend possible. La question me paraît indécidable dans l'état actuel ne nos connaissances, il paraît probable qu'elle est potentiellement messagère d'emblée, mais qu'elle n'acquiert cette pleine propriété que dans et par le partage avec l'objet et la libidinalisation qu'il introduit, selon le modèle de l'épigenèse interactionnelle. Par contre ce qui me paraît important est que le partage sensori-moteur, j'entends par là celui qui s'effectue au sein de ce que j'ai proposé de nommer le " partage esthésique (2) " , et qui opère par le biais de micro-échanges et ajustements mimo-gesto-posturaux entre bébé et mère, permet de donner progressivement à l'éprouver sensoriel premier la valeur d'un message et donc d'un " signifiant " psychique. C'est ce passage progressif de l'éprouver corporel au statut de message intersubjectif qui me semble à l'origine du décollement du peau à peau premier, du décollement de la peau de l'un et de celle de l'autre, en même temps que s'opère le passage et la transformation du proprement corporel à la représentance psychique, qui sera, elle, petit capable de se saisir comme représentation psychique, comme représentation de soi ou de moments de soi. Ainsi les expériences sensorielles qui sous-tendent le moi-peau corporel vont elles pouvoir être reprises dans l'ordre représentatif et signifiant pour produire cette formation psychique qu'est le moi-peau et qui représente aussi bien l'enveloppe psychique du sujet que la représentation de sa surface de contact et de rencontre avec l'objet. Notes:(1) En fait le premier à utiliser le concept d'enveloppe semble
être J.Laplanche qui en propose la forme en 1970 dans Vie et
mort en psychanalyse.
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last modified: 2007-08-17 |