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DESTRUCTIVITÉ ET " SURVIVANCE " DE L'OBJET.

R. Roussillon.

Introduction.

Je souhaite commencer par rappeler que la destructivité et la violence, qui ont généralement mauvaise presse et sont généralement affublées d'adjectifs négatifs, sont nécessaires à la vie et à l'ensemble des opérations qui rendent celle-ci possible. On ne crée rien sans destructivité, sans détruire des formes antérieures, tout le métabolisme corporel comme la métabolisation psychique suppose la mise en œuvre de procédure de destruction. Le problème clinique de la destructivité ne saurait donc être celui de la destructivité elle-même mais celui de ses formes d'expression et de manifestation, et celui de sa vectorisation.
Le problème de la vectorisation est celui des buts suivis par la destructivité, et on sent bien d'emblée que, si celle-ci est mise au service de la vie ou de sa prolongation, au service de la créativité, elle produit des effets bien différents que si c'est la destruction effective qui est le but poursuivi. Encore que ces différences sont peut-être plus relatives qu'elles ne le semblent au premier abord, et qu'il peut y avoir des différences assez considérables selon que l'on considère les enjeux et formes manifestes, ou les enjeux et formes latentes, ou selon l'unité de temps considérée, ou l'élargissement du contexte de référence en passant à la survie de l'espèce par exemple. La destructivité absolue, " pure " n'existe peut-être pas autrement que comme concept. La destructivité ne peut peut-être pas être considérée comme un " en soi ", pas plus que la créativité sans doute aussi. Aussi bien c'est au niveau du " sens " que le clinicien peut porter l'analyse, au niveau du sens " pour un sujet ", et non pas, non plus, en absolu. On ne sait pas bien d'ailleurs ce que serait le sens " en absolu ".

Je partirais donc de l'idée que le problème clinique est celui des formes de manifestation de la destructivité, et de sa combinaison avec d'autres mouvements pulsionnels.

Les hypothèses que je vais tenter de faire avancer dans ma réflexion peuvent se formuler en plusieurs propositions.

1-La destructivité ne doit pas être considérée comme la forme directe d'expression d'une " pulsion destructrice " ou d'un " instinct destructeur ", elle possède toujours des enjeux non manifestes, des enjeux " inconscients " qui la renvoie à autre chose qu'elle-même : angoisse, douleur, impuissance etc. La destructivité ne doit pas être considérée, comme d'ailleurs chaque chose du fonctionnement de la psyché humaine, comme parfaitement identique à elle-même, elle a nécessairement une ombre projetée qui " dit " à la fois plus et moins. Ceci s'éclairera, je l'espère au cours de mon développement.

2-L'important est toujours de considérer, en clinique, l'état de l'articulation, de l'intrication, de l'amalgame, de la destructivité avec l'autre grande force avec laquelle elle (se) compose : la créativité et l'amour qui la porte.
Je propose donc de différencier trois niveaux d'articulation, trois " formes " de celle-ci.

1-Le premier niveau est celui de " l'intrication ", de l'amalgame premier des pulsions. Il me semble que ce que l'on appelle " pulsion de mort " désigne en fait l'échec de cette intrication, ou la désintrication, que celle-ci se produise du côté de l'amour ou de la haine, du côté de la " créativité " ou de la " destructivité ". Il faudrait disposer de concepts pour décrire ce que serait un " pur " mouvement de créativité, ou un " pur " mouvement de destructivité, si toutefois ceux-ci ne sont pas que des abstractions spéculatives.

2-Le second niveau concerne l'organisation d'un conflit d'ambivalence, il suppose la différenciation de l'amour et de la haine, de la tendresse et de la violence, de la créativité et de la destructivité. J'insiste ici à la fois sur l'existence d'une différenciation (l'intrication étant un amalgame et pas une différenciation), et sur l'organisation d'une forme d'articulation caractérisée par le conflit. L'ambivalence désigne un conflit formé de deux mouvements antagonistes, contradictoires, à propos d'un même objet ou d'un même processus. Le conflit d'ambivalence tient dans la simultanéité reconnue de ces deux mouvements antagonistes à propos d'un même objet.

3-Le troisième niveau, sur lequel je ne m'attarderais pas dans cet article dans la mesure où ses manifestations cliniques ne sont plus celles de la violence, concerne les différentes formes d'organisation et de traitement du conflit et donc du primat, au sein de ceux-ci, de l'amour ou de la créativité.

La réflexion que je vais maintenant présenter prend la suite de travaux antérieurs. Le premier de ceux-ci est inscrit au sein de mes recherches sur le paradoxe et la paradoxalité et les " logiques paradoxales (1)", il se manifeste en cours de cure sous la forme d'un transfert paradoxal sous-jacent plus particulièrement aux formes de la réaction thérapeutique négative (2). Le second a été présenté au colloque de Monaco de 1995 consacré à la violence (3), à propos de la question de la culpabilité primaire pré-ambivalente. Je ne souhaite pas reprendre, ni même résumer ici, le détail des acquis de ces travaux, mais, comme ils sont implicites à ma réflexion, je suis néanmoins conduit à en évoquer quelques points qui sont dans le droit fil de mon article.

Conflit et paradoxalité.

Le conflit concerne les mouvements pulsionnels au sein des relations objectales, le paradoxe, lui, apparaît comme plus spécifique des problématiques et impasses du narcissisme. Ainsi l'organisation du conflit d'ambivalence suppose une organisation psychique sous le primat du principe du plaisir-déplaisir, qui lui-même suppose que le sujet soit en mesure d'effectuer une différence suffisamment nette entre le " bon " et le " mauvais ", entre les expériences de plaisir et les expériences de déplaisir.

Par contre certaines formes de la paradoxalité ont pour effet de désorganiser cette différenciation et d'introduire une confusion psychique entre le registre du plaisir et celui du déplaisir, elles entraînent une forme de sidération psychique qui a pu être classée parmi les manifestations de la pulsion de mort (D.Anzieu 19). La plus exemplaire est celle du Richard III de W.Schakespeare, qui en explicite la formulation au début de la pièce " Puisque je n'ai aucun des attraits qui charment les humains, alors que le mal soit mon bien ". Ainsi le mauvais n'est plus opposable au bon, il devient bon lui-même dans une forme de retournement qui affole toute différence. Sur ce fond, Richard III va se permettre de commettre toute une série de meurtres.

Quand Freud s'est penché sur cette pièce (1916), il a rangé Richard III dans la catégorie des traits de caractères marqués par une position " d'exception ". Le sujet est hors la loi, ou plutôt au-dessus des lois, de la loi, il a déjà " payé " une fois pour toute, d'emblée, de naissance, il est né marqué par le mal, par le " malin ", il est voué au mal, il est né " vilain ". Le retournement paradoxal du mal en bien, désorganise la conflictualité de base qui repose sur l'opposition du " bon " et du " mauvais ", sur la conflictualisation du bien et du mal. Plus rien dès lors ne vient faire contre-poids à la destructivité, qui peut se développer sans frein, qui est même cultivée comme suprême " bien ". J'ai fait (1991, 1995 op cité) l'hypothèse que, en deçà du retournement du bon en mauvais, se masquait une confusion des deux, un échec de leur différenciation et donc une sidération du fonctionnement psychique de base, du jugement d'attribution, qui repose sur la capacité à différencier le plaisir du déplaisir, sur la capacité à rechercher le plaisir et éviter le déplaisir.

Réaction thérapeutique négative et logiques de la paradoxalité.

En cours de cure de psychanalyse, la paradoxalité dont nous venons d'esquisser la forme, produit une " situation-limite " ou " extrême " de l'espace analysant, qui se traduit par un transfert paradoxal et la domination de processus de retournement. Il produit des formes de réactions thérapeutiques négatives, dans lesquelles plus le traitement avance, et plus le patient semble aller mal.

Les formes processuelles de la réaction thérapeutique négative et du " déchaînement " de la destructivité et de la négativité (négativisme) qui l'accompagne, sont des variantes particulièrement pernicieuses des processus en " tout ou rien (4)", qui caractérisent les formes " peu civilisées " de la pulsionnalité. Quelques échantillons des formes d'expression du négativisme permettront de bien sentir comment la négativité procède, ils permettront de mettre en évidence les " logiques paradoxales " quelles produisent au sein des processus secondaires.

Je commencerais tout d'abord par un exemple assez récent de " prise de conscience " de l'acuité du processus en cours d'analyse. Dans les séances qui précèdent, les processus du négativisme de la patiente ont commencé à pouvoir être abordés, le travail a conduit à la formulation fameuse sur laquelle J.Bergeret a su mettre l'accent : " face à un verre à moitié plein, (la patiente) le voit à moitié vide ". Lors de la séance suivante, la patiente veut évoquer cette formule pour la contester et elle finit par dire : " Ah oui c'est ça, quand il y a un verre plein je le vois à moitié vide ". Elle s'arrête et éclate de rire en s'entendant modifier ainsi cette formule qui radicalise ainsi celle-ci, à la place de la contester comme elle voulait le faire.

Dans mon article de 1983 consacré à la réaction thérapeutique négative (op cité) j'avais commencé à relever certaines formes cliniques particulièrement caractéristiques, certaines des " logiques paradoxales " de ce type de processus, qui s'attaquent aux possibilités du fonctionnement psychique et de l'intégration. En voici quelques échantillons repris du travail de l'époque.

" Ce que vous dites est bon et juste. Mais ça ne vaut rien, et c'est mauvais parce que ce n'est pas moi qui l'ai pensé seul ".
" Ce que je reçois de l'autre ne vaut rien parce que je le reçois de l'autre, et que seul est bon et acceptable ce que je produis moi-même ",
Ou encore " recevoir quelque chose de l'autre signifie que je n'ai pas pu le produire moi-même, ce qui signifie alors que je suis nul ".
On reconnaît là des formes d'auto-engendrement, qui impliquent le refus de toute dépendance.
" Ce que j'ai ne vaut rien parce que je l'ai, seul ce que l'autre possède et que je n'ai pas est bon, seul vaut ce que je n'ai pas ".

On doit à l'un des Marx Brothers une formule particulièrement parlante de la position inverse : " Je n'accepterais jamais de faire partie d'un club qui accepterait des gens comme moi ". " Ce que j'ai est mauvais, parce que je l'ai, et tout ce je possède est mauvais ou ne vaut rien parce que je le possède ". " Tout ce qui me touche devient mauvais ".
Enfin cette suite de formulations, dépliées au grés des formes livrées par la clinique de la cure.
" Ce que je reçois est juste et " bon " mais ça ne vaut rien car (c'est " mauvais ") soit parce que :

  • Je ne l'ai pas reçu au bon moment (quand j'étais enfant, avant quand j'en avais tellement besoin). C'est l'inverse du fameux " mieux vaut tard que jamais ".
  • Je ne l'ai pas reçu de la bonne personne (de ma mère, de mon père de qui je l'ai attendu, seul ce que je reçois d'eux peut-être bon, mais je n'ai rien reçu d'eux...).
  • Je ne l'ai pas reçu de la bonne manière, comme il fallait, exactement comme je l'attendais...

De telles procédures, on l'imagine volontiers, grèvent le travail d'élaboration clinique et le travail de reprise intégrative des aléas de l'histoire des défaillances et traumas historiques. Ce qui est pensé et compris dans l'espace de la séance est invalidé ipso facto par le fait que cela n'était pas là historiquement, ou antérieurement. Mieux même, la révélation actuelle augmente la souffrance de ne pas avoir reçu antérieurement ce qui est maintenant possible. Là où le sujet avait entamé un processus de deuil contraint, il découvre que ce à quoi il avait cru devoir renoncer, comme à une chose intrinsèquement impossible pour lui, était en fait possible et relatif au contexte intersubjectif du moment.

L'impasse historique éprouvée par le sujet est transférée dans l'espace psychanalytique, et c'est le psychanalyste qui maintenant l'éprouve, puisque plus il est " pertinent " et moins le patient peut se saisir de ce qu'il lui propose ! Le transfert ne s'effectue pas sur un mode de déplacement, comme classiquement décrit, mais sur un mode de retournement, voire sur les deux modes à la fois, mais clivés l'un de l'autre et structurant une forme de " double bind ".

L'espoir, et le risque de souffrance liée à la possibilité d'une déception, que tout espoir implique, est ainsi activement contre-investi : " mieux vaut le désespoir connu, que l'espoir et son cortège d'inconnu et de souffrance potentielle ". Le mal est plus " sûr ", plus prédictible que le bien et le bon, le mal est donc meilleur que le bien qui est plus aléatoire.

Le sujet se place dans une position de " forclusion " : c'est trop tard, ce qui n'a pas pu avoir lieu dans l'enfance et avec les parents, ne peut plus jamais être produit, ni avoir lieu. Le transfert et la nécessaire " illusion " qui en fonde les formes analysables, est ainsi sidéré à la base, il n'y a rien à attendre de l'analyse dans la mesure où ce qui devait avoir lieu en son temps n'a pas eu lieu...

Ces logiques évoquent bien sûr aussi l'envie et ses formes décrites par M.Klein, et H.Rosenfeld à propos de la réaction thérapeutique négative. Cependant la poursuite de l'analyse au-delà des formes processuelles que nous avons relevées, révèle une " position subjective " qui est le noyau du problème et qui se maintient par la mise en échec de l'effort thérapeutique actuel. " Si je n'ai pas reçu ce qui m'était " dû " quand j'étais enfant, c'est que je suis mauvais par essence, c'est de ma seule faute et non pas aussi le fait de mon entourage premier ou du contexte". Si ce qui s'est historiquement produit relève d'un destin inéluctable, si c'est lié au " mal " qui habite le sujet, alors il ne peut en vouloir à ses objets historiques et il se trouve être protégé de tout affect violent à l'égard de ceux-ci. Les affects violents sont alors retournés contre le moi et contribuent à alimenter le sentiment d'un " mauvais moi ". Il est ainsi aussi protégé de ses sentiments d'impuissance infantile face à l'inadéquation ou aux défaillances de ses objets premiers.

Plutôt coupable, plutôt " mauvais ", qu'impuissant et limité.

Fragments d'analyse du moi et intrication pulsionnelle.

Nous venons de déplier quelques unes des formes processuelles qui résultent de l'impact de la destructivité et de la négativité qui, quand ils sont activés, s'emparent du fonctionnement de la psyché. En 1938, dans " Analyse finie et analyse indéfinie ", pour reprendre l'une des traductions que je trouve pertinente, Freud souligne qu'il est nécessaire d'alterner les " fragments d'analyse du Ça ", et les " fragments d'analyse du Moi ". Il n'est peut-être pas inutile de suivre ici son conseil, et d'examiner si certaines expériences du moi ne contribuent pas à un renforcement de l'impact de la destructivité. Ce serait une hypothèse alternative à celle selon laquelle la destructivité innée est particulièrement importante chez certains sujets, qu'ils ont une " intolérance constitutionnelle à la frustration " (W-R Bion) par exemple.

C'est le moment de reprendre la question du premier niveau d'articulation que j'ai évoqué plus haut, celui qui concerne la question de " l'intrication pulsionnelle ", de l'amalgame premier.

L'intrication pulsionnelle est souvent considérée, peut-être par Freud lui-même d'ailleurs, comme allant de soi, seule la désintrication fait alors problème. Je voudrais explorer la pertinence d'une hypothèse différente selon laquelle certaines expériences subjectives primaires contribuent à rendre possible l'intrication pulsionnelle, l'amalgame premier, préforme de l'ambivalence, ou, à l'inverse entrave son organisation. Cette hypothèse suppose que l'intrication pulsionnelle n'est pas une " donne ", qu'elle est le produit de l'éprouvé de certaines expériences premières, primitives. Et, qu'inversement, l'échec de l'intrication première est elle aussi l'effet d'expériences de nature " traumatique primaire (5)", qui ont comme conséquence un débordement du masochisme érogène primaire et de ses facultés d'intrication et de co-excitation libidinale et sexuelle qu'il recèle.

Je me propose de présenter quatre conjonctures ou problématiques cliniques, qui permettent d'explorer et de creuser ces premières considérations.

Clinique des enfants hyper-violents.

Je commencerais par la clinique des enfants hyper-violents, telle qu'une collaboration avec M.Berger (6) et son équipe de l'Hôpital de Jour de Saint Etienne a pu me la faire découvrir et explorer. Je ne peux reprendre ici le détail de cette intervention clinique et des dispositifs mis en place pour les prise en charge thérapeutiques, je me contenterais d'évoquer les principaux résultats de cet accompagnement clinique " d'exploration et de recherche ". Il s'agit de prise en charge d'enfants pré-adolescents qui " cassent tout " et qui ont mis en échec de nombreuses tentatives thérapeutiques, individuelles et même institutionnelles. Quand ils arrivent chez M.Berger, on peut dire que tout l'arsenal " classique " des prises en charges a échoué. Dans le cas que je vais évoquer, l'équipe de l'hôpital de jour propose un accompagnement de type " pack " ou " enveloppement ", qui mobilise, pendant les séances, trois thérapeutes de formation psychanalytique. J'interviens dans le protocole, à la demande de l'équipe et pour des séances de régulation-supervision quand l'équipe se sent menacée de débordement, mais le déroulement est habituellement suivi par M.Berger, chef de service de l'hôpital de jour.

Les deux principaux résultats de cette clinique de " situation extrême " peuvent être résumé en deux propositions.

  • La première de celle-ci est que, la destructivité manifeste cache une angoisse de fragmentation, cache le vécu de voler en éclats. Le sujet " éclate " de colère, de rage, pour ne pas se fragmenter, pour ne pas voler en éclats, il " casse tout ", sous la menace d'être lui-même tout cassé. C'est un point important qui rend sensible le fait que la destructivité n'est pas la simple expression directe d'une " pulsion destructive ", qu'elle a des enjeux latents, et que c'est au niveau de ceux-ci qu'il est nécessaire d'intervenir.
  • La seconde concerne ce que l'on peut reconstruire dans ce dispositif d'expériences " narcissiques " primaires carencées chez ces enfants. L'une des mesures qui a été la plus apaisante pour les angoisses de ces enfants a été celle de l'accompagnement " en double ". Une thérapeute était allongée, " côte à côte " avec l'enfant et éprouvait et formulait " en double " de celui-ci ce qu'il semblait manifester. Ce fonctionnement " en double " a permis une contention psychique et un " rassemblement " des vécus fragmentés de l'enfant, comme si cet accompagnement permettait une intégration, une intrication, de la " nébuleuse subjective " dans laquelle il se trouvait, et dans laquelle la fragmentation le plongeait.

Rejet corporel primaire.

J'en viens à la seconde conjoncture clinique historique précoce que je voudrais évoquer. C'est celle des enfants et bébés qui ont connu une forme de rejet primaire, et en particulier de rejet corporel primaire. S.Ferenczi (" L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort ") a été le premier à explorer cette conjoncture de rejet primaire des enfants " non désirés ". Plus tard, dans une étude clinique portant sur des enfants particulièrement agressifs et violents, J.Hopkins a pu souligner l'importance d'un " rejet corporel primaire " dans la genèse de cette intensification de la destructivité. L'enfant, rejeté corporellement, ou celui dont la mère développe une phobie du touché par exemple, construit une première représentation de soi dans laquelle il apparaît comme " un déchet ", une " merde " pour être plus précis encore, et la violence observée se développe comme une réaction à cette représentation de base.

En complément, j'ai pu faire l'hypothèse (R.Roussillon 1995 op cité) que le noyau identitaire qui se construisait alors, se structurait dans une position où, à la place du processus que Freud postule comme étant la première position subjective du bébé " je suis le sein " (Freud 1938), s'établissait une position subjective de base de type " je suis (le) mal ". J'ai aussi étudié ensuite différents tableaux cliniques qui peuvent se mettre en place pour tenter de survivre à une telle position subjective, en reprenant les " traits de caractères dégagés par la psychanalyse " issus du célèbre article de Freud de 1916 déjà cité plus haut :

  • Position d'exception " négative " type Richard III (7): " Que le mal soit mon bien ", que j'ai déjà exploré plus haut.
  • Criminels par sentiment de culpabilité, dans lequel la violence, le " crime ", est commis pour tenter de " localiser " un sentiment de culpabilité inconscient et incernable.
  • Névrose d'échec et de destinée qui se traduit par une compulsion à l'échec qui ne cesse de confirmer le sujet qu'il est " maudit ".

Une telle conjoncture précoce entrave l'intrication pulsionnelle, elle empêche l'organisation d'un conflit d'ambivalence grâce auquel la violence peut être intriquée et perdre son caractère destructeur.

Échec de la satisfaction primitive.

Une troisième conjoncture historique précoce qui tend à exacerber les formes de la destructivité et de la violence, concerne l'échec de la satisfaction primitive. On a longtemps considéré que la satisfaction primitive allait de soi et, qu'en quelque sorte, c'était une " donne " fondamentale à partir de laquelle la métapsychologie pouvait se construire. La clinique précoce, les formes primitives de l'alimentation et de l'organisation des auto-érotismes montrent qu'il n'en est rien, et que l'on ne peut confondre la satisfaction des besoins liés à l'autoconservation (l'enfant est nourri) et l'expérience de satisfaction dans sa globalité et sa valeur de modèle.

L'étayage s'effectue non seulement sur l'autoconservation mais aussi sur le mode de présence affective de l'objet. En particulier (8) le mode de présence affective de l'objet autre-sujet et son plaisir sont nécessaires à l'expérience de satisfaction primitive. Ceci implique qu'il existe des sujets qui ne connaissent pas la satisfaction, même s'ils peuvent connaître certaines formes de plaisir, que chez ceux-ci l'affect de satisfaction ne peut être psychiquement " composé ", il reste Ics. L'une des conséquences de l'échec de l'expérience de satisfaction, et de l'exacerbation des déceptions primitives (ce que Winnicott appelle " tantalisation ") est la grande difficulté à produire les conditions de possibilités d'un bon amalgame premier des expériences pulsionnelles, une bonne " intrication pulsionnelle ". Là encore l'envie se trouve être particulièrement exacerbée et le sujet s'installe dans une position subjective " d'éternel insatisfait ", il attaque ce qui se produit au nom de cette insatisfaction.

L'expérience de satisfaction est en effet nécessaire pour que l'ardeur pulsionnelle (Winnicott), la relation d'objet impitoyable (Winnicott), bref la forme primitive de la pulsionnalité, puisse amalgamer en un tout intriqué, créativité (des pulsions de vie) et destructivité (pour dire vite et ne pas dire " pulsion de mort "). Cette ardeur pulsionnelle doit pouvoir s'accomplir et obtenir satisfaction (9) pour que s'effectue l'intrication pulsionnelle fondamentale (quand celle-ci échoue, le masochisme érogène tend à prendre le relais, mais il embarque la satisfaction sur les pentes des solutions perverses). Quand l'amalgame pulsionnel s'effectue mal, la destructivité tend à prendre des formes déliées et non conflictualisées, dont la violence exercée contre soi, par exemple dans les somatoses, ou contre autrui (dans les formes de négativisme et certaines des formes anti-sociales d'expression de la violence) peuvent fournir des exemples. La destructivité est alors exacerbée du fait même de sa non-intrication, elle semble s'exprimer à ciel ouvert.

La " survivance " de l'objet et son échec.

J'en viens maintenant à la quatrième et dernière problématique clinique historique que je souhaite rapidement évoquer, elle est exemplaire et centrale dans cette problématique et c'est pourquoi j'ai donné son nom à mon article. Il s'agit de l'échec de la problématique dite par Winnicott de " survivance " de l'objet, celle qui préside à la " capacité d'utilisation de l'objet ". Une fois suffisamment amalgamée l'expression pulsionnelle primitive, par le biais de l'expérience de satisfaction, se pose la question d'une différenciation secondaire des motions pulsionnelles, celle de l'amour et de la haine (il n'est pas sûr pour moi que ce terme soit le meilleur). L'hypothèse de Winnicott est que l'expérience déterminante est celle de la rencontre avec la capacité de l'objet à " survivre " à l'expression de " l'ardeur pulsionnelle " (Winnicott) première, au caractère impitoyable (Winnicott) des formes primitives de la pulsion. Dans une autre terminologie plus " freudienne ", on évoquera la question de la cruauté (D.Cupa 2007) voire celle de la violence fondamentale (J.Bergeret 1984). L'hypothèse de Winnicott est que c'est la réponse de l'objet, c'est-à-dire sa capacité à ne pas exercer de représailles contre ce qu'il peut-être tentant de prendre pour une agression, une attaque, est déterminante dans la future capacité du sujet à commencer à différencier l'objet interne et l'objet externe. L'objet interne est celui qui est " détruit " par l'ardeur pulsionnelle, il se retire ou exerce des représailles, l'objet externe est celui qui " survit ", il reste suffisamment constant.

L'expérience permet donc de différencier les deux formes de présence de l'objet, comme objet de l'hallucination et objet de la perception, là où l'expérience de l'objet trouvé-crée les avait amalgamées, elle permet d'organiser une topique psychique différenciant le monde du fantasme, dans lequel le sujet détruit l'objet, et le monde des objets objectifs, ceux qui " survivent " à la destruction. Le fait de pouvoir détruire l'objet dans le fantasme et par le fantasme, apaise la destructivité ou lui donne des formes non-destructrices. C'est là un paradoxe fondamental de la destructivité et de son exacerbation, elle est exacerbée par sa non-réalisation fantasmatique, elle est exacerbée par sa confusion avec la destruction effective. Là encore, c'est l'échec de la réalisation " psychique " du mouvement pulsionnel qui pousse à l'acte, c'est l'échec de l'organisation du fantasme destructeur qui pousse à la destruction.

Inversement, toute confusion topique entre le monde de la représentation psychique et du fantasme (J-L.Donnet (1973) C.Janin (1989)), et le monde des objets objectifs (qui ne sont donc plus " objectifs " du fait de la confusion topique) produit un effet traumatique et tend à exacerber l'expression de la destructivité et les formes de violence tournées contre soi ou l'autre.

L'expérience de la survivance de l'objet permet de passer de la " relation à l'objet ", dans laquelle l'objet " externe " et l'objet de la pulsion, disons " l'objet interne ", sont confondus, à " l'utilisation de l'objet " dans laquelle l'objet externe est appréhendé " objectivement ", c'est-à-dire placé en dehors de l'omnipotence infantile, et donc devient utilisable comme un véritable objet externe et différencié de l'objet de la pulsion.
Une autre manière de dire est que l'on passe de l'objet " perçu " comme externe, à l'objet " conçu " comme tel, c'est-à-dire conçu comme un autre-sujet. L'utilisation de l'objet représente donc la forme paradoxale, le prototype, de la " relation intersubjective ".

L'hypothèse inverse est que l'échec de cette différenciation topique, qui rend difficile la " capacité d'être seul en présence de l'objet ", est un facteur objectif de violence relationnelle manifeste.
Enfin, quand l'objet a survécu, la distribution topique : " objet, je t'aime car tu survis " et " je te détruis tout le temps dans mon fantasme inconscient " (je me passe de toi, au sens de la dépendance aliénante), rend possible l'organisation d'un confit d'ambivalence qui est le plus sûr rempart contre les formes d'expression de la violence.

Conclusion.

L'intérêt des situations limites et extrêmes de la subjectivité est qu'elles contraignent le clinicien qui cherche à en rendre compte " métapsychologiquement ", à reprendre les fondements de celle-ci pour les creuser. Il est ainsi conduit à interroger ce qui se présente dans la théorie comme des " données " premières, pour examiner si, ce qui apparaît comme d'emblée là, n'est pas en fait le produit d'une histoire intersubjective précoce, voire d'une " préhistoire ". Pour examiner aussi si, ce qui apparaît maintenant comme le seul fait du sujet, ne résulte pas de l'intériorisation de ce qui fut, à l'origine, une conjoncture intersubjective, ou " interpsychique " si l'on répugne à utiliser ce terme.
La clinique enseigne aussi que ce qui met en panne la pensée, et l'élaboration psychique est " l'identité à soi ". Quand un processus, un mouvement pulsionnel, ou une formation psychique apparaît comme " identique à elle-même ", elle n'est plus élaborable, elle perd tout pouvoir métaphorisant et symbolisant. C'est là l'équivalent dans la pensée de l'identité de perception. J'ai tendance à penser que " la pulsion de mort " se manifeste dans et par cette équivalence identitaire entre la chose et elle-même. Plus d'inconscient, plus d'écart entre la chose et sa représentation psychique et donc plus de jeu, plus d'espace de travail, telles sont les menaces que des formes de violence " muettes " font encourir à la psyché. Il s'agit d'une forme de violence qui n'est pas bruyante, qui ne se manifeste pas comme telle, d'une forme de violence de ce qui se donne comme un " réel en soi ", réel contre lequel la psyché se brise et brise ses espoirs de mise en sens. C'est pourquoi aussi, il me semble qu'il faut que le clinicien soit sensible aux menaces, que peuvent représenter pour la pensée clinique, toute tendance à identifier la chose et sa manifestation. La violence serait alors celle des processus qui abrasent les différences, qui donne l'identité comme intangible.

Résumé.

L'auteur examine les conséquences cliniques de l'échec de l'organisation du conflit d'ambivalence, il précise les logiques paradoxales qui se développent alors, en particulier dans les formes de réaction thérapeutiques négatives. Puis il explore quatre conjonctures traumatiques primaires qui contribuent à mettre en échec l'intrication pulsionnelle première et la future capacité du sujet à organiser un conflit d'ambivalence susceptible de freiner les manifestations cliniques de la destructivité.

Notes:

(1) R.Roussillon 1991.Paradoxes et situations limites de la psychanalyse. Paris, P.U.F.
(2) R.Roussillon La réaction thérapeutique négative du protiste au jeu de construction RFP 1983, repris in 1991 op cité.
(3) R Roussillon 1995 " Violence subjective et paradoxalité "Conférence au 5ème Colloque International de Monaco : " La Violence " Le Journal de la Psychanalyse de l'Enfant 1995 n°18 pp.69-82 repris in Agonie, clivage et symbolisation, Paris, Puf, 1999. et R.Roussillon1995" Violence et identité " Intervention sur le rapport d'André Green au 5ème Colloque International de Monaco sur : " La Violence ". Le Journal de la Psychanalyse de l'Enfant 1995 n°18 pp.274-281
(4) Ou, peut-être plus encore, des formes de " tout est dans rien et réciproquement ".
(5) Cf.R.Roussillon, 1999, " Agonie, clivage et symbolisation ". PUF
(6) Dr M .Berger est chef de service d'un service de pédopsychiatrie qui est spécialisé dans la conduite des cures " de la dernière chance ", celles qu'il faut tenter de conduire quand tout le reste a échoué.
(7) S.Freud 1916 Quelques traits de caractère dégagés par la psychanalyse in " L'inquiétante étrangeté et autres textes ", NRF, Paris.
(8) R Roussillon 2004. La dépendance primitive et l'homosexualité primaire " en double ", Revue française de psychanalyse, 2004, 2, 421-441 PUF.
(9) R Roussillon 2004. Winnicott et le " besoin " de folie, in Winnicott insolite, Monographie de la revue Française de psychanalyse, p29-44, PUF, 2004


Bibliographie.

Anzieu.D.
1975 Le Transfert paradoxal. Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 12, 49-72. Gallimard.

Bergeret.J.
1984. La violence fondamentale Dunod

Cupa.D.
2007. La tendresse et la cruauté, Dunod.

Donnet. J-L. (coll A.Green).
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Ferenczi.S.
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last modified: 2007-08-17