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DÉCONSTRUCTION DU NARCISSISME PRIMAIRE

R. Roussillon


Introduction

Les trois idées de Winnicott que j'ai choisi de commenter dans ce travail consacré au narcissisme primaire, peuvent aussi être considérées comme des préalables à la théorie de la transitionnalité et de l'illusion de Winnicott, elles introduisent à une réflexion sur l'analyse du narcissisme, sur les pré-conditions théoriques qui rendent, en pratique, le narcissisme interprétable. Elles reposent sur une lecture de Winnicott " après Freud " et au sein de la configuration théorique d'ensemble que sa métapsychologie propose. Elles tentent donc d'articuler comment Winnicott " prolonge " la pensée de Freud, comment, même si elles la renouvelle elles la continuent. Voici les trois idées que je propose à la réflexion.

  • En introduisant la fonction des soins maternels et la présence de l'environnement dans la construction du narcissisme premier, Winnicott rend le narcissisme " analysable ", celui-ci n'est plus " identique à lui-même ", il procède aussi d'un autre-sujet. Dans le même mouvement Winnicott " dé-narcissise la théorie du narcissisme ", il l'interprète, la déconstruit.
  • Entre le sujet et lui-même Winnicott interpose un autre, un " double ", un " miroir de soi" qui médiatise l'organisation de l'identité. L'identité première se constitue donc par le biais de la construction et de l'effacement d'une identification narcissique qui prend sens au sein d'une relation homosexuelle primaire " en double ".
  • Enfin, à cette identification narcissique, se dialectise et s'oppose un processus d'objectalisation, qui préside à la découverte de l'objet, et qui résulte des réponses que l'environnement premier va apporter à la destructivité du sujet.

Ces trois énoncés sont " arides ", il nous faut maintenant les commenter.

1-Décomposition du narcissisme primaire.

L'apport de S.Freud s'est surtout centré sur l'analyse des différents " états " de la psyché (névrotiques, narcissiques, psychotiques) à partir de l'exploration des effets sur l'identité des aléas de la structuration de la différence des sexes et des générations, des aléas de l'organisation de la différence qui unie et sépare sexuel et sexualité infantile, du sexuel et de la sexualité adulte. Winnicott nous invite à prolonger et compléter le vif de l'apport de Freud en s'attachant à penser l'impact sur les états narcissiques de la construction primaire de la différence moi /non-moi. Il est l'un des auteurs essentiels dans l'analyse des " états narcissiques " de la psyché et des formes pathologiques que ceux-ci peuvent être conduits à prendre dans le processus de défense du moi-sujet face aux menaces traumatiques précoces auxquelles celui-ci peut être confronté.

Pour Winnicott, le narcissisme primaire et sa mise en place ne peuvent être conçu de manière " solipsiste ", son installation doit être pensé au sein du rapport premier qui s'établit avec l'environnement et compte tenu des particularités de ce dernier. Le narcissisme doit se penser à deux, et sans doute plus encore à trois. Dans les états de souffrance narcissiques-identitaires, le sujet cherche à se penser en fonction de lui-même, en fonction uniquement de lui-même, c'est là son impasse, il " oublie " qu'il ne s'est pas auto-engendré, pas plus dans son être de chair, que dans sa psyché. Pas moyen de penser le narcissisme d'un sujet en ne tenant compte que de lui-même, pas moyen de le penser sans l'objet, l'autre-sujet. L'autre-sujet " actuel ", c'est devenu classique depuis la prise compte résolue du contre-transfert comme " révélateur " des aspects cachés du transfert, l'autre-sujet " historique " celui avec lequel le sujet s'est construit, c'est de moins en moins " classique " quand on ne travaille plus que dans " ici et maintenant ".

Freud, dans la formule puisée dans " Deuil et mélancolie " et maintenant devenue célèbre, " l'ombre de l'objet est tombée sur le moi ", fournit le repère fondamental pour penser cette " confusion " du moi et de l'objet, il profile de manière décisive l'orientation à donner à l'analyse du narcissisme, il commence à déconstruire le postulat narcissique de base. Il suffisait de souligner ensuite que l'une des caractéristiques du narcissisme est en effet non seulement de " tout rapporter " à soi, de ramener tous les investissements vers le moi, mais en plus d'effacer ou de tendre à effacer ce qui vient de l'autre, et c'est ce que Freud opère dès 1923 dans " Le Moi et le Ça " mais plus encore en 1926 dans " Inhibition, symptôme, angoisse ", quand il souligne le processus par lequel le moi " assimile " l'altérité. Le narcissisme " assimile " l'objet, l'autre, il assimile l'ombre des objets " tombée sur le moi ", il efface le fait qu'une ombre est tombée sur le moi et se mêle maintenant à lui. L'objet " perdu " n'endeuille pas le moi, celui-ci l'incorpore, en ramenant l'investissement vers le moi, ce dernier ramène aussi l'objet, il incorpore l'ombre de l'objet. Mais le processus narcissique n'efface pas seulement la trace de l'objet, il efface aussi qu'il efface, il efface pour le sujet ce par quoi celui-ci se constitue, ce qu'il " doit " aux objets avec qui il s'est construit, il efface aussi le processus par lequel il a assimilé la part de l'autre dans son organisation propre.

L'un des apports fondamentaux de Winnicott va être non seulement de penser la part de l'objet dans la structuration du narcissisme primaire, Winnicott n'est pas seulement un psychanalyste " développementaliste ", mais aussi de chercher et de repérer " après-coup " les traces devenues maintenant " silencieuses " et maintenues " muettes ", " assimilées ", de l'impact de ce que furent les réponses premières des objets face aux élans pulsionnels et besoins premiers du sujet, les réponses fournies par les premiers " miroirs " humain qu'il a rencontré et avec lesquels il s'est structuré.
Dans le rapport à lui-même que présente maintenant le sujet, Winnicott réintroduit ou cherche à réintroduire la part historique de l'objet-miroir premier, il reconstruit ce qui a " dû " se passer entre sujet et objet pour que la configuration narcissique actuelle soit celle-là. Dans le rapport que le sujet entretient avec lui-même, Winnicott réintroduit l'écart, la bifurcation, introduite par le miroir premier de l'objet. Il rétablit ainsi le paradoxe de l'identité qui se constitue dans un mouvement de " reprise " du reflet issu de l'autre, des autres significatifs de l'histoire, il fait de l'identité le " précipité " des identifications narcissiques primaires, des identifications incorporatives.

Dans le sujet, au cœur de son intimité, là où il se " définit " comme identique à lui-même, là ou il s'identifie et identifie ses états internes, il y a de l'autre, de l'altérité issue du " reflet " de l'autre, issue de l'identification du sujet à ce que ses objets premiers lui ont reflété de lui.

Tenter de rétablir " psychanalytiquement " la part de cette altérité, déconstruire le postulat narcissique solipsiste d'identité à soi, c'est rendre possible ou rétablir la fonction " objectalisante " de la pulsion, c'est lui permettre de défléchir, vers l'autre, la libido enkystée dans le moi, c'est lui permettre de " retrouver " la trace de l'objet " perdu " dans le moi l'ombre assimilée.

En faisant de la mélancolie le modèle fondamental de l'impasse narcissique, Freud propose une direction à l'analyse, il donne à celle-ci un vecteur dont Winnicott va tirer le meilleur parti clinique et technique. Winnicott rend l'intuition de Freud opérationnelle pour l'analyse des figures psychopathologiques des états narcissiques-identitaires. Entre Freud et Lacan, il faut introduire Winnicott, c'est l'œuvre de celui-ci qui permet de faire donner son maximum de pertinence à celle de celui-là, qui vivifie et parfois aussi " rectifie " les abus de celui-là.

Je reviendrais plus loin sur la question du miroir, du " stade du miroir " de Lacan et de l'inflexion que Winnicott lui fait subir, mais je voudrais signaler, au passage, un autre aspect de la " dénarcissisation " de la théorie, impliquée par les différents compléments que Winnicott introduit. La théorie " narcissique " de la pulsion ne relève dans celle-ci que la tendance à la décharge, et l'objet, dans cette perspective, n'est considéré que comme ce par quoi la pulsion peut se décharger, il n'est pas impliqué comme " autre-sujet ". Si l'objet est présent la pulsion peut être " déchargée ", " éconduite ", s'il est absent le sujet est menacé de perte, il doit développer des auto-érotismes palliatifs pour faire face à cette menace et attendre le retour bienfaiteur... En insistant sur la fonction de l'objet dans la construction de soi, en insistant sur la " réponse " de l'objet aux mouvements libidinaux du sujet, on introduit une nouvelle dimension de la vie pulsionnelle, qui contient implicitement l'idée que la pulsion est aussi porteuse d'un " message " adressée à l'objet, d'un " message " en attente d'une réponse de l'objet alors considéré comme autre-sujet.

Un rapide exemple permettra de mieux comprendre les enjeux de telles hypothèses dans le travail clinique. Un patient déclare en cours de séance qu'il se sent " vide ", " blanc de pensée ". Une interprétation " classique " de cet état, celle qu'on m'enseignait quand j'apprenais mon métier de psychanalyste pendant les supervisions, était de rapporter ce " vide " interne au manque lié à l'avidité pulsionnelle du sujet. L'orientation de l'analyse était d'aller en direction des processus en tout ou rien qui caractérisent l'avidité première. Plus tard, j'appris à rapporter, en complément, ce sentiment de " vide " interne aux processus d'hallucination négative de la pensée. Le vide apparaissait alors éventuellement aussi comme un espace creux, en attente, un espace de réception possible. Avec Winnicott, une autre interprétation complémentaire se profile, elle n'annule pas la pertinence des deux précédentes, mais elle les oriente autrement. Le vide peut-être aussi considéré comme l'effet sur le moi de " l'ombre " d'un objet resté sans réponse, silencieux, face aux appels du sujet, insensible à ses élan, voire hostilement détourné de ceux-ci. " L'absurde, déclarait A.Camus en ouverture de son essai consacré au mythe de Sisyphe, l'absurde naît de la confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde ". Le " vide " de la réponse de l'objet est ensuite " incorporé ", et laisse dans le moi la trace de l'échos du silence et de la manière dont celui-ci a pu " briser " l'élan pulsionnel antérieur du sujet.

Quand Winnicott déclare à sa patiente, au cours de la cure de M.Little (2), que " sa mère était chaotique ", il ne cherche pas à désigner la mère comme " le mauvais objet ", ce ne serait guère pertinent ni psychanalytiquement utile (" Bon " et " mauvais " objets sont des formes prises dans des définitions infantiles de l'objet, elles ne correspondent pas aux catégories utilisables par l'analyste pour penser l'histoire), il permet plutôt à celle-ci de ne plus ressentir son chaos interne comme le simple effet d'une pulsion anarchique et désorganisatrice, comme l'effet d'une libido avide et sans limite, il lui permet de retrouver l'intelligibilité d'un élan interne confronté à une réponse chaotique et désorganisatrice de l'environnement. Rétablir, dans la relation de soi à soi, l'impact et la forme de ce que fut la " réponse " historique de l'objet-miroir premier, permet de retrouver le mouvement initial et de lui donner une nouvelle chance de recevoir, dans la relation présente, un autre type de réponse au " message " adressé à l'objet par le mouvement pulsionnel.

Ces considérations nous conduisent naturellement à approfondir l'apport de Winnicott concernant le processus d'identification subjectivante d'une part, et l'hypothèse qu'il propose concernant ce qu'il appelle " l'utilisation de l'objet " d'autre part.

2-Le processus de subjectivation : l'identification subjectivante

Ma lecture de Winnicott, " après " Freud et compte tenu de l'apport fondamental de celui-ci, m'invite à proposer le concept de relation homosensuelle primaire (3)" en double " pour désigner les conditions premières de la rencontre mère-bébé. Elles aboutissent au processus de subjectivation à l'origine de l'organisation de la configuration narcissique-identitaire première. Winnicott n'aurait peut-être pas, de lui-même, proposé une telle formulation, du fait de sa parenté avec celle-ci d'homosexualité primaire, même si je pense qu'il me suivrait sur le fond dans la reprise que je propose de sa conception du " miroir " premier grâce auquel l'identité s'organise. Les théoriciens francophones différencient " sexuel " et sexualité, ils utilisent le terme de sexualité pour désigner un " comportement " et le concept de " sexuel " pour cerner les enjeux de plaisir-déplaisir qui infiltrent tout processus psychique, le " sensuel " est donc une forme du sexuel. Ainsi, pour un psychanalyste francophone, si tout n'est pas sexuel, il y a du sexuel dans tout, et ceci dans la mesure où l'investissement pulsionnel ne manque jamais d'accompagner un processus psychique ou une procédure de rencontre intersubjective. Désigner " d'homosensualité primaire " ou " d'homosexualité primaire " cette relation, met l'accent sur le fait que plaisir et déplaisir sont alors relatifs au mouvement dans lequel l'autre est rencontré ou perdu comme " double " de soi.

Trois propositions de Winnicott me semblent contribuer à cette conception : l'objet créé-trouvé, la fonction " miroir " de la mère, l'expérience de l'échange dans le nourrissage premier.

Selon la conception de l'objet créé-trouvé, l'adéquation de l'environnement maternel qui " présente " le sein au moment et de manière adaptée pour le bébé, permet à celui-ci de vivre l'illusion féconde qu'il est capable de créer, grâce à l'hallucination, le sein qu'il " trouve " en fait dans la perception. À la différence donc de la description métapsychologique habituelle du fonctionnement psychique, qui souligne l'oppose de l'hallucination et de la perception, Winnicott décrit des conditions relationnelles et un registre métapsychologique " paradoxal ", " transitionnel ", dans lesquels cette opposition est suspendue. Le sein " perçu " vient à la rencontre du sein halluciné, se superpose à celui-ci, tel un double réel, concret. Ce processus est à l'origine de la création chez le bébé de l'illusion subjective d'être capable de créer la satisfaction qu'il trouve. Grâce à l'adéquation maternelle, l'hallucination primitive se transforme donc en une illusion qui soutient la croyance du bébé en ses capacités de " produire " un monde satisfaisant. Investissement d'objet et narcissisme ne s'opposent donc pas nécessairement, ils conjoignent ici leurs effets pour " produire " un état subjectif particulier, " transitionnel ", dans lequel représentation hallucinée de l'objet et objet " objectif " concourent à l'obtention du plaisir. Auto-conservation et investissement pulsionnel vont alors de paires, auto-érotisme et investissement d'objet convergent, le plaisir résulte de leur confluence, il est produit comme " signal " de leur rencontre, de leur amalgame. Une telle conception dépasse d'emblée l'opposition entre théorie de la pulsion et théorie de la relation d'objet, elle déborde l'impasse métapsychologique de celle-ci. Je ne peux pas revenir, dans les limites de cette réflexion, sur toutes les conséquences d'une conception qui suppose que l'appareil psychique, dans certaines conditions puisse, sans confusion, percevoir et halluciner simultanément (4), je préfère prolonger mon relevé des formes de la relation en double dans la pensée de Winnicott.

Le second aspect de celle-ci, mais il ne s'agit au fond, sans doute, que d'un approfondissement de l'hypothèse précédente, concerne la conception qu'il propose du visage de la mère comme " miroir " des états internes du bébé. Winnicott présente son hypothèse comme un développement de l'intuition de Lacan concernant la fonction du stade du miroir, c'est-à-dire qu'il en situe la place au sein de la problématique des identifications, au point d'articulation de l'identification " narcissique " et de l'identité. L'essentiel de l'hypothèse de Winnicott est que ce que " voit " le bébé, quand il regarde le visage de sa mère, est un reflet de son propre état interne, de son propre état affectif.

Ce qui appelle différents commentaires.

Le premier concerne la conception de la mère " suffisamment bonne " implicite à cette hypothèse. Celle-ci, ainsi que l'environnement qui l'entoure et qui contient le père, s'ajuste et ajuste ses expressions mimo-gesto-posturales à celle du bébé, s'accorde affectivement à celui-ci, dont elle empathise et partage, à sa manière, les états internes. Le " visage " de la mère traduit au bébé, lui reflète, cet accompagnement " en double " aussi bien esthésique qu'affectif, mais c'est en fait non seulement le " visage " de la mère mais tout le corps de celle-ci qui forme ce premier " miroir ". En ce sens, ce " miroir " incarné dans le corps de la mère suffisamment adaptée, suffisamment " malléable " (5) et sensible aux états internes de son bébé, produit un effet de double " narcissique ". Un double est un même, un semblable à soi. Mais c'est aussi un autre. Un double ne peut-être seulement un même, il produirait un état confusionnel, non un reflet de soi. La mère va donc marquer aussi son altérité par la manière intermodale dont elle va refléter au bébé son propre partage d'affect. Les émotions et états internes qu'elle " reflète " à son bébé sont " semblables " mais non identiques, elles ont même fond, même matrice mais pas même forme, elles sont identiques au mode près, elles sont homomorphes pas isomorphes. Mais on a pu remarquer aussi (G.Gergeli 2003), à côté de cet accompagnement " en double " intermodal, que souvent la mère " marquait " que les états affectifs qu'elle présentait en reflet de ceux de son bébé, n'étaient pas ses états affectifs propres mais bien ceux du bébé. En somme la mère, en envoyant une message de métacommunication, peut se " désigner " elle-même comme simple " miroir " des états internes du bébé. Elle peut se réfléchir comme " miroir ". Il va de soi que pour pouvoir être ainsi le miroir des états internes de l'autre, il faut aussi pouvoir empathiser ses états affectifs, les identifier, les reconnaître et pour cela pouvoir aussi les partager, au moins en partie.

La conception d'une mère " miroir " premier du bébé, contient donc les différents aspects complexes que nous venons de relever, elle suppose que le rapport premier s'organise et soit investit comme une tension, comme un mouvement pour construire la rencontre avec l'autre comme un double potentiel de soi. Là encore, satisfaction et plaisir dépendent de la capacité des deux partenaires à se rencontrer et à s'appréhender comme " double " l'un de l'autre, comme autre et même, c'est ce mouvement, cette tension, ce ballet, qui régulent plaisir et déplaisir. On conçoit aussi que ce jeu d'échange entre mère et bébé commence à construire aussi la préforme des symboles, c'est-à-dire ici des représentants de la rencontre première, du partage et de l'union vers laquelle elle tend. Si un mouvement psychique du bébé peut-être en effet " échoïsé " par la mère, il n'est plus seulement " décharge ", il commence à prendre place dans le système de communication primitive, il prend la forme d'un " signe partagé ", donc d'un message adressable à l'objet.

Cependant le commentaire de l'hypothèse de Winnicott, pour être complet doit faire état d'un autre volet implicite de cette conception. Dire que le visage de la mère " est " le " miroir " du bébé, c'est non seulement dire que la mère doit se comporter de telle manière qu'elle se donne comme " miroir " pour son bébé, c'est dire aussi que, quoiqu'il se passe, le bébé traite ce que manifeste le visage et le corps de la mère comme un " reflet " de lui-même, qu'il s'identifie à ce que lui réverbère le mode de présence de sa mère ou des personnages significatifs de son environnement. Quoi qu'il se passe, signifie ici que ce que manifeste la mère le concerne " effectivement " , que cela soit un reflet " fidèle " de ses mouvements, ou ne soit que l'effet de son propre état interne personnel, ou de la manière dont elle ressent et interprète les signaux du bébé. On pressent l'importance d'une telle remarque pour la compréhension de la pathologie du narcissisme qui apparaît dès lors comme relative aux particularités de la manière dont le " miroir " premier a accompli la fonction qui lui est potentiellement dévolue. Soit que le " miroir " parental premier n'ait que peu reflété au bébé matière à identifier ses propres états internes, que ceux-ci aient ainsi été comme " blanchis " par l'absence de réponse " en double ", soit qu'ils soient comme " tordus " par un reflet trop déformé d'eux-mêmes.

Le troisième volet de notre relevé apparaît formellement plus tardivement dans l'œuvre de Winnicott. C'est dans un article de 1969 que j'en ai relevé la trace la plus manifeste, bien que l'on puisse soupçonner que ce qui se formule clairement à ce moment-là, était déjà implicite antérieurement. Dans l'article auquel je fais référence, Winnicott souligne l'importance de l'échange, et donc de la réciprocité dans le nourrissage premier, et au-delà dans l'ensemble de la relation. Il remarque un mouvement des bébés pour loger leur doigt dans la bouche de leur mère et ainsi les " nourrir " à leur tour, là encore " en double ", il souligne l'importance de cette réciprocité dans la bonne intégration de l'expérience du nourrissage. Le " miroir " maternel n'est plus seulement qu'illusion puisée dans le trouvé-créé, il n'est pas qu'effet de reflet émotionnel ou esthésique, il implique aussi échange et réciprocité, " nourrissage mutuel ", peut-être aussi " transformation " mutuelle, là encore il contribue à l'émergence de mode d'échange symbolique.

3-Processus d'objectivation, découverte de l'altérité de l'objet.

La conception de la relation homosensuelle primaire " en double " que nous venons de brosser à grands traits, et qui suppose la construction progressive d'une rencontre de l'objet comme " double " de soi, n'est tenable que si elle s'accompagne et se dialectise avec une théorie de la découverte de l'altérité de l'objet. Le processus n'a de sens que conçu comme un processus à double sens : s'identifier à l'autre et s'identifier par l'autre, se différencier de l'autre et différencier l'autre de soi. Mais la différenciation n'a de sens que sur fond de la construction de l'autre comme double de soi, c'est bien parce que l'autre est d'abord conçu comme un " double ", que la différence peut être construite autrement que comme une forme de clivage, que comme une forme de répudiation. Dans ce domaine aussi Winnicott innove, là encore il complète les propositions de Freud, il oblige à les " creuser ".

Pour Freud, la réalité est une " donne " perceptive première, et il existe d'emblée un " moi-réalité " dialectisé et conflictualisé au moi-plaisir. L'épreuve de réalité va donc s'appuyer sur la perception et le couple perception-motricité, pour exercer son office et maintenir active, à l'état de veille, la différenciation hallucination-perception. Cependant, à certains moments de son œuvre, on sent comme un embarras dans sa réflexion. La réalité n'est pas en effet qu'une question de perception, c'est aussi une question de conception, le rapport à objet n'est pas en effet qu'affaire de " perception ", il est aussi affaire de " conception ", et le célèbre énoncé de 1915 " l'objet naît dans la haine " implique plus que la question de la " perception " de l'objet. Ce qui complique le problème, on s'en doute, c'est le fait que l'investissement hallucinatoire de l'objet vient se mêler à la simple " perception " de celui-ci, c'est là qu'hallucination et perception peuvent se dialectiser, se conflictualiser ou menacer de se confondre.

L'hypothèse que Winnicott propose de la superposition possible de l'hallucination et de la perception, hypothèse vers laquelle Freud se dirige lui-même en 1938, pour résoudre le problème de la psychose dans " Constructions en analyse ", apporte au problème une complication supplémentaire et en même temps permet d'en renouveler le traitement.

Quand la perception est investie, quand l'hallucination de la trace antérieure se mêle à la perception, nous l'avons précisé plus haut, se produit une expérience d'illusion potentiellement menacée de confusion. Freud le souligne dès 1926, il y revient en 1938, il ne sert alors à rien de chercher à " prouver " au sujet l'irréalité de l'illusion ou de l'hallucination. L'illusion ne s'oppose pas à la réalité, l'illusion fait partie du rapport à la réalité. L'épreuve de réalité ne peut se fonder sur la perception ou la motricité quand celles-ci sont libidinalement investies. Ce ne sont pas, bien sûr, sur les expériences de plaisir que la différenciation peut se fonder, elles sont fondées à l'origine sur la superposition, la rencontre " en double ", de l'hallucination et de la perception.

Si l'illusion produit des affects de déplaisir, si elle aboutit à l'insatisfaction, cette expérience ne produit pas non plus directement une désillusion qui permettrait de différencier réalités interne et externe. L'expérience de déplaisir elle-même produit plutôt ce que j'ai proposé d'appeler (6) une " illusion négative ", qui n'est pas la désillusion mais une forme négative de l'illusion. Elle déclenche blessure, rage, destructivité qui à terme, et face au caractère désorganisateur de celles-ci, poussent le sujet à restreindre son investissement du monde extérieur, le poussent au retrait, au repli, à la désobjectalisation et non à la découverte de l'altérité de l'objet.

L'hypothèse de Winnicott complexifie le problème en introduisant entre expérience de déplaisir et " découverte " de la réalité ou de l'altérité de l'objet, un temps supplémentaire, un moment structural qui inclut, là encore, la part de l'environnement et de sa " réponse " au mouvement pulsionnel du sujet.

L'objet est " rencontré " dans la haine, pré-conçu dans l'expérience de déplaisir et la réaction du sujet à ce déplaisir, il est potentiellement perçu à partir d'une expérience de déplaisir qui mobilise un mouvement de destructivité. Mais la destructivité ne produit pas directement de la désillusion, elle produit, nous venons de le dire, une illusion négative, celle d'un monde habité par le " mal ", illusion d'être à l'origine du " mal " qui habite le monde (7). La suite va dépendre, soutient Winnicott, de la manière dont l'objet va " réagir " à son tour à la destructivité de l'enfant. C'est là que le voile du " miroir " de l'objet va se troubler, se ternir et se déchirer, se durcir ou durcir son reflet.

Si l'objet exerce des " représailles ", en " miroir " ou en double, des mouvements pulsionnels de l'enfant, s'il opère des mouvements de rétorsion, s'il se retire du lien ou de la relation, ces " réponses " accréditent " l'illusion négative ", elles fixent l'éprouvé d'un mal dans l'être, d'un " mal être ", d'un noyau de culpabilité primaire pré-ambivalente et non dialectisée à l'amour : la destruction a lieu, elle n'est plus " message " de déplaisir, " signal interne ", " potentialité " de différenciation, elle est devenue état de fait, destruction effective. Le narcissisme reste enfermé dans le solipsisme.

À l'inverse si l'objet " survit " aux mouvements de destructivité ou de rage impuissante, s'il se montre atteint par ceux-ci, mais n'exerce pas de représailles, s'il ne se retire pas perceptivement et affectivement de la relation, s'il continue de maintenir le lien, alors la destructivité ne " casse " rien, elle reste " potentielle " : une " épreuve de réalité " devient possible, une différenciation entre objet interne et objet externe, commence à devenir envisageable. L'objet est " découvert " dans son extériorité, non plus seulement " perçu " comme extérieur, cela est, on le sait maintenant, tôt acquis, mais " conçu " comme extérieur, conçu comme objet libidinalement investit et extérieur, autre, non simple double ou reflet de soi. L'expérience d'une différenciation entre l'objet interne, celui du fantasme, détruit par la destructivité et la rage impuissante, et l'objet externe, l'autre, celui qui " survit " à celle-ci, peut commencer à prendre sens. Dès lors la topique psychique peut commencer à s'organiser. C'est à deux ou à trois que l'on sort du solipsisme narcissique primaire, c'est en pensant la réponse de l'objet, sa question et ses formes, que l'on sort de l'illusion narcissique primaire et de ses impasses existentielles.

L'objet investit comme " double " homosexuel de soi, l'objet présent dans cette fonction de reflet de soi, est investi et " aimé ", l'objet absent, c'est-à-dire l'objet s'absentant de cette fonction, l'objet devenant autre, non " double " de soi, non présent comme " double " de soi, l'objet non " narcissique ", sera lui haï pour son absence, pour le manque qu'il creuse. Le manque prend la place de l'illusion négative, le conflit d'ambivalence peut commencer à s'organiser, l'objet est aimé pour sa présence, haï pour son absence, c'est-à-dire sa " présence " ailleurs, son ouverture au tiers.

C'est donc selon la réponse de l'objet que se scelle le destin de la destructivité et sa fonction dans l'économie psychique. D'un côté elle s'enkyste, se retourne ou retourne ses effets contre la psyché et l'investissement psychique, de l'autre elle contribue à permettre la différenciation entre monde interne, monde de la représentation psychique, monde du fantasme, et le monde externe monde de la perception investie mais placé en-dehors de la toute puissance créatrice du sujet.

Conclusion.

Que ce soit dans la construction du narcissisme primaire, ou dans l'épreuve de sa déconstruction, Winnicott introduit un écart entre le sujet et lui-même, il creuse l'écart qui rend narcissisme et sortie hors du narcissisme " analysables ", et symbolisables, il introduit ce qui brise l'identité à soi qui met l'analyse en impasse. En introduisant un temps supplémentaire, le temps où se situe la question du " reflet " de l'objet de ses réponses aux mouvements pulsionnels du sujet, de sa part propre dans construction et déconstruction du narcissisme, il " dénarcissise " la théorie. Winnicott pense et rend pensable, à l'aide d'une théorie, dont le solipsiste à été analysé et déconstruit, comment le narcissisme s'organise ou se désorganise, se met en impasse ou trouve l'issue de l'organisation du manque, de la découverte des objets qui le constitue.

Notes:

(1) Professeur de psychopathologie, directeur du département de psychologie clinique université Lyon2, Membre titulaire de la SPP et du GLP-RA.
(2) Pour plus de développement sur cet exemple particulier cf. R.Roussillon 2002 " Le transfert délirant " in Transfert États-limites sous la direction de P.Fédida, PUF.
(3) J'avais d'abord proposé " homosexuelle " mais l'une de mes étudiantes de doctorat, N.Fuvel, m'a fait remarqué que l'idée d'homosensualité convenait mieux à ma conception de " l'accordage esthésique ".
(4) Pour plus de détail sur ce point, cf. R. Roussillon, 2001, Le plaisir et la répétition, Dunod.
(5) C.f R.Roussillon, 1991, Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, PUF
(6) Cf. R.Roussillon (1991), Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, Paris, PUF.
(7) Pour des compléments sur ce point cf R.Roussillon (1999) Agonie, clivage et symbolisation, Paris, PUF.

Mots-clés : narcissisme, créativité, destructivité, épreuve de réalité, illusion.

Résumé. L'auteur examine la contribution de Winnicott à l'analyse du narcissisme et des formes du postulat d'auto-engendrement qu'il abrite. Freud dans Deuil et mélancolie a fourni le fondement de cette analyse mais Winnicott rend celle-ci cliniquement utilisable. Sont ensuite examinées diverses propositions de Winnicott qui éclairent cette analyse : l'objet créé-trouvé, la fonction " miroir " de la mère et l'expérience de l'échange dans le nourrissage premier, la question de " l'utilisation de l'objet " et sa place dans la reconnaissance de l'altérité de l'objet.

Bibliographie:

CAMUS. A
(1942) Le Mythe de Sisyphe, NRF.

FREUD. S
(1915) Deuil et mélancolie O C tome XIII, Paris, PUF, et Métapsychologie, Paris, Gallimard
(1923), Le moi et le ça. In Essais de psychanalyse, Paris, Payot.
(1926) Inhibition, Symptôme, angoisse, PUF
(1938), Constructions dans l'analyse
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last modified: 2007-08-15