Narcissisme et Troubles de la personnalité*
Juan Manzano
Introduction
Avec F. Palacio, nous avons proposé un modèle de compréhension
dans lequel nous postulons que la théorie du narcissisme introduite
par Freud n'est pas seulement une théorie de vicissitude de la
pulsion libidinale mais de celle que nous avons appelée "
la dimension narcissique de la personnalité ". Il existe toujours,
dans des proportions variables, un fonctionnement narcissique coexistant
avec un fonctionnement objectal-névrotique, ce qui suppose un clivage
développemental et défensif de la personnalité.
Lorsque Freud introduisit le narcissisme en 1914, il se trouvait à
un moment charnière, un carrefour théorique de son parcours
scientifique. Il était à la recherche d'un concept-clé,
d'un point commun à des phénomènes psychologiques
et cliniques aussi divers que les comportements pervers, la vie érotique
et l'état amoureux, la vie mentale des enfants et les relations
parents-enfants, la pensée des peuples primitifs, le sommeil, la
schizophrénie, les maladies organiques, l'hypocondrie, l'introversion-intériorisation,
l'idéalisme, la conscience morale. La solution théorique
fut la découverte et la description du narcissisme, que Freud définit
essentiellement comme " l'amour de soi ", " le corrélat
libidinal de l'égoïsme " (1914).
Freud a donc ainsi brillamment trouvé l'élément
commun qui manquait à sa théorie ; ce faisant, il a ouvert
la voie à des développements théoriques nouveaux
qui allaient marquer tout son travail postérieur : l'introduction
du concept de libido narcissique l'oblige à revoir la notion même
de pulsion en postulant une nouvelle forme de choix d'objet " narcissique
" - en parallèle avec le choix " anaclitique " -
; il reconsidère le statut et la nature de l'objet de la pulsion
et la théorie de la relation d'objet, notamment le rôle de
l'altérité et la différenciation entre soi et objet
avec la mise en évidence d'un nouvel objet de la libido (soi-même
[Ich]) ; il s'interroge nécessairement sur ce qu'est ce
Ich.
Cette question va conduire à la deuxième théorie
structurale, "ça - moi - surmoi / idéal du moi "
; de même il va se pencher sur le développement, les fonctions
et l'organisation de ces instances. La recherche du rapport entre l'investissement
libidinal de soi et la survalorisation, voire la mégalomanie, lui
fait poser le problème des mécanismes régulateurs
de l'estime de soi et la structure et fonction de l'idéal du moi
; enfin, en étudiant le développement du narcissisme, il
amorce la description et la compréhension de la clinique du narcissisme.
Les implications de cet immense chantier théorique n'ont pas pu
toutes être poursuivies par Freud, mais ces voies ouvertes ont permis
des développements postérieurs qui sont à la base
de la psychanalyse actuelle. Nous pouvons penser qu'au-delà d'une
théorie de la libido il avait esquissé une conception structurelle
du fonctionnement narcissique impliquant l'ensemble de la personnalité.
En nous basant sur notre expérience en psychanalyse d'enfant,
adolescent et adulte et en tenant compte des différents courants
de pensée post-freudienne, nous avons proposé, avec F. Palacio,
un modèle théorique du narcissisme dans le développement
normal et pathologique et dans le processus analytique. Ce modèle
a été construit à partir de notions freudiennes,
notamment :
- " Les deux principes du fonctionnement psychique " (Freud,
1911) : du principe de plaisir au principe de réalité
comme un cheminement caractérisant le développement du
Moi de l'enfant passant à être de plus en plus en contact
et admettant la réalité. Il parlera d'un Moi plaisir et
d'un Moi réalité
- Le Moi primitif de Freud (" Pulsions et destin des pulsions
" - Freud, 1915), " le Moi plaisir purifié " fonctionnant
d'après le principe de plaisir avec la tendance à considérer
comme soi-même tout ce qui dans le monde est satisfaisant et positif,
et comme étranger tout ce qui est frustrant ou hostile.
- On peut ajouter également " le clivage du Moi dans le
processus de défense " (Freud, 1940). Une partie du Moi
divisé en deux accepte la réalité ; l'autre partie
la nie. Cela est en rapport avec la notion de Bion de partie névrotique
et partie psychotique de la personnalité (Bion).
- Enfin, et surtout, les deux formes de choix d'objet décrites
par Freud dans l' " Introduction au narcissisme " (1914).
Pour lui, l'enfant trouve dans sa mère un objet pour ses pulsions
libidinales sous une forme " anaclitique ", par étayage
sur "les premières expériences de satisfaction de
ses besoins vitaux (de conservation) ". L'enfant va aimer la mère
qui prend soin de lui. L'évolution qui s'en suit est bien connue
: à travers les étapes de maturation et d'organisation
psychosexuelles, l'investissement libidinal s'élargit au parent
du sexe opposé et transforme l'autre parente en objet de rivalité
et de criante ; il s'agit du complexe d'dipe et de ses vicissitudes
qui vont construire plus tard à la relation amoureuse adulte.
Freud décrit également un " choix libidinal narcissique
". Ici, " la femme qui nourrit " ou " l'homme qui
protège " ne sont pas les prototypes des intérêts
libidinaux, mais soi-même que l'on aime dans la mère et
dans toute la lignée des personnes substitutives qui partent
d'elle et avec lesquelles l'enfant établit cette relation narcissique
; il aime ainsi dans l'autre " ce que l'on est, ce que l'on a été
soi-même, ce que l'on voudrait être soi-même, la personne
qui a été son propre soi ". Pour Freud, ces deux
voies sont parallèles, ouvertes à tout être ; l'une
ou l'autre peut avoir la prédominance.
Notre modèle postule que ces deux formes de relation décrites
par Freud, anaclitique et narcissique, impliquent un " double fonctionnement
psychique " et un clivage structurel du Moi primitif en deux
parties :
- un Moi réalité objectal, fonctionnant selon le
principe de réalité et par conséquent ouvert à
la réalité et qui investit l'objet différencié
de soi-même avec la libido objectale
- un Moi plaisir narcissique, qui reste régi par le principe
de plaisir avec un fonctionnement en processus primaire et établissant
une relation libidinale narcissique avec l'objet. Cette partie narcissique,
nous l'avons appelée " la dimension narcissique de la personnalité
".
Ces deux parties du Moi vont se développer à " vitesse
variable " ; normalement le Moi réalité objectal va
devenir prédominant au détriment de la partie plaisir narcissique,
mais cette dernière restera toujours présente, dans une
" formule personnelle " propre à chaque organisation
de la personnalité. Le Moi réalité objectal va évoluer
à travers la relation oedipienne et la névrose infantile
vers la vie adulte. Quant à la partie plaisir narcissique elle
présente également une évolution que nous avons reconstruite
à partir de la clinique infantile et adulte et des manifestations
dans le transfert lors des traitements analytiques et psychothérapeutiques.
Tout se passe pour nous comme si ce Moi plaisir clivé garde les
caractéristiques décrites par Freud du Moi plaisir purifié
qui ont été reprises par M. Klein dans sa description de
la position schizo-paranoïde. Cette partie du Moi plaisir narcissique
va être aussi progressivement confrontée avec la réalité.
Il va ainsi connaître des angoisses de persécution et de
séparation. Face à ces angoisses il va organiser un système
de défenses archaïques narcissiques (clivage, déni,
identification projective, identification introjective,
). Cette
organisation défensive et relationnelle de la dimension narcissique
de la personnalité va également évoluer en suivant
successivement deux " patterns " - de configuration - typiques
, depuis le plus primitif et éloigné de la réalité
que nous avons appelé " le narcissisme persécuteur
" vers une autre configuration plus intégrée et plus
proche de la réalité, le " narcissisme maniaque ".
Nous allons retrouver ces deux "patterns " d'organisation lorsque
la dimension narcissique est prépondérante, configurant
les troubles narcissiques de la personnalité. Pour nous toutes
les personnalités pathologiques s'approchent prou ou moins, l'une
ou l'autre, de ces deux organisations typiques.
Conclusion
En résumé, le narcissisme est conçu pour nous comme
une organisation et un fonctionnement.
- Cette organisation (la dimension narcissique) constitue dès
la naissance une partie plaisir narcissique de la personnalité
fonctionnant selon le principe du plaisir. Cela implique :
- un moi refusant la réalité qui est remplacée
par une " réalité virtuelle "
- une pulsion libidinale narcissique
- une relation d'objet narcissique.
- Cette partie plaisir narcissique coexiste dès la naissance
avec une partie réalité objectale de la personnalité
avec :
- un moi tenant de la réalité
- une pulsion libidinale objectale
- une relation objectale (impliquant la différenciation soi-objet).
Ces deux parties sont séparées par un clivage vertical.
Cela signifie que la personnalité va avoir un double fonctionnement
: double investissement pulsionnel, double moi et double réalité
(réalité " réelle " et réalité
virtuelle).
Dans le développement normal, la partie réalité
objectale va prédominer progressivement sur la partie narcissique
qui reste toujours présente. Dans le développement pathologique,
les proportions relatives de l'une et de l'autre peuvent être variables.
Lorsque la partie narcissique est davantage prépondérante,
nous allons trouver des combinaisons caractérisant les diverses
formes d'organisation psycho-pathologiques allant de la névrose
au plus près de la psychose désorganisée.
Les troubles de la personnalité peuvent ainsi être définis
comme des structures où coexiste dialectiquement un fonctionnement
plaisir narcissique plus ou moins important avec un fonctionnement réalité
objectale. Les diverses formules d'équilibre vont nous donner les
différentes formes cliniques des troubles de la personnalité
(proche de la psychose, narcissique, borderline, antisociale et les troubles
de la personnalité névrotiques).
* Exposé présenté au Congrès
de l'AEPEA à Lugano 14-16 juin 2007
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