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EMPATHIE, IDENTIFICATION PROJECTIVE, INTERSUBJECTIVITÉ PRIMAIRE, COMMUNICATION PRIMAIRE

Didier Houzel, Toulouse


Le tournant du millénaire et du siècle, je l'espère, annonce de nouveaux rapports entre des disciplines qui se sont opposées d'une manière assez stérile durant les décennies écoulées. Je veux parler des recherches biologiques, cognitives et psychanalytiques. Je m'appuierai pour étayer cet espoir sur un article récent de Peter Fonagy , qui m'a paru particulièrement intéressant à cet égard.
Peter Fonagy part des modèles de transmissions génétiques et souligne les excès auxquels ont abouti certains scientifiques dans leur utilisation. Je vais en donner quelques exemples, en précisant que ni Fonagy, ni moi, ne reprenons à notre compte les propositions ici énoncées :

1ère proposition : " Globalement, les liens entre les premières expériences avec les parents et la socialisation finale se révèlent être assez faibles… "

2ème proposition : " Les corrélations entre les caractéristiques des premières relations avec les parents et le comportement ultérieur de l'enfant, même dans les études prospectives, peuvent être réinterprétées au sein d'un modèle où les caractéristiques génétiques de l'enfant sont vues comme déterminant la réponse parentale... "

C'est là une des principales thématiques de la psychiatrie biologique d'aujourd'hui : ce n'est pas dans le sens des interactions parents-enfant que l'on peut voir des déterminismes de la psychopathologie de l'enfant ; il faut voir les choses dans l'autre sens, c'est-à-dire que c'est le tempérament de l'enfant, sa constitution génétique particulière qui induirait les conduites parentales observables.

3ème proposition : " La recherche en génétique comportementale a montré que les influences, que l'on croyait initialement environnementales, provenaient en réalité de la génétique... "

Il y a encore d'autres propositions de ce style dans l'article auquel je me réfère, mais j'en arrête ici la liste qui suffit amplement à justifier la critique qu'en propose Peter Fonagy. Elle s'articule selon trois axes : méthodologique, conceptuel et empirique.

L'axe méthodologique : la critique de l'auteur porte, selon cet axe, sur les protocoles qui prétendent éliminer les facteurs environnementaux, en particulier la " méthode des jumeaux ". Elle consiste à prendre des paires de jumeaux monozygotes et de jumeaux hétérozygotes et de comparer le devenir des jumeaux appartenant à ces deux catégories. Dans la première, les jumeaux ont le même patrimoine génétique, dans la seconde ils ont des patrimoines génétiques différents. Dans la mesure où on estime que l'environnement est le même que les jumeaux soient monozygotes ou hétérozygotes, on peut attribuer les différences observées entre les deux catégories à des facteurs génétiques. En fait, nous dit Fonagy, est-il si sûr que l'environnement est le même ? Est-ce que, par exemple, les jumeaux monozygotes, qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau, ne créent pas un environnement tout à fait différent de celui des jumeaux hétézygotes qui ne se ressemblent pas plus que des frères et des sœurs non jumeaux ?

On peut pousser ce raisonnement très loin. J'ai lu récemment un autre article qui critiquait la " méthode des jumeaux " en se fondant sur les résultats obtenus par deux chercheurs du CNRS, qui ont montré que des jumeaux monozygotes monochorionique, c'est-à-dire qui partagent dans l'utérus les mêmes membranes, ont une meilleure corrélation plus tard entre leur Q.I. que les jumeaux monozygotes dichorioniques. Cela tend à prouver que, pour des jumeaux, l'expérience intra-utérine aurait déjà une influence sur l'évolution du niveau intellectuel.

Il y a donc une première interrogation : est-ce que les méthodes proposées éliminent vraiment les facteur environnementaux ?

L'axe conceptuel : Peter Fonagy met en cause la notion d'environnement telle qu'elle est proposée par la psychiatrie biologique, en particulier à propos de ce que l'on appelle l' " environnement partagé " et l' " environnement non partagé ". On estime que des frères et sœurs partagent un même environnement dans la famille, mais que chacun a des relations personnelles avec les parents qui représenteraient la part non-partagée de l'environnement. Notre auteur trouve que cette distinction est bien rapide et superficielle, trop factuelle. Est-ce que sont les aspects objectifs de l'environnement qui comptent ou le vécu que chaque enfant a de son environnement ? On a aucune raison de penser que, toute chose égale d'ailleurs, l'enfant vit de la même façon un environnement qu'il partage avec ses frères et sœurs. Donald Meltzer dit souvent que, lorsqu'on a fait une psychanalyse, on a l'impression de ne pas avoir eu les mêmes parents que ses frères et sœurs. Je crois cela très vrai. On remanie tellement les représentation que l'on a de l'un et l'autre de ses parents, dans une cure psychanalytique, qu'on a l'impression que ce ne sont pas les mêmes que ceux que décrivent ceux qui n'ont pas opéré les mêmes remaniements.

L'axe empirique : Fonagy done ici des détails sur lesquels je ne vais pas m'appesantir, mais que je crois très intéressants et susceptibles de renouveler profondément les relations entre nos conceptions de la réalité biologique et de la transmission biologiques d'une part, celles de la réalité psychique et de la transmission psychique d'autre part. Il souligne la place des gènes dits " environnement-dépendants " dans la transmission. S'il y a des gènes favorisant telle ou telle psychopathologie, ce sont des gènes " environnement-dépendants ", c'est-à-dire des gènes qui vont s'exprimer dans un certain environnement et pas du tout dans un autre.
Pour prendre un exemple : un enfant, qui est porteur de gènes à risque d'hyperactivité, deviendra hyperactif si le contexte environnemental permet ou favorise l'expression de ce patrimoine génétique. Il ne va pas l'être du tout si l'environnement ne favorise pas l'expression de ce patrimoine génétique. L'auteur cite plusieurs études qui mettent en évidence une plus grande fréquence de certains gènes dans des populations souffrant de telle ou telle pathologie. Mais, il ne s'agit pas d'un déterminisme absolu, mécanique ; il y a un équilibre et une interaction entre le patrimoine génétique et l'environnement où vit l'enfant. Il faut même prendre en compte, comme cela a été dit plus haut, que l'environnement qui compte n'est pas un environnement objectif, mais qu'il s'agit de la représentation que l'enfant se fait de son environnement :

" …l'environnement qui déclenche l'expression d'un gène n'est pas objectif. C'est l'expérience de l'environnement propre à l'enfant qui compte, et ceci dépend de l'appréciation de chacun " .

Cela débouche sur un nouveau concept que Fonagy appelle " mécanisme interprétatif interpersonnel ". La définition qu'en donne l'auteur donne le sentiment qu'il s'agit encore d'un concept en voie d'élaboration. Je le cite :

" Le petit enfant peut développer une sensibilité à des états de soi, à travers ce que Gergely a appelé " psycho-feedback ". Il s'agit grosso modo du développement d'un système représentationnel symbolique de second ordre pour les états mentaux épistémiques et motivationnels. L'internalisation de la réponse miroir de la mère à la détresse du bébé en vient à représenter un état interne. L'émotion empathique constitue un biofeedback social dans la mesure où l'expressivité de la mère est corrélée à l'état émotionnel du bébé. "

Ce qui me paraît intéressant dans cette définition est la référence à la représentation que l'enfant se fait de son environnement et la représentation qu'il construit dans sa relation avec sa mère, puis avec tout son entourage. Cela nous conduit à poser la question d'un autre mode de transmission que le mode biologique ; C'est la question de l'intersubjectivité en tant qu'espace et que processus de transmission. C'est sur cette notion d'intersubjectivité que je voudrais maintenant proposer quelques réflexions.

Trois disciplines se sont intéressées à cette question de l'intersubjecvité : la philosophie, la psychanalyse et la psychologie.


Examinons tout d'abord, brièvement, le point de vue philosophique. Je crois, en effet, qu'il est habituel que le philosophe, qui lui aussi pense à partir de transmissions venant des philosophes qui l'ont précédé, que le philosophe donc donne un contour général à la solution d'un problème à traiter, mais qu'il faut ensuite remplir ce contour par d'autres recherches. En ce qui concerne le domaine qui nous préoccupe, ce sont les recherches psychanalytiques et psychologiques, qui permettent peu à peu de remplir les contours dessinés par la philosophie.

L'apport philosophique au problème de l'intersubjectivité vient essentiellement de la phénoménologie. Sans prétendre, bien sûr, rendre compte des recherches de ce courant philosophique, je ferai brièvement référence à la pensée de Husserl, le fondateur de la phénoménologie moderne. Deux volumes , récemment publiés aux Presses Universitaires de France, rassemblent les textes du philosophe sur le thème de l'intersubjectivité. On y trouve des intuitions remarquables.

Husserl propose de distinguer plusieurs types d'expériences qui conduisent à la différenciation du monde physique et du monde psychique. Un premier type d'expérience est la perception des objets du monde physique ; un second type est l'expérience subjective de soi, ce qu'il appelle " la chair " ; un troisième type d'expérience est la connaissance d'autrui fondée sur l'empathie, concept qu'Husserl utilise beaucoup et sur lequel je reviendrai. Pour Husserl l'empathie s'étaye sur l'expérience que l'on fait du corps perçu de l'autre et de son propre corps dans une analogie qui conduit à l'intersubjectivité et à l'intentionnalité. Je le cite :

" Ma corporéité charnelle, qui apparaît de façon externe, est constamment reliée à une intériorité impressionelle (sur un mode associatif aperceptif) ; précisément, que l'extériorité de la chair étrangère soit du même type phénoménal que celle de ma chair, cela fait que l'intériorité correspondante est co-" exigée ", coposée, de façon intentionnelle. " (1921)

Je trouve tout à fait intéressant que ce philosophe, qui travaille de manière très spéculative, rejoigne ici des thématiques qui sont actuellement développée par des psychologues développementalistes. Pour Husserl, nous vivons dans deux mondes : celui de la réalité perceptive, régi par le principe de causalité et celui de l'expérience subjective et intersubjectives, régi par ce que l'on peut appeler un " principe d'intentionnalité ".
Je reviens à la notion d'empathie, mais cette fois, plutôt d'un point de vue métapsychologique. Je plaide, en effet, pour que l'on redonne une place à l'empathie dans le corpus et dans la pratique psychanalytiques. Jusqu'à une époque relativement récente, l'empathie a été plutôt déconsidérée dans les milieux psychanalytiques et je pense que cela a été préjudiciable aussi bien aux avancées théoriques de la psychanalyse, qu'à l'affinement de sa pratique.

L'empathie est une notion qui est née à la fin de 19ème siècle dans le contexte du développement de la psychologie esthétique. Des philosophes et des psychologues germaniques ont, à cette époque, fait l'hypothèse que le sentiment esthétique naissait de la projection de quelque chose de soi sur l'objet esthétique et que cette projection était d'ordre essentiellement émotionnel. Cette notion a ensuite été reprise, au début du 20ème siècle, pour désigner un mode de connaissance d'autrui liée à la capacité de percevoir et de projeter quelque chose de soi dans l'autre et de recevoir en soi quelque chose de l'autre.

Freud s'est servi de cette notion. Pour lui, l'empathie est une capacité de connaissance intime du psychisme de l'autre, qui permet d'explorer la réalité psychique. L'empathie est à distinguer de la sympathie. Il est certain que, dans une position thérapeutique, si nous nous arrêtions à la sympathie avec nos patients, nous ferions l'impasse sur tous les aspects négatifs du transfert, sur la pulsion de mort, sur la destructivité. Nous ne sommes pas là seulement pour " sympathiser " avec nos patients, nous sommes là pour essayer de les comprendre et de les aider à se comprendre. L'empathie n'est pas la sympathie, c'est un mode de perception et de connaissance du monde psychique de l'autre. C'est, en quelque sorte, un organe de perception de la réalité psychique, un moyen de l'explorer.

Lorsqu'il découvrira le concept d' " identification ", Freud l'utilisera pour rendre compte des phénomènes d'empathie. Dans " Psychologie des masses et analyse du Moi " (1921), il écrit :

" Partant de l'identification, une voie mène, par l'imitation, à l'empathie, c'est-à-dire à la compréhension du mécanisme qui nous rend possible toute prise de position à l'égard d'une autre vie d'âme. "

Il me semble, donc, qu'il faut redonner toute sa place et toute sa valeur à cette notion d'empathie dans nos approches thérapeutiques. S'il n'y a pas une relation empathique entre le thérapeute et son patient, il n'y a pas de processus thérapeutique possible parce qu'il n'y a pas de pénétration de l'autre et pas de compréhension de sa vie psychique. Une certain froideur s'est développée dans l'image que l'on se fait des relations entre un psychanalyste et son patient : le psychanalyste abrité derrière son silence de plomb n'éprouverait aucun affect, aucun émoi, aucun mouvement vis à vis de son patient. J'espère qu'en ce début de 3ème millénaire cette image là va disparaître. On ne peut être thérapeute, on ne peut être psychanalyste, sans être en mesure de vibrer avec son patient, de ressentir ce qu'il peut ressentir, de se laisser pénétrer par ce qu'il projette en nous de son monde psychique. L'empathie est cette capacité de percevoir le monde psychique de l'autre et nous en avons un absolu besoin.

Les concepts d'empathie et d'identification m'amènent à pousser davantage ma réflexion du côté métapsychologique. Je laisserai de côté toute une école psychanalytique qui s'est beaucoup référée à l'empathie et à l'intersubjectivité, l'école de Kohut aux Etats Unis. Par contre, j'insisterai sur l'apport fondamental de W.R. Bion avec la description de la relation contenu/contenant.


Au sens de Freud, la projection est une attribution. Si je projette tel ou tel fantasme sur mon analyste, cela ne le modifie pas dans son identité et dans son fonctionnement psychique. L'identification projective, telle que Mélanie Klein l'a décrite, est tout autre chose : elle modifie effectivement celui en qui s'opère la projection. Le mécanisme de l'identification projective consiste en un clivage d'une partie de la personnalité, qui se trouve projetée dans l'objet extérieur sur un mode évacuateur, c'est-à-dire que celui qui projette n'est pas conscient du fait que ce que lui renvoie l'objet dans lequel il a projeté est sa propre projection. Cette partie projetée est complètement séparée du reste de la personnalité, sans qu'aucun lien conscient ne persiste entre la dite partie et le Soi. Par ailleurs, dans le mécanisme d'identification projective, l'objet dans lequel s'opère la projection se trouve identifié à ce qui est projeté en lui ; il devient effectivement cette partie projetée. Autrement dit, au contraire de la projection freudienne, l'identification projective a une réelle efficacité pour transformer l'objet externe qui est la cible de la projection.

Cela risque de conduire à un cercle vicieux dans lequel une partie non assimilable psychiquement de la personnalité se trouve évacuée dans l'autre par le mécanisme d'identification projective et dans lequel cet autre renvoie, éventuellement renforcée, cette partie projetée et inassimilable. C'est précisément ce que Melanie Klein a décrit en 1946 sous le nom de " position schizo-paranoïde ", dont elle fait le mode de fonctionnement psychique prévalent des 4 premiers mois de l'existence, dans la période où le bébé n'est pas encore intégré et où, de ce fait, il a tendance à projeter des parties de lui dans les objets externes. Mais, la position schizo-paranoïde n'est pas seulement une phase du développement, c'est une position, c'est-à-dire un mode de fonctionnement psychique qui peut se retrouver à tous les âges de la vie, notamment dans les situations traumatiques ou dans des situations de conflits mal résolus qui refont surface, par exemple lors d'une cure psychanalytique.

Wilfred Bion est parti de cette notion d'identification projective pour décrire la relation contenu/contenant. Pour cela, il va différencier deux types d'identification projective : un premier qu'il appelle " identification projective pathologique " ou " identification projective excessive " ; un second qu'il va appeler " identification projective normale ".

C'est à partir de 1962 qu'il décrit la relation contenu/contenant qu'il fonde sur l' " identification projective normale " : c'est un mode de communication primaire, archaïque, fondé non sur l'échange d'informations, mais sur le partage d'états psychiques. Le bébé n'a pas les capacités de réunir les parties de sa personnalité, qui tendent spontanément à se disperser. Il projette dans son objet contenant (disons pour simplifier dans sa mère) ces parties clivées de lui-même, à charge pour l'objet contenant de les réunir en un tout cohérent et de les renvoyer au bébé alors sous une forme psychiquement assimilable.

Bien au-delà de la prime enfance, tout un chacun nous avons besoin de retrouver un objet contenant externe dans les situations de crise ou de traumatisme. Nous avons besoin d'un objet (c'est-à-dire au sens psychanalytique d'une personne) qui soit capable de recevoir nos projections, donc qui soit doué de cette empathie dont j'ai parlé plus haut. Serge Tisseron a parfaitement raison d'insister sur la fonction de transformation de la relation contenu/contenant. La fonction contenante est une fonction de réception psychique, mais aussi une fonction de transformation : il s'agit de modifier les projections reçues de façon qu'elles puissent se lier entre elles et, ainsi, prendre sens.

Je suis frappé par le fait que Bion a pris, en général, un soin jaloux à ne pas utiliser de métaphores, car elles ont l'inconvénient de nous induire à faire des raisonnements analogiques au lieu de s'attacher à décrire des processus. Je me rappelle avoir visiter un hôpital de jour dans lequel était prévu une pièce pour la fonction contenante : lorsqu'on était en difficulté avec un enfant, on l'emmenait dans cette pièce et ce simple transfert était censé répondre à la fonction contenante, sans, m'a-t-il semblé, que la dimension psychique et relationnelle de cette fonction soit clairement prise en compte. Le souci que Bion avait d'éviter de saturer l'esprit de représentations métaphoriques le conduit à utiliser des expressions abstraites qui peuvent dérouter le lecteur : éléments a, éléments b, fonction a, etc. Je ne connais qu'une exception dans son œuvre, celle du contenant et du contenu. Je crois qu'il nous faut nous interroger sur ces métaphores et partir à la recherche des processus qu'elles désignent. Personnellement, je vois ces processus en termes de stabilité et de stabilisation : il s'agit de donner une forme et une forme stable, à ce qui jusque là n'était que turbulence et chaos. On aide un enfant dans son développement, on aide un patient dans une cure, grâce à la fonction contenante, dans la mesure où on peut donner forme et sens à ce qu'il a projeté. C'est bien ce qu'il a projeté qui doit prendre sens, ce n'est pas ce que nous y mettons. Le processus que Bion décrit est bien différent de ce que l'on a appelé " anticipation maternelle ", dans laquelle c'est la mère qui fait entrer les conduites de l'enfant, supposées n'avoir aucune signification psychique, dans des formes qui lui appartiennent à elle et non à lui avant qu'elle ne lui ai proposé ce moule extérieur. Il s'agit, dans le modèle bionien, d'une co-transformation et je rejoins tout à fait ce que Serge Tisseron disait à propos de la co-création, de la co-transformation qui sont impliquées dans toute transmission. Je pense que la transmission intergénérationnelle, qui permet à la nouvelle génération de donner sens à ses expériences, fonctionne sur ce mode.

Mais, il y a des mécanismes d'identification projective qui fonctionnent à l'inverse, des parents vers les enfants. Cette fois on est dans ce que Serge Tisseron a décrit comme un corps étranger, une inclusion non élaborable par le psychisme de l'enfant, qui ne peut que tenter de l'évacuer, en particulier par le mécanisme d'identification à l'agresseur : quelque chose que l'on a reçu par un mécanisme d'identification projective et qu'on ne peut qu'évacuer en faisant subir à l'autre le même sort que celui auquel on a été soumis.

Au total, je pense que le mécanisme d'identification projective, à condition d'en voir toute la complexité, est extrêmement précieux pour nous aider à comprendre les mécanismes de transmission inter- ou trans-générationnels, dans le sens où Evelyne Granjon a distingué des ceux types de transmission.

Je conclurai en faisant référence aux recherches développementalistes qui depuis une bonne vingtaine d'années ont apporté beaucoup de données sur les modalités les plus primitives de la communication humaine.

C. Trevarthen a distingué ce qu'il appelle l' " intersubjectivité primaire " de ce qu'il appelle l' " intersubjectivité secondaire ". La première est préalable à l'individuation de l'enfant et à la possibilité pour lui de se sentir séparé de son partenaire. Elle est fondée sur ce partage d'états psychiques, en particulier d'états émotionnels, comme je l'ai déjà évoqué. L' " intersubjectivité secondaire " n'est possible qu'à partir de l'expérience de la séparation et de l'individuation ; elle correspond plus à la transmission entre les deux partenaires de messages, qu'il s'agisse de messages affectifs, imaginaires ou symboliques.

J. Nadel a décrit une " communication primaire ", qui n'est ni codée (elle n'obéit pas à un code appris comme le langage), ni référencée (elle ne porte pas sur des objets de l'environnement commun aux deux interlocuteurs), mais qui consiste essentiellement en une expérience émotionnellement partagée ; c'est une communication analogique, c'est-à-dire qu'il s'agit d' " être comme " et non de recevoir des atomes d'information. Elle y oppose une " communication secondaire ", codée, référencée et digitale. Elle a montré l'importance dans la communication primaire, et dans le développement de la communication humaine en général, de l'imitation. L'imitation immédiate est une capacité innée de l'espèce humaine. Tout le monde connaît les observations remarquables de bébés de quelques jours qui sont capables d'imiter des mimiques : tirer la langue, faire un O avec la bouche, …On a toutes les raisons de penser que cette capacité innée d'imitation est l'un des outils de mise en place de l'intersubjectivité : imiter l'autre, ce n'est pas nécessairement pénétrer son monde psychique, mais il est probablement nécessaire que l'enfant ait cette capacité d'imitation pour entrer dans une expérience d'intersubjectivité.

Je pourrais encore citer les travaux de Daniel Stern sur l' " accordage affectif ", ceux de R. Emde sur la " référence sociale " , les nombreux travaux sur le contact œil-à-œil, ceux sur l'attention conjointe, etc. Tous ces travaux nous ont apporté des données objectives qui étayent l'hypothèse de l'importance de l'intersubjectivité et de la communication primaires. Je résumerai l'ensemble par la formule suivante : la communication primaire n'a pas pour objet de nous apporter des informations sur le monde extérieur, mais de nous faire partager des états psychiques avec un ou plusieurs partenaires. Il faut pouvoir se sentir en mesure de transmettre un état psychique à un partenaire. Tous, nous avons fait l'expérience qu'un état psychique partagé perd de sa violence, de sa toxicité.
Quelquefois, il suffit de partager un état psychique avec autrui pour recouvrer une état psychique satisfaisant, c'est vrai dans les états post-traumatiques, dans les deuils. D'autre fois, bien sûr, il faut un travail d'élaboration tel celui qui est apporté par l'interprétation psychanalytique, il faut pouvoir alors méta-communiquer, c'est-à-dire communiquer sur la relation intersubjective que nous avons établie. Mais, si nous ne sommes pas capables d'abord de partager des états psychiques avec nos patients, nous ne pouvons pas les aider et nous ne pouvons pas aller plus loin dans l'exploration de leur monde intérieur. Cette communication empathique est la condition pour qu'une transmission utile puisse se faire, aussi bien dans le développement d'un enfant que dans le déroulement d'une cure.


Intervention dans la discussion

Didier HOUZEL

Oui, tout à fait. Je crois qu'on fait ce qu'on peut. On n'est pas tout puissant et il faut l'admettre. Pour les psychanalystes ce n'est pas facile d'admettre que l'interprétation ne peux pas tout ! Si quelqu'un est complètement " éclaté " comme vous dites et que l'on fait des interprétations géniales en laissant les choses suivre leur cours, on prend de gros risques. Il faut des conditions pour qu'un travail interprétatif soit efficace ou tout simplement possible.
C'est à regret qu'on est obligé, parfois, de mettre un patient dans une chambre d'isolement ou un enfant dans une pièce à part ou de donner à un patient des médicaments à hautes doses. Mais, cela fait partie des moyens dont on dispose pour gérer une situation qui, autrement, serait ingérable. Ce que je veux dire, c'est qu'il ne faut pas confondre ces moyens, qui peuvent faire partie effectivement d'une fonction contenante, avec la fonction contenante elle-même.. Vous avez raison d'insister sur l'importance psychiquement vitale, lorsqu'on met un patient dans une chambre d'isolement, de l'accompagner, d'être avec lui, d'être psychiquement présent.


 
 


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last modified: 2007-02-23