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L'ATTENTION CONSCIENTE ET L'ATTENTION INCONSCIENTE DANS L'OBSERVATION DES NOURRISSONS

Didier HOUZEL (CAEN, le 4 Juin 1999)


Toutes les définitions du concept d'attention insistent sur trois propriétés: le renforcement des perceptions soumises à l'attention - la sélectivité des perceptions bénéficiant de l'attention - l'accession à la conscience de ces perceptions. En fait, les deux dernières propriétés méritent d'être discutées à la lumière de la théorie et de la technique psychanalytiques. La sélectivité des perceptions se heurtent au concept d'attention flottante défini pas Freud. L'accession à la conscience des perceptions est partiellement remise en cause par la théorisation de Bion. En m'appuyant sur la pensée de cet auteur je proposerai plus loin de parler d'attention inconsciente.

Quelques définitions classiques

Herbart, dont on sait l'influence qu'il eut sur la pensée de Freud, définit l'attention: "La faculté de produire un accroissement de la représentation(1) " . Il en fait l'organe de la conscience, hypothèse qui sera reprise par Freud.

Ribot, dans sa "Psychologie de l'attention"(1889)(2) , donne la définition suivante: "L'attention consiste en un état intellectuel, exclusif ou prédominant, avec adaptation spontanée ou artificielle de l'individu".
Pour William James l'attention est "...la prise de possession par l'esprit, sous une forme claire et vive, d'un objet ou d'une suite de pensées parmi plusieurs qui semblent simultanément possibles" (3).

Lalande en donne la définition suivante: "Accroissement de l'activité intellectuelle, soit spontanée, soit volontaire, et direction de celle-ci sur un objet ou sur un ensemble d'objets qui, en l'absence de ce phénomène, seraient absents du champ de la conscience ou n'en occuperaient qu'une partie minime" (4).

La théorie psychologique de Théodule Ribot

Ribot a introduit une distinction importante, et qui reste d'actualité, entre ce qu'il appelle "l'attention spontanée" ou "automatique" et "l'attention volontaire" ou "artificielle".

L'attention spontanée a pour cause les états affectifs du sujet, ses motivations. Elle a une origine biologique. L'objet de l'attention spontanée agit par son pouvoir intrinsèque, c'est par exemple la proie pour le prédateur. Elle agit par un renforcement sélectif des stimuli que Ribot décrit d'une façon qui annonce les développements de Freud dans l'Esquisse d'une psychologie scientifique (1895). Ce serait, selon lui, une action musculaire qui d'une part fixerait la perception consciente sur un objet et d'autre part la renforcerait: "Le rôle fondamental des mouvements de l'attention consiste à maintenir l'état de conscience et à le renforcer" (5). Il voit dans l'immobilité motrice l'orientation du corps et de la face dans une direction, les modifications respiratoires qui accompagnent l'attention, non pas des signes extérieurs ayant une simple signification d'effets, mais bien ce qui fixe la perception et la conscience sur l'objet d'attention.

Il lui est plus difficile de rendre compte, à partir de ce point de vue psychophysiologique, du renforcement des perceptions. Il suppose, pour cela, que l'innervation motrice a une sorte d'effet de renforcement sur l'innervation perceptive et il cite Maudsley à l'appui de cette hypothèse: "D'abord, excitation du trajet d'idéation approprié au moyen de la représentation externe ou de la représentation interne; secondairement augmentation de l'énergie de cette première stimulation par une nouvelle stimulation due à l'innervation motrice correspondante; troisièmement une nouvelle augmentation d'énergie par la réaction subséquente des centres perceptifs plus actifs que les autres, sur l'idée; car l'influence réciproque de ces facteurs sensoriels et moteurs renforce jusqu'à un certain point son activité" (6).

L'attention volontaire est le fruit de la civilisation et de l'éducation. Elle est dirigée volontairement vers des objets qui n'ont pas de pouvoir d'attraction naturel (d'où le nom d'attention artificielle que Ribot lui donne). L'enfant, le sauvage, en sont dépourvus: "L'attention volontaire ou artificielle est un produit de l'art, de l'éducation, de l'entraînement, du dressage. Elle est greffée sur l'attention spontanée... (7)"

Neuropsychologie de l'attention

L'école russe de neuropsychologie avec Vygotski, Luria, Leont'ev, a repris cette distinction de Ribot entre "attention spontanée" et "attention volontaire", pour insister sur la dimension sociale de l'attention volontaire. Pour ces auteurs l'attention spontanée, ou ce que Luria appelle "le système d'orientation", a une origine biologique et est commandé par des stimuli externes qui ont acquis, tout au long de l'évolution de l'espèce, une valeur de signaux. L'attention volontaire, au contraire, est le fruit de l'éducation, de l'histoire culturelle et individuelle, et non de l'histoire de l'espèce: "En influençant son environnement social, dit Leont'ev, l'homme crée un système de stimuli conventionnels avec l'idée de maîtriser le comportement d'autres personnes. Ainsi, crée-t-il les conditions pour la maîtrise de son propre comportement, altérant ainsi radicalement le mécanisme principal de son comportement" (8). Il y a là une référence au concept de second système de signalisation cher à l'école pavlovienne. Leont'ev prend comme modèle l'enfant à qui on apprend à lire; rapidement son attention va s'échapper et son intérêt va s'orienter vers un stimulus étranger à l'activité d'apprentissage. L'enfant fonctionne sur le mode de l'attention spontanée. Mais, l'adulte qui est à ses côtés le ramène à la lecture en lui promettant une récompense. L'adulte représente l'attention volontaire. Le système global enfant/adulte comporte les deux niveaux d'attention et la transformation de l'une en l'autre, la greffe dit Leont'ev, de l'attention volontaire sur l'attention spontanée. Peu à peu l'intériorisation des consignes et des encouragements de l'adulte permet à l'enfant de fonctionner pour son propre compte sur le mode de l'attention volontaire.

Attention et psychanalyse

la fonction d'attention est un vieux concept psychanalytique qui mérite d'être remis à l'honneur. On peut s'étonner du fait qu'il y soit fait si rarement référence dans la littérature psychanalytique. Il me semble qu'il y a à cela deux raisons: la première est que le concept d'attention est largement utilisé en dehors de la métapsychologie et que les psychanalystes sont réticents, à juste titre, pour utiliser des concepts définis dans d'autres domaines que le leur; la deuxième raison est que l'attention est traditionnellement reliée à la conscience et que l'activité psychique consciente n'est pas le domaine privilégié de l'investigation des psychanalystes. Mais on verra tout à l'heure que je propose le concept d'attention inconsciente.

Dans l'Esquisse d'une psychologie scientifique (1895), Freud propose une véritable théorie de l'attention. Je rappelle que le modèle qu'il utilise dans ce texte est un modèle neuronal. Il distingue des neurones sensibles aux quantités d'excitation, qu'il appelle neurones y, et des neurones sensibles aux qualités de l'excitation qu'il appelle neurones w. Il définit l'attention de la façon suivante: "La perception suscite en W (système des neurones w) la conscience (la conscience d'une qualité) et la décharge de cette excitation perceptive fournit en y un renseignement qui constitue, en fait, un indice de qualité. Je suggère donc que ce sont ces indications de qualité qui, dans une perception, intéressent y. C'est là, semble-t-il, ce qui constitue le mécanisme de l'attention (9)".

Freud définit donc l'attention comme un surinvestissement des indices de qualité. Les indices de qualité sont perçus par les neurones w, mais l'énergie qui permet de les surinvestir vient des neurones y. On est ici proche du modèle de Maudsley-Ribot, dans lequel les surinvestissements venaient des neurones moteurs. Il attribue à l'attention une fonction d'expectation: elle est chargée de capter les indices de qualité qui viennent de la perception afin d'anticiper sur les investissements de désir.

A partir de ce modèle, Freud distingue ce qu'il appelle la "pensée banale" et la "pensée observante". La pensée banale est tournée vers la recherche de l'objet de satisfaction. La pensée observante s'appuie sur la fonction d'attention, mais, cette fois, tournée vers le monde interne et non vers le monde extérieur et la perception. La pensée observante correspondrait à l'état du chercheur qui, ayant perçu quelque chose, se demande "que signifie cela?", "Où cela va-t-il me mener?" Voici la description qu'il en donne: lorsqu'un neurone est excité par un quantum d'énergie venant de l'extérieur, c'est-à-dire, de la perception, cette énergie va s'écouler "le long des meilleurs frayages et va traverser un certain nombre de barrières (les barrières de contact) suivant la résistance et la quantité en jeu (10)" . Ainsi d'autres neurones seront investis, mais "certaines barrières ne pourront être franchies parce que la fraction (d'énergie) qui les atteint ne peut dépasser leur niveau (11)" . Si, à cette énergie extérieure, s'ajoute une énergie intérieure qui vient de l'attention, ces barrières infranchissables pourront être franchies, d'autres frayages pourront se faire, plus nombreux et plus éloignés. Par ailleurs, ce ne sera pas une perception qui se produira, mais des "investissements mnémoniques apparaîtront, associativement liés au neurone initial" (12).

Ainsi, Freud étend-il la fonction d'attention aux investissements mnémoniques associativement liés aux investissements perceptifs. En plus d'une fonction tournée vers l'extérieur, l'attention a une fonction tournée vers l'intérieur, vers le monde intrapsychique. Il s'agit d'une fonction d'exploration de ce monde interne et de quête de sens: "Qu'est-ce que cela signifie?" Jamais Freud n'ira aussi loin par la suite dans sa théorie de l'attention.

Dans la Traumdeutung (1899-1900), il attribue à l'attention une fonction de passage du Préconscient au Conscient: "Nous appellerons Préconscient, le dernier des systèmes à l'extrémité motrice, pour indiquer que de là les phénomènes d'excitation peuvent parvenir à la Conscience sans autre délai, si certaines autres conditions sont remplies, par exemple un certain degré d'intensité, une certaine distribution de la fonction que nous appelons attention" (13). On ne trouve plus qu'un seul aspect de la fonction d'attention, le renforcement des phénomènes psychiques. Freud donne ici à l'attention la fonction spécifique de faire passer des contenus psychiques du Préconscient à la conscience, ce qui est contradictoire avec l'idée d'une attention inconsciente et ce qui l'a sans doute conduit, comme le souligne l'éditeur de la version française de l'Esquisse à abandonner par la suite la théorie de l'attention qu'il y développe.

C'est dans "Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques" que Freud revient avec le plus de détails sur le concept d'attention: "Une fonction particulière est instituée qui doit prélever périodiquement des données du monde extérieur pour que celles-ci lui soient connues à l'avance: l'attention. Cette activité va à la rencontre des impressions des sens au lieu d'attendre passivement leur apparition. Il est vraisemblable qu'en même temps un système de marques est par là introduit, qui a pour but de mettre en dépôt les résultats de cette activité périodique de conscience; c'est là une partie de ce que nous appelons la mémoire" (14). Freud est ici en retrait par rapport à sa théorie de l'attention de l'Esquisse. Il lui laisse peu de place pour l'exploration du montre intrapsychique. Notons, toutefois, qu'il insiste sur un point essentiel: l'aspect actif de la fonction d'attention qui "va à la rencontre des impressions des sens au lieu d'attendre passivement leur apparition"

Un autre aspect de l'attention dans l'œuvre de Freud est celui défini dans le concept d'attention flottante, par lequel il décrit l'attitude psychique du psychanalyste pendant la séance. Il me semble qu'il y a une certaine ambiguïté dans ce concept ou dans l'interprétation qui en est parfois faite. Freud dit deux choses à ce sujet (15): la première est qu'il serait trop fatigant pour l'analyste de concentrer son attention pendant des heures, la seconde est qu'il faut, pour recueillir le matériel, éviter de le sélectionner à l'avance. D'où ce concept quelque peu paradoxal d'attention flottante. En fait, Freud insiste sur ce second aspect: éviter de choisir parmi les matériaux fournis. L'économie de fatigue n'est qu'une conséquence utile de cette exigence de non sélection. Notons aussi qu'il fait référence à la volonté ou à l'absence de volonté, ce qui nous rappelle les descriptions de Ribot sur l'attention volontaire et l'attention spontanée. Freud préconise une attention dépourvue de volonté, une sorte d'attention spontanée. Cela n'aurait-il pas pour fonction de mettre l'analyste en contact plus directement avec la vie pulsionnelle du patient, de dégager la voie, en quelque sorte, à ce qui s'exprime de cette vie pulsionnelle dans son discours? Je ne pense pas qu'il faille interpréter le concept d'attention flottante dans le sens d'une attention relâchée, comme cela a parfois été fait. Il est vrai que, souvent, le psychanalyste a du mal à garder son attention éveillée et dirigée vers le matériel de la séance. Il doit alors s'interroger sur la signification de ses fluctuation d'attention. Il peut y avoir des attaques inconscientes contre sa fonction d'attention. C'est souvent par une élaboration de son contre-transfert qu'il pourra résoudre le problème. Détruire la fonction d'attention de l'analyste est peut-être le message latent qu'il s'agit de décoder.

L'attention dans l'œuvre de Bion

Bion a élargi la fonction d'attention au-delà de la réalité sensorielle pour l'appliquer à la réalité psychique qui ne peut se réduire aux seules données des sens. C'est le thème de son livre Attention and Interpretation, publié en 1970 (16). Il y décrit l'attention comme la matrice dans laquelle viennent se réunir les éléments du psychisme et où ils peuvent ensemble se combiner en un tout cohérent. L'attention, au sens de Bion, a donc une signification dynamique.

En outre, il décrit un aspect interpersonnel à la fonction d'attention. C'est l'attention que la mère dirige vers son enfant qui lui permet de recevoir les messages qu'il lui adresse et, notamment, ses messages inconscients, ses projections, qu'elle a pour tâche de transformer, grâce à sa capacité de rêverie, en éléments pensables.

On sait que Bion a fait de cette relation psychique du bébé à sa mère le prototype de la relation entre l'analysant et l'analyste. On retrouve, dans la relation analytique, cette même fonction qui consiste à drainer et à recevoir tous les messages conscients et inconscients émis par le patient dans le creuset psychique de son attention où ce qui était non lié ou délié va pourvoir se lier. C'est ici que je voudrais introduire le concept d'attention inconsciente, dont j'ai parlé plus haut. Dans Attention and Interpretation, Bion recommande à l'analyste d'être sans souvenir et sans désir. Toutefois, si on lit attentivement son texte on s'aperçoit qu'il recommande d'écarter tout souvenir conscient, mais qu'il distingue les souvenirs conscients de ce qu'il appelle les souvenirs oniriques. Si, en commençant une séance, on se rappelle tel ou tel événement de l'histoire du patient et que l'on cherche à interpréter le matériel en le rapportant à ce souvenir, celui-ci risque de faire écran aux messages inconscients qui s'expriment dans la séance. Par contre, si en cours de séance tel ou tel événement revient à la mémoire de l'analyste alors qu'il écoute attentivement son patient, si cette remémoration n'est pas préméditée, mais qu'elle surgit au détour d'un processus associatif dans l'esprit de l'analyste, alors il s'agit d'un souvenir onirique et ce type de souvenir est particulièrement utile au travail d'élaboration et d'interprétation de l'analyste.

Je suggère donc qu'il y a, au-delà de l'attention consciente, une attention inconsciente, sorte de réceptivité passive qui laisse les messages latents de l'analysant se rassembler et s'organiser peu à peu au sein du psychisme de l'analyste.

L'attention dans l'observation des bébés

Je pense que l'extension de la psychanalyse aux jeunes enfants a contribué à déplacer l'accent qui était mis jusque là sur l'analyse des défenses du Moi, pour souligner davantage l'importance de l'attention dans le processus thérapeutique. En effet, les enfants sont extraordinairement avides de l'attention des adultes, d'autre part ils sont parfois susceptibles de faire repartir leur croissance psychique entravée par un processus pathologique grâce à la seule attention qu'il leur est portée.

L'observation des bébés nous montrent, peut-être mieux que toute autre méthode l'importance de cette fonction d'attention pour le développement psychique. Je crois que l'observateur doit mettre en œuvre les deux types d'attention que j'ai définis plus haut : l'attention consciente et l'attention inconsciente. L'attention consciente répond au concept même d'observation : il s'agit de tenir en éveil maximum ses sens (surtout la vue et l'ouïe) pour recueillir le plus de données possibles sur les comportements de l'enfant, ses mimiques, ses tensions et détentes musculaires, sa gestuelle, ses émissions vocales, son regard, etc. ; il s'agit aussi d'observer attentivement les interactions entre le nourrisson et son entourage et de prêter l'oreille à cet entourage pour entendre tout ce qu'il a à dire. Toutefois, la méthode d'Esther Bick ne peut se résumer à cet exercice d'attention consciente soutenue, le psychisme même de l'observateur est, je pense, l'instrument privilégié de recueil des données, instrument qu'aucune machine ne peut remplacer et qui fait donc la spécifité et l'originalité de cette méthode. Mais, cette fois, il faut plutôt qu'un exercice de concentration sur telles ou telles données, un exercice de mise entre parenthèses, de mise en suspend, d'époché, pour reprendre un concept phénoménologique, qui permet d'ouvrir au maximum la réceptivité psychique, y compris et surtout à ce qui sur le moment paraît dépourvu d'importance ou de signification. Il faut donc que l'observateur fasse un effort de non sélectivité, tout à fait comparable à celui que Freud recommandait aux praticiens de la psychanalyse lorsqu'il parlait d'attention flottante. Le résultat de cet effort est que l'observateur deviendra perméable à des messages implicites, qui viennent se rassembler dans son psychisme plus ou moins à son insu, sur un mode comparable à celui des messages implicites recueillis par le psychanalyste dans la cure grâce à son contre-transfert. Or ces messages sont tout à fait essentiels pour analyser la situation, comprendre les modes archaïques de communication entre le bébé et son entourage et, le cas échéant, aider chacun à passer des crises développementales.

Les applications thérapeutiques de la méthode d'Esther Bick, que nous faisons dans mon service nous renseignent d'une manière éloquente sur l'importance de conjuguer ces deux types d'attention, malgré leur caractère plus ou moins contradictoire. Parfois, je suis inquiet de voir une utilisation de l'observation des bébés qui ne se réfère qu'à l'attention consciente. L'observation devient alors exagérément objectivante, tout se passant comme si l'observateur entretenait l'illusion qu'il peut recueillir des faits purs et à partir de ces faits reconstruire l'inconscient de l'enfant, voire de ses parents. C'est oublier que, nécessairement, nous nous livrons à des interprétations, dès le recueil des données et a fortiori lorsque nous cherchons à leur donner une signification. Je crois que l'observateur doit être comme le psychanalyste bionnien : sans désir (autre que d'être attentif et réceptif au maximum) - sans souvenir (autre que les souvenirs oniriques qui peuvent lui revenir en cours d'observation ou pendant le séminaire de supervision) - sans compréhension (autre que celle qui surgit en lui lorsque des liens K se créent spontanément entre les éléments qu'il a recueillis). Pour arriver à cela je crois qu'il doit se laisser pénétrer par des messages implicites qui l'atteignent à son insu et qu'il recueille non par son attention consciente, mais par ce que j'ai appelé son attention inconsciente.

Illustration clinique

Je souhaite illustrer le concept d'attention inconsciente, que j'ai proposé, par une séance d'observation de bébé. Il s'agit de la première séance d'une observation de formation faite dans le cadre d'un diplôme universitaire que j'ai organisé à l'Université de Caen. La mère du bébé a du diabète à chacune de ses grossesses, diabète qui régresse ensuite. Le bébé observé, une petite fille, est le troisième enfant de la fratrie, il y a une fille aînée âgée de 10 ans et un frère aîné âgé de 7 ans.

La maman m 'ouvre (18) la porte avec Eléna dans les bras, la tête posée sur l'avant-bras de sa mère et le corps contre elle. Elle m'invite à entrer vive car il fait froid dehors. Elle dit : " c'est dommage, elle vient juste de boire. J'attendais que vous arriviez, je faisais traîner, mais la montée de lait était tellement importante que mes coquilles sont pleines et Elena commençait à s'agiter. Alors, je lui ai donné le sein.
Je dis " bonjour " à toutes les deux. Nous sommes toujours devant la porte d'entrée que j'ai refermée derrière moi. Puis, nous allons dans le salon, devant une cage qui contient deux oiseaux. La mère me dit : " c'est une collègue de travail qui me les a donnés. C'est drôle car ils ont à peine été mis ensemble qu'il y a des oeufs. En fait, la femelle a pondu le jour où je suis entrée à la maternité. C'est amusant, non ? Hier soir, Philou (son mari qui s'appelle Philippe), mon mari a dû les séparer, car ils étaient en train de se battre. Le mâle défaisait le nid ! Ils chantent et c'est agréable. Hein, Mademoiselle, que cela ne réveille même pas ! C'est vraiment dommage que vous ne l'ayez pas vu boire. Peut-être une autre fois… "

La mère se dirige vers le canapé et m'invite à m'asseoir : " Je suis confuse, car je ne vous ai pas remerciée pour les petites boîtes avec les nounours (l'observatrice avait apporté un cadeau lors de sa visite à la maternité). Lorsque vous êtes partie, Philou m'a dit " tu sais, je crois que c'était un cadeau pour Eléna " ; et je n'avais même pas fait attention ". Sur quoi, elle se lève et me tend un faire-part de naissance d'Eléna en me disant " C'est pour vous ! " Je la remercie. Pendant tout ce temps, Eléna est restée dans les bras de sa mère, la tête légèrement inclinée vers la droite et les bras et les jambes ballants. Elle respire vite, mais calmement.

La maman attrape une serviette éponge blanche et la pose sur un coussin, dans le creux du bras du canapé. Elle le creuse et y dépose Eléna sur le dos, la tête inclinée vers la gauche et les bras le long du corps. Elle remue un peu les jambes en frottant ses deux pieds l'un sur l'autre, puis remue les épaules, fait une moue et se relâche en baissant les épaules.


" Elle dort vraiment dans n'importe quelles conditions, dit la maman. Elle supporte l'aspirateur lorsqu'elle dort dans son landau, la musique, le téléphone, les oiseaux. Elle a été habituée à tous ces bruits dans mon ventre, alors c'est un univers familier pour elle " La mère dit tout cela assise sur le bord du canapé, le bras sur le coussin, tout en regardant sa petite fille et en lui touchant le visage avec l'index, d'abord le nez, puis la joue, puis le cou. Ensuite, elle lui réinstalle le bavoir qui tombe un peu : " Ce pyjama a été choisi par Benoît (le frère aîné). Il était ravi, car elle le portait dès le lendemain de sa naissance. Cela semblait avoir beaucoup d'importance pour lui ". C'est un pyjama jaune en velours avec une broderie représentant un lapin blanc et rose qui tient des ballons.

" Benoît a besoin qu'on lui montre une certaine attention, poursuit la mère. Alors, depuis le début de ma grossesse, j'essaie de faire en sorte qu'il se sente concerné par sa petite sœur. C'est pour cela que je voulais qu'il lui choisisse un vêtement. J'avais gardé quelques petits morceaux d'Anaïs (la sœur aînée), mais certaines choses sont démodées depuis 10 ans…Vous avez eu des filles, je crois, cela a dû faire pareil, non ? "
Je lui réponds qu'il est vrai que les vêtements se démodent vite

(L'observatrice s'est sentie obligée de répondre à cette question, qui peut-être n'appelait pas de réponse, car elle a eu le sentiment que la mère lui donnait beaucoup de choses et qu'elle avait l'impression en retour de ne rien lui apporter. Nous reviendrons plus loin sur ce matériel.)

La mère touche à nouveau le visage d'Eléna avec son autre main, puis elle caresse ses cheveux. Eléna sursaute et pousse un cri, elle contracte ses épaules en les relevant, tend ses jambes et rapproche ses bras l'un de l'autre en faisant se toucher ses deux mains, les paumes tournées vers l'extérieur. La mère retire vivement sa main et dit " Excuse-moi, mais je ne pensais pas te faire peur comme cela…" Elle secoue sa propre main et son bras d'un mouvement lent vers le haut. Eléna fait claquer sa langue sur son palais à deux ou trois reprises, elle tourne la tête vers la gauche, puis vers la droite, remonte à nouveau les épaules et lève les sourcils en battant les paupières. Ses yeux sont toujours fermés, elle ne les a pas ouverts depuis mon arrivée.

La mère s'installe plus près d'Eléna, toujours à moitié assise sur le canapé et à moitié dans le vide. Elle dit être souvent affamée. Depuis la naissance d'Eléna, son diabète est en régression, mais après chaque tétée, elle est obligée d'aller chercher des laitages ou du fromage, car elle a faim, même si c'est la nuit. Ce sont uniquement des produits dans fruits qu'elle prend, car elle réserve les laitages avec fruits aux enfants

(On peut parler ici d'un mouvement régressif oral chez la mère, qui cependant limite sa rivalité avec les enfants en leur laissant les laitages avec fruits).

" Eléna reclame souvent vers 10h. le matin, dit-elle, alors je dois manger après. Cela ne m'empêche par de passer à table à midi. Lorsqu'elle réclame la nuit, je mange après l'avoir changée

(L'observatrice pense alors à une scène du film " Un indien dans la ville " : dans cette scène un petit garçon donne du caviar à manger à un chat ; son père le gronde et il se justifie en répondant " comme cela, il aura bon goût quand on le mangera ! " - cela évoque, bien sûr, un fantasme cannibalique).

Je me suis couchée tôt hier soir, vers 21h.30, et cela m'a fait du bien, car j'ai dormi jusqu'à 2h. du matin, pour la tétée de la nuit. J'ai pu ainsi récupérer. Philou était ravi car elle a " tenu " jusqu'à 6h. ce matin. Mais, je lui ai dit de ne pas se réjouir trop vite car cela n'allait pas durer. J'ai bien vu avec les autres ! "

La mère me précise que cette année, elle ne partira pas en vacance dans sa famille pour Pâques, donc je pourrai venir. Par contre, elle prévoit de faire le baptême d'Eléna dans sa famille près de Valence, au mois d'août ; ils seront donc absents la dernière semaine de juillet et les trois premières semaines d'août.

Je lui dis que mes vacances tombent à la même période.

Elle parle à nouveau de l'allaitement et des conséquences de la chaleur sur les montées de lait. Les coquilles qu'elle porte sont un peu irritantes, mais elles évitent les tâches disgracieuses.
Eléna est toujours étendue sur le dos, la tête tournée vers la gauche, en direction de sa mère, et légèrement en arrière. Elle a un bras étendu le long de son corps et l'autre en l'air, la main ouverte, les doigts écartés. Ses pieds sont l'un l'autre, les jambes sont légèrement repliées.

" Rien ne la réveille, dit la mère, ni les oiseaux, ni notre conversation. Mais, je crois qu'elle a commencé à pousser dans sa couche tout à l'heure et je devrais peut-être la changer. Cela vous donnera l'occasion de monter. "

Tout d'un coup le téléphone sonne. La mère se lève d'un bond et part répondre en me disant : " Je vous la laisse ! " Elle décroche en me tournant le dos. Je comprends que c'est son mari qui lui réclame des numéros de sécurité sociale et de mutuelle. Ils conversent, la mère toujours tournée vers la fenêtre.

Eléna n'a pas bougé. Seules ses narines se sont ouvertes à plusieurs reprises en rond. Elle a ensuite fait claquer sa langue sur son palais. La mère raccroche le téléphone et me dit que son mari a fait toutes les démarches administratives, mais il manque toujours un numéro pour ceci ou cela et on n'en a jamais fini avec les papiers. Elle regarde sa petite fille et me dit avoir copié un film pour l'expédier à ses parents, car ils ne peuvent venir pour l'instant et sa mère se demande à qui ressemble Eléna. Elle s'est mise accroupie devant le canapé en ne touchant que le coussin avec le bord de ses avant-bras. Eléna ne bouge toujours pas. La mère dit se demander pourquoi les anciens cherchent toujours des ressemblances : " Lorsque je travaillais en halte-garderie, je ne me suis jamais posé la question de la ressemblance entre les enfants que j'accueillais et leur parents ou frères et sœurs ".

(Au cours de la séance de supervision, il nous a semblé que ce problème des ressemblances pouvait être rattaché à un fantasme de " dette " de vie. Le déni des ressemblances dont fait état la mère pourrait se comprendre comme une défense contre un fantasme prédateur dans lequel le bébé aurait pris quelque chose à un ancêtre).

Je me rend compte qu'il est 16h. à la pendule du magnétoscope posé derrière la mère sous le téléviseur. Nous fixons avec la mère l'heure et le jour des futures observations. Le choix tombe sur le mardi à 10h.15, car la mère se recouche un peu après le départ de ses enfants pour l'école et donc elle ne souhaite pas que je vienne trop tôt. Nous convenons donc de cette date et je dis au revoir à la mère et à la fille.

Dans le matériel explicite de cette séance, on voit simplement un bébé en bonne santé dormir paisiblement après la tétée, probablement généreuse, que lui a donnée sa mère. Pendant ce temps, la mère parle de choses et d'autres, apparemment sans grand lien. Il faut lire entre les lignes et faire appel aux associations spontanées de l'observatrice et aux hypothèses émises au cours du groupe de supervision pour voir se dessiner un fantasme qui organise en partie les relations mère/bébé et mère/observatrice : un fantasme de vampirisation ou un fantasme cannibalique, que l'on peut mettre en lien avec les circonstances médicales des grossesses de la mère qui s'accompagnent de diabète. Le bébé pompe l'énergie vitale de sa mère qui doit se réalimenter à mesure ; peut-être même risque-t-il d'être prédateur de certaines qualités physiques ou psychiques des générations antérieures ; réciproquement, est-ce que la mère ne risque pas de dévorer le bébé qu'elle a si bien nourri, comme le petit garçon d' " Un indien dans la ville " qui menace de manger son chat nourri de caviar.

Récapitulons les indices qui permettent de reconstruire ce fantasme d'attaque orale :

1 - l'observatrice a peur de ne pas donner assez à la mère en retour de tout ce que la mère lui donne,
2 - la mère doit absorbé des laitages après avoir nourri son bébé (toutefois, elle laisse les meilleurs, les laitages aux fruits, aux enfants),
3 - l'observatrice pense à la scène d' " Un indien dans la ville " où un petit garçon donne du caviar à manger au chat pour qu'il ait bon goût quand on le mangera,
4 - le thème des ressemblances avec les ancêtres évoque celui d'une " dette " de vie, mais aussi la menace que le bébé fait peser sur les générations antérieures en leur prenant leurs qualités,
5 - le besoin de la mère de récupérer avant la séance d'observation comme pour recharger ses batteries que cela pourrait épuiser.

Ces éléments sont recueillis, certes grâce à une observation attentive du bébé, mais tout autant grâce à une réceptivité psychique, en grande part inconsciente, qui transcende la seule attention consciente.

Conclusion

Aristote avait défini ce qu'il appelait le sens commun pour répondre à la question de savoir comment les données de nos sens peuvent se réunir entre elles, comment nous pouvons en faire la synthèse et leur donner une signification: "Chaque sens est donc sens de son propre objet sensible; il réside dans l'organe sensoriel en tant qu'organe sensoriel, et il juge des différences du sensible sur lequel il porte: par exemple, la vue juge du blanc et du noir, le goût, du doux et de l'amer. Et il en est de même aussi pour les autres sens. Mais puisque notre jugement porte, en outre, sur le blanc et sur le doux, et sur chacun des sensibles dans ses rapports avec chaque autre sensible, par quel principe percevons-nous aussi qu'ils diffèrent? Il faut bien que ce soit par un sens puisque nous sommes en présence de sensibles. Par où il est évident aussi que la chair n'est pas l'organe sensoriel dernier; car il serait, dans ce cas, nécessaire que ce qui juge jugeât par contact avec le sensible. Par suite, il n'est pas possible non plus de juger, par des facultés séparées, que le doux est différent du blanc: il faut que ce soit une seule faculté qui le perçoive clairement l'un et l'autre"(19) . Cette seule faculté, qui ne peut se réduire à un organe sensoriel de chair, ne serait-ce pas l'attention? C'est d'abord l'attention que la mère porte à son bébé et qui lui permet de faire la synthèse de ses expériences sensorielles et émotionnelles. Puis c'est celle des deux parents réunis dans leur souci commun de l'enfant, de son développement physique et psychique. C'est parfois aussi celle de l'observateur.

Un autre philosophe, René Descartes, avait eu l'intuition de l'importance vitale de l'attention. Lui qui avait perdu sa mère à l'âge de 13 mois et qui avait été ainsi brutalement privé en bas âge de l'attention maternelle, supposait que tout sur terre, y compris les être vivants, fonctionnait selon les lois de la physique qu'il connaissait, la mécanique, mais que l'être leur venait de la pensée divine. Selon cette théorie, dite de la création continuée, si Dieu un seul instant détournait son attention de l'Univers, celui-ci se trouverait à jamais anéanti.


Notes:
(1) cité par A. LALANDE, in Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, P.U.F., 1985 (15ème édition), p. 94
(2) RIBOT Th., Psychologie de l'attention, Paris, Félix Alcan, 1889
(3) cité par G. EDELMAN, in Biologie de la conscience , trad. fr. par A. GERSCHENFELD, Paris, Editions Odile Jacob, 1992
(4) LALANDE A., Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, P.U.F., 1985 (15ème édition), p. 93
(5) op. cité
(6) MAUDSLEY H., La physiologie de l'esprit, 1876
(7) RIBOT Th., Psychologie de l'attention, Paris, Félix Alcan, 1889
(8) LEONT'EV A., The development of voluntary attention in the child, in The Vygotsky reader, ed. R. VAN DER VEER and J. VALSINER, Oxford (UK) and Cambridge (USA), Blackwell, 1994
(9) FREUD S., Esquisse d'une psychologie scientifique (1895) in La naissance de la psychanalyse, trad. fr. par A. BERMAN, Paris, P.U.F., 1969, p. 371
(10) ibidem, p.374
(11) ibidem, p.374
(12) ibidem, p.374
(13) FREUD S., L'interprétation des rêves, trad; fr; par I. MEYERSON, révisée par D. BERGER, Paris, P.U.F., 1967, p. 459
(14) FREUD S., Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques (1911), trad. fr. par J. LAPLANCHE, in Résultats Idées Problèmes I, Paris, P.U.F., 1984, p.137
(15) FREUD S., Conseils aux médecins sur le traitement psychanalytique, trad. fr. par A. BERMAN, in La technique psychanalytique, Paris, P.U.F., 1967, 61-71: "...nous ne devons attacher d'importance particulière à rien de ce que nous entendons et il convient que nous prêtions à tout la même attention "flottante", suivant l'expression que j'ai adoptée. On économise ainsi un effort d'attention qu'on ne saurait maintenir quotidiennement des heures durant et l'on échappe aussi au danger inséparable de toute attention voulue, celui de choisir parmi les matériaux fournis. C'est, en effet, ce qui arrive quand on fixe à dessein son attention; l'analyste grave en sa mémoire tel point qui le frappe, en élimine tel autre et ce choix est dicté par des expectatives ou des tendances. C'est justement ce qu'il faut éviter; en conformant son choix à son expectative, l'on court le risque de ne trouver que ce qu'on savait d'avance.", p. 62
(16) BION W.R., Attention and interpretation (1970), trad. fr. par J. KALMANOVITCH, L'attention et l'interprétation, Paris, Payot, 1974
(17) Je remercie Madame Leloup de l'avoir autorisé à utiliser le matériel de son observation
(18) Je rapporterai l'observation à la première personne, bien que je ne sois aps l'observateur
(19) Aristote, De l'âme, trad. fr


 
 


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last modified: 2007-03-12