Textes & livres

 
 

NOTES DE LECTURES

Jean-Marie Gauthier et al.

L'observation en psychothérapie d'enfants

Edition Dunod

Le livre de Jean-Marie Gauthier et de ses collaborateurs est un ouvrage qui pose de nombreuses questions et qui ouvre des nouvelles voies de réflexion aux cliniciens qui s'intéressent au domaine de la psychopathologie infantile.

D'emblée, dans son chapitre introductif, Jean-Marie Gauthier interroge la place du regard et du corps dans le dispositif psychanalytique " divan-fauteuil " introduit par Freud. Au-delà de cette interrogation, il pose aussi la question de l'altérité en psychanalyse et il développe l'hypothèse que la pensée est, avant tout, " le produit d'un échange relationnel et qu'elle est le résultat d'un long développement psychique ". L'auteur dénonce le paradoxe de la pensée analytique qui a été conçue dans le cadre d'une relation psychothérapeutique mais " qui reste prisonnière d'une conception du fonctionnement psychique pensé à partir de l'individu seul ". Jean-Marie Gauthier se réfère, ainsi, aux travaux de différents auteurs sur " la relation analytique ", ce lien qui unit le patient à l'analyste et qui va bien au-delà de la dynamique du " transfert/contre-transfert ". Tous ces questionnements à propos du dispositif de la cure-type l'amènent à vouloir mieux spécifier les différences inhérentes au dispositif psychothérapeutique avec l'enfant, càd en étudiant la place du regard, celle du corps et de tous les échanges corporels entre le psychothérapeute et l'enfant ainsi que l'analyse du " contre-transfert corporel " de celui-là. L'auteur insiste beaucoup sur le fait que l'enfant n'est pas un adulte en réduction auquel il suffirait de transposer les concepts inhérents à la cure-type et que l'approche de son fonctionnement psychique nécessite une grande ouverture de pensée associée à beaucoup de créativité.

Plusieurs chapitres sont consacrés à la présentation de situations cliniques d'enfants très perturbés (et une situation d'une patiente adulte) relatées avec une grande finesse. La description du processus thérapeutique permet au lecteur de " vivre de l'intérieur " les difficultés que peuvent parfois ressentir les psychothérapeutes, dans l'approche de ce type d'enfants et le piège de " l'impasse " dans lequel ils peuvent tomber à trop vite interpréter verbalement les messages corporels des petits patients.

A.Masson et C.Jacquemin parlent de deux petits garçons pour lesquels, après l'absence de regard du début du traitement, la découverte d'un regard partagé avec la thérapeute a véritablement permis la découverte de soi. N.Autin nous raconte sa rencontre avec Michelle, 11 ans. Le travail que cette clinicienne effectue avec cette petite jeune fille, relaté par le compte-rendu des séances de thérapie, est d'une grande finesse par sa qualité et sa progression prudente. F.Vermeylen évoque une psychothérapie d'une patiente adulte en centrant son propos sur la place du regard dans le processus thérapeutique en nous rapportant de nombreux rêves axés sur ce thème. B.Eidelman-Rehahla parle d'une petite Marie, âgée de 32 mois qui présente une pathologie développementale grave mais sur laquelle elle a " choisi " de poser un regard différent. En mettant l'accent sur une pathologie du rythme et de la temporalité chez cette petite fille, la thérapeute ouvre un nouveau champ d'investigation et de réflexion thérapeutiques très utiles pour les enfants qui présentent des troubles très précoces de la relation. M.Cajal nous décrit la situation de Gwenaël, enfant qui présente un syndrome qui associe plusieurs malformations dont d'importants troubles de l'audition. Outre toute la richesse du travail thérapeutique effectué avec l'enfant, ce clinicien nous transmet avec beaucoup de tact et de finesse la souffrance des parents et leurs tentatives pour se sortir et sortir leur petit garçon du cercle vicieux dans lequel ils se trouvent.

Dans les autres chapitres, en s'appuyant sur la clinique relatée par ses collègues, J.M. Gauthier critique l'application pure et simple de la technique freudienne à la psychothérapie d'enfants et il déploie l'hypothèse que toute la clinique de l'enfant et de son fonctionnement psychique est à comprendre dans le contexte de la construction de la relation thérapeutique. L'auteur développe ensuite les parallèles qui peuvent se faire entre ce qui se passe dans la relation mère-bébé et ce que le psychothérapeute peut ressentir dans une psychothérapie avec un enfant en mal de représentations, quand celui-là doit créer, inventer, " allumer l'espace de ces représentations ". Les parallèles sont aussi faits avec la position du psychothérapeute et celle de l'observateur dans le dispositif de l'observation du nourrisson, par exemple, en questionnant la place du regard échangé dans cette situation mais aussi la nécessité de pouvoir tolérer cette position d'attente pour l'observateur comme pour le clinicien. L'auteur donne une contribution originale sur la compréhension de l'angoisse de séparation qui va tout à fait dans le sens des hypothèses évoquées plus haut. Il pense que l'angoisse de séparation chez l'enfant ne peut exister que s'il y a différenciation des espaces psychiques et que l'angoisse que le bébé manifeste lors de l'éloignement de sa mère serait plutôt à décoder comme une rupture de son fonctionnement psychique liée à l'interruption des soins. Nous ressentons bien les implications que cette hypothèse pourrait avoir dans le cadre de la relation psychothérapeutique.

J.M. Gauthier consacre un chapitre à discuter l'opportunité et les bienfaits du dispositif de l'observation du nourrisson en élargissant le concept d'Esther Bick. La démarche que l'auteur a développée à partir de ce dispositif est tout à fait originale et enrichissante. Il propose d'appliquer pour les psychothérapies d'enfants qui sont dans une impasse (concept de Sami-Ali qu'il explicite dans son ouvrage) de recourir à l'observation de l'enfant et de discuter le matériel clinique ainsi recueilli en petit groupe de travail comme dans le dispositif de l'observation du nourrisson. D'après l'expérience de J.M. Gauthier, ce travail permet au psychothérapeute de l'enfant d'être confronté à d'autres points de vue qui re-dynamisent la relation psychothérapeutique et lui permettent de mieux comprendre ses propres mouvements contre-transférentiels à travers ceux de l'observateur et, à travers ceux-ci, ce qui se joue ou ne se joue pas avec l'enfant. Un dernier chapitre nous fait part de trois observations menées par N.Urbain qui illustrent bien tout le propos du livre. Cet ouvrage est très dense. Les propos de J.M. Gauthier ne sont pas toujours exempts de paradoxes ni de polémiques mais les idées qu'il développe et la clinique qui les illustre ont suscité de nombreuses associations sur ma propre clinique et son contenu m'a apporté un grand enrichissement. Sa lecture est à recommander vivement.


Christine Frisch-Desmarez / Pédopsychiatre, psychanalyste SBP, 36 rue Tony Neuman L - 2241 Luxembourg

 

 
 


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last modified: 2007-01-19