NOTES DE LECTURES
J.P. Vidit, B. Balzani, G. Kainz
Du jeu et des délinquants. Jouer pour pouvoir penser
De Boeck Université éditeur
L'adolescence est une période de la vie qui n'a cessé de
se prolonger au cours du siècle dernier pour des raisons diverses
dont l'allongement de la durée des études. Cette phase séduit
et inquiète parents et éducateurs qui y sont confrontés.
Elle inquiète surtout quand elle se manifeste de façon tapageuse
dans les institutions scolaire en particulier et dans la rue. Tout le
monde semble d'accord sur la nécessité de poser des limites,
mais généralement lorsqu'on se pose cette question c'est
qu'une transgression délictueuse majeure a déjà été
commise, actes graves de violence sexuelle, ou non, trafics en tout genre,
signant l'échec des mesures éducatives ayant précédé.
Face à cela les réponses de la société ne
sont guère originales,
la formule répressive qui peut aller jusqu'à la
prison, dont on sait qu'elle est une excellente école pour se faire
un nom et passer au stade supérieur une fois la sortie.
La formule thérapeutique sous forme d'une injonction présentant
la psychothérapie qu'elle soit psychanalytique, systémique,
ou comportementale comme la solution magique qu'elle n'est pas. En effet
ces psychothérapies supposent que la personne qui l'entreprend
ait un niveau suffisant d'élaboration mentale et en particulier
un minimum de codes intérieurs pour accueillir la vie pulsionnelle.
Or c'est justement ce qui fait défaut à ce type d'adolescent
dont le mode d'expression privilégié n'est pas le langage
mais le muscle. Or comme chacun sait le muscle a mauvaise presse en psychothérapie.
C'est de ce constat qu'est né un livre vivifiant et redonnant
espoir. Il a été préfacé avec beaucoup de
chaleur par Claude Balier. Il est l'uvre de trois spécialistes
ayant une expérience approfondie du terrain, un psychologue-psychanalyste
qui fit ses premières armes à la Protection Judiciaire de
la Jeunesse et deux éducateurs. Ce travail est la mise en forme
de nombreuses années de pratiques dans le cadre cité.
Le titre à lui seul constitue une véritable pétition
de principe, parler de jeu pour des délinquants, il faut oser,
quand on sait à quel point ils ne savent pas " faire comme
si " mais seulement pour de vrai, l'agir étant leur mode privilégié
d'expression, je devrais dire d'évacuation de l'affect.
Les trois auteurs vont donc faire le pari et le tenir d'apprendre ou de
réapprendre à jouer à un groupe d'adolescents d'un
centre fermé de la P.J.J.
Le recrutement s'est fait sur la base du volontariat et d'un engagement
pour la durée de l'expérience, ce qui est déjà
leur demander un gros effort quand on sait à quel point les ados
sont capable de déclarer dès la première confrontation
à une activité pourtant choisie par eux que c'est de la
" m
. " ou que ça leur prend la tête.
S'agirait-il d'une forme de psychothérapie mal identifiée
comme les revues spécialisées en proposent à la pelle
et à qui un psychanalyste aurait donné sa caution ?
Eh bien justement non, il s'agit au contraire de ne pas plaquer un prêt-à-porter
psychothérapeutique sur une population dont on sait qu'elle refuserait
d'emblée de l'adopter. Il est des situations comme celle là,
où être un authentique thérapeute consiste à
donner l'impression qu'on ne fait pas de thérapie.
Toute psychothérapie analytique digne de ce nom nécessite
que la personne ait accès à la fonction de l'imaginaire
c'est-à-dire au rêve et à ses équivalents,
leur démarche va donc consister à permettre l'accès
de cette fonction à des jeunes chez qui elle ne s'est pas ou mal
constituée, ou a été précocement refoulée.
Leur outil est le sociodrame et ils en exposent les raisons de façon
fort pertinente. Les premières séances, on s'en doute, vont
être particulièrement homériques et propres à
décourager des animateurs qui n'auraient pas la vertu d'espérance
chevillée au corps. Par contre on saisit d'emblée le rôle
de la co-réflexion qui suit chaque séance, d'abord pour
restaurer le narcissisme des animateurs sérieusement mis à
mal par les attaques des jeunes et ensuite amorcer une élaboration
théorique originale fixée sur l'observation des faits et
des émotions suscitées et aux antipodes d'un forçage
pour faire entrer le contenu dans un " ready made " conceptuel.
Ils vont ainsi transformer l'insupportable en supportable et dégager
un statut plus positif de l'agir qu'ils comprennent comme un mode d'expression
qui subsiste lorsque les capacités de symbolisation n'ont pu se
développer au cours de la psychogenèse.
Ils replacent la question récurrente de l'intolérance à
la frustration dans une perspective psychogénétique l'intolérance
procède certes d'une image de soi abîmée et des carences
parentales lorsqu'il s'est agi d'organiser les expériences émotionnelles
au cours du premier développement. N'ayant pu constituer un espace
intérieur de délibération avec lui-même pour
contenir et développer ses émotions, l'adolescent difficile
n'a d'autre ressource que de les évacuer dans l'agir, comme le
jeune enfant.
Ceci valide le choix du sociodrame, c'est-à-dire la construction
et la mise en jeu scénique d'un scénario inventé
par les adolescents. Toute liberté est laissée dans le choix
des thèmes, l'on verra que le premier était particulièrement
antisocial. Par contre à l'instar du théâtre classique
des règles strictes sont édictées. Elles ne concernant
certes que le bon déroulement du jeu scénique, comme l'interdiction
de critiquer ou les actes de violence, elles vont bien sûr au début
focaliser toutes les attaques, mais le fait qu'elles ne vont pas en être
abolies pour autant va contribuer à la pacification. Le rapprochement
bien sûr peut se faire avec l'attention portée au cadre et
à la précession du contenant sur le contenu en psychothérapie
classique.
L'élaboration théorique à partir du matériel
recueilli est originale, en particulier ce qui concerne la genèse
des premières représentations, c'est-à-dire comment
émerge un espace de réflexion avec soi-même à
travers la restitution d'abord orale puis par la vidéo de chacune
des séances. On est frappé de la ressemblance avec la fonction
sociale du mythe.
Au-delà de son intérêt pour le praticien confronté
à ce type de population, le livre fournit apporte des ouvertures
originales sur le fonctionnement psychique des adolescents difficiles
il intéressera donc les Psychiatres, Psychologues, Pédagogues
et Éducateurs.
François Krauss
|
|