ÉCHOS DU 66° CONGRÈS DES PSYCHANALYSTES DE LANGUE
FRANÇAISE à LISBONNE 2006
Marcel Hudon (Société Canadienne de Psychanalyse)
I. Considérations générales
Le 66° Congrès des psychanalystes de langue française
s'est tenu à Lisbonne, entre les 25 et 28 mai 2006, sous le thème
"Relations d'objet et modèle de la pulsion". Organisé
conjointement par la Société Psychanalytique de Paris et
la Société Portugaise de Psychanalyse, il a réuni
plus de 600 personnes en provenance des pays de la francophonie dont une
vingtaine de québécois. Trois sociétés brésiliennes
étaient également représentées au Congrès,
soit les Société Brésiliennes de Porto Alegre, de
Rio de Janeiro (Rio 2) et de Sao Paulo.
Deux rapports et une présentation clinique furent présentés
et discutés, soit :
- le rapport de Bernard Brusset (SPP), "Métapsychologie
des liens et "troisième topique" ?"
- le rapport de Gérard Lucas (SPP), "Clinique de la relation
d'objet et du registre pulsionnel dans la psychanalyse de l'enfant"
- la présentation clinique de Teresa Flores (Société
Psychanalytique du Portugal) "L'homme à l'ordinateur. Relations
d'objet et appropriation subjective".
Dès le début de l'automne 2005, plusieurs groupes à
travers la francophonie (33 Séminaires d'étude de textes
préparant au Congrès recensés) se sont mis au travail
pour faire la lecture attentive des textes de Bernard Brusset et de Gérard
Lucas de même que du rapport clinique de Teresa Flores. Le groupe
de Montréal, sous le leadership de ses responsables (Lorraine Boucher,
Martin Gauthier, Claudette Lafond et de Marie-Claire Lanctôt-Bélanger)
s'est réuni sur une base régulière, entre septembre
2005 et avril 2006, et a accueilli jusqu'à une vingtaine de membres
des sections SPM et QE de la Société Canadienne de Psychanalyse.
Le rapport de Bernard Brusset est celui qui a le plus retenu notre attention.
Avec le recul de la tenue du Congrès, douze extraits tirés
de ce rapport me sont apparus plus spécialement féconds
pour alimenter nos discussions en séminaire et un certain nombre
de ceux-ci ont été repris dans des échanges qui ont
marqué des moments forts du Congrès.
II. Douze extraits tirés du rapport de Bernard Brusset "Métapsychologie
des liens et "troisième topique" ?"
- "La grande question après Freud a été
celle des rapports de l'objet externe et de l'appareil psychique, dans
la cure et dans l'ontogenèse de l'organisation psychique. Elle
est centrale dans les théories des relations d'objet, de leurs
précurseurs et de leurs conditions : d'abord Ferenczi, Balint,
Spitz, Fairbairn, Brierley, Winnicott et, dans le courant de l'Ego Psychology,
Hartmann, Malher, Jacobson ("le self et le monde objectal"),
dans la théorie de l'archaïque et des "positions psychotiques
précoces", M. Klein et ses héritiers.
On cite souvent l'opposition de la recherche du plaisir et de la recherche
de l'objet développée de manière polémique
par Fairbairn dès les années quarante à l'époque
des premières descriptions des états limites aux États-Unis
(Knight). Avec lui et après lui, la notion de relations d'objet
a été substituée à celle de pulsion, et
celle de leur intériorisation à celle d'appareil psychique.
Le "modèle relationnel" a ainsi été opposé
au modèle pulsionnel (J.R.Greenberg et S.A.Mitchell, 1983) (1)
. La place majeure a été donnée, d'une part à
la réalité de l'objet comme autre sujet dans les relations
interpersonnelles et à leurs prototypes dans les relations mère-enfant
précoces, mais aussi au traumatisme, au "défaut fondamental",
aux carences maternelles, aux événements de l'enfance,
et dans une autre direction, aux fantasmes dans le monde interne (M.
Klein).
Comme le point de départ des théories psychanalytiques
est toujours la théorie de la pratique, l'extension et la diversification
de celle-ci a suscité des différences croissantes entre
les théorisations. Elles s'éclairent de leur histoire
et du matériel clinique de référence. La clinique
s'est modifiée et les états limites sont devenus la grande
référence ainsi que les pathologies narcissiques, dépressives,
psychosomatiques et addictives. La clinique du vide, des comportements,
des troubles du sentiment de soi et de relations avec les autres et
avec la société ont requis ce que l'on a d'abord appelé
des "aménagements techniques" avant de dégager
la spécificité des pratiques analytiques dans la diversité
des cadres, des dispositifs et des modèles théoriques.
Dans la pathologie non-névrotique, certains modes de fonctionnement
psychique dans les rapports à la réalité extérieure
sont de plus en plus souvent au-devant de la scène clinique.
Il n'est pas possible d'en rendre compte théoriquement dans
la seule référence à la première et à
la deuxième topique freudiennes, donc ni au jeu des représentations
de choses et de mots conforme à l'économie psychique du
modèle du rêve et du symptôme névrotique,
ni aux conflits intrapsychiques entre instances et au sein des instances.
Les modèles de l'identification projective, du passage à
l'acte, de la somatisation, de la transitionnalité, de la fonction
contenante et des enveloppes psychiques trouvent là tout leur
intérêt. Ainsi en est-il dans les troubles du caractère,
les pathologies narcissiques, les psychoses, le champ bigarré
des états limites et des addictions.
Les différentes formes d'hyperadaptation apparente au milieu
(As If, faux self, "normopathes") et les cas dans lesquels
toute la vie psychique semble se faire sur la scène de la réalité
externe soulèvent la question de la disparition de l'intériorité,
de la réalité psychique. Elle peut être déniée,
négativée, clivée, occultée par la frénésie
maniaque, désinvestie, expulsée par les projections, substituée
par le délire et les hallucinations, forclose, effondrée,
collabée, lieu du chaos et de l'angoisse. Le but de la cure est
d'en rétablir le fonctionnement ce qui suppose une théorie
de ses conditions et de ses rapports avec les objets et avec la réalité
externe." p. 5, souligné par moi
- "Le dénominateur commun de toutes les
descriptions cliniques des états limites est l'instabilité
des relations à autrui entre l'angoisse d'intrusion et celle
d'abandon, en d'autres termes la bonne distance introuvable, ce qui
conduit à diverses conceptions des relations d'objet et corrélativement
du self, de l'archaïque kleinien aux troubles narcissiques du sentiment
d'identité, aux moments d'indifférenciation sujet-objet
et de dépersonnalisation ou de désorganisation. Ces cas
ont mis au premier plan la problématique de la limite entre l'intérieur
et l'extérieur, la "césure" du dedans et du
dehors (Bion), et par voie de conséquence, la fragilité
de la différenciation des espaces et des enveloppes psychiques.
Les fonctionnements psychiques dont rendent compte les topiques freudiennes
peuvent apparaître dans un deuxième temps. Ils ont pour
condition un premier mode de fonctionnement psychique et de relation
à l'autre inapparent dans les névroses. Son absence ou
ses défaillances en révèlent les caractéristiques
qui peuvent être théorisées en termes de topique
primitive préalable aux deux autres." p. 6, souligné
par moi
- "D'une manière générale,
le terme de pulsion a pour lui la proximité
avec les notions du langage courant que Freud estimait souhaitable pour
les notions psychanalytiques (O.C. XVIII, 1926, p.17) : "
nous
aimons en psychanalyse rester en contact avec le mode de penser populaire
dont nous préférons rendre les concepts utilisables pour
la science plutôt que de les rejeter."
Pulsion comme répulsion, expulsion, propulsion, compulsion, exprime
l'idée de contrainte, de force, de mouvement, d'action, d'énergie
et par là, comme la notion d'appareil psychique, celle de ses
transformations. La pulsion est un modèle explicatif du déterminisme
psychique inconscient référé à la transformation
de l'excitation endogène et exogène et par là au
corps biologique et à la sexualité. On peut considérer
à juste titre que la métapsychologie freudienne a pour
objectif de fonder scientifiquement la théorie de la conflictualité
intrapsychique à partir d'une pratique originale productrice
du savoir sur les déterminismes inconscients. La pulsion,
concept-limite dans les rapports psyché-soma, est définie
par l'exigence de travail du psychisme du fait de ses liens avec le
somatique, mais aussi, peut-on ajouter, du fait des traces mnésiques
des expériences corporelles et des échanges avec l'autre
(l'environnement, la mère, les parents) dans la dépendance
néoténique originaire que J.Laplanche (2) définit
comme "situation anthropologique fondamentale"."
p. 6-7, souligné par moi
- "Pour Winnicott, la topique des espaces psychiques
à partir de l'espace transitionnel met en question l'opposition
kleinienne simple de la projection et de l'introjection et trouve dans
la pratique du squiggle une illustration concrète de la pratique
analytique en double (loin d'être un jeu gratuit, elle est une
méthode d'investigation dans le cadre de la consultation qui
utilise le plaisir de l'expression graphique à deux).
La dimension phénoménologique de la notion de transitionnalité,
développée entre 1951 et 1971, semble la situer en dehors
de la métapsychologie. Il est possible de trouver des articulations
avec les textes tardifs de Freud "Construction en analyse",
"le clivage dans les processus de défense" et "Moïse
et le monothéisme". Mais, à bien des égard,
il s'agit d'un modèle de d'appareil psychique substitué
à celui de Freud et d'où découle logiquement l'ensemble
des idées novatrices de Winnicott, dont, avec le texte fondateur
sur la régression dans la cure (1954)(3) , le modèle initial
psyché-environnement. L'intégration (concept nomade
de grande ambiguïté mais dont il est difficile de se passer),
l'appropriation subjective, s'opposent à leurs inverses qui caractérisent
la pathologie prise comme référence clinique de base.
La défaillance de l'activité transitionnelle est typiquement
l'effet des traumatismes par défaut. Le clivage entraîne
le manque d'intégration de ce qui est inscrit en deçà
de l'ordre des représentations et qui ne pourra revenir que du
côté du perceptif et de l'hallucinatoire ou encore de l'acte,
de la somatisation, du délire, mais aussi de la participation
psychique de quelqu'un d'autre, à la mesure de sa disponibilité
inventive.
La transitionnalité verbale dans la cure donne un nouveau modèle
de l'analyse. L'interinfluence comme interinduction de penser, sans
que l'on puisse dire ce qui vient de l'un et de l'autre, joue comme
appareil de transformation, de liaison et de création de liens
dans la relation intersubjective. Elle rend possible une activité
perceptive constructive, créatrice, dans laquelle la figuration
psychique est incluse et élaborative. A l'inverse, chez Christine
par exemple, les processus primaires de déplacement et de condensation
déconnectés des processus secondaires tendent à
régir certaines perceptions interprétées de manière
contrainte, obligatoire, immédiate, auto-référée,
excluant la représentation et a fortiori la symbolisation donc
l'élaboration et l'intégration." p. 10, souligné
par moi
- "Pour Winnicott, la constitution de la pulsion
est secondaire au rapport primaire psyché-environnement, celle
de l'objet également qui est investi avant d'être perçu.
La pulsion est considérée comme organisée par les
réponses données par l'environnement aux manifestations
instinctuelles de l'enfant. Dans cette logique, il s'agira de la
pulsion de vie ou de la destructivité, de l'intrication pulsionnelle
ou non selon la qualité des réponses de l'environnement.
Cette théorie, comme celle de Bion, modifie la place donnée
à la pulsion comme fondement de la métapsychologie, mais
elle donne une position centrale aux notions freudiennes de liaison
et de déliaison.
La place donnée à la problématique narcissique
en terme de "self" ne comporte pas nécessairement la
disparition de la référence au modèle de la pulsion
et de l'dipe. La genèse du self, de la nécessaire
omnipotence rendue possible par le holding maternel à la découverte
de l'objet objectif, trouvé-créé, détruit
dans le fantasme et toujours présent dans la perception, a progressivement
pris une place croissante dans l'uvre de Winnicott. Il a été
amené à prendre en compte le rôle positif du sentiment
d'omnipotence, de l'illusion et de la désillusion, et aussi,
comme Bion mais autrement, de la destructivité. Thème
auquel A. Green a donné de plus larges dimensions : le travail
du négatif notamment dans la constitution de la structure encadrante
de l'activité de représentation."
p. 11, souligné par moi
- "Chez Bion, la différence topique des
éléments bêta et alpha (containing, rapport contenant-contenu
de symbolisation) découle logiquement de la différence
entre l'activité psychique de l'enfant et celle de la mère,
celle du patient et celle de l'analyste. La topique du lien est fondatrice
et redéfinit les pulsions et les pensées dans leurs rapports
aux émotions et aux expériences corporelles primaires
(et non au somatique biologique). En d'autres termes, dès lors
que le point de départ du raisonnement est un état d'indifférenciation
individu-environnement, le modèle de la pulsion est redéfini
par les conditions relationnelles de sa genèse. La pulsion
devient secondaire à des étapes antérieures référées
à la sensori-motricité, à l'émotion confondue
avec les sensations et les impressions sensorielles dans les liens primaires
d'amour, de haine et de connaissance. La fonction alpha donne un nouveau
modèle de l'action du psychanalyste. P. 11, souligné par
moi
- "L'idée d'une troisième topique
a été avancée diversement, notamment par C.Dejours
(1986)(4), P.C.Racamier(5) (1992), A.Green(6) (1982, 1983,1990), W.Reid(7)
(1996),
P.Bercherie(8) (2000), R.Cahn(9) (2002).
L'impact des conceptions de Winnicott et de Bion, qui peuvent être
considérées comme héritières des grands
débats sur les relations d'objet, est une donnée remarquable
de la psychanalyse actuelle en Europe. Or, ces uvres ont en commun
une topique soi-objet interprétée en référence
aux relations mère-enfant précoces.
Parler de troisième topique, c'est d'abord soulever la question
de la place à donner dans la métapsychologie aux modèles
théoriques venus des pratiques des psychanalystes dans d'autres
champs, d'autres cadres et d'autres dispositifs techniques que la cure
dite classique : le face à face, les médiations, la famille,
l'institution, le groupe et le couple. Des modèles théoriques
affranchis de la référence aux pulsions, au corps, à
la mémoire inconsciente individuelle, tendent à privilégier
soit des notions nouvelles qui ont surtout une valeur descriptive, soit
des modèles structuraux fondés sur les fantasmes originaires
et les phénomènes d'identification projective." p.
12, souligné par moi
- "Pour R.Cahn (1991, 2004)(10), dans une perspective
proche de celle de W.Reid à propos du transfert limite et dans
la même référence winnicottienne, le processus psychanalytique
comporte la référence implicite à une troisième
topique avec ses espaces interne, externe et intermédiaire. Elle
est sujette à variation et à défaillances en cas
de transfert limite. Cette troisième topique, condition des
deux autres, "de la dyade mère-enfant à la topique
soi-objet" rend compte des mouvements centripètes et centrifuges
de la subjectalisation et de l'objectalisation à partir de l'omnipotence
dans l'indifférenciation (ou la dédifférenciation
régressive) soi-objet. Elle entraîne le télescopage
de la réalité externe et de la réalité interne.
R.Cahn, suivant Winnicott, décrit l'origine de la position de
sujet (la fonction-sujet) dans l'expérience d'omnipotence rendue
possible par le holding maternel et dans la mise en cause de celle-ci
dans le passage de "l'objet subjectif" à "l'objet
objectif", c'est-à-dire l'autre comme autre sujet.
Le processus de subjectivation qui est le but de la psychanalyse s'inscrit
dans le travail de la cure comme un sens à trouver-créer
à partir d'un travail identificatoire simultanément commun
et respectif entre les deux partenaires : aire de jeu, métaphorisation
et appropriation du sens. Ce qui suppose que l'analysant peut entendre
l'interprétation "comme venant d'un lieu imaginaire autre
que celui où il situe l'analyste comme objet pulsionnel..."(J.L.Donnet,
1995)(11) , autre que celui où s'actualise la conflictualité
intrapsychique. Celle-ci doit être contenue dans un espace psychique
propre distingué de l'espace extérieur objectif. Lors
de la reviviscence transférentielle des traumatismes et des perturbations
narcissiques qui sont à l'origine des pathologies limites, de
l'empiètement du self par l'objet externe, "la distinction
sujet-objet s'obscurcit et s'efface ; le modèle de la cure classique,
aussi aménagé soit-il, perd de sa pertinence. Une autre
écoute, un autre modèle opératoire s'avèrent
nécessaires." L'expression des réactions de l'analyste
peut avoir un effet bénéfique "en sortant le patient
de son univers symbiotique-autistique de Deux en UN, et lui font reconnaître
qu'un autre (auquel il peut s'identifier) à la fois s'en trouve
affecté et l'affecte." Les interrelations primitives sujet-objet
se jouent et se répètent dans le registre de cette dimension
intersubjective de la relation analyste-analysant. La patience, l'inventivité,
le questionnement sur soi permettent à l'analyste, toujours soucieux
de maintenir l'asymétrie de la relation, la "psychisation"
et la subjectivation de ce qui n'a pas pu l'être dans la relation
à l'objet primaire avec lequel il est confondu dans la régression
transférentielle. Par symétrie avec la notion d'objectalisation
comme finalité des pulsions de vie (Green), la "subjectalisation"
selon R.Cahn, n'est tant un effet qu'un processus dont les aléas
rendent compte de la pathologie narcissique et tout particulièrement
celle des adolescents contemporains caractérisée par l'"externalisation".
Cette perspective fonde le travail psychanalytique en hôpital
de jour que R.Cahn a décrit et théorisé."
p. 16-16, souligné par moi
- "A.Green, dès 1982 (texte republié
en 1990)(12) , a décrit l'"objet analytique" constitué
par le double interpsychique de l'un et de l'autre. Le dédoublement
de soi à soi est transposé en dédoublement de la
pensée propre du patient et de celle de l'analyste. Cette notion
entre dans le cadre plus général d'une sorte de troisième
topique "externe, inter et transsubjective, transnarcissique"
qui intègre les modèles du transitionnel et des espaces
psychiques dans les rapports entre la lignée subjectale et la
lignée objectale aux différents niveaux hétérogènes
de l'économie et de la dynamique pulsionnelle.
Elle est centrée sur la métapsychologie des relations
soi-objet capable de rendre compte de l'analyse contemporaine au plus
près d'une théorie de la clinique. Il écrit : "L'objet
de l'analyse dans le cadre ne doit être ni dans l'analysant
ni dans l'analyste, mais dans l'espace potentiel de leur entre-deux,
dans une nouvelle forme de réunion qui permette d'accéder
à la métaphore de l'objet, qui n'est que l'objet
du lien ; ni mien ni tien : lien."
"Lorsque la théorie des relations d'objet commença
à se développer, on fut d'abord enclin à décrire
des actions mutuelles (en termes de processus internes) du moi et de
l'objet.
notre intérêt aurait dû se porter
sur ce qui est entre les termes que ces actions unissent ou entre les
effets des diverses actions. Autrement dit, l'étude des relations
est celle des liens plutôt que des termes unis par ces liens.
C'est la nature du lien qui confère au matériel sa nature
proprement psychique, responsable du développement intellectuel.
Ce travail a été différé jusqu'à
ce que Bion s'y attache pour les processus internes et Winnicott pour
l'étude des échanges entre l'interne et l'externe.""
p. 18, souligné par moi
- "Plus récemment, A.Green (2002)(13)
propose d'extraire la topique du point de vue métapsychologique
classique pour donner à la conception d'espace psychique sa pleine
portée et tenir compte des catégories nouvelles (le transitionnel).
"Car ce sont les propriétés des espaces qui déterminent
en grande partie les propriétés des objets et les possibilités
de transformation qui président aux données de l'enracinement
corporel dans leurs vicissitudes à l'égard des objets...
la référence à la topique a fait apparaître
la nécessité de prendre en considération la compatibilité
entre les états de séparation et de réunion, la
nature des relations entre Moi-objet, les registres du fonctionnement
du Moi, ce qui appelle une métapsychologie des limites
et plus seulement des espaces." Il en viendra à définir
l'émergence du sujet par le va et vient intersubjectif et intrapsychique
dans l'après-coup du processus pulsionnel confronté au
tiers intrapsychique autoréflexif comme "structure médiatrice
entre les formes du conflit et la capacité de les tolérer.""
p. 18, souligné par moi
- "En conclusion, plutôt que d'essayer
de faire tenir d'emblée cette troisième topique dans le
cadre de la métapsychologie freudienne, mieux vaut la situer
d'abord dans sa cohérence propre à partir de laquelle
elle y trouve sa place. Elle se révèle être fonction
de l'état de la topique interne. Elle est un aboutissement de
l'idée de la production du transfert par la situation psychanalytique,
de la construction de l'espace psychanalytique. Le fondement est
ce que Freud a sous-estimé : le rôle des inductions et
des réponses de l'autre, du partenaire des interrelations, dans
la construction de l'objet, à l'origine et dans la relation de
transfert.
Les auteurs qui ont avancé l'idée de troisième
topique se réfèrent presque tous à Bion et Winnicott
considérés comme les frères jumeaux qui en inspirent
l'idée et en donnent les justifications, ainsi qu'à A.Green
(l'"objet analytique", le "travail de la limite",
la "double limite", cf. Psychanalyse du lien (14) ).
L'introduction générale à la thèse d'une
troisième topique et à la métapsychologie des liens
et des limites requiert l'évaluation des grands modèles
élaborés par ces auteurs et d'abord, à partir de
Freud, ceux de la projection et de l'indifférenciation primaire,
notamment dans la clinique des limites du moi." p. 19, souligné
par moi
- "Le point de vue d'une troisième topique
s'est développé dans des directions diverses et il ne
saurait être question de la réduire à un dénominateur
commun. Une conception unifiée serait contradictoire avec
l'objet même de la connaissance psychanalytique, mais pas moins
la réduction unidimensionnelle à telle ou telle psychologie
du self. La centration sur les espaces actuels du fonctionnement
psychique induit facilement la logique de la phénoménologie
existentielle et le rétablissement dans ses pouvoirs d'un moi-sujet
pré-analytique.
En analyse, l'espace psychique entre le soi et l'objet, dont les limites
sont des processus de transformation et de symbolisation, est au premier
plan, et c'est à partir d'elles que prennent sens les points
de vue dynamique et économique, de sorte que la troisième
topique, si on en admet la thèse, n'est qu'un aspect de la métapsychologie
des liens. Celle-ci, loin de les invalider, donne de nouvelles perspectives
aux topiques freudiennes qui trouvent secondairement tout leur intérêt
quand se trouve constitué un espace psychique organisé
dans lequel la conflictualité intrapsychique s'exprime et se
symbolise dans le processus analytique." p. 48, souligné
par moi
III. Extraits tirés des interventions en table-ronde de Martin
Gauthier et de Wilfrid Reid
Un des caractères marquants des Congrès des psychanalystes
de langue française qui ne semble jamais faire défaut est
celui de l'intensité. Le rythme est intense, le nombre des interventions
au cours des périodes de discussion toujours plutôt considérable
et le contenu de celles-ci, très souvent de grande valeur. Il existe
une couverture audio de la plus grande partie des activités du
Congrès qui occupe, en tout ou en partie, l'espace de 23 CD (disponible
à notre bibliothèque) et le dernier numéro de la
Revue française pour l'année 2006 (à paraître
en décembre) publiera dans son numéro spécial Congrès
les textes mis à jour des rapporteurs de même que plusieurs
des textes élaborés à partir des interventions faites
au cours du Congrès ou pré-publiés dans le Bulletin
de la Société Psychanalytique de Paris (mars 2006).
Deux collègues de la SPM avaient accepté l'invitation de
participer à une table ronde. Martin Gauthier a participé
à la table-ronde "L'enfant et l'adolescent" présidée
par Amalia Giuffrida (SP Italie) et dirigée par Florence Guignard
(SPP) alors que Wilfrid Reid a participé à la table-ronde
"Relation d'objet : pulsions, emprise et narcissisme" présidée
par Giuseppe Scariati (SP Suisse) et dirigée par Paul Denis (SPP).
Nos collègues ont fait des interventions remarquées et appréciées
qu'il n'est pas facile de résumer succinctement. Avec leur assentiment,
j'ai extrait de leur communication orale (à partir des CD) un certain
nombre de propositions qu'ils ont aimablement accepté d'ajuster
un peu pour faciliter la lecture, en ajoutant les références
pouvant permettre aux intéressés de regarder tout cela de
plus près.
-Martin Gauthier
- "Pour aborder le monstre du Loch Ness de notre
ami Antonino Ferro, pour le figurer, pour éventuellement le cuire,
le métaboliser, jusqu'à la queue
il nous faut un
lac, il faut d'abord un lac du Loch Ness. Dans les mots d'un poète
québécois, un lac, c'est "un il ouvert sur
la nuit profonde " (Gilles Vigneault). La nuit se dresse des deux
cotés, celui du monde objectal et celui du monde interne. J'interpelle
ainsi la nécessité d'un fonctionnement qui puisse être
monadique, à distinguer d'un système solipsiste. Et ce
lac ne vit vraiment, ne palpite que sur la ligne de crête tendue
entre la conception et la perception, que par l'expérience du
transitionnel, au présent de cette expérience, au présent
de la rencontre, comme celle d'aujourd'hui au Portugal. "
- "Nos hôtes portugais sont de grands
explorateurs. Ils ont su transformer le Cap des Tempêtes en
Cap de Bonne Espérance, transformer le fatum en fado,
et un de leurs grands explorateurs, c'est Fernando Pessoa. Vous vous
souvenez, Fernando Pessoa disait : "Je ne change pas, je voyage."
Et dans son voyage, pour aborder son voyage, il a utilisé différents
"hétéronymes" (un mot de lui), différents
points de vue, différents vertex, différentes perspectives.
C'est Pessoa aussi qui disait qu'il raisonnait, parce que c'était
une autre façon de rêver.
Cette semaine je me promenais à Bélem : il y avait une
exposition de Frida Kalho, cette peintre mexicaine dont vous connaissez
peut-être les tableaux. Elle était affligée d'une
maladie somatique importante et était amie d'André Breton.
Une phrase, à l'entrée de l'exposition, m'a frappée
: " On a pensé que je peignais des rêves; ce n'était
pas le cas ; je n'ai peint que ma propre réalité.".
Il nous faut donc différents outils conceptuels pour aborder
différentes réalités.
- "Dans ce colloque, nous sommes à prendre
acte, à prendre la pleine mesure métapsychologique de
ce qu'implique la rupture interprétative des avancées
de Winnicott, de Bion, de Green. Bernard Chervet parlait hier des changements
au niveau de la construction de l'objet et de la constance de la poussée
pulsionnelle mais on peut élargir son propos à toute
la construction de la pulsion. Il nous faut véritablement
repenser les avancées métapsychologiques de 1915 avec
cette rupture métapsychologique, en particulier face aux impasses
thérapeutiques auxquelles nous sommes confrontés avec
comme seul outil les première et deuxième topiques."
- "Un autre "esprit intranquille"
que je voulais évoquer - Henri Vermorel, dans son papier préalable,
évoquait le beau travail de Fairbairn-, alors que nous fêtons
cette année le 150ième anniversaire de la naissance de
Freud, comme Claudio Eizirik, ce matin, nous rappelait, c'est celui
à qui, vous vous souviendrez, on avait demandé de faire
un exposé à Vienne lors de son 75ième anniversaire,
l'enfant terrible, Sandor Ferenczi. Vous vous souviendrez aussi
peut-être que l'exposé qu'il a présenté,
un exposé remarquable à relire dans la foulée de
nos travaux de ce colloque, s'intitule "Analyses d'enfants avec
des adultes" (il vient un peu en contraste avec ce que disait à
l'instant Florence Guignard sur l'espace culturel contemporain parce
que l'on se retrouve 75 ans en arrière). On retrouve là
un Ferenczi qui aborde son expérience clinique où il utilise
des remaniements techniques qu'il emprunte à la psychanalyse
d'enfants avec ses patients, grands traumatisés, dans toute la
clinique du désinvestissement qui est la sienne. Il y a différents
aspects qui ont été mentionnés tout à l'heure
en parlant de cette clinique, des aspects comme l'atténuation
de la rigueur technique, la place prépondérante du contre-transfert,
l'idée de se laisser entraîner dans un jeu, et puis,
d'aborder, là où le patient cesse de jouer
là
où le patient n'est plus capable de jouer
découvrir
les tendances à l'action avant de passer au travail de la pensée
autant
d'aspects que Florence avait commencé à aborder dans la
dernière partie de son exposé. Il est nécessaire
de penser d'une manière métapsychologique à ce
que l'on fait au niveau technique avec ces patients là.
Ferenczi (15) parlait de "processus d'autoclivage-narcissique",
de "re soudure", ou encore de "réconciliation".
Puis, déjà à l'époque, il sentait bien qu'il
dérogeait à l'orthodoxie de son époque. Il y a
cette phrase où il dit : "Où est passée
alors la fine analyse économique, topique, dynamique, la reconstruction
de la symptomatologie, la poursuite des investissements changeants de
l'énergie du Moi et du Surmoi, qui caractérisent l'analyse
moderne ?"
"Donc, toute une interrogation sur notre manière de manier
le transfert, la suggestion, des éléments comme le déplacement,
la projection, autant d'éléments que les psychanalystes
d'enfant ont une certaine coutume d'aborder dans leur cadre avec les
enfants.
Enfin, il faut souligner que même si Ferenczi rapprochait ces
deux champs cliniques, celui de l'enfant et celui des adultes traumatisés,
chez l'enfant, la structure, l'organisation de défenses que l'on
rencontre, n'est pas la même organisation de défenses ou,
pas nécessairement la même, que chez l'adulte qui présente
une symptomatologie narcissique ou traumatique. Au contraire, l'enfant
dans sa réalité d'immaturité et de dépendance
se trouve au pôle inverse : on peut dire que toute l'organisation
de défenses des patients dont on parle avec la troisième
topique s'oppose justement à cette réalité de l'immaturité
et de la dépendance."
-Wilfrid Reid
1) De l'ensemble individu-environnement à la troisième
topique
"La relation nous crée" (Gaston Bachelard).
- "Les grands apports de la métapsychologie
de Freud ne doivent pas nous dissimuler ses insuffisances, dont une
insuffisance majeure. Dans le langage de Green(17) , cette insuffisance
majeure, c'est l'ignorance du rôle de la réponse de
l'objet dans la structuration de la psyché. Une question
se pose alors : comment préserver les grands apports de la métapsychologie
de Freud tout en prenant acte de cette insuffisance majeure.
Selon moi, il y a intérêt à revoir le cadre général
de la théorie analytique, c'est-à-dire songer à
un changement de cadre épistémique. On sait que, pour
Freud, à l'état le plus primitif, l'intrapsychique constitue
une unité fonctionnelle selon le modèle du réflexe
monosynaptique. Dès lors, est-ce que le ver n'est pas déjà
là dans le fruit?"
- "On sait que Winnicott a un tout autre point
de départ. Chacun connaît la formulation : "Un nourrisson,
ça n'existe pas"
mais a-t-on vraiment pris la mesure
de la traduction métapsychologique de cette formule, à
savoir qu'un psychisme individuel, au point de départ, ça
n'existe pas. Des conditions sont nécessaires pour qu'apparaisse
un psychisme individuel. Au départ, nous avons, dit-il, l'ensemble
individu-environnement.
Il y a intérêt à articuler ces deux perspectives
de Freud et Winnicott, d'autant que l'une et l'autre, chacune à
sa manière de désigner les choses, prennent la toute puissance
ou l'omnipotence ou l'hallucinatoire, comme le premier principe régulateur
de l'économie psychique."
- "On peut penser que Winnicott a introduit
une des quatre ou cinq grandes percées conceptuelles de la psychanalyse
postfreudienne en introduisant l'idée d'une articulation paradoxale
psyché-environnement, à savoir que si la rencontre psyché-environnement
n'est pas suffisamment bonne, nous n'avons pas accès à
l'extériorité de l'objet,
de sorte que la psyché n'est pas en mesure de prendre en compte
la réalité extérieure dans son fonctionnement qui
relève alors entièrement du monde intérieur."
- "Dans le prolongement de l'articulation psyché-environnement,
nous pouvons situer le travail du négatif. Donnet (17) parle
du "don d'absence". Et là, j'aime bien la formulation
d'André Green(18) quant au rôle de l'environnement : "L'objet
absolument nécessaire à l'élaboration de la structure
psychique doit s'effacer. Il doit se faire oublier comme constituant
de la structure psychique ; il existe sous la forme de l'illusion qu'il
n'est pas constitutif de la structure psychique mais se donne comme
différent de celle-ci, comme objet d'attraction ou de répulsion."
Donc, il y a tout un travail psychique de nature paradoxale, un travail
assez peu décrit par Freud ; ce travail permet le passage de
la dyade ou l'ensemble individu-environnement, à la monade ;
on peut le désigner comme un travail de monadisation.
Ce passage de la dyade à la monade définit un espace-carrefour
où vont transiter les principaux concepts de la psychanalyse,
soit la pulsion, le narcissisme, les relations d'objet, l'emprise, également
le trauma psychique (19), le fantasme, l'affect, voire même le
modèle théorique de la méthode analytique (20).
Dans ce transit de la dyade à la monade, ces concepts fondamentaux
sont remis au travail et il est possible d'en tirer un nouveau regard,
d'en arriver à de nouvelles définitions."
- "Dans ce transit de la dyade à la monade,
il me semble que l'on peut assister à l'émergence d'une
nouvelle métapsychologie que l'on peut désigner comme
une métapsychologie des espaces qui est différente
et complémentaire d'une métapsychologie de l'objet. À
ce point de vue, on pourrait penser qu'il y a un certain nombre de malentendus
courants, dans la littérature, dans la mesure où l'on
présente certains concepts de la métapsychologie des espaces
dans des termes qui relèvent de la métapsychologie de
l'objet. Je ne développerai pas ; je veux simplement signaler
la façon très courante que l'on a de présenter
le "détruit-trouvé" comme la survie de l'objet
à la destruction fantasmatique alors que le fantasme comme espace
est une conséquence de la réussite du processus et non
pas un ingrédient de ce processus car la différenciation
des espaces psychiques du dedans et du dehors est la résultante
de ce processus.
De même en est-il du terme d'objet-environnement. Brusset (21)signale,
à juste titre, que pour Winnicott, la mère est un espace
avant d'être un objet. À cet égard, j'aime bien
cette expression de Pontalis (22): "La mère, avant d'être
un objet, est cet entours indivis".
- "Cette métapsychologie des espaces
me semble davantage en phase avec la méthode analytique. André
Green(23) dira : "Ce sont les propriétés des espaces
qui déterminent les propriétés des objets et
les possibilités de transformation qui président aux données
de l'enracinement corporel dans leurs vicissitudes à l'égard
des objets".
- "Dans une métapsychologie des espaces,
on peut mettre de l'avant une complémentarité du modèle
de la pulsion et du modèle de la relation d'objet encore faut-il,
me semble t-il, proposer, l'existence, chez Winnicott, d'un modèle
implicite de la pulsion qui d'emblée, aurait une inscription
relationnelle, et qui serait donc un modèle différent
du modèle freudien de la pulsion. Dans ce contexte, le modèle
freudien de la pulsion deviendrait un modèle de deuxième
génération (24). "
2) Un modèle implicite de la pulsion chez Winnicott, différent
du modèle freudien.
- Ce que je veux proposer, c'est évidemment
une hypothèse, qu'il existe, chez Winnicott, un modèle
implicite de la pulsion qui est de l'ordre d'une inscription relationnelle
et ce modèle de la pulsion, il s'actualise dans un temps théorique
qui est antérieur à celui où s'actualise le modèle
de Freud ; le modèle de Freud devient alors un modèle
de deuxième génération.
- "On peut distinguer les deux modèles
selon la source, le but, l'objet et la poussée.
Chez Freud, la source est interne. Chez Winnicott, dans le domaine
qu'il étudie, précise-t-il, la source est "aussi
extérieure qu'un coup de tonnerre".
Pour Freud, le but de la pulsion est intrinsèque au mouvement
pulsionnel : ainsi en va-t-il pour la pulsion d'autoconservation ou
la pulsion sexuelle ; de même pour la pulsion de vie ou la pulsion
de mort. Pour Winnicott, le but est dans la réponse de l'objet
: "Le mot "destruction" est nécessaire, non en
raison de l'impulsion destructrice du bébé mais de la
propension de l'objet à ne pas survivre, ce qui signifie également
un changement dans la qualité, dans l'attitude (25)."
Quant à l'objet, on connaît la séquence freudienne
: auto-érotisme, narcissisme, amour objectal. Ici l'on butte
sur deux définitions différentes du narcissisme primaire
chez Freud : un narcissisme primaire dit objectal, en 1914, où
le narcissisme est contemporain de la formation du moi ; le moi est
pris comme objet d'amour ; ailleurs, nous retrouvons
un narcissisme primaire dit anobjectal dont le prototype est l'intra-utérin.
Et cela a amené un débat : doit-on parler de narcissisme
primaire au point de départ ou plutôt d'amour primaire
? L'articulation paradoxale psyché-environnement de Winnicott
nous sort de ce dilemme : à la fois, il n'y a pas d'objet
pour le sujet mais ce "pas d'objet pour le sujet", il est
essentiel du point de vue de l'observateur extérieur. Winnicott
(26) dira : "Dans le narcissisme primaire, l'environnement soutient
l'individu et en même temps [et Winnicott souligne le "en
même temps"], l'individu ignore l'environnement et ne fait
qu'un avec lui", de sorte que, si ça se passe bien, on arrive
à ce que l'on peut désigner comme une structure bipolaire
du narcissisme primaire, avec un pôle dyadique et un pôle
monadique.
Quant à la poussée qui est une composante fondamentale
de la pulsion, on peut la définir chez Winnicott, comme une sorte
de "mixte de spontanéité et de sensori-motricité".
Un mixte qui, pour le sujet, ne serait ni libidinal, ni destructeur,
mais de l'ordre d'une tension, d'une "intensité tensionnelle",
sous l'égide de l'hallucinatoire. Pour Winnicott, un enjeu fondamental,
c'est l'intégration de cette excitation pulsionnelle et de la
motricité. Et quand on pense motricité, on pense motricité
psychique, on pense l'hallucinatoire. André Green nous dit :
"La première réponse de la psyché à
l'expérience du manque, c'est l'hallucinatoire."
Alors donc, cette intrication de l'excitation et de la motricité
sera réussie dans la mesure où il y aura une "négativation
de l'hallucinatoire". Cette "négativation de l'hallucinatoire",
c'est-à-dire, la mise en place, avec l'aide de la mère,
de l'hallucination négative de l'objet est nécessaire
à la mise en place de la psyché comme une unité
individuelle."
- "Catherine Chabert (27) nous parle du "tournant
de 1897" où, selon elle, le sujet devient l'auteur de la
pulsion ; elle évoque une passivité propre à l'émergence
pulsionnelle selon la formule : "Être excité par".
Au-delà du "excité par", ce que je trouve particulièrement
intéressant c'est le verbe "être". Dans quelle
mesure ne rejoignons nous pas là ce que Winnicott appelle le
stade du "Je suis" ? On sait que Winnicott a donné
un statut métapsychologique au concept d'être : ce qui
l'amène à distinguer "un faire par impulsion"
qui provient de l'être et "un faire par réaction",
quand nous sommes en deçà de l'instauration de l'être.
Dans cette dernière théorisation, la pulsion cesse
d'être un donné ; elle devient un processus, une sorte
de "work-in-progress" où l'actualisation du dualisme
libido-autoconservation demande, dans un premier temps théorique,
l'actualisation préalable du dualisme destructivité-créativité."
- "Je termine avec la relation d'objet. Green
souligne que l'étude de la relation d'objet, c'est d'abord l'étude
des liens avant celle des termes unis par ces liens. Cela rejoint, selon
moi, la distinction de Winnicott entre "relation d'objet"
et "utilisation de l'objet". Dans cette distinction, ce n'est
pas l'objet ou la nature de l'objet qui est en cause mais plutôt
la modalité de lien à l'objet.
"Je rappelle la formule de Green (28): "Ce sont les propriétés
des espaces qui déterminent en grande partie les propriétés
des objets."
D'où ma conclusion : il me semble que le modèle implicite
de la pulsion chez Winnicott nous offre une passerelle entre le modèle
de la pulsion de Freud et le modèle de la relation d'objet, si
nous acceptons un certain infléchissement du modèle de
la relation d'objet de par son introduction dans une métapsychologie
des espaces : espace du dedans, espace du dehors, espace intermédiaire.
En prime, nous pouvons donner un statut métapsychologique au
concept de lien. Ici, Winnicott ne craint pas d'être radical :
la transitionnalité ou l'illusion lui apparaît comme une
condition sine qua non pour un contact vivant entre la psyché
inconsciente et l'environnement : "cette illusion, dira t-il, sans
laquelle aucun contact n'est possible entre le psychisme et l'environnement."
En bref, la pertinence d'une métapsychologie des espaces psychiques
et ses maître-mots, le travail du négatif et la transitionnalité,
me semblent justifier l'introduction d'une troisième topique
dont les instances sont le soi et l'objet."
Notes:
(1) Greenberg J.-R. et Mitchell S.-A., Object Relation in Psychoanalytic
theory, Harvard Univ. Press, 1983.
(2) Laplanche J. Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, PUF,
1987
(3) Winnicott D.W., " Les aspects métapsychologiques et cliniques
de la régression au sein de la situation analytique " (1954),
De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
(4) Dejours C. Le corps entre biologie et psychanalyse, Paris, Gallimard,
1986.
(5) Racamier P.-C. Le Génie des origines, Paris, Payot, 1992.
(6) Green A. "La double limite" (1982) La folie privée
: psychanalyse des cas-limites, Paris, Gallimard 1990, pp. 293-316 ; Paru
dans : La nouvelle revue de psychanalyse, 1982, n°25 ; Narcissisme
de vie, narcissisme de mort, Paris, Minuit, 1983, p.18-19 et 41; Folie
privée (psychanalyse des cas-limites), Paris, Gallimard, 1990.
(7) Reid W. "L'analyse du transfert limite ou la limite du transfert
analysable : la valeur heuristique de la notion d'utilisation de l'objet"
pp. 199-219, et "Pour une métapsychologie du cadre analytique
ou comment peut-on ne pas être un héros ?" 415-36, La
psychothérapie psychanalytique (une diversité de champs
cliniques, sous la dir. de P.Doucet et W.Reid. Montréal, Gaëtan
Morin, 1996.
(8) Bercherie P. "Évaluation critique du concept freudien
de projection", RFP, 2000, vol. 64, n° 3, pp. 861-883.
(9) Cahn R. La fin du divan, Paris, O. Jacob, 2002
(10) Cahn R. "Du sujet". R.F.P., 1991,6, 1371-1492 ; "Subjectalité
et subjectivation", Adolescence 2004, n° 50, pp. 755-766.
(11) Donnet J.-L. Le Divan bien tempéré, Paris, PUF, 1995
a ; Surmoi I (le concept freudien et la règle fondamentale), Paris,
PUF, 1995 b.
(12) Green A. "La double limite" (1982) La folie privée
: psychanalyse des cas-limites, Paris, Gallimard 1990, pp. 293-316 ; Paru
dans : La nouvelle revue de psychanalyse, 1982, n°25.
(13) Green A. Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine,
Paris, PUF, 2002, p. 294.
(14)Brusset B. Psychanalyse du lien (la relation d'objet), Paris, Centurion,
1988, réédition remaniée, Paris, PUF, 2005.
(15) Ferenczi S. (1931) Analyses d'enfants avec des adultes, trad.franç.,
Psychanalyse 4, uvres Complètes TomeIV :1927-1933, Paris,
Payot, 1982, p. 110
(16)Green A. (2002) Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine.
Méconnaissance et reconnaissance de l'inconscient, Paris, PUF,
p. 151
(17)Donnet J.-L. (1995) Le divan bien tempéré, Paris, PUF
(18) Green A. (1993) Le travail du négatif, Paris, Les Éditions
de Minuit, p. 381
(19)Reid W. (2005) "Au sujet du trauma ou quand le traumatisme devient
traumatique" Bulletin de la SPM, vol.17, no 3, pp. 34-38
(20) eid W. (2005) "Non seulement le face à face mais encore
le divan ou le traumatique et le destin de l'hallucinatoire" RFP
vol. 69, n°2, pp. 383-399
(21) Brusset B. (2005) Relations d'objet et modèle de la pulsion,
métapsychologie du lien et "troisième topique",
Rapport au 66è congrès des psychanalystes de langue française,
Lisbonne, Bulletin de la Société Psychanalytique de Paris,
Paris, PUF
(22) Pontalis J.B. (1988) "Aller et retour" Perdre de vue. Paris,
Éditions Gallimard, coll. "Connaissance de l'inconscient",
p. 157
(23) Green A. (2002) Ibid.
(24)Reid W. (2002) "Freud, Winnicott : les pulsions de destruction
ou le goût des passerelles." RFP, vol 66, n° 4, pp. 1157-1166
(25) Winnicott D.W. (1969) "L'utilisation de l'objet" Jeu et
réalité, Paris, Gallimard, 1975
(26) Winnicott D.W. (1954) "Les aspects métapsychologiques
et cliniques de la régression au sein de la situation analytique"
De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, p.
137
(27) Chabert C (2003) Féminin mélancolique Paris, PUF, p.
29
1
(28) Green A. (2002) Ibid.
(29) Winnicott D.W. (1952) "Psychose et soins maternels" De
la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, p. 103
IV Aperçu pour les prochains Congrès
-2007, à Paris
Thème : CURE DE
PAROLE
Rapporteurs : Dominique Clerc (APF) "L'écoute de la parole"
Laurent Daneau-Boileau (SPP) "La force du langage"
-2008, à Genève
Thème : CONSTRUCTION(S)
Rapporteurs : Jacques Press (Société suisse de psychanalyse)
Michel Bertrand (SPP)
-2009, à Paris
...
. Thème : L'APRÈS
COUP
Rapporteurs : Jacques André (APF)
Bernard Chervet (SPP)
-2010, à Athènes
Thème : ENTRE
LE PSYCHIQUE ET LE SOMATIQUE :
FLUX ET REFLUX
Rapporteurs : Anna Potamianou (Société psychanalytique
de Grèce)
Marilia Aisenstein (SPP)
-2011, à Paris
-2012, en Espagne (Société psychanalytique de Madrid,
à Bilbao)
-2013, en France (à Paris ?)
-2014, à Montréal
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