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ATTACHMENT ET PSYCHANALYSE
IMPACT SUR LA RENCONTRE AVEC LES BEBES ET LES ADOLESCENTS

Bernard Golse


Introduction

Je voudrais d'abord très sincèrement remercier le GERCPEA de m'avoir invité à participer à cette journée de travail qui me fait vraiment très plaisir.
Après avoir envisagé le concept, apparemment hérétique mais aussi heuristique, de " pulsion d'attachement ", j'essaierai de montrer comment l'attachement peut nous servir de pont entre la théorie des pulsions et la théorie des relations d'objet et, enfin, je dirai quelques mots de l'impact de tout ceci sur nos rencontres avec les bébés et les adolescents.

Le concept de pulsion d'attachement

Y a-t-il un lien possible entre la théorie de l'attachement et nos repères métapsychologiques classiques ?
A mon avis oui, et c'est l'idée que j'essaye de soutenir depuis maintenant plusieurs années.
Il ne s'agit pas pour moi de plaider à tout prix pour un point de vue œcuménique illusoire, mais tout simplement d'être honnête et d'analyser le plus finement possible ce que les uns et les autres, nous disons de véritablement différent sous des termes identiques et ce que, dans le même temps, nous disons de semblable avec des mots différents.
Dans cette perspective, l'attachement n'a sans doute pas fini de nous réunir et de nous diviser.

1) Pourquoi vouloir parler de pulsion d'attachement ?
Le concept de pulsion renvoie, en effet, à la théorie des pulsions (S. FREUD) tandis que le concept d'attachement renvoie, bien sûr, à la théorie de l'attachement (J. BOWLBY), et l'on sait à quel point ces deux théories sont habituellement décrites comme incompatibles.
J. BOWLBY ayant longtemps été attaqué et condamné par les psychanalystes, même s'il est resté jusqu'à la fin de sa vie membre de la Société Britannique de Psychanalyse, le concept de " pulsion d'attachement " peut ainsi sembler provocant, cherchant à concilier l'inconciliable dans une perspective pseudo-consensuelle fallacieuse …
Personnellement, j'ai découvert ce concept de pulsion d'attachement chez D. ANZIEU qui l'a, en fait, peu approfondi alors qu'il s'agit en réalité d'un concept extrêmement stimulant et qui ouvre sur deux perspectives :

  • Faire tout d'abord de l'attachement un pont possible entre la théorie des pulsions et la théorie des relations d'objet.
    On notera à ce sujet que J. BOWLBY est mort en 1990, quelques mois avant le premier colloque conjoint de la Tavistock Clinic et du Centre Anna Freud qui devait se tenir, à Londres, sous sa présidence.
    Ce colloque a eu lieu comme prévu, mais sous sa présidence " in memoriam ", et symboliquement il y avait là, me semble-t-il, un indice de rapprochement possible entre la théorie des relations d'objet (au cœur des réflexions des auteurs post-kleiniens de la Tavistock Clinic) et la théorie des pulsions (à laquelle était restée fidèle la mouvance du Centre Anna Freud).
  • Réintégrer ensuite l'attachement au sein de la théorie de l'étayage et, ce faisant, aider à faire comprendre qu'on peut s'occuper du bébé tout en restant psychanalyste.
    Le bébé ne nous impose en effet aucun renoncement à nos repères métapsychologiques classiques, c'est-à-dire ni à la théorie des pulsions, ni à la théorie de l'étayage, ni même à celle de l'après-coup, ce qu'il est important de rappeler à l'époque qui est la nôtre …
    Il ne nous impose, probablement, que de repenser le point de vue topique de la perspective psychanalytique, afin de pouvoir prendre efficacement en compte le fonctionnement dyadique et triadique dans lequel vient s'inscrire " l'unité originaire " formée par le bébé et ses deux parents (M. PEREZ-SANCHEZ et N. ABELLO ).

Un auteur comme D. WIDLOCHER insiste souvent sur le fait qu'il nous faut faire attention à ne pas " coincer " le bébé entre son corps et l'autre (autrui), tout en soulignant la formidable attraction qui pousse, ou tire, l'enfant vers l'adulte qui prend soin de lui et il y a là, également, à mon sens, une manière de conjoindre, dans un même mouvement, la source pulsionnelle et l'objet, c'est-à-dire l'enfant et l'adulte, c'est-à-dire encore la théorie des pulsions et la théorie des relations d'objet qui ne sont, et ne peuvent être, que les deux facettes d'un seul et même processus.
Dans la même perspective, je rappelle ici la publication récente du livre de P. FONAGY intitulé " Attachment theory and Psychoanalysis ", et je rappelle aussi la position d'A. GREEN qui a toujours dénoncé les véritables " boursouflures de la pensée " visant à opposer, de manière bien trop radicale selon lui, la psychanalyse qui ne serait pour certains qu'une stricte métapsychologie de l'absence, et la théorie de l'attachement qui ne serait qu'une simple modélisation de la présence de l'objet.
Bien évidemment, les choses ne sont pas aussi tranchées et le concept de pulsion d'attachement a peut-être le mérite de réduire l'écart apparent sans chercher, pour autant, à masquer les divergences conceptuelles.

2) L'attachement selon Didier ANZIEU
C'est sous la plume de Didier ANZIEU que j'ai, donc, rencontré pour la première fois le concept de " pulsion d'attachement ".
Plus exactement, je l'avais entendu y faire allusion lors de la 1ère Conférence Internationale de Psychiatrie de l'adolescent qui s'était tenue à Paris en 1985, conférence au cours de laquelle il avait exposé son concept de " signifiants formels " dont il disait alors qu'ils se trouvaient facilement investis par la " pulsion d'attachement ", à la différence du fantasme classique dont " l'investissement pulsionnel est composé de sexualité et d'agressivité ", ce qu'il avait repris ensuite en 1987 dans son article sur " Les signifiants formels et le Moi-peau ".
Après quoi, j'ai retrouvé la pulsion d'attachement dans son livre paru en 1990 sur " L'épiderme nomade et la peau psychique ".
Je le cite :
"Bowlby a mis en évidence cinq critères qu'il me paraît nécessaire de compléter par un sixième. Leur réunion conditionne la réussite de l'attachement mutuel entre la mère (ou l'environnement maternant) et le tout-petit, c'est-à-dire qu'elle apporte à celui-ci l'expérience structurante d'un échange de tendresse. Il s'agit d'un accomplissement pulsionnel non libidinalisé, indépendant de l'investissement des zones érogènes (c'est moi qui souligne) et qui a conduit Bowlby à l'hypothèse d'une pulsion spécifique d'attachement, intermédiaire entre la pulsion d'auto-conservation et la pulsion sexuelle (également souligné par moi). En effet, les patients à qui a manqué cette expérience complète de l'attachement présentent une grande diversité dans leur vie sexuelle : active, modérée ou nulle ".
D. ANZIEU énumère alors les cinq critères de BOWLBY (l'échange des sourires, la solidité du portage, la chaleur de l'étreinte, la douceur du toucher et l'interaction des signaux sensoriels et moteurs lors de l'allaitement) auxquels il adjoint la concordance des rythmes.
Après quoi, il développe sa vision personnelle d'une métapsychologie de " l'attachement (au) négatif " en précisant que " du point de vue dynamique, l'attachement négatif résulte de l'alliance de la pulsion d'attachement à la pulsion d'auto-destruction plutôt qu'à celle d'auto-conservation ".
Et plus loin : " L'expérience négative de l'attachement obère l'accès à l'organisation oedipienne et suscite une résistance à cet accès ", ce qui revient à dire que les processus de transmission intergénérationnelle d'un attachement négatif peuvent entraver l'acceptation de la " relation d'inconnu " décrite par G. ROSOLATO et donc l'entrée dans un fonctionnement fondé sur la triangulation intra-psychique.
Ces quelques fragments contiennent les éléments principaux sur lesquels se fonde ma réflexion actuelle, mais il importe cependant de dire qu'à certains endroits de son œuvre, J. BOWLBY s'oppose en fait au concept de pulsion (d'attachement) et notamment quand il dit, à propos de sa théorie de l'attachement , que ce " nouveau paradigme est en mesure de se dispenser d'utiliser nombre de concepts abstraits, y compris ceux de l'énergie psychique et de la pulsion et d'établir (ainsi) des liens avec la psychologie cognitive ".
D. ANZIEU fait donc, en quelque sorte, une autre lecture de la théorie de l'attachement que celle de J. BOWLBY lui-même.

3) Attachement et pulsion
Il existe, tout d'abord, un certain nombre de composantes qui imprègnent, de fait, le concept d'attachement et qui permettent de le comprendre à la lumière de la métapsychologie.

  • Si l'attachement correspond à un besoin primaire de l'enfant, pourquoi ne pas imaginer qu'il puisse alors être libidinalisé, au même titre que tous les autres besoins de l'auto-conservation, au sein de la théorie freudienne de l'étayage ?
  • L'attachement ne me semble pas par ailleurs pouvoir être conceptualisé en termes purement cognitifs.
    Même à la " Strange situation " de Mary AINSWORTH, les différents types d'attachement du bébé se trouvent décrits en termes d'affect (attachement sécure, insécure ou évitant …) et les schémas d'attachement doivent donc être considérés comme des mixtes de cognitif et d'affectif.
    Autrement dit, l'objet ou figure d'attachement se trouve être, dans le même temps, un objet à découvrir cognitivement et un objet à investir affectivement (pulsionnellement).
  • Les modèles internes opérants, décrits en particulier par I. BRETHERTON, revêtent, en fait, un statut de représentations mentales et l'on s'aperçoit ainsi de plus en plus, notamment depuis la mort de J. BOWLBY en 1990, que les représentations mentales ne sont pas, tant s'en faut, de sa théorie, les grandes absentes qu'on a pu dire.
    Les travaux de M. MAIN sur " l'Adult Attachment Interview " (AAI), pris en compte par l'équipe de B. PIERREHUMBERT à Lausanne, montrent bien que la transmission transgénérationnelle des schémas d'attachement suit les mécanismes de la transmission fantasmatique tout autant que ceux d'une transmission cognitive à héritabilité supposée d'ordre plus ou moins génétique.
    Actuellement, chez l'enfant, les recherches sur les liens entre attachement et narrativité concourent également à accorder aux shémas d'attachement un authentique statut de représentations mentales.
  • Ces recherches sur l'attachement laissent en outre, indéniablement, une place à la notion d'après-coup puisque, par exemple, P. FONAGY (au Centre Anna FREUD de Londres) a bien montré qu'il existe des corrélations très fortes, d'environ 80%, entre le type de réponses de la mère à l'AAI et la nature des schémas d'attachement du bébé évalués à la Strange situation.
    Autrement dit, une mère qui, à tort ou à raison, se fait une idée rétrospective sécure ou insécure de ses propres liens d'attachement précoces va, dans près de 80% des cas, induire chez son enfant des schémas d'attachement respectivement sécures ou insécures.
    Or l'AAI donne en fait accès aux représentations actuelles que l'adulte se forge de ses procédures d'attachement anciennes, et ces représentations se trouvent bien évidemment remaniées et reconstruites par toute une série de distorsions et de refoulements secondaires (liés à toute son histoire, à celle de sa névrose infantile ainsi qu'à sa propre conflictualité oedipienne).
    Tout se passe donc comme si la naissance et la présence interactive du bébé de chair et d'os réactivait, par un effet d'après-coup, les expériences passées de l'histoire infantile précoce de la mère, et ceci notamment dans le champ de l'attachement, expériences passées qui - même déformées - vont dès lors infiltrer la nature qualitative du système relationnel que la mère va inconsciemment proposer à son enfant.
  • Il existe par ailleurs une dialectique importante entre le désir d'attachement et le désir d'exploration qui comporte une certaine dimension conflictuelle intrinsèque et qui peut fort bien se comprendre en termes de narcissisme ainsi que " d'objet ou de présence d'identification primaire d'arrière-plan " (J. GROTSTEIN).
    Pour dire les choses autrement, l'enfant explorera d'autant plus efficacement son monde environnant qu'il aura pu, ou su, se forger une " base de sécurité ", comme s'il lui fallait en quelque sorte assurer ses arrières avant d'aller de l'avant.
    Comme on le voit alors, la théorie de l'attachement fait également une place, et non des moindres, au conflit intrapsychique.
  • Quant au temps " auto ", enfin, ou quant à la possibilité de retournement sur soi, propre à toute dynamique pulsionnelle (qu'on pense ici à l'auto-érotisme et au masochisme originaires), on peut sans doute les voir à l'œuvre dans les fameuses manœuvres d'auto-contention, d'auto-attachement, d'auto-holding ou de jonction sur la ligne médiane si bien décrites par G. HAAG.

Est-on en droit, pour autant, de parler de " pulsion d'attachement " ?
Sans doute pas au sens d'une pulsion sexuelle partielle classique et enracinée dans une zone érogène qui lui soit spécifique.
Mais, après tout, on serait bien en peine également de définir les zones érogènes des pulsions de vie, des pulsions de mort et, même, de la pulsion dite scopique (C. CHILAND).
Sa ns doute est-il possible, en revanche, de parler d'une pulsion d'attachement mais au sens, alors, d'une pulsion globale d'auto-conservation secondairement libidinalisée au sein du système interactif précoce, ce qui permet alors de continuer à se référer à la théorie de l'étayage.
Aussi précoce et prégénitale soit-elle, la pulsion d'attachement me paraît en effet fondamentalement globale et d'abord ancrée da ns le registre de l'auto-conservation.
Ma réflexion en est là pour l'instant, et je sais bien que cette conceptualisation des choses repose alors la question de la nature sexuelle de toutes les pulsions, nature sexuelle sur laquelle insiste depuis longtemps un auteur comme J. LAPLANCHE.
De manière un peu schématique voire provocante, je proposerais volontiers l'idée que la pulsion d'attachement, si on en accepte l'hypothèse, représente au fond la pulsion de vie non encore sexualisée par l'étayage, ce qui me paraît compatible avec la proposition de D. ANZIEU " d'un accomplissement pulsionnel non libidinalisé, indépendant des zones érogènes, (…), intermédiaire entre la pulsion d'auto-conservation et la pulsion sexuelle (voir plus haut).

L'attachement, le circuit de la pulsion et le débat sur l'existence de la pulsion
A l'heure actuelle, cette réflexion sur l'existence ou non d'une pulsion d'attachement renvoie, me semble-t-il, à deux problématiques apparemment opposées.
La première concerne le fait de savoir si la problématique de l'attachement est incluse ou non dans le corpus métapsychologique classique.
La deuxième concerne le débat qui a eu lieu sur la nécessité de postuler l'existence de la pulsion et donc, sur la place que l'attachement peut occuper au sein de cette polémique.

  • A propos du dépistage précoce de l'autisme et des enseignements de l'emploi du CHAT (Check-list for Autistic Toddlers) à ce sujet (à la suite des travaux de S. BARON-COHEN et coll.), M.-Ch. LAZNIK-PENOT, en France, a utilement attiré l'attention sur le circuit de la pulsion dans la théorie freudienne, et en particulier sur l'oubli ou, plutôt, sur la négligence si fréquente du troisième temps de ce circuit pulsionnel.
    Rappelons en effet que le premier temps du montage pulsionnel serait, selon S. FREUD, consacré à la recherche de l'objet pulsionnel dans la réalité externe (le sein ou le biberon, par exemple), temps sur lequel s'accordent parfaitement les pédiatres et les soignants de la psyché.
    Ce premier temps renvoie à l'idée freudienne des pulsions " quêteuses d'objet ".
    Le deuxième temps du circuit de la pulsion serait lié, quant à lui, à l'absence de l'objet de satisfaction ou de gratification pulsionnelle dans l'environnement du bébé et donc, dans ces conditions, au retournement sur le corps propre de la pulsion, retournement commandant l'accès aux auto-érotismes compensatoires (succion du pouce, en particulier).
    Le troisième temps, présent dans la conception freudienne mais souvent passé sous silence, aurait été pris en compte par J. LACAN, et c'est sur ce troisième temps qu'insiste M.-Ch. LAZNIK-PENOT.
    Il s'agit du moment où, ayant accédé à l'intersubjectivité, l'enfant devient désormais capable de s'offrir lui-même comme objet de la pulsion de l'autre.
    Le bébé met, par exemple, ses doigts dans la bouche de sa mère, celle-ci fait semblant de le manger et d'en tirer une satisfaction orale, en riant, et le bébé rie alors aux éclats du rire de sa mère, ce que le bébé à orientation autistique s'avère, bien évidemment , incapable de faire compte tenu des entraves qui sont les siennes quant à l'accès à l'intersubjectivité d'une part, et aux activités de faire-semblant d'autre part.
    C'est ce troisième temps de la pulsion qu'explore en fait le CHAT par l'item : " Votre enfant a-t-il déjà joué à faire semblant de préparer du thé (ou du café) ? ", item où, on le voit, les inventeurs de cet outil de dépistage, quoique cognitivistes et non pas psychanalystes, ont néanmoins choisi une boisson d'adulte (le thé ou le café) - et non pas une boisson d'enfant -pour explorer l'existence de cette conduite…
    Quoi qu'il en soit, l'idée que je proposerais volontiers est de dire que la théorie de l'attachement est toute entière comprise dans ce troisième temps du montage du circuit pulsionnel et qu'il est désormais temps que les psychanalystes acceptent de prendre en compte la théorie de l'attachement sa ns la taxer d'hérétique ou d'anti-psychanalytique.
    Il ne s'agit en rien de confondre les genres, mais seulement d'admettre qu'une métapsychologie de l'absence et une métapsychologie de la présence s'avèrent absolument indissociables dans la mesure où l'absence et la présence (de l'objet) sont également étroitement intriquées, telles la concavité et la convexité d'une même courbe : l'objet d'attachement serait ainsi, après la découverte par l'enfant de son rôle auto-conservatoire pour lui (premier temps de la pulsion) et de ses absences intermittentes (deuxième temps de la pulsion), celui que l'enfant pourrait séduire en cherchant à s'offrir à lui comme objet de ses propres pulsions (troisième temps de la pulsion).
    Ceci amène à concevoir l'objet ou la figure d'attachement comme un objet particulier qui pourvoit à la survie de l'enfant et dont l'enfant doit apprendre, à certains moments à se passer, mais aussi comme un objet disposant déjà de sa propre pulsionnalité et que l'enfant doit animer, en cherchant activement à se mettre en position passive d'objet pulsionnel partiel de celui-ci.
    Telle pourrait être alors la reformulation en termes métapsychologiques des fonctions d'appel et de signalisation des conduites que l'enfant déploie à l'égard de l'adulte dans le cadre de ses procédures dites d'attachement.
    Dans ces conditions, la théorie de l'attachement ferait intrinsèquement partie de la théorie psychanalytique en ce qu'elle modélise, finalement, le type de lien qui s'instaure entre l'enfant et l'adulte et qui leur permet de sexualiser, de pulsionnaliser progressivement une relation à vocation initiale auto-conservatoire et centrée sur la thématique du contact et de la distance.

  • Mais l'attachement peut se trouver également concerné par le débat sur l'existence de la pulsion.
    Je pense en particulier au débat qui a eu lieu, il y a une vingtaine d'années aux USA, entre deux auteurs comme R.D. STOLOROW et L. FRIEDMAN.
    Sans entrer dans le détail des discussions, disons seulement ici qu'il éclaire sous un nouvel angle les réflexions sur la genèse du Soi, de l'objet et de la relation d'objet.
    R.D. STOLOROW plaidait en effet pour une vision atomistique du monde représentationnel qui serait fait de représentations de soi et de représentations d'objets relativement indépendantes et à double connotation, cognitive et affective.
    Cette perspective est évidemment très différente de celle de M. BOUVET qui, en France, envisageait la relation d'objet sur un mode global et holistique.
    L. FRIEDMAN s'inscrit alors en faux contre la théorie de R.D. STOLOROW qu'il critique pas à pas, en soutenant notamment l'idée qu'il n'y a pas d'objets psychanalytiques élémentaires (type représentations de soi ou représentations d'objets), et que la seule ambition possible de la clinique psychanalytique est de construire une représentation globale de la psyché.
    En réalité, ce débat a débouché sur une mise en cause radicale de la métapsychologie classique jugée trop à distance de l'expérience, mais R.D. STOLOROW s'opposait en même temps à la phénoménologie pure et simple en maintenant l'idée d'une théorie de l'appareil psychique (et de la cure).
    Notons au passage que si les conceptions de R.D. STOLOROW rencontrèrent un certain succès, c'est parce qu'elles s'avéraient assez maniables aussi bien dans le registre névrotique que dans le cadre des pathologies limites ou archaïques.
    En, tout état de cause, reste en suspens la question de l'origine du désir et de la dynamique de ce monde représentationnel :
    Les représentations sont-elles en elles-mêmes porteuses ou non d'une tendance à l'actualisation dans la pensée ou dans l'action ?
    Peut-on faire ou non l'économie de la théorie pulsionnelle traditionnelle, questionnement largement repris en France, comme on le sait, par D. WIDLOCHER au sein de l'Association Psychanalytique de France.
    Telles sont les questions de fond qui se trouvent ainsi posées par ce débat qui concerne également, et de manière centrale, la délimitation respective du sujet et de l'objet puisqu'en dernier ressort, il n'y a pas de représentations de soi qui ne soient des représentations de soi en relation avec des objets et, réciproquement dit, pas de représentations d'objets qui ne soient des représentations d'objets en relation avec soi.
    Tout ceci pour souligner, finalement, qu'en matière d'attachement, la question demeure ouverte, et de manière très incisive, de savoir s'il faut en référer à une pulsion d'attachement globale qui viendrait investir les représentations de soi et de l'objet ou si, au contraire, sans passer par le concept de pulsion, on peut envisager que chaque représentation d'attachement entre soi et l'objet possède sa propre tendance à l'actualisation au sein de procédures de rapprochement désormais bien décrites à la suite des travaux de J. BOWLBY.
    Pour ma part, je pencherais actuellement plutôt pour une vision globale de la psyché et non pas pour une vision par trop atomisée mais, même en acceptant l'hypothèse d'une " pulsion d'attachement ", il nous reste à savoir si cette pulsion d'attachement représente une lignée pulsionnelle distincte des pulsions sexuelles classiques ou si, au contraire, elle pourrait faire figure de précurseur non encore sexualisé de celles-ci, comme la position de D. ANZIEU aurait tendance à le suggérer.
    Mais ceci nous amène alors à l'hypothèse de pulsions de nature non (encore) sexuelle ce qui, on le sait, est loin d'être une hypothèse simple …

L'attachement comme pont entre théorie des pulsions et théorie des relations d'objet

A partir de ce qui vient d'être dit ou rappelé, on peut en effet se demander si l'attachement ne serait pas seulement le processus dynamique qui relie la pulsion à l'objet, qui oriente l'un vers l'autre, qui permet leurs trouvailles et leurs retrouvailles.
On rejoindrait ainsi ici, le délicat concept de motion pulsionnelle, élément inhérent à toute pulsion, selon S. FREUD, à côté de la source, du but et de l'objet pulsionnels, et qui pour certains auteurs, représenterait en quelque sorte la " pulsion de la pulsion ".
D'où une approche métapsychologique possible, à mon sens, de la théorie de l'attachement dans la mesure où, personnellement , je ne crois pas que cette théorie nous impose des révisions aussi déchirantes qu'on a pu le dire de nos repères métapsychologiques classiques.
C'est en tous cas ce que j'avais essayé de montrer dans un article paru dans la Revue Internationale de Psychopathologie, en 1998, sous le titre : " Attachement, modèles internes opérants et métapsychologie ou comment ne pas jeter l'eau du bain avec le bébé ? ".

  • Il nous faut dire ici, alors, un mot du travail de Ch. BOLLAS qui, dans son livre sur " Les forces de la destinée " pose, selon moi, différemment la question des rapports entre la théorie des pulsions et la théorie des relations d'objet.
    On sait qu'il y a là le terreau de toutes les polémiques entre la psychanalyse européenne et la psychanalyse anglo-saxonne, pour radicaliser les choses de manière un peu trop schématique.
    Entre théorie des pulsions et théorie des relations d'objet, l'écart apparaît en effet comme à la fois minuscule et crucial.
    Minuscule, car les pulsions sont les " grandes quêteuses d'objet " que l'on sait (S. FREUD) et parce qu'il n'y a pas d'objet qui puisse s'inscrire psychiquement sans un double investissement pulsionnel (d'amour et de haine).
    Mais crucial aussi, et c'est là le point qui nous interpelle à travers le livre de Ch. BOLLAS.
    La théorie des pulsions délimite en effet, en, quelque sorte, un en-deçà de l'objet, registre freudien par excellence qui ouvre la porte sur toute la question de la métapsychologie de l'absence.
    La théorie des relations d'objet, en revanche, qui décale le regard vers l'objet ouvre, quant à elle, sur toutes les dérives - si souvent dénoncées - de la métapsychologie de la présence.
    Le changement de vertex, comme aurait dit W.R. BION, est donc d'importance.
    La position de Ch. BOLLAS apparaît alors comme une sorte d'entre-deux (on n'ose pas dire de compromis !) puisqu'elle essaye de contenir dans le même regard et le vrai Self (et ses pulsions) et l'objet, en soutenant l'idée que le vrai Self de l'individu ne peut se construire, s'élaborer et se révéler qu'à travers ses manipulations et ses expérimentations de l'objet.
    L'intérêt du travail de Ch. BOLLAS tient alors au thème qui se perçoit facilement en filigrane : la pulsion sa ns objet est un mythe, l'objet sans pulsion est un leurre et le vrai Self s'enracine, très précisément, en leur point de rencontre.
    L'approche est donc séduisante mais elle est surtout pragmatique : c'est dans la manière dont le sujet utilise ses objets qu'il édifie et dévoile son Self (vrai ou faux, selon les cas).
    Malgré tout, et telle est en tout cas ma lecture de ce livre, la balance y penche, malheureusement, plutôt du côté de la théorie des relations d'objet et de ce fait, la question de la sexualité infantile, au sens freudien du terme, se voit quelque peu marginalisée, cette désexualisation de fait allant, comme toujours, de pair avec une évacuation pure et simple du principe de plaisir-déplaisir dès lors que la recherche de l'objet l'emporte sur la problématique de la source pulsionnelle des processus en jeu.
    Quoi qu'il en soit, en matière d'attachement, cette perspective s'avère tout de même assez heuristique si l'on prend garde, précisément, à ce risque de désexualisation.
    En effet, comme le fait D. ANZIEU - nous l'avons vu - rien n'interdit de voir les choses en termes de " pulsion d'attachement " à but initial auto-conservatoire mais avec une libidinalisation secondaire de l'objet d'attachement au sein d'un étayage rapide du sexuel sur le besoin, selon les modalités habituelles.
    Même la pulsion se construit à deux et cela est sans doute parfaitement compatible avec les positions de J. LAPLANCHE quant aux " objets-source " de la pulsion dans le cadre de sa " théorie de la séduction généralisée ".
    Dès lors, notre potentialité d'attachement représenterait une part de notre " pulsion de destinée ", tandis que notre rencontre avec tel ou tel objet d'attachement serait notre destin.
    Dans cette optique, l'attachement n'exclut pas le plaisir qui, tout au contraire, le conditionne tout autant que le déplaisir peut venir le fausser.
    Précisons cependant que Ch. BOLLAS situe la " pulsion de destinée " du côté de la pulsion de vie, soit d'une pulsion d'Amour et de liaison au sens large.
    Or, comme le fait justement remarquer A. GREEN, dès que S. FREUD, après 1920, ne parle plus de sexuel mais d'Amour, il y a, ipso facto, mise au rebut de la notion d'objet partiel car l'Amour, c'est-à-dire Eros, implique irréductiblement l'objet total.
    Et c'est là que je quitte Ch. BOLLAS à propos de l'attachement, car celui-ci peut parfaitement se jouer à l'égard d'aspects très partiels de l'objet avec alors, selon moi, tout un pan de recherches qui nous attend encore.

  • C'est ensuite la question des liens entre les processus d'attachement et la notion de représentations mentales qui permet de réfléchir à cette place particulière de la théorie de l'attachement entre théorie des pulsions et théorie des relations d'objet.
    Il me semble tout d'abord qu'en matière d'attachement, il s'est produit deux grands tournants conceptuels quant à la place de la représentation mentale au sein de la théorie de J. BOWLBY.
    Le premier est lié aux travaux de Mary MAIN sur l'analyse rétrospective, chez l'adulte, des représentations que l'adulte se donne, dans l'après-coup, de ses propres liens d'attachement précoce.
    Le deuxième, dont nous avons beaucoup discuté avec Blaise PIERREHUMBERT (Lausanne) quand il est venu à Paris à l'occasion d'une journée du groupe Waimh-Francophone, est lié aux études actuelles sur la narrativité chez l'enfant, narrativité qui semble étroitement corrélée (à travers les plus ou moins grandes fluidité et cohérence de son discours) à la qualité de ses " modèles internes opérants " (Working Internal Models de I. BRETHERTON), c'est-à-dire, là aussi, à la nature des représentations que l'enfant s'est forgées quant à ses processus d'attachement précoces.
    Ces deux tournants sont essentiels et désormais, nous ne pourrons plus jamais concevoir l'attachement comme une sorte de mécanisme automatique et non mentalisé.
    La construction des schémas d'attachement par le bébé se joue donc par la mise en place de ce que D.N. STERN appelle des " représentations d'interaction généralisées " au sein desquelles l'absence, la différence et l'écart occupent une place essentielle.
    L'enfant extraie en effet de ses différentes expériences interactives une sorte de moyenne, de résultante fictive jamais réalisée en tant que telle, mais inscrite dans la psyché de l'enfant comme une abstraction du style interactif de ses partenaires relationnels principaux, si l'on veut bien entendre, sous le terme d'abstraction, une telle activité d'extraction d'invariants.
    Lors de chaque rencontre interactive effective dans la réalité évènementielle, l'enfant va alors, en quelque sorte, mesurer l'écart qui existe entre ce qu'il vit dans l'instant et cette représentation dynamique et prototypique qu'il s'est construite de l'adulte, écart qui le renseigne sur l'état émotionnel de celui-ci (par le biais du style interactif lié à l'accordage affectif ou harmonisation des affects).
    Les choses peuvent probablement être décrites de manière analogue à propos des procédures d'attachement, l'enfant mesurant, là aussi, l'écart entre la manière habituelle de sa mère de répondre à ses comportements de signalisation de présence et d'appel, et sa réponse actuelle, écart lui permettant d'éprouver si elle est aussi fiable et disponible ou, au contraire, aussi préoccupée et lointaine que d'habitude.
    Finalement, on le sent bien, qu'il s'agisse des " représentations d'action généralisées " de D.N. STERN ou des " modèles internes opérants " de I. BRETHERTON, c'est toujours l'écart entre ce qui est attendu et ce qui est vécu qui est informatif pour l'enfant et, surtout, les représentations en question reflètent conjointement quelque chose du sujet (le bébé), de l'objet (l'adulte qui en prend soin) et du type de lien qui les unit.
    Autrement dit encore, on a bien là quelque chose qui tient compte à la fois de la source pulsionnelle (du côté du bébé) et de l'objet (le care giver) ce qui confère, me semble-t-il, à l'attachement (et éventuellement à l'accordage affectif) un statut plausible de candidat au rôle de pont entre ces deux théories, si souvent présentées comme incompatibles, que sont la théorie des pulsions et la théorie de l'attachement.

    Tout ceci fait que prendre en compte la théorie de l'attachement ne veut pas dire, me semble-t-il, qu'il faille renoncer le moins du monde à l'ensemble de nos acquis métapsychologiques et ce d'autant que la question de l'écart, évoquée ci-dessus, fait en quelque sorte le lit du tiers, c'est-à-dire donne accès au bébé à la question de " l'autre de l'objet " (A. GREEN) qui préfigure l'emplacement de la fonction paternelle ultérieure.

Impact sur la rencontre avec les bébés et les adolescents

Je serai relativement schématique, ici, car ce sujet appellerait, en lui-même, une réflexion approfondie et je m'en tiendrai donc volontairement à quelques indications.
La notion de rencontre me paraît renvoyer à deux composantes essentielles qui sont celle du style de la rencontre et celle de l'alliance thérapeutique.
Ceci vaut évidemment pour nos rencontres thérapeutiques avec tout sujet, mais peut-être tout spécialement avec les bébés et les adolescents pour lesquels le nouvel objet que représente le thérapeute, fournit l'occasion quasi-instantanée d'un rejeu, d'une réédition de leurs schémas d'attachement précoces qui vont alors imprégner le style spécifique de la rencontre et induire la dynamique d'une alliance thérapeutique qui ne correspond peut-être pas d'emblée à un mouvement de transfert.

  • Chez le bébé

    Qu'en est-il du transfert chez le bébé ?
    Le bébé est-il apte au transfert ?
    On sait le débat fort intéressant qui a eu lieu à ce sujet, il y a quelques années, entre S. LEBOVICI et B. CRAMER, débat qui représentait au fond, à mon sens, la version la plus moderne du classique conflit entre Anna FREUD et Mélanie KLEIN !
    Quoi que l'on pense de cette question (l'action du thérapeute de bébés passe-t-elle principalement par les représentations maternelles, ou plus directement par celles du bébé ?), on peut aussi imaginer que ce que le bébé répète dans ses rencontres thérapeutiques, ce sont surtout ses modalités d'attachement précoces qui vont dès lors le faire fonctionner de manière sécure, insécure, évitante ou désorganisée.
    S'agit-il alors d'un transfert au sens strict ?
    Peut-être pas pour ceux qui hésitent à employer le terme de transfert avec les bébés en insistant sur l'importante dissymétrie qui existe entre l'organisation de la psyché de l'adulte et celle du bébé (dissymétrie qui n'empêche en rien la réciprocité, et qui joue d'ailleurs comme moteur de la spirale transactionnelle).
    Mais, en tout état de cause, au cœur des rencontres thérapeutiques du bébé - et sans doute aussi de toutes ses rencontres - il y a cette réactivation de ses schèmes d'attachement qui font que le style interactif qui va alors émerger, se trouve à l'exact interface de l'apport de l'adulte et de la part personnelle du bébé.
    La rencontre joue alors comme un espace de récit où chacun " raconte " quelque chose de son histoire précoce : l'adulte, du bébé qu'il a été et des interactions qu'il a vécues, le bébé de ses interrelations avec ses partenaires relationnels actuels, soit de ses figures d'attachement.
    Ceci fait que chaque rencontre s'avère singulière et absolument spécifique, et que tout adulte interagit de manière absolument originale avec chaque bébé.
    Ce type de réflexions a été tout particulièrement développé à l'Institut LOCZY de Budapest (Hongrie) où, depuis plus de cinquante ans, s'y trouvent pris en charge des enfants privés d'histoire, précisément, et où une certaine reconstruction de celle-ci peut cependant se faire à travers l'analyse de ce que l'enfant induit dans sa relation avec les adultes (M. DAVID et G. APPELL).
    Comme on le sent, on se situe quelque part ici entre transfert et répétition des schèmes d'attachement et la prise en compte de ces deux référentiels apparaît, finalement, comme particulièrement féconde.
    Le clinicien se doit donc d'exercer son attention dans une double direction centrifuge (vers le bébé dont il s'occupe) et centripète (vers le bébé qu'il a été, et qui se trouve réactivé par la rencontre présente), et c'est de la qualité de cette double attention - incluant sa sensibilité à ses propres parties infantiles - dont dépend grandement la nature de l'alliance thérapeutique qu'il est ou non possible d'établir.

  • Chez l'adolescent

    On sait désormais qu'il existe de nombreux points de convergence entre le fonctionnement des bébés et celui des adolescents.
    Il ne s'agit en rien d'affirmer que les adolescents fonctionnent psychiquement comme de " vieux " bébés, mais seulement de souligner le fait que les acquis récents de la psychologie et de la psychiatrie du premier âge ont permis une lecture renouvelée des processus psychiques en jeu lors de l'adolescence, sur le fond des remaniements et des effets d'après-coup bien évidemment apportés par la vie et par la puberté.
    A titre d'exemples, je citerai seulement la place importante que reprennent la communication analogique à l'adolescence, ainsi que l'adhésivité et l'agressivité dans sa dimension de vérification de la solidité des objets relationnels.
    A côté de la dynamique de repulsionnalisation propre à cette période de la vie, et notamment en termes de pulsions partielles prégénitales, on observe également une remise en question des schémas d'attachement précoces qui va, parfois, conférer un aspect relativement spectaculaire aux difficultés ou aux troubles des adolescents.
    Contrairement à ce que l'on a pu hâtivement penser il y a quelques années, la typologie des schémas d'attachement n'est pas fixe et intangible " du berceau au tombeau " (K. et K.E. GROSSMANN).
    Les attachements de type sécures apparaissent peut-être comme plus stables que les autres (et heureusement, d'ailleurs) mais, dans l'ensemble, il existe une certaine plasticité dans le temps de ces schémas précoces, en fonction des effets de rencontre (et de rencontre thérapeutique, notamment).
    Le style des premiers entretiens avec les adolescents comporte ainsi quelque chose de décisif pour la suite de l'alliance thérapeutique.
    On a parfois l'impression, avec les adolescents, que tout l'avenir de la relation thérapeutique se joue dans les premiers instants de la rencontre et parfois même en-deçà de la relation verbale, à un niveau infra-verbal et pré-linguistique.
    Il me semble qu'on a là le reflet d'une stratégie adolescente assez typique qui, un peu à la manière de ce que l'on a vu avec les bébés, amène les adolescents à " tester " tout nouvel interlocuteur pour apprécier s'il répond ou non à ses modalités habituelles de fonctionnement.
    Dès lors, les transgressions du cadre, les passages à l'acte ou les actes manqués ne peuvent pas être seulement interprétés en termes d'acting transférentiels stricto sensu (acting in, ou acting out) mais demandent aussi à être compris en termes de réactualisation massive des procédures d'attachement précoces.
    Comme chez le bébé, la prise en compte des deux référentiels de la théorie du transfert et de la théorie de l'attachement peut s'avérer ici particulièrement utile.

  • Finalement, on sent bien qu'avec les bébés et les adolescents, le style de la rencontre et la qualité de l'alliance thérapeutique à venir dépendent plus d'une tolérance, de la part du thérapeute, aux shémas induits en lui par les patients - y compris aux schémas évitants - que d'une alliance des Mois conscients, à l'évidence bien superficielle.

Conclusion

Pour conclure, je mentionnerai seulement trois polémiques successives qui ont marqué l'histoire de la théorie de l'attachement :

- Le concept d'attachement évacue-t-il ou non la question de la représentation mentale ?
- Le concept d'attachement est-il entièrement lié à la question de la présence de l'objet ou, au contraire, entre absence et présence de l'objet, est-il possible de faire une place à l'écart, c'est-à-dire aux différences entre ce qui est attendu de l'objet et ce qui en est effectivement reçu ?
- Le concept d'attachement est-il incompatible avec celui de sexuel ou de sexualité infantile ?

Je ne reviendrai pas ici sur les deux premières questions, déjà largement abordées ci-dessus.
En revanche, en ce qui concerne la troisième, la question est au fond de savoir ce que l'on gagne à parler de pulsion d'attachement et, personnellement, il me semble, en tout cas, qu'on y gagne plus qu'on y perd :

  • Parler de pulsion d'attachement permet, à mon sens, de conjoindre dans le même regard la théorie freudienne de l'étayage et la théorie bowlbienne de l'attachement.
  • Parler de pulsion d'attachement nous garantit sans doute d'une trop grande linéarité de nos modèles psychopathologiques, nous évite le risque d'une ambition prédictive fallacieuse et nous permet de maintenir, dans le champ de la psychiatrie du bébé, les références à la théorie de l'étayage, à la théorie des pulsions et à la théorie de l'après-coup.
  • Parler de pulsion d'attachement nous permet de maintenir le registre du sexuel dans le champ de l'attachement et de considérer l'attachement humain comme un mécanisme plus complexe qu'un simple instinct sélectionné par l'évolution.
  • Parler de pulsion d'attachement, enfin, nous permet d'envisager les effets de rencontre à la fois du côté du sujet et du côté de l'objet, et ceci n'est sans doute pas le moindre des avantages pour qui souhaite faire une place à la liberté da ns le champ de la croissance et de la maturation psychiques de l'enfant.


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Texte présenté à la Journée d'Etude du GERCPEA à Luxembourg le 23 novembre 2001

Pr Bernard GOLSE
Service de Pédopsychiatrie
Hôpital Necker-Enfants Malades
149 rue de Sèvres, 75015 Paris-Fr
Tél : 01.44.49.46.74
Fax : 01.44.49.47.10
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last modified: 2004-01-31