ATTACHMENT ET PSYCHANALYSE
IMPACT SUR LA RENCONTRE AVEC LES BEBES ET LES ADOLESCENTS
Bernard Golse
Introduction
Je voudrais d'abord très sincèrement remercier le GERCPEA
de m'avoir invité à participer à cette journée
de travail qui me fait vraiment très plaisir.
Après avoir envisagé le concept, apparemment hérétique
mais aussi heuristique, de " pulsion d'attachement ", j'essaierai
de montrer comment l'attachement peut nous servir de pont entre la théorie
des pulsions et la théorie des relations d'objet et, enfin, je
dirai quelques mots de l'impact de tout ceci sur nos rencontres avec les
bébés et les adolescents.
Le
concept de pulsion d'attachement
Y a-t-il un lien possible entre la théorie de l'attachement et
nos repères métapsychologiques classiques ?
A mon avis oui, et c'est l'idée que j'essaye de soutenir depuis
maintenant plusieurs années.
Il ne s'agit pas pour moi de plaider à tout prix pour un point
de vue cuménique illusoire, mais tout simplement d'être
honnête et d'analyser le plus finement possible ce que les uns et
les autres, nous disons de véritablement différent sous
des termes identiques et ce que, dans le même temps, nous disons
de semblable avec des mots différents.
Dans cette perspective, l'attachement n'a sans doute pas fini de nous
réunir et de nous diviser.
1) Pourquoi vouloir parler de pulsion d'attachement ?
Le concept de pulsion renvoie, en effet, à la théorie
des pulsions (S. FREUD) tandis que le concept d'attachement renvoie, bien
sûr, à la théorie de l'attachement (J. BOWLBY), et
l'on sait à quel point ces deux théories sont habituellement
décrites comme incompatibles.
J. BOWLBY ayant longtemps été attaqué et condamné
par les psychanalystes, même s'il est resté jusqu'à
la fin de sa vie membre de la Société Britannique de Psychanalyse,
le concept de " pulsion d'attachement " peut ainsi sembler provocant,
cherchant à concilier l'inconciliable dans une perspective pseudo-consensuelle
fallacieuse
Personnellement, j'ai découvert ce concept de pulsion d'attachement
chez D. ANZIEU qui l'a, en fait, peu approfondi alors qu'il s'agit en
réalité d'un concept extrêmement stimulant et qui
ouvre sur deux perspectives :
- Faire tout d'abord de l'attachement un pont possible entre la théorie
des pulsions et la théorie des relations d'objet.
On notera à ce sujet que J. BOWLBY est mort en 1990, quelques
mois avant le premier colloque conjoint de la Tavistock Clinic et du
Centre Anna Freud qui devait se tenir, à Londres, sous sa présidence.
Ce colloque a eu lieu comme prévu, mais sous sa présidence
" in memoriam ", et symboliquement il y avait là, me
semble-t-il, un indice de rapprochement possible entre la théorie
des relations d'objet (au cur des réflexions des auteurs
post-kleiniens de la Tavistock Clinic) et la théorie des pulsions
(à laquelle était restée fidèle la mouvance
du Centre Anna Freud).
- Réintégrer ensuite l'attachement au sein de la théorie
de l'étayage et, ce faisant, aider à faire comprendre
qu'on peut s'occuper du bébé tout en restant psychanalyste.
Le bébé ne nous impose en effet aucun renoncement à
nos repères métapsychologiques classiques, c'est-à-dire
ni à la théorie des pulsions, ni à la théorie
de l'étayage, ni même à celle de l'après-coup,
ce qu'il est important de rappeler à l'époque qui est
la nôtre
Il ne nous impose, probablement, que de repenser le point de vue topique
de la perspective psychanalytique, afin de pouvoir prendre efficacement
en compte le fonctionnement dyadique et triadique dans lequel vient
s'inscrire " l'unité originaire " formée par
le bébé et ses deux parents (M. PEREZ-SANCHEZ et N. ABELLO
).
Un auteur comme D. WIDLOCHER insiste souvent sur le fait qu'il nous faut
faire attention à ne pas " coincer " le bébé
entre son corps et l'autre (autrui), tout en soulignant la formidable
attraction qui pousse, ou tire, l'enfant vers l'adulte qui prend soin
de lui et il y a là, également, à mon sens, une manière
de conjoindre, dans un même mouvement, la source pulsionnelle et
l'objet, c'est-à-dire l'enfant et l'adulte, c'est-à-dire
encore la théorie des pulsions et la théorie des relations
d'objet qui ne sont, et ne peuvent être, que les deux facettes d'un
seul et même processus.
Dans la même perspective, je rappelle ici la publication récente
du livre de P. FONAGY intitulé " Attachment theory and Psychoanalysis
", et je rappelle aussi la position d'A. GREEN qui a toujours dénoncé
les véritables " boursouflures de la pensée "
visant à opposer, de manière bien trop radicale selon lui,
la psychanalyse qui ne serait pour certains qu'une stricte métapsychologie
de l'absence, et la théorie de l'attachement qui ne serait qu'une
simple modélisation de la présence de l'objet.
Bien évidemment, les choses ne sont pas aussi tranchées
et le concept de pulsion d'attachement a peut-être le mérite
de réduire l'écart apparent sans chercher, pour autant,
à masquer les divergences conceptuelles.
2)
L'attachement selon Didier ANZIEU
C'est sous la plume de Didier ANZIEU que j'ai, donc, rencontré
pour la première fois le concept de " pulsion d'attachement
".
Plus exactement, je l'avais entendu y faire allusion lors de la 1ère
Conférence Internationale de Psychiatrie de l'adolescent qui s'était
tenue à Paris en 1985, conférence au cours de laquelle il
avait exposé son concept de " signifiants formels " dont
il disait alors qu'ils se trouvaient facilement investis par la "
pulsion d'attachement ", à la différence du fantasme
classique dont " l'investissement pulsionnel est composé de
sexualité et d'agressivité ", ce qu'il avait repris
ensuite en 1987 dans son article sur " Les signifiants formels et
le Moi-peau ".
Après quoi, j'ai retrouvé la pulsion d'attachement dans
son livre paru en 1990 sur " L'épiderme nomade et la peau
psychique ".
Je le cite :
"Bowlby a mis en évidence cinq critères qu'il me paraît
nécessaire de compléter par un sixième. Leur réunion
conditionne la réussite de l'attachement mutuel entre la mère
(ou l'environnement maternant) et le tout-petit, c'est-à-dire qu'elle
apporte à celui-ci l'expérience structurante d'un échange
de tendresse. Il s'agit d'un accomplissement pulsionnel non libidinalisé,
indépendant de l'investissement des zones érogènes
(c'est moi qui souligne) et qui a conduit Bowlby à l'hypothèse
d'une pulsion spécifique d'attachement, intermédiaire entre
la pulsion d'auto-conservation et la pulsion sexuelle (également
souligné par moi). En effet, les patients à qui a manqué
cette expérience complète de l'attachement présentent
une grande diversité dans leur vie sexuelle : active, modérée
ou nulle ".
D. ANZIEU énumère alors les cinq critères de BOWLBY
(l'échange des sourires, la solidité du portage, la chaleur
de l'étreinte, la douceur du toucher et l'interaction des signaux
sensoriels et moteurs lors de l'allaitement) auxquels il adjoint la concordance
des rythmes.
Après quoi, il développe sa vision personnelle d'une métapsychologie
de " l'attachement (au) négatif " en précisant
que " du point de vue dynamique, l'attachement négatif résulte
de l'alliance de la pulsion d'attachement à la pulsion d'auto-destruction
plutôt qu'à celle d'auto-conservation ".
Et plus loin : " L'expérience négative de l'attachement
obère l'accès à l'organisation oedipienne et suscite
une résistance à cet accès ", ce qui revient
à dire que les processus de transmission intergénérationnelle
d'un attachement négatif peuvent entraver l'acceptation de la "
relation d'inconnu " décrite par G. ROSOLATO et donc l'entrée
dans un fonctionnement fondé sur la triangulation intra-psychique.
Ces quelques fragments contiennent les éléments principaux
sur lesquels se fonde ma réflexion actuelle, mais il importe cependant
de dire qu'à certains endroits de son uvre, J. BOWLBY s'oppose
en fait au concept de pulsion (d'attachement) et notamment quand il dit,
à propos de sa théorie de l'attachement , que ce "
nouveau paradigme est en mesure de se dispenser d'utiliser nombre de concepts
abstraits, y compris ceux de l'énergie psychique et de la pulsion
et d'établir (ainsi) des liens avec la psychologie cognitive ".
D. ANZIEU fait donc, en quelque sorte, une autre lecture de la théorie
de l'attachement que celle de J. BOWLBY lui-même.
3)
Attachement et pulsion
Il existe, tout d'abord, un certain nombre de composantes qui imprègnent,
de fait, le concept d'attachement et qui permettent de le comprendre à
la lumière de la métapsychologie.
- Si l'attachement correspond à un besoin primaire de l'enfant,
pourquoi ne pas imaginer qu'il puisse alors être libidinalisé,
au même titre que tous les autres besoins de l'auto-conservation,
au sein de la théorie freudienne de l'étayage ?
- L'attachement ne me semble pas par ailleurs pouvoir être conceptualisé
en termes purement cognitifs.
Même à la " Strange situation " de Mary AINSWORTH,
les différents types d'attachement du bébé se trouvent
décrits en termes d'affect (attachement sécure, insécure
ou évitant
) et les schémas d'attachement doivent
donc être considérés comme des mixtes de cognitif
et d'affectif.
Autrement dit, l'objet ou figure d'attachement se trouve être,
dans le même temps, un objet à découvrir cognitivement
et un objet à investir affectivement (pulsionnellement).
- Les modèles internes opérants, décrits en particulier
par I. BRETHERTON, revêtent, en fait, un statut de représentations
mentales et l'on s'aperçoit ainsi de plus en plus, notamment
depuis la mort de J. BOWLBY en 1990, que les représentations
mentales ne sont pas, tant s'en faut, de sa théorie, les grandes
absentes qu'on a pu dire.
Les travaux de M. MAIN sur " l'Adult Attachment Interview "
(AAI), pris en compte par l'équipe de B. PIERREHUMBERT à
Lausanne, montrent bien que la transmission transgénérationnelle
des schémas d'attachement suit les mécanismes de la transmission
fantasmatique tout autant que ceux d'une transmission cognitive à
héritabilité supposée d'ordre plus ou moins génétique.
Actuellement, chez l'enfant, les recherches sur les liens entre attachement
et narrativité concourent également à accorder
aux shémas d'attachement un authentique statut de représentations
mentales.
- Ces recherches sur l'attachement laissent en outre, indéniablement,
une place à la notion d'après-coup puisque, par exemple,
P. FONAGY (au Centre Anna FREUD de Londres) a bien montré qu'il
existe des corrélations très fortes, d'environ 80%, entre
le type de réponses de la mère à l'AAI et la nature
des schémas d'attachement du bébé évalués
à la Strange situation.
Autrement dit, une mère qui, à tort ou à raison,
se fait une idée rétrospective sécure ou insécure
de ses propres liens d'attachement précoces va, dans près
de 80% des cas, induire chez son enfant des schémas d'attachement
respectivement sécures ou insécures.
Or l'AAI donne en fait accès aux représentations actuelles
que l'adulte se forge de ses procédures d'attachement anciennes,
et ces représentations se trouvent bien évidemment remaniées
et reconstruites par toute une série de distorsions et de refoulements
secondaires (liés à toute son histoire, à celle
de sa névrose infantile ainsi qu'à sa propre conflictualité
oedipienne).
Tout se passe donc comme si la naissance et la présence interactive
du bébé de chair et d'os réactivait, par un effet
d'après-coup, les expériences passées de l'histoire
infantile précoce de la mère, et ceci notamment dans le
champ de l'attachement, expériences passées qui - même
déformées - vont dès lors infiltrer la nature qualitative
du système relationnel que la mère va inconsciemment proposer
à son enfant.
- Il existe par ailleurs une dialectique importante entre le désir
d'attachement et le désir d'exploration qui comporte une certaine
dimension conflictuelle intrinsèque et qui peut fort bien se
comprendre en termes de narcissisme ainsi que " d'objet ou de présence
d'identification primaire d'arrière-plan " (J. GROTSTEIN).
Pour dire les choses autrement, l'enfant explorera d'autant plus efficacement
son monde environnant qu'il aura pu, ou su, se forger une " base
de sécurité ", comme s'il lui fallait en quelque
sorte assurer ses arrières avant d'aller de l'avant.
Comme on le voit alors, la théorie de l'attachement fait également
une place, et non des moindres, au conflit intrapsychique.
- Quant au temps " auto ", enfin, ou quant à la possibilité
de retournement sur soi, propre à toute dynamique pulsionnelle
(qu'on pense ici à l'auto-érotisme et au masochisme originaires),
on peut sans doute les voir à l'uvre dans les fameuses
manuvres d'auto-contention, d'auto-attachement, d'auto-holding
ou de jonction sur la ligne médiane si bien décrites par
G. HAAG.
Est-on
en droit, pour autant, de parler de " pulsion d'attachement "
?
Sans doute pas au sens d'une pulsion sexuelle partielle classique et enracinée
dans une zone érogène qui lui soit spécifique.
Mais, après tout, on serait bien en peine également de définir
les zones érogènes des pulsions de vie, des pulsions de
mort et, même, de la pulsion dite scopique (C. CHILAND).
Sa ns doute est-il possible, en revanche, de parler d'une pulsion d'attachement
mais au sens, alors, d'une pulsion globale d'auto-conservation secondairement
libidinalisée au sein du système interactif précoce,
ce qui permet alors de continuer à se référer à
la théorie de l'étayage.
Aussi précoce et prégénitale soit-elle, la pulsion
d'attachement me paraît en effet fondamentalement globale et d'abord
ancrée da ns le registre de l'auto-conservation.
Ma réflexion en est là pour l'instant, et je sais bien que
cette conceptualisation des choses repose alors la question de la nature
sexuelle de toutes les pulsions, nature sexuelle sur laquelle insiste
depuis longtemps un auteur comme J. LAPLANCHE.
De manière un peu schématique voire provocante, je proposerais
volontiers l'idée que la pulsion d'attachement, si on en accepte
l'hypothèse, représente au fond la pulsion de vie non encore
sexualisée par l'étayage, ce qui me paraît compatible
avec la proposition de D. ANZIEU " d'un accomplissement pulsionnel
non libidinalisé, indépendant des zones érogènes,
(
), intermédiaire entre la pulsion d'auto-conservation et
la pulsion sexuelle (voir plus haut).
L'attachement,
le circuit de la pulsion et le débat sur l'existence de la pulsion
A l'heure actuelle, cette réflexion sur l'existence ou non d'une
pulsion d'attachement renvoie, me semble-t-il, à deux problématiques
apparemment opposées.
La première concerne le fait de savoir si la problématique
de l'attachement est incluse ou non dans le corpus métapsychologique
classique.
La deuxième concerne le débat qui a eu lieu sur la nécessité
de postuler l'existence de la pulsion et donc, sur la place que l'attachement
peut occuper au sein de cette polémique.
- A propos du dépistage précoce de l'autisme et des enseignements
de l'emploi du CHAT (Check-list for Autistic Toddlers) à ce sujet
(à la suite des travaux de S. BARON-COHEN et coll.), M.-Ch. LAZNIK-PENOT,
en France, a utilement attiré l'attention sur le circuit de la
pulsion dans la théorie freudienne, et en particulier sur l'oubli
ou, plutôt, sur la négligence si fréquente du troisième
temps de ce circuit pulsionnel.
Rappelons en effet que le premier temps du montage pulsionnel serait,
selon S. FREUD, consacré à la recherche de l'objet pulsionnel
dans la réalité externe (le sein ou le biberon, par exemple),
temps sur lequel s'accordent parfaitement les pédiatres et les
soignants de la psyché.
Ce premier temps renvoie à l'idée freudienne des pulsions
" quêteuses d'objet ".
Le deuxième temps du circuit de la pulsion serait lié,
quant à lui, à l'absence de l'objet de satisfaction ou
de gratification pulsionnelle dans l'environnement du bébé
et donc, dans ces conditions, au retournement sur le corps propre de
la pulsion, retournement commandant l'accès aux auto-érotismes
compensatoires (succion du pouce, en particulier).
Le troisième temps, présent dans la conception freudienne
mais souvent passé sous silence, aurait été pris
en compte par J. LACAN, et c'est sur ce troisième temps qu'insiste
M.-Ch. LAZNIK-PENOT.
Il s'agit du moment où, ayant accédé à l'intersubjectivité,
l'enfant devient désormais capable de s'offrir lui-même
comme objet de la pulsion de l'autre.
Le bébé met, par exemple, ses doigts dans la bouche de
sa mère, celle-ci fait semblant de le manger et d'en tirer une
satisfaction orale, en riant, et le bébé rie alors aux
éclats du rire de sa mère, ce que le bébé
à orientation autistique s'avère, bien évidemment
, incapable de faire compte tenu des entraves qui sont les siennes quant
à l'accès à l'intersubjectivité d'une part,
et aux activités de faire-semblant d'autre part.
C'est ce troisième temps de la pulsion qu'explore en fait le
CHAT par l'item : " Votre enfant a-t-il déjà joué
à faire semblant de préparer du thé (ou du café)
? ", item où, on le voit, les inventeurs de cet outil de
dépistage, quoique cognitivistes et non pas psychanalystes, ont
néanmoins choisi une boisson d'adulte (le thé ou le café)
- et non pas une boisson d'enfant -pour explorer l'existence de cette
conduite
Quoi qu'il en soit, l'idée que je proposerais volontiers est
de dire que la théorie de l'attachement est toute entière
comprise dans ce troisième temps du montage du circuit pulsionnel
et qu'il est désormais temps que les psychanalystes acceptent
de prendre en compte la théorie de l'attachement sa ns la taxer
d'hérétique ou d'anti-psychanalytique.
Il ne s'agit en rien de confondre les genres, mais seulement d'admettre
qu'une métapsychologie de l'absence et une métapsychologie
de la présence s'avèrent absolument indissociables dans
la mesure où l'absence et la présence (de l'objet) sont
également étroitement intriquées, telles la concavité
et la convexité d'une même courbe : l'objet d'attachement
serait ainsi, après la découverte par l'enfant de son
rôle auto-conservatoire pour lui (premier temps de la pulsion)
et de ses absences intermittentes (deuxième temps de la pulsion),
celui que l'enfant pourrait séduire en cherchant à s'offrir
à lui comme objet de ses propres pulsions (troisième temps
de la pulsion).
Ceci amène à concevoir l'objet ou la figure d'attachement
comme un objet particulier qui pourvoit à la survie de l'enfant
et dont l'enfant doit apprendre, à certains moments à
se passer, mais aussi comme un objet disposant déjà de
sa propre pulsionnalité et que l'enfant doit animer, en cherchant
activement à se mettre en position passive d'objet pulsionnel
partiel de celui-ci.
Telle pourrait être alors la reformulation en termes métapsychologiques
des fonctions d'appel et de signalisation des conduites que l'enfant
déploie à l'égard de l'adulte dans le cadre de
ses procédures dites d'attachement.
Dans ces conditions, la théorie de l'attachement ferait intrinsèquement
partie de la théorie psychanalytique en ce qu'elle modélise,
finalement, le type de lien qui s'instaure entre l'enfant et l'adulte
et qui leur permet de sexualiser, de pulsionnaliser progressivement
une relation à vocation initiale auto-conservatoire et centrée
sur la thématique du contact et de la distance.
- Mais l'attachement peut se trouver également concerné
par le débat sur l'existence de la pulsion.
Je pense en particulier au débat qui a eu lieu, il y a une vingtaine
d'années aux USA, entre deux auteurs comme R.D. STOLOROW et L.
FRIEDMAN.
Sans entrer dans le détail des discussions, disons seulement
ici qu'il éclaire sous un nouvel angle les réflexions
sur la genèse du Soi, de l'objet et de la relation d'objet.
R.D. STOLOROW plaidait en effet pour une vision atomistique du monde
représentationnel qui serait fait de représentations de
soi et de représentations d'objets relativement indépendantes
et à double connotation, cognitive et affective.
Cette perspective est évidemment très différente
de celle de M. BOUVET qui, en France, envisageait la relation d'objet
sur un mode global et holistique.
L. FRIEDMAN s'inscrit alors en faux contre la théorie de R.D.
STOLOROW qu'il critique pas à pas, en soutenant notamment l'idée
qu'il n'y a pas d'objets psychanalytiques élémentaires
(type représentations de soi ou représentations d'objets),
et que la seule ambition possible de la clinique psychanalytique est
de construire une représentation globale de la psyché.
En réalité, ce débat a débouché sur
une mise en cause radicale de la métapsychologie classique jugée
trop à distance de l'expérience, mais R.D. STOLOROW s'opposait
en même temps à la phénoménologie pure et
simple en maintenant l'idée d'une théorie de l'appareil
psychique (et de la cure).
Notons au passage que si les conceptions de R.D. STOLOROW rencontrèrent
un certain succès, c'est parce qu'elles s'avéraient assez
maniables aussi bien dans le registre névrotique que dans le
cadre des pathologies limites ou archaïques.
En, tout état de cause, reste en suspens la question de l'origine
du désir et de la dynamique de ce monde représentationnel
:
Les représentations sont-elles en elles-mêmes porteuses
ou non d'une tendance à l'actualisation dans la pensée
ou dans l'action ?
Peut-on faire ou non l'économie de la théorie pulsionnelle
traditionnelle, questionnement largement repris en France, comme on
le sait, par D. WIDLOCHER au sein de l'Association Psychanalytique de
France.
Telles sont les questions de fond qui se trouvent ainsi posées
par ce débat qui concerne également, et de manière
centrale, la délimitation respective du sujet et de l'objet puisqu'en
dernier ressort, il n'y a pas de représentations de soi qui ne
soient des représentations de soi en relation avec des objets
et, réciproquement dit, pas de représentations d'objets
qui ne soient des représentations d'objets en relation avec soi.
Tout ceci pour souligner, finalement, qu'en matière d'attachement,
la question demeure ouverte, et de manière très incisive,
de savoir s'il faut en référer à une pulsion d'attachement
globale qui viendrait investir les représentations de soi et
de l'objet ou si, au contraire, sans passer par le concept de pulsion,
on peut envisager que chaque représentation d'attachement entre
soi et l'objet possède sa propre tendance à l'actualisation
au sein de procédures de rapprochement désormais bien
décrites à la suite des travaux de J. BOWLBY.
Pour ma part, je pencherais actuellement plutôt pour une vision
globale de la psyché et non pas pour une vision par trop atomisée
mais, même en acceptant l'hypothèse d'une " pulsion
d'attachement ", il nous reste à savoir si cette pulsion
d'attachement représente une lignée pulsionnelle distincte
des pulsions sexuelles classiques ou si, au contraire, elle pourrait
faire figure de précurseur non encore sexualisé de celles-ci,
comme la position de D. ANZIEU aurait tendance à le suggérer.
Mais ceci nous amène alors à l'hypothèse de pulsions
de nature non (encore) sexuelle ce qui, on le sait, est loin d'être
une hypothèse simple
L'attachement
comme pont entre théorie des pulsions et théorie des relations
d'objet
A partir de ce qui vient d'être dit ou rappelé, on peut
en effet se demander si l'attachement ne serait pas seulement le processus
dynamique qui relie la pulsion à l'objet, qui oriente l'un vers
l'autre, qui permet leurs trouvailles et leurs retrouvailles.
On rejoindrait ainsi ici, le délicat concept de motion pulsionnelle,
élément inhérent à toute pulsion, selon S.
FREUD, à côté de la source, du but et de l'objet pulsionnels,
et qui pour certains auteurs, représenterait en quelque sorte la
" pulsion de la pulsion ".
D'où une approche métapsychologique possible, à mon
sens, de la théorie de l'attachement dans la mesure où,
personnellement , je ne crois pas que cette théorie nous impose
des révisions aussi déchirantes qu'on a pu le dire de nos
repères métapsychologiques classiques.
C'est en tous cas ce que j'avais essayé de montrer dans un article
paru dans la Revue Internationale de Psychopathologie, en 1998, sous le
titre : " Attachement, modèles internes opérants et
métapsychologie ou comment ne pas jeter l'eau du bain avec le bébé
? ".
- Il nous faut dire ici, alors, un mot du travail de Ch. BOLLAS qui,
dans son livre sur " Les forces de la destinée " pose,
selon moi, différemment la question des rapports entre la théorie
des pulsions et la théorie des relations d'objet.
On sait qu'il y a là le terreau de toutes les polémiques
entre la psychanalyse européenne et la psychanalyse anglo-saxonne,
pour radicaliser les choses de manière un peu trop schématique.
Entre théorie des pulsions et théorie des relations d'objet,
l'écart apparaît en effet comme à la fois minuscule
et crucial.
Minuscule, car les pulsions sont les " grandes quêteuses
d'objet " que l'on sait (S. FREUD) et parce qu'il n'y a pas d'objet
qui puisse s'inscrire psychiquement sans un double investissement pulsionnel
(d'amour et de haine).
Mais crucial aussi, et c'est là le point qui nous interpelle
à travers le livre de Ch. BOLLAS.
La théorie des pulsions délimite en effet, en, quelque
sorte, un en-deçà de l'objet, registre freudien par excellence
qui ouvre la porte sur toute la question de la métapsychologie
de l'absence.
La théorie des relations d'objet, en revanche, qui décale
le regard vers l'objet ouvre, quant à elle, sur toutes les dérives
- si souvent dénoncées - de la métapsychologie
de la présence.
Le changement de vertex, comme aurait dit W.R. BION, est donc d'importance.
La position de Ch. BOLLAS apparaît alors comme une sorte d'entre-deux
(on n'ose pas dire de compromis !) puisqu'elle essaye de contenir dans
le même regard et le vrai Self (et ses pulsions) et l'objet, en
soutenant l'idée que le vrai Self de l'individu ne peut se construire,
s'élaborer et se révéler qu'à travers ses
manipulations et ses expérimentations de l'objet.
L'intérêt du travail de Ch. BOLLAS tient alors au thème
qui se perçoit facilement en filigrane : la pulsion sa ns objet
est un mythe, l'objet sans pulsion est un leurre et le vrai Self s'enracine,
très précisément, en leur point de rencontre.
L'approche est donc séduisante mais elle est surtout pragmatique
: c'est dans la manière dont le sujet utilise ses objets qu'il
édifie et dévoile son Self (vrai ou faux, selon les cas).
Malgré tout, et telle est en tout cas ma lecture de ce livre,
la balance y penche, malheureusement, plutôt du côté
de la théorie des relations d'objet et de ce fait, la question
de la sexualité infantile, au sens freudien du terme, se voit
quelque peu marginalisée, cette désexualisation de fait
allant, comme toujours, de pair avec une évacuation pure et simple
du principe de plaisir-déplaisir dès lors que la recherche
de l'objet l'emporte sur la problématique de la source pulsionnelle
des processus en jeu.
Quoi qu'il en soit, en matière d'attachement, cette perspective
s'avère tout de même assez heuristique si l'on prend garde,
précisément, à ce risque de désexualisation.
En effet, comme le fait D. ANZIEU - nous l'avons vu - rien n'interdit
de voir les choses en termes de " pulsion d'attachement "
à but initial auto-conservatoire mais avec une libidinalisation
secondaire de l'objet d'attachement au sein d'un étayage rapide
du sexuel sur le besoin, selon les modalités habituelles.
Même la pulsion se construit à deux et cela est sans doute
parfaitement compatible avec les positions de J. LAPLANCHE quant aux
" objets-source " de la pulsion dans le cadre de sa "
théorie de la séduction généralisée
".
Dès lors, notre potentialité d'attachement représenterait
une part de notre " pulsion de destinée ", tandis que
notre rencontre avec tel ou tel objet d'attachement serait notre destin.
Dans cette optique, l'attachement n'exclut pas le plaisir qui, tout
au contraire, le conditionne tout autant que le déplaisir peut
venir le fausser.
Précisons cependant que Ch. BOLLAS situe la " pulsion de
destinée " du côté de la pulsion de vie, soit
d'une pulsion d'Amour et de liaison au sens large.
Or, comme le fait justement remarquer A. GREEN, dès que S. FREUD,
après 1920, ne parle plus de sexuel mais d'Amour, il y a, ipso
facto, mise au rebut de la notion d'objet partiel car l'Amour, c'est-à-dire
Eros, implique irréductiblement l'objet total.
Et c'est là que je quitte Ch. BOLLAS à propos de l'attachement,
car celui-ci peut parfaitement se jouer à l'égard d'aspects
très partiels de l'objet avec alors, selon moi, tout un pan de
recherches qui nous attend encore.
- C'est ensuite la question des liens entre les processus d'attachement
et la notion de représentations mentales qui permet de réfléchir
à cette place particulière de la théorie de l'attachement
entre théorie des pulsions et théorie des relations d'objet.
Il me semble tout d'abord qu'en matière d'attachement, il s'est
produit deux grands tournants conceptuels quant à la place de
la représentation mentale au sein de la théorie de J.
BOWLBY.
Le premier est lié aux travaux de Mary MAIN sur l'analyse rétrospective,
chez l'adulte, des représentations que l'adulte se donne, dans
l'après-coup, de ses propres liens d'attachement précoce.
Le deuxième, dont nous avons beaucoup discuté avec Blaise
PIERREHUMBERT (Lausanne) quand il est venu à Paris à l'occasion
d'une journée du groupe Waimh-Francophone, est lié aux
études actuelles sur la narrativité chez l'enfant, narrativité
qui semble étroitement corrélée (à travers
les plus ou moins grandes fluidité et cohérence de son
discours) à la qualité de ses " modèles internes
opérants " (Working Internal Models de I. BRETHERTON), c'est-à-dire,
là aussi, à la nature des représentations que l'enfant
s'est forgées quant à ses processus d'attachement précoces.
Ces deux tournants sont essentiels et désormais, nous ne pourrons
plus jamais concevoir l'attachement comme une sorte de mécanisme
automatique et non mentalisé.
La construction des schémas d'attachement par le bébé
se joue donc par la mise en place de ce que D.N. STERN appelle des "
représentations d'interaction généralisées
" au sein desquelles l'absence, la différence et l'écart
occupent une place essentielle.
L'enfant extraie en effet de ses différentes expériences
interactives une sorte de moyenne, de résultante fictive jamais
réalisée en tant que telle, mais inscrite dans la psyché
de l'enfant comme une abstraction du style interactif de ses partenaires
relationnels principaux, si l'on veut bien entendre, sous le terme d'abstraction,
une telle activité d'extraction d'invariants.
Lors de chaque rencontre interactive effective dans la réalité
évènementielle, l'enfant va alors, en quelque sorte, mesurer
l'écart qui existe entre ce qu'il vit dans l'instant et cette
représentation dynamique et prototypique qu'il s'est construite
de l'adulte, écart qui le renseigne sur l'état émotionnel
de celui-ci (par le biais du style interactif lié à l'accordage
affectif ou harmonisation des affects).
Les choses peuvent probablement être décrites de manière
analogue à propos des procédures d'attachement, l'enfant
mesurant, là aussi, l'écart entre la manière habituelle
de sa mère de répondre à ses comportements de signalisation
de présence et d'appel, et sa réponse actuelle, écart
lui permettant d'éprouver si elle est aussi fiable et disponible
ou, au contraire, aussi préoccupée et lointaine que d'habitude.
Finalement, on le sent bien, qu'il s'agisse des " représentations
d'action généralisées " de D.N. STERN ou des
" modèles internes opérants " de I. BRETHERTON,
c'est toujours l'écart entre ce qui est attendu et ce qui est
vécu qui est informatif pour l'enfant et, surtout, les représentations
en question reflètent conjointement quelque chose du sujet (le
bébé), de l'objet (l'adulte qui en prend soin) et du type
de lien qui les unit.
Autrement dit encore, on a bien là quelque chose qui tient compte
à la fois de la source pulsionnelle (du côté du
bébé) et de l'objet (le care giver) ce qui confère,
me semble-t-il, à l'attachement (et éventuellement à
l'accordage affectif) un statut plausible de candidat au rôle
de pont entre ces deux théories, si souvent présentées
comme incompatibles, que sont la théorie des pulsions et la théorie
de l'attachement.
Tout ceci fait que prendre en compte la théorie de l'attachement
ne veut pas dire, me semble-t-il, qu'il faille renoncer le moins du
monde à l'ensemble de nos acquis métapsychologiques
et ce d'autant que la question de l'écart, évoquée
ci-dessus, fait en quelque sorte le lit du tiers, c'est-à-dire
donne accès au bébé à la question de "
l'autre de l'objet " (A. GREEN) qui préfigure l'emplacement
de la fonction paternelle ultérieure.
Impact
sur la rencontre avec les bébés et les adolescents
Je serai relativement schématique, ici, car ce sujet appellerait,
en lui-même, une réflexion approfondie et je m'en tiendrai
donc volontairement à quelques indications.
La notion de rencontre me paraît renvoyer à deux composantes
essentielles qui sont celle du style de la rencontre et celle de l'alliance
thérapeutique.
Ceci vaut évidemment pour nos rencontres thérapeutiques
avec tout sujet, mais peut-être tout spécialement avec les
bébés et les adolescents pour lesquels le nouvel objet que
représente le thérapeute, fournit l'occasion quasi-instantanée
d'un rejeu, d'une réédition de leurs schémas d'attachement
précoces qui vont alors imprégner le style spécifique
de la rencontre et induire la dynamique d'une alliance thérapeutique
qui ne correspond peut-être pas d'emblée à un mouvement
de transfert.
- Chez
le bébé
Qu'en est-il du transfert chez le bébé ?
Le bébé est-il apte au transfert ?
On sait le débat fort intéressant qui a eu lieu à
ce sujet, il y a quelques années, entre S. LEBOVICI et B. CRAMER,
débat qui représentait au fond, à mon sens, la
version la plus moderne du classique conflit entre Anna FREUD et Mélanie
KLEIN !
Quoi que l'on pense de cette question (l'action du thérapeute
de bébés passe-t-elle principalement par les représentations
maternelles, ou plus directement par celles du bébé
?), on peut aussi imaginer que ce que le bébé répète
dans ses rencontres thérapeutiques, ce sont surtout ses modalités
d'attachement précoces qui vont dès lors le faire fonctionner
de manière sécure, insécure, évitante
ou désorganisée.
S'agit-il alors d'un transfert au sens strict ?
Peut-être pas pour ceux qui hésitent à employer
le terme de transfert avec les bébés en insistant sur
l'importante dissymétrie qui existe entre l'organisation de
la psyché de l'adulte et celle du bébé (dissymétrie
qui n'empêche en rien la réciprocité, et qui joue
d'ailleurs comme moteur de la spirale transactionnelle).
Mais, en tout état de cause, au cur des rencontres thérapeutiques
du bébé - et sans doute aussi de toutes ses rencontres
- il y a cette réactivation de ses schèmes d'attachement
qui font que le style interactif qui va alors émerger, se trouve
à l'exact interface de l'apport de l'adulte et de la part personnelle
du bébé.
La rencontre joue alors comme un espace de récit où
chacun " raconte " quelque chose de son histoire précoce
: l'adulte, du bébé qu'il a été et des
interactions qu'il a vécues, le bébé de ses interrelations
avec ses partenaires relationnels actuels, soit de ses figures d'attachement.
Ceci fait que chaque rencontre s'avère singulière et
absolument spécifique, et que tout adulte interagit de manière
absolument originale avec chaque bébé.
Ce type de réflexions a été tout particulièrement
développé à l'Institut LOCZY de Budapest (Hongrie)
où, depuis plus de cinquante ans, s'y trouvent pris en charge
des enfants privés d'histoire, précisément, et
où une certaine reconstruction de celle-ci peut cependant se
faire à travers l'analyse de ce que l'enfant induit dans sa
relation avec les adultes (M. DAVID et G. APPELL).
Comme on le sent, on se situe quelque part ici entre transfert et
répétition des schèmes d'attachement et la prise
en compte de ces deux référentiels apparaît, finalement,
comme particulièrement féconde.
Le clinicien se doit donc d'exercer son attention dans une double
direction centrifuge (vers le bébé dont il s'occupe)
et centripète (vers le bébé qu'il a été,
et qui se trouve réactivé par la rencontre présente),
et c'est de la qualité de cette double attention - incluant
sa sensibilité à ses propres parties infantiles - dont
dépend grandement la nature de l'alliance thérapeutique
qu'il est ou non possible d'établir.
- Chez
l'adolescent
On sait désormais qu'il existe de nombreux points de convergence
entre le fonctionnement des bébés et celui des adolescents.
Il ne s'agit en rien d'affirmer que les adolescents fonctionnent psychiquement
comme de " vieux " bébés, mais seulement de
souligner le fait que les acquis récents de la psychologie
et de la psychiatrie du premier âge ont permis une lecture renouvelée
des processus psychiques en jeu lors de l'adolescence, sur le fond
des remaniements et des effets d'après-coup bien évidemment
apportés par la vie et par la puberté.
A titre d'exemples, je citerai seulement la place importante que reprennent
la communication analogique à l'adolescence, ainsi que l'adhésivité
et l'agressivité dans sa dimension de vérification de
la solidité des objets relationnels.
A côté de la dynamique de repulsionnalisation propre
à cette période de la vie, et notamment en termes de
pulsions partielles prégénitales, on observe également
une remise en question des schémas d'attachement précoces
qui va, parfois, conférer un aspect relativement spectaculaire
aux difficultés ou aux troubles des adolescents.
Contrairement à ce que l'on a pu hâtivement penser il
y a quelques années, la typologie des schémas d'attachement
n'est pas fixe et intangible " du berceau au tombeau " (K.
et K.E. GROSSMANN).
Les attachements de type sécures apparaissent peut-être
comme plus stables que les autres (et heureusement, d'ailleurs) mais,
dans l'ensemble, il existe une certaine plasticité dans le
temps de ces schémas précoces, en fonction des effets
de rencontre (et de rencontre thérapeutique, notamment).
Le style des premiers entretiens avec les adolescents comporte ainsi
quelque chose de décisif pour la suite de l'alliance thérapeutique.
On a parfois l'impression, avec les adolescents, que tout l'avenir
de la relation thérapeutique se joue dans les premiers instants
de la rencontre et parfois même en-deçà de la
relation verbale, à un niveau infra-verbal et pré-linguistique.
Il me semble qu'on a là le reflet d'une stratégie adolescente
assez typique qui, un peu à la manière de ce que l'on
a vu avec les bébés, amène les adolescents à
" tester " tout nouvel interlocuteur pour apprécier
s'il répond ou non à ses modalités habituelles
de fonctionnement.
Dès lors, les transgressions du cadre, les passages à
l'acte ou les actes manqués ne peuvent pas être seulement
interprétés en termes d'acting transférentiels
stricto sensu (acting in, ou acting out) mais demandent aussi à
être compris en termes de réactualisation massive des
procédures d'attachement précoces.
Comme chez le bébé, la prise en compte des deux référentiels
de la théorie du transfert et de la théorie de l'attachement
peut s'avérer ici particulièrement utile.
- Finalement, on sent bien qu'avec les bébés et les adolescents,
le style de la rencontre et la qualité de l'alliance thérapeutique
à venir dépendent plus d'une tolérance, de la part
du thérapeute, aux shémas induits en lui par les patients
- y compris aux schémas évitants - que d'une alliance
des Mois conscients, à l'évidence bien superficielle.
Conclusion
Pour conclure, je mentionnerai seulement trois polémiques successives
qui ont marqué l'histoire de la théorie de l'attachement
:
- Le concept d'attachement évacue-t-il ou non la question de
la représentation mentale ?
- Le concept d'attachement est-il entièrement lié à
la question de la présence de l'objet ou, au contraire, entre
absence et présence de l'objet, est-il possible de faire une
place à l'écart, c'est-à-dire aux différences
entre ce qui est attendu de l'objet et ce qui en est effectivement reçu
?
- Le concept d'attachement est-il incompatible avec celui de sexuel
ou de sexualité infantile ?
Je ne reviendrai pas ici sur les deux premières questions, déjà
largement abordées ci-dessus.
En revanche, en ce qui concerne la troisième, la question est
au fond de savoir ce que l'on gagne à parler de pulsion d'attachement
et, personnellement, il me semble, en tout cas, qu'on y gagne plus qu'on
y perd :
- Parler de pulsion d'attachement permet, à mon sens, de conjoindre
dans le même regard la théorie freudienne de l'étayage
et la théorie bowlbienne de l'attachement.
- Parler de pulsion d'attachement nous garantit sans doute d'une trop
grande linéarité de nos modèles psychopathologiques,
nous évite le risque d'une ambition prédictive fallacieuse
et nous permet de maintenir, dans le champ de la psychiatrie du bébé,
les références à la théorie de l'étayage,
à la théorie des pulsions et à la théorie
de l'après-coup.
- Parler de pulsion d'attachement nous permet de maintenir le registre
du sexuel dans le champ de l'attachement et de considérer l'attachement
humain comme un mécanisme plus complexe qu'un simple instinct
sélectionné par l'évolution.
- Parler de pulsion d'attachement, enfin, nous permet d'envisager les
effets de rencontre à la fois du côté du sujet et
du côté de l'objet, et ceci n'est sans doute pas le moindre
des avantages pour qui souhaite faire une place à la liberté
da ns le champ de la croissance et de la maturation psychiques de l'enfant.
Bibliographie
M. AINSWORTH: Attachment : retrospect and prospect, 3-30. In : "
The place of attachment in human behaviour ". (C.M. PARKES &
J. STEVENSON-HINDE, eds) Basic Books, New York, 1982, 1992
D. ANZIEU: Les signifiants formels et le Moi-peau, 1-22. In : " Les
enveloppes psychiques " (ouvrage collectif) Dunod, Coll. " Inconscient
et Culture ", Paris, 1987
D. ANZIEU : L'attachement au Négatif, 115-129. In : " L'épiderme
nomade et la peau psychique " (D. ANZIEU) Editions Apsygée,
Paris, 1990
S. BARON-COHEN: Autism and symbolic play. British Journal of Developmental
Psychology, 1987, 5, 139-148
S. BARON-COHEN, J. ALLEN & Ch. GILLBERG: Can autism be detected at
18 months ? The needle, the haystack and the CHAT. British Journal of
Psychiatry, 1992, 161, 839-843
Traduction française : " L'autisme peut-il être détecté
à l'âge de 18 mois ? L'aiguille, la meule de foin et le CHAT
"
A.N.A.E., 1997, numéro hors série (" Textes fondamentaux
sur l'autisme "), 33-37
W.R. BION (1962) : Aux sources de l'expérience. P.U.F., Coll. "
Bibliothèque de Psychanalyse ", Paris, 1979 (1ère éd.)
Ch. BOLLAS : Les forces de la destinée - La psychanalyse et l'idiome
humain. Calmann-Lévy, Paris, 1996
M. BOUVET : La relation d'objet (Névrose obsessionnelle, Dépersonnalisation).
Payot, Bibliothèque Scientifique, Coll. " Science de l'Homme
", Paris, 1985
J. BOWLBY : Attachement et perte. (3 volumes) P.U.F., Coll. " Le
fil rouge ", Paris, 1978 et 1984
I. BRETHERTON: Communication patterns - Internal working models and the
intergenerational transmission of attachment relationships. Infant Mental
Health Journal, 1990, 11, 3, 237-252
C. CHILAND: Homo psychanalyticus. P.U.F., Coll. " Psychologie d'aujourd'hui
", Paris, 1990
B. CRAMER et F. PALACIO-ESPASA : Les bébés font-ils un transfert
? Réponse à Serge LEBOVICI. La Psychiatrie de l'enfant,
1994, XXXVII, 2, 429-441
M. DAVID et G. APPELL : Loczy ou le maternage insolite. C.E.M.E.A., Editions
du Scarabée, Paris, 1973 et 1996
P. FONAGY: Measuring the ghost in the nursery : an empirical study of
the relation between parents'mental representations of childhood experiences
and their infants'security of attachment. Journal of the American Psychoanalytic
Association, 1993, 41, 957-989
P. FONAGY : La compréhension des états psychiques, l'interaction
mère-enfant et le développement du Self. Devenir, 1999,
11, 4, 7-22
P. FONAGY: Attachment theory and Psychoanalysis. Other Press, New York,
2001
S. FREUD : Pulsions et destin des pulsions, 11-44 In : " Métapsychologie
" (S. FREUD) Gallimard, Coll. " Idées ", Paris,
1976
L. FRIEDMAN: Cognitive and therapeutic tasks of a theory of the mind.
Rev. Psycho-Anal., 1976, 3, 259-275
L. FRIEDMAN: The barren prospect of a representational world. Psychoanalytic
Quaterly, 1980, XLIX, 1, 215-233
L. FRIEDMAN: Basal prospect of representational world. Psychoanalytic
Quaterly, 1980, XLIX, 2, 215-243
B. GOLSE : Attachement, modèles opérants internes et métapsychologie
ou comment ne pas jeter l'eau du bain avec le bébé ? In
: " Le bébé et les interactions précoces "
(sous la direction de A. BRACONNIER et J. SIPOS) P.U.F., Coll. "
Monographies de Psychopathologie ", Paris, 1998
A. GREEN : Le langage dans la psychanalyse, 19-250 In : " Langages
" (II èmes Rencontres psychanalytiques d'Aix-en-Provence,
1983) Les Belles Lettres, Coll. " Confluents psychanalytiques ",
Paris, 1984
A. GREEN : La sexualité a-t-elle un quelconque rapport avec la
psychanalyse ? Revue Française de Psychanalyse, 1996, LX, 3, 829-848
K.E. et K. GROSSMANN : Développement de l'attachement et adaptation
psychologique du berceau au tombeau. Enfance, 1998, 3, 44-68
J. GROTSTEIN: Splitting and projective identification, 77-89 Jason Aronson,
New York, 1981
G. HAAG : La mère et le bébé dans les deux moitiés
du corps. Neuropsychiatrie de l'enfance et de l'adolescence, 1985, 33,
2-3, 107-114
J. LAPLANCHE : La pulsion et son objet-source ; son destin dans le transfert,
9-24. In : " La pulsion pour quoi faire ? " (ouvrage collectif).
Débats, Documents, Recherches de l'Association Psychanalytique
de France, Paris, 1984
J. LAPLANCHE : De la théorie de la séduction restreinte
à la théorie de la séduction généralisée.
Etudes Freudiennes, 1986, 27, 7-25
J. LAPLANCHE : Nouveaux fondements pour la psychanalyse. P.U.F., Coll.
" Bibliothèque de Psychanalyse ", Paris, 1987
M.-Ch. LAZNIK-PENOT : Du ratge de l'instauration de l'image du corps au
ratage de l'installation du circuit pulsionnel ; quand l'aliénation
fait défaut, 107-125. In : " La clinique de l'autisme, son
enseignement psychanalytique " (ouvrage collectif). Actes de la Fondation
Européenne pour la Psychanalyse Point Hors ligne, Paris, 1992
M.-Ch. LAZNIK-PENOT : Pourrait-on penser à une prévention
du syndrôme autistique ? Contraste, 1996, 5, 69-85
M.-Ch. LAZNIK-PENOT : Discussion critique du CHAT (Test pour le dépistage
de l'autisme chez les enfants de moins de 18 mois). Bulletin du Groupe
WAIMH-Francophone, 1999, 6, 1, 14-15
S. LEBOVICI : La pratique des psychothérapies mères-bébés
par Bertrand Cramer et Francisco Palacio-Espasa. La Psychiatrie de l'enfant,
1994, XXXVII, 2, 415-427
M. MAIN, K. KAPLAN & J. CASSIDY: Security in infancy, childhood and
adulthood : a move to the level of representations. In : " Growing
points of attachment theory and research " (I. BRETHERTON & E
WATERS, Eds). Monographs of the Society for research in child development,
1985, 49, serial n° 209, 66-104
M. MAIN : Discours, prédiction et études récentes
sur l'attachement : implications pour la psychanalyse. In : " Le
bébé et les interactions précoces " (sous la
direction de A. BRACONNIER et J. SIPOS) P.U.F., Coll. " Monographies
de Psychopathologie ", Paris, 1998
M. PEREZ-SANCHEZ et N. ABELLO : Unité originaire : Narcissisme
et homosexualité dans les ébauches de l'dipe. Revue
Française de Psychanalyse, 1981, XLV, 4, 777-786
B. PIERREHUMBERT : La situation étrange. Devenir, 1992, 4, 4, 69-93
B. PIERREHUMBERT et coll. : Les modèles de relation ; développement
d'un auto-questionnaire d'attachement pour adultes. La Psychiatrie de
l'enfant, 1996, XXXIX, 1, 161-206
G. ROSOLATO
La relation d'inconnu : Gallimard, Coll. " Connaissance de l'Inconscient
", Paris, 1978
D.N. STERN : Le monde interpersonnel du nourrisson - Une perspective psychanalytique
et développementale. P.U.F., Coll. " Le fil rouge ",
Paris, 1989
R.D. STOLOROW , G.E. ATWOOD & J. MUNDER-ROSS: The representational
world in psychoanalytic therapy. Rev. Psycho-Anal., 1978, 5, 247-256
R.D. STOLOROW: The concept of psychic structure : its metapsychological
and clinical psychoanalytic meanings. Rev. Psycho-Anal., 1978, 5, 313-320
D. WIDLOCHER : Quel usage faisons-nous du concept de pulsion ? 29-42.
In : " La pulsion pour quoi faire ? " (ouvrage collectif). Débats,
Documents, Recherches de l'Association Psychanalytique de France, Paris,
1984
Texte présenté à la Journée
d'Etude du GERCPEA à Luxembourg le 23 novembre 2001
Pr Bernard GOLSE
Service de Pédopsychiatrie
Hôpital Necker-Enfants Malades
149 rue de Sèvres, 75015 Paris-Fr
Tél : 01.44.49.46.74
Fax : 01.44.49.47.10
Email : b.golse@svp.ap-hop-paris.fr
|
|