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La mémoire agie

Jacqueline Godfrind

…"le patient n'a aucun souvenir de ce qu'il a oublié et refoulé et ne fait que le traduire en actes. Ce n'est pas sous forme de souvenir que le fait oublié reparaît, mais sous forme d'action. Le malade répète évidemment cet acte sans savoir qu'il s'agit d'une répétition."

Cette citation de Freud (in "Remémorer, Répéter, Elaboree') introduira mon propos. C'est en ces termes que Freud désigne ce qu'il appelle l'agieren, traduit par mise en acte, traduction qui a fait couler beaucoup d'encre, nous y reviendrons. Ce concept, à mon avis indûment tombé en relative désuétude, mérite toute notre attention. Sa prise en considération reste heuristique en tant que repère technique. Aussi mon intention est-elle de revisiter cette notion dans son acception "freudienne" mais aussi à la lumière des interrogations plus modernes" que nous pose la clinique actuelle et les élaborations théoriques qui lui correspondent. Si cette démarche m'a personnellement beaucoup apporté au plan clinique, l'agieren reste, on le verra, chargé de mystère, posant plus de questions qu'il n'en élucide.

"Agieren"

Resituons d'abord ce concept dans l'histoire, encore jeune, de la théorie de la technique. C'est en effet dans l'article de 1914, "Remémorer, Répéter, Elaborer" que Freud introduit la notion d'agieren. Cette apparition marque un tournant essentiel dans ladite théorie. Le début de l'article est consacré à l'évolution de la technique jusqu'à l'introduction du nouveau concept. Freud évoque la technique hypnotique dont le but était de retrouver le "rappel de souvenirs" ayant provoqué l'apparition du symptôme et susceptible d'entraîner l'abréaction'' émotionnelle salvatrice ; il évoque ensuite l'association libre destinée, elle aussi, à retrouver ce dont le patient n'arrive pas à se souvenir. Le but de ces diverses techniques est resté le même, nous dit Freud : du point de vue descriptif, combler les lacunes de la mémoire, du point de vue dynamique, vaincre les résistances du refoulement. Et Freud de constater la reconnaissance qu'il doit à la "vieille technique hypnotique" qui a fait "connaître certains processus de l'analyse sous une forme schématisée et isolée": "La souvenance prenait une forme très simple..."

Rappelons qu'à ce moment de la technique psychanalytique, c'est un inconscient secondaire qui est pris en considération, celui qui se constitue par refoulement. Dans cette optique, la remémoration des souvenirs oubliés et des conflits intrapsychiques refoulés est considérée comme J'agent de changement du fonctionnement psychique. Cette conception du travail psychanalytique relève, tout particulièrement, de ce qu'on a appelé la conception monadique des théories de Freud : analyste et analysant se penchent sur le psychisme de l'analysant pour en "analyser" les dysfonctionnements liés aux troubles de la mémoire.

Pareille conception est-elle aujourd'hui caduque ? La "levée du refoulement" reste, à mon avis, un élément important à certains moments de toute cure. Elle concerne les strates du psychisme qui disposent de représentations intégratives refoulées, dont Freud a cru que la remémoration, associée à la catharsis, donc à l'affect - et c'est essentiel - soulage la souffrance et assure un effet de guérison. Pour autant que ladite "levée du refoulement" ne soit pas envisagée comme la remémoration simpliste d'un passé "tel qu'en lui-même" mais que soit pris en considération le travail de l'après-coup qui remanie incessamment la mémoire. Mais ceci serait une autre histoire que je ne peux que mentionner au passage, malgré son importance.

Quoi qu'il en soit, les considérations qui précèdent concement des personnalités à composantes essentiellement névrotiques. Et c'est au sein de ce type de fonctionnement psychique que la "mise en acte" donne accès à la remémoration". Ici, la "névrose de transfert' agit la névrose infantile. Une partie importante du travail de l'analyste consiste dès lors à interpréter es mises en actes", actualisation des désirs et des fantasmes inconscients associés à la mémoire infantile. Comme le dit Freud : "Son but (de l'analyse) est le rappel du souvenir à la vieille façon, la reproduction dans le domaine psychique". Ce modèle de cure analytique, "cure type" en l'occurrence, garde, selon moi, sa pertinence même si, aujourd'hui, d'autres paramètres que la seule remémoration sont évoqués, aspect que Freud lui-même intronise.

Le transfert

Revenons, en effet, au tournant de la théorie de la technique qu'introduit Freud quand il dit que le patient traduit en acte ce dont il ne se souvient pas et le traduit à l'égard de la "personne du médecin" (c'est moi qui souligne). Chacun en convient aujourd'hui, nous sommes là au coeur de ce qu'il est convenu d'appeler le transfert: "le transfert n'est lui-même qu'un fragment de répétition...". Et qu'est-ce qui est mis en acte par le patient ? : "ses inhibitions, ses attitudes, ses inadéquations, ses traits de caractères, ses symptômes". Notons-le au passage, le transfert n'est, en effet, qu'un "fragment" de répétition. La vie de nos patients, notre vie, est animée de "répétitions agies". Nos amours, nos amitiés, nos choix professionnels, artistiques, culturels ou sportifs sont dynamisés par une mémoire agie, ce qui n'enlève rien à leur potentiel d'épanouissement ... mais pas toujours.

La notion de transfert introduit une dimension essentielle dans la cure celle d'intersubjectivité. Même si, pour Freud, le but du transfert reste la remémoration, il conceptualise une dimension que les développements actuels de la théorie de la technique exploitent au maximum et à laquelle nous allons revenir: celle de la rencontre de deux psychismes d'une part, mais aussi, et c'est l'intérêt majeur de la notion de "mise en acte", celle de la façon dont l'analyste est pris comme protagoniste de scénarios "mis en scène" par le patient et la façon dont il y réagit.

Certes, dans la névrose, il n'est pas inutile de le souligner, l'élément angoissant, insupportable, à refouler, est la pensée. Ce sont les fantasmes et leur expression parlée qui sont fauteurs de troubles et d'angoisse. Mais l'introduction de la notion de transfert donne toute son importance à la nécessaire présence de l'objet, objet analyste en l'occurrence, pour que les l'scénarios refoulés" prennent corps. La rencontre avec l'analyste et son investissement sollicitent l'évocation des fantasmes et des risques de "talion" (angoisse de castration etc ... ) que la prescience de cette évocation suscite.

Dans ce contexte, l'objet investi devient "objet de transfert", support d'un "fragment de répétition".
Dans la foulée, et c'est essentiel pour mon propos, Freud introduit la notion du faire dans la cure. Au travers de la "mise en acte", il ne s'agit plus de penser des souvenirs mais de les agir dans la rencontre transféro-contretransférentielle. Cette dimension, dont les conséquences n'ont pas été explorées par Freud, fera l'objet de mon intérêt tout particulier. Pour l'instant, je m'arrêterai aux interrogations théoriques que soulève la "mise en acte".

Avant de le faire, une remarque encore. En posant la complémentarité de la répétition et de la remémoration, Freud introduit deux paramètres dont la pondération respective dans le travail analytique oriente des choix techniques qui spécifient aujourd'hui le mode d'approche clinique propre à des "écoles" psychanalytiques. Certains analystes privilégient en effet les efforts de resouvenir voire de reconstruction telle que Freud en a parlé dans son article sur le sujet tandis que d'autres attachent une importance prépondérante au "travail sur le transfert", travail sur le hic and nunc, ce qui s'y vit et s'y agit. Ces choix sont déterminés par des options théoriques différentes de l'analyste quant à la finalité du processus analytique mobilisé par le cadre.

La "mise en acte" et ses ambiguïtés

Revenons à présent à interroger ce très mystérieux phénomène que constitue la "mise en acte", expression agie de la mémoire refoulée. Je ne peux assez dire combien la notion de "mise en acte" reste mystérieuse pour moi dans le passage du sens à l'agi (et vice versa) qu'elle véhicule.

"Régression formelle" a-t-on évoqué, "version régressive de la remémoration" dit JL Donnet (1982) qui transpose (transforme ?) un scénario pensé mais refoulé en scénario joué. La mise en acte est attitudes à l'égard de l'analyste à qui est attribué un rôle. Elle est transférentielle en ce que, justement, elle implique l'analyste dans une relation où, selon la terminologie consacrée, il "assume une position imagoïque". L'analyste est traité d'une certaine façon selon des moyens qui drainent une activité à son égard, des affects aussi.

Comment théoriser ce mystérieux saut dans l'agi, écart "économico-symbolique" comme l'appelle JL Donnet ? Pour moi, le recours à la notion de symbolisation ou fonction symbolique trouve ici toute sa pertinence (en correspondance d'ailleurs, avec les hypothèses de JL Donnet). Si on accepte que la fonction symbolique fonctionne comme intégrateur des excitations externes et internes, transformant les impressions brutes du corps, sensations motrices et affectives, en des formes intégratrices dont la pensée (les fantasmes) constitue la forme la plus évoluée, on peut penser que les "complexes" comme les appelait Freud, noeuds conflictuels refoulés, connaissent des inscriptions à des niveaux symboliques différents. Sous le coup de l'angoisse liée à l'expression représentée du souvenir, risque de "levée du refoulement", lesdits souvenirs, sollicités par la répétition transférentielle, s'expriment sur un mode "régrédient", expression vécue et communiquée moins "évoluée" mais porteuse de sens même si c'est de manière déformée, non reconnaissable. La "mise en acte" serait, en effet, une forme régrédiente d'expression symbolique de la mémoire au sein de la hiérarchie de formes d'expressions symboliques qui nous habite. En cela, elle garderait toute sa densité de sens, sens latent que l'interprétation sera susceptible de décoder.. ce qui ne va pas nécessairement de soi. Cette compréhension interroge le travail de condensation si frappant dans la mise en acte. Il rappelle, bien évidemment, le travail du rêve, mais dans un registre, encore une fois, très différent puisqu'il s'agit d'expression agie.

Cette façon de comprendre la "mise en acte" lève peut-être en partie les ambiguïtés que dénoncent Laplanche et Pontalis quant à l'usage qu'a fait Freud du terme "agieren" ainsi qu'à la traduction qui en fut faite de "mise en acte". On se souviendra que pour ces auteurs, cet usage du terme "agieren" traduit, chez Freud, une tendance à confondre le modèle qui implique la motilité et celui qui concerne l'agi. (cf. l'article de M. Haber: "Mise en acte, acting-out et contretransfert", 1986). Une précision s'impose, en effet: la "mise en acte" n'implique nullement un "acte" au sens de la mobilisation de la motricité. Elle est l'expression de manifestations qui ont pour conséquence d'"agir sue' l'autre, l'analyste en l'occurrence. On se souviendra du premier exemple cité par Freud : "l'analysé ne dira pas qu'il se rappelle avoir été insolent et insoumis àl'égard de l'autorité parentale, mais il se comporte de cette façon à l'égard de l'analyste (c'est moi qui souligne)".

Cependant, il me semble que restituer à l'organisation psychique la part qui revient aux strates de symbolisation (symbolisation primaire, dirait Roussillon, prémisses de la symbolisation, ai-je avancé) qui se structurent à travers les moyens successifs d'accès au monde, la motricité et les images psychiques qui lui correspondent constituant une des étapes de l'évolution, permet d'envisager une participation de la "motilité" dans toute manifestation agie, si hautement symbolisée soit-elle, porteuse d'un sens latent représenté par des mots. Le problème reste néanmoins entier quant au passage d'une forme d'expression, agie et pensée, à l'autre. Même si les processus de symbolisation rendent compte d'une certaine "hiérarchie" de niveaux de fonctionnement psychique, je ne pense pas qu'on puisse évoquer un gradien continu de symbolisation mais bien qu'il existe des "sauts" inhérents à certains moments "mutatifs" (transformationnels?), la "prise de conscience" à partir de la "mise en acte" en étant vraisemblablement un exemple paradigmatique.

De la mise en acte au contre-transfert

Mais quittons ces considérations théoriques pour revenir à la clinique et nous arrêter à une conséquence de l'introduction de la notion d"'agieren". La prise en compte de la "mise en acte" met en évidence un paramètre de la cure, essentiel àmes yeux: la mise en acte du patient, de par la pression qu'elle agit sur l'analyste, a ceci de particulier qu'elle induit, nécessairement, un échange agi entre analysant et analyste. C'est à cette dimension d'interaction dans la rencontre transféro-contretransférentielle que je m'intéresserai tout spécialement dans les considérations qui suivent. Pour le faire, je m'appuierai sur un exemple clinique.

Depuis quelques temps, Francine revient obstinément à une idée fixe: elle veut diminuer le nombre de ses séances de 3 à2. Elle justifie sa requête par une série d'arguments qui m'envahissent par la souffrance qu'ils traduisent: elle est terrassée par des douleurs lombaires et doit consacrer du temps à son traitement; ses enfants l'accaparent, les angoisses nocturnes de son petit dernier la bouleversent et l'épuisent; son mari ne peut l'assister actuellement, trop absorbé qu'il est par sa profession. Je suis ébranlée. Je me sens celle, comme elle m'en accuse, dont la rigidité et la froideur opposent une fin de non recevoir à sa détresse... L'analyse devient pour elle une contrainte infernale, elle en a assez. L'important, dans cette affaire, c'est que Francine est totalement persuadée du bien fondé de sa requête comme de ses plaintes.

J'aurai besoin d'un certain temps de latence pour prendre du recul et réaliser combien Francine est arrivée à me faire vivre ce rôle de tortionnaire à travers les plaintes qu'elle utilise pour m'émouvoir. Dès lors, je m'interroge. Que se passe-t-il ? A quoi correspond cette "mise en acte" ? Que me communique Francine de ses souvenirs infantiles dans ce scénario agi (au sens où l'entend Freud : "l'analysé... se comporte de cette façon à l'égard de l'analyste") ? Certes, elle souhaite diminuer nos rencontres, mais encore ? Il est intéressant de noter que, dans ce contexte, elle "oublie" de me payer, "acte manqué" qui participe du scénario inconscient sous-jacent et, cette fois, l'agit au sens précis du terme.

Il faudra un élément de réalité pour que, tout à coup, le scénario prenne sens. Je suis amenée à décommander une séance, une des 3 séances, réalisant, en principe, le souhait de Francine. Mais catastrophe ! La voilà désemparée, anxieuse, réalisant combien elle tient à cette 3ème séance... et à moi ! La modification du cadre ouvre l'accès à la compréhension pensée de ce qui se jouait entre nous. Avant d'être la petite fille conforme et docile que j'avais connue jusqu'à présent, Francine se souvient tout à coup de la fillette violente, opposante, revendicatrice qu'elle fut et qui rencontra, auprès de sa mère, la froideur et la rigidité qu'elle me prête, du moins est-ce le scénario qu' elle évoque. Devant la sévérité de sa mère, elle se souvient tout à coup de ses bouderies obstinées, refuge dans une attitude de retrait et d'opposition passive que le souhait de suppression de la 3ème séance représente bien. Toute sa vie fut d'ailleurs construite sur ce mode de fonctionnement, "mise en acte" donc qui dynamisait ses activités. Ainsi, elle choisit de faire ses études en rupture avec son milieu familial, dans un lieu géographique très éloigné de ses parents, tout cela avec brio.

Mais en deça de la froideur et de la rigidité de sa mère, Francine retrouve aussi, dans la foulée, une mère geignarde, toujours souffrante, imposant à son entourage, son mari en particulier, l'emprise de ses maux. Et Francine de réaliser que c'est à ce traitement qu'elle m'a soumise, cheminement vers la "désidentification" d'une image maternelle aliénante, mais aussi prise de conscience d'attitudes faites de plaintes et de récriminations, "terrorisme masochique" qu'elle impose à bas bruit à son entourage.

Il n'est pas sans intérêt de signaler que cette séquence prend place au moment où était abordé un matériel franchement oedipien, curiosité sexuelle, intérêt pour la scène primitive dont l'aspect excitant n'est pas étranger à la "régression" à laquelle nous assistons, "régression-diversion" pourrait-on dire, tant il est vrai que le fonctionnement psychique se déploie selon de multiples "vertex" qui en signent la complexité.

De l'interaction à l'intersubjectivité

Je ne m'étendrai pas ici sur les questions que peuvent soulever le "décodage" du sens latent qui sous-tend les "mises en actes". C'est à la dimension d'interaction-intersubjectivité que je souhaite m'arrêter (considérations qui rejoignent des interrogations que je m'étais posées dans mon article : "Transfert, compulsion et expérience correctrice", 1994

J'ai mentionné au passage les effets émotionnels que produisent sur moi les mises en actes de ma patiente. Pas question de rester impavide dans cette affaire: je me sens impliquée, sans être moi-même consciente de ce qui, en moi, est sollicité. Et quelle attitude ai-je adoptée ? Malgré mon malaise émotionnel, mon attitude consista essentiellement àattendre que les choses évoluent, convaincue que j'étais, connaissant le fonctionnement habituel de ma patiente, que nous sortirions de cette impasse, que le scénario se déploierait, que les choses se diraient, relançant l'analyse vers de nouveaux rivages inconnus, que j'arriverais à comprendre la signification de ce qui se jouait et à le communiquer à ma patiente de telle sorte qu'elle soit susceptible d'accepter mon interprétation. Cette dernière dimension est, évidemment, essentielle: elle implique la conviction de l'existence d'un sens latent derrière la mise en acte, conviction propre à l'analyste et à l'analysant, témoin de l'existence d'une aire transitionnelle, espace analytique habité, justement, par le symbolique pour les deux protagonistes de la cure. Respect donc de la règle d'abstinence en bonne et due forme.

Cependant, ne nous y trompons pas. Durant cette phase d'incompréhension de ma part devant la "mise en acte" qui s'agit, on peut interroger ce qui se joue entre analyste et analysant. Pour moi, l"'acte appelle l'acte". L'attitude dite de neutralité bienveillante de l'analyste est infiltrée des réactions conscientes et inconscientes induites par les impacts infraverbaux et émotionnels du patient. Même si, en effet, j'ai consciemment "respecté" une certaine neutralité, mon écoute durant cette période de suspens ne fut pas murée dans un silence absolu (ce qui ne serait pas plus "neutre" !), j'ai continué à tenter d'élucider notre impasse analytique par des interrogations, des interventions qui, si réservées fussent­elles, manifestaient ma volonté de contribuer au travail analytique.

Volonté très louable, à n'en pas douter. Mais dont j'interroge ici le cheminement souterrain. C'est bien dans ce temps particulier de l'analyse, temps initié par l'agieren d'un patient, que se met en place un échange très particulier fait d'agis croisés "acte appelle l'acte), moment de jeu auquel participe l'analyste, qu'il le veuille ou non (mais peut-on parier de jeu ? La question demanderait à être développée en référence aux points de vue défendus par N. Minazio (1998). Et dont la compréhension reste, selon moi, très mystérieuse mais vraisemblablement déterminante en tant qu'agent de changement (de transformation ?). C'est ici que l'échange d'inconscient à inconscient prend toute son ampleur, l'inconscient de l'analyste agissant, lui aussi, selon des paramètres dont l'alchimie échappe au contrôle. On peut également évoquer la notion d"'expériences émotionnelles partagées", ou plutôt "expériences agies partagées" dont le caractère "nouveau" par rapport à ce que le patient "attendrait" de l'analyste contribue au réaménagement des fantasmes inconscients (point de vue que j'ai développé en la notion d'"expérience correctrice" dans l'article précité).

Nul n'en doute aujourd'hui : l'attitude de l'analyste devant les manifestations agies de l'analysant est infiltrée par l'implication contretransférentielle inconsciente de l'analyste. La théorie de la technique "traditionnelle" insistait sur la neutralité du thérapeute en tant qu'agent mobilisateur puis "rectificateur" de la forme conflictuelle des "fantasmes de réalisation de désir". J'insiste, pour ma part, sur une dimension qui complique certainement les choses, à savoir l'incontournable réponse inconsciente de l'analyste qui l'induit à jouer avec son patient... sans toujours savoir ce qu'il fait..

Bien évidemment, il revient à l'analyste d'élaborer ce qu'il peut de cette dimension agie de la cure. Dans l'après-coup, il peut formuler certaines hypothèses. Si nous revenons à l'exemple de Francine, on peut penser que, par mon attitude "interrogative", je ne me suis pas obstinée, moi, dans un silence "froid et rigide". Mais quel mobile inconscient sous-tendait mon attitude ? Et surtout, quel impact ladite attitude a-t-elle eu sur Francine ? De mes mobiles, on peut penser qu'ils répondent à une option "technique": je me veux souple et ouverte... Soit. Mais je ne suis pas insensible au personnage que Francine m'attribue : froide et rigide. De là à souhaiter rectifier quelque peu ce triste portrait... il n'y a qu'un pas... que j'ai peut-être franchi. Etc...

Et que peut-on supposer comme impact de mes attitudes inconscientes sur Francine ? Avec quel interlocuteur suis-en train de jouer au travers de mes réactions contre-transférentiel les ? Quel personnage de son monde interne suis-je en train de démystifier, provoquer, flatter ou disqualifier ? Et quel effet ce jeu aura-t-il dans les modifications apportées par la cure ?

Pour conclure: apologie de l'agieren

Dans les pages qui précédent et qui traitent de structures névrotiques, j'ai développé une dimension du travail analytique, celle qui s'attache à "combler les lacunes de la mémoire" à travers les "mises en actes". Il ne s'agit certes là que d'un aspect du travail analytique. Cependant, les enjeux du "rendre conscient l'inconscient" restent aujourd'hui pertinents : la découverte de

son propre passé ouvre la compréhension à l'anachronisme de la conflictualité pulsionnelle mais aussi àl'assouplissement des imagos parentales. En outre, les souvenirs recouvrés et réélaborés autorisent une historicisation du passé, Uréappropriation subjectivante" comme on dit aujourd'hui, qui renforce les assises narcissiques, base d'étayage à l"ouverture à l'inconnu", au changement, à la créativité qu'on peut espérer de la cure.

Mais, on l'a vu, l'accès au passé oublié ne constitue pas le seul intérêt de la "mise en acte" dans le travail analytique. L'échange tranféro-contretranférentiel agi qu'elle instaure offre un vaste champ d'investigation, difficile à explorer, certes, mais plein de promesses. A quelles transformations psychiques ces moments agis peuvent-ils contribuer ? Je me suis en tout cas demandé si l'analyse "après-coup" des échanges agis ne pouvait pas éclairer la question que tout analyste est amené à se poser à savoir apprécier ce qui, dans un fantasme infantile qui inclut des imago, revient à un jeu de projections liées à la conflictualisation pulsionnelle ou au souvenir d'images, parentales telles qu'elles se sont réellement manifestées dans la réalité ou, en tout cas, au moins dans une certaine proportion de réalité ? La réalité traumatique de l'objet existe, fut-ce à minima, "altérité interne" comme l'appelle Roussillon. Ne peuton penser que ce que le patient répète en l'agissant plutôt qu'en le représentant est lourd de tout un passé d'expériences agies et vécues dans la réalité de l'échange induit par les caractéristiques réelles et traumatiques des objets primaires ? Cette répétition comporterait, dès lors, une part défensive construite contre la prise de conscience de la représentation de ladite réalité traumatique de l'objet. Sa "réduction" par l'analyse permettrait l'accès à la remémoration des caractéristiques de l'objet dont la reconnaissance permet l'accès à la conflictualité propre à l'organisation pulsionnelle. Mais tout ceci reste une hypothèse àsoumettre à l'épreuve de la clinique..

Pour l'instant, je retiendrai de l'incursion dans le domaine de la "mise en acte" l'occasion de rafraîchir un éclairage du transfert porteur d'enrichissement clinique. Plus précisément, et très concrètement, évoquer l'agieren c'est interroger l'immédiateté de la rencontre transféro-contretransférentielle : quel scénario se joue pour l'instant ? Que fait, que me fait le patient quand il me raconte tel détail, quand il agit d'une certaine façon ? Qu'essaye-t-il d'instaurer comme type de relation entre nous ? Que tente-t-il de me faire jouer comme rôle ? Secondairement se poseront des questions plus circonscrites : qui est-il, qui suis-je dans ce scénario ? On le voit, penser en termes de "mises en acte", c'est être sans cesse en éveil quant aux expressions de l'Ics le plus dissimulé.

Aux limites de l'efficacité

J'ai, jusqu'à présent, abordé les "mises en actes" qui expriment un scénario fantasmatique sous-jacent dont le sens se découvre par le travail analytique. En principe, l'analyse d'une telle séquence agie débouche sur un accroissement de compréhension de soi soulageante et bénéfique pour le patient. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Il peut aussi arriver que les tentatives d'élaboration tombent comme pierre dans la mare et que, de quelques rides immédiates, il ne reste bientôt plus que surface lisse: "Maintenant que je sais tout cela, et même que je sens tout cela, qu'est-ce que ça change?" Résistance au changement dira-t-on. A n'en pas douter. Mais qui trouve ses bastions dans d'autres strates du fonctionnement mental, celles, justement, qui n'appartiennent pas au courant névrotique mais s'articulent sur les problématiques liées à ce que j'ai appelé le "courant de base" du transfert. A ce niveau, certains agis interrogent différemment l'analyste.

En guise d'introduction je reprendrai une anecdote analytique que j'ai déjà mentionnée ailleurs (Les deux courants du transfert, 1993). Une patiente, brillamment douée et dotée d'un arsenal imaginatif foisonnant, particulièrement régulière à ses séances, s'absente pour la première fois après que je lui ai annoncé l'annulation d'une séance. Détail piquant: son absence fut "justifiée" par la rencontre avec l'homme dont elle était amoureuse... excuse qui, pour elle, s'avérait imparable. L'étonnant dans cette affaire c'est que jamais elle ne put reconnaître une quelconque intention signifiante à son absence, intention pourtant flagrante à hies yeux, cécité totalement incompréhensible par rapport aux insight dont elle était d'habitude capable.

L'organisation psychique de la patiente n'est évidemment pas étrangère à cette aventure : richement nantie sur le plan fantasmatique, son mode de relation à l'objet et le fonctionnement dont elle l'habillait témoignait de mécanismes de contrôle, d'emprise, voire de pervertissement du lien, composantes narcissiques importantes dont le clivage était partie prenante. Et je comprends la "mise en acte" dont il est ici question non pas comme un agi dénué de sens, mais comme l'expression d'une part clivée du psychisme, totalement inaccessible à une quelconque prise de conscience au moment de l'analyse où nous nous situons.

Du clivage

Mon hypothèse est que ce fonctionnement particulier a été sollicité par le fait que mon propre agi (j'ai décommandé une séance) mettait en cause le cadre, dépositaire de la relation de base. Cette sollicitation est totalement insupportable pour ma patiente en ce qu'elle réactive une souffrance inélaborable. Son absence agit le talion qu'elle impose à mon absence; son étoffement mental lui permet même de construire un scénario dont le sens est évident... du moins pour moi. Pour elle, son acte ne peut être traité que comme un corps étranger, coupé de tout lien intrapsychique qui pourrait évoquer la souffrance déniée, coupé donc des forces vives qui pourraient ressusciter son lien à la mémoire.

Comment comprendre ce clivage ? Selon moi, on peut l'attribuer, dans certaines structures de personnalité, à la permanence d'une "blessure fondamentale" inélaborée, souffrance psychique que Bion aurait appelé "terreur sans nom", Winnicott "agonie", blessure dont le développement psychique ultérieur est destiné à masquer l'existence. Chez les personnalités auxquelles je pense, cette "faille primaire" n'a pas empêché l'organisation d'un fonctionnement psychique parfois brillant mais dont l'utilisation est, du moins dans certaines circonstances, essentiellement protecteur contre la mise à nu des secteurs de souffrance primaire. Pourquoi ce développement a pu avoir lieu reste, bien évidemment, un point d'interrogation et doit tenir à l'intersubjectivité familiale complexe qui véhicule les investissements parentaux inconscients de certains secteurs de la personnalité, le "penser" en particulier.

Quoi qu'il en soit, il m'apparaît que, chez de tels patients, la "prise de conscience" des fantasmes inconscients qui sont associés à certaines mises en actes est totalement inaccessible, non pas par rapport aux contenus, sexuels ou agressifs, qu'ils expriment, mais en fonction de la forclusion (c'est le mot qui me vient) de la souffrance que pourrait réveiller un des paramètres de la situation transférentielle. La remémoration devient dès lors impossible réduisant au silence des pans entiers de la réalité psychique.

Nous sommes ici dans le domaine de ce qu'on appelle aujourd'hui "le traumatique". La clinique met en évidence que des personnalités ainsi blessées, présentent des "cryptes" (Abraham et Torok, 1978), secteurs clivés qu'il faudra un très long temps d'analyse pour amener à la conscience. Selon moi, ces cryptes portent à la fois sur un secteur représenté et une souffrance basale impensable". J'ai décrit de telles cryptes dans mon article "Le pacte noie'. Elles concernent une aliénation secrète à un parent, le plus souvent la mère mais également le père. Elles sont construites sur un attachement primaire, identification mélancolique si on veut. Elles donnent lieu à des compulsions de répétition, attitudes destinées à pérenniser la fidélité archaïque à l'objet. Mémoire agie donc qui commémore une blessure fondamentale. Mais, et j'insiste sur ce point, le clivage porte également sur une fantasmatique représentée dont l'évocation est barrée parce qu'elle renvoie à une souffrance basale inélaborée. Cette dernière est en relation avec les aléa de la position dépressive.

De la répétition à la compulsion

Nous abritons tous en nous ce noyau de mémoire obscure qui agit notre mode de rencontre à l'objet et se construit autour de la difficile dialectique qui se joue entre l'organisation basale du self (de l'identité) du sujet dans le travail d'individuation et la dépendance obligée à l'objet. Cette problématique se traduit dans le transfert par ce que j'ai appelé le transfert de base. Quand l'incontournable traumatisme lié à l'altérité a pu être suffisamment élaboré (élaboration de la position dépressive), les liens se nouent et se vivent sans que ce passé là ne perturbe le présent. Mais si la personnalité s'est construite sur une blessure béante, cette enclave traumatique reste agissante sur un mode clivé et selon des traces plus ou moins bruyantes. La compulsion de répétition liée à la mémoire traumatique prend ici toute son ampleur. Comme Freud l'a mis en évidence, nous sommes en présence d'un au-delà du principe de plaisir. Ce dernier pousse le névrosé à répéter dans l'espoir de trouver une satisfaction à ses désirs refoulés ; ici, ce sont les forces obscures de mort qui, compulsivement, poussent à agir un certain passé, non pour trouver une satisfaction, mais dans un besoin de maîtrise rétroactive du traumatique toujours agissant. Et plus la mémoire est taraudée par le traumatique, plus elle a tendance à traduire sa détresse sans nom en actes qui commémorent son inscription. Soulignons encore l'absolue inconscience du sujet quant aux soubassements inconscients qui entretiennent des comportements, des convictions, des habitudes qui infiltrent son mode d'être et émanent de ces strates les plus profondes du psychisme.

Qu'on pense, parmi d'autres, aux comportements addictifs. Chacun s'accorde aujourd'hui à leur reconnaître le rôle d'anesthésie de la souffrance la plus basale, l'annexion adhésive de l'objet addicté barrant la route au risque de ressentir la souffrance du manque (Mc Dougall). Soulignons le caractère d'agi du comportement addictif, agilppement à l'objet qui répète compulsivement un mouvement d'élan vers l'objet.

La situation analytique n'est pas exempte de telles manifestations. Certaines peuvent être bruyantes. Les "toxicomanes de l'analyse" (Green) en sont un exemple frappant, qui errent de divan en divan sans pouvoir mettre un terme à une quête d'objet désespérée. Plus discrètement, il existe dans bien des analyses, des "mises en actes" cachées, destinées à réguler la problématique de rencontre avec le cadre et l'objet, problématique afférente au courant de base du transfert. Parmi d'autres, j'ai évoqué ailleurs (in "De l'importance des objets inanimés du cadre analytique") l'accrochage silencieux et caché qu'entretiennent certains patients à des objets du cadre. C'est l'angoisse catastrophique provoquée par une rupture dudit cadre (une modification du mobilier, en l'occurrence) qui m'a permis de réaliser l'adhésivité protectrice dont un objet particulier était dépositaire, manoeuvre qui passait totalement inaperçue.

Depuis, j'ai appris à comprendre que ces comportements archaïques se reproduisent en écho à des expériences du passé. Ainsi de cet analysant qui a pu m'expliquer, après des années d'analyse, comment il captait du regard certains objets de la pièce en s'allongeant. Et il se souvint de l'importance, dans son passé, de la vision d'un objet privilégié, "objet transitionnel" vraisemblablement fétichisé qui le rassurait devant l'instabilité psychique du milieu ambiant. Mais il fallut un très long temps d'analyse pour arriver à ces remémorations qui, dans la foulée, ont permis de donner accès aux fantasmes clivés mais bien présents qui accompagnaient ces manifestations agies. Mais cet accès à la compréhension n'est pas toujours possible. Un autre patient "narcissique" chez lequel l'essentiel du travail d'analyse a consisté à lui faire reconnaître sa dépendance àl'objet et son besoin d'amour, m'envoyait à chaque interruption une carte postale, envoi qu'il qualifiait de "geste de politesse". Il n'a jamais été possible de lui faire accepter le lien qui existait entre cette "bouteille à la mer" et ses vécus de petit garçon brutalement séparé de ses parents.

Cette fidélité anaclitique à l'objet assurée par l'agi peut prendre d'autres formes encore. Elle trouve, peut-être, une de ses illustrations les plus parlantes dans certaines transmissions transgénérationnel les, mémoire familiale dont l'implacable déterminisme laisse rêveur... Chacun connaît autour de soi ou chez certains patients l'hallucinante répétition agie qui perennisé un destin familial. Certains patients s'adressent d'ailleurs à nous avec l'espoir d'échapper à cette emprise quand ils ont en eux la lucidité d'interroger ce que Freud appelle une névrose de destinée. Cette mémoire agie, souvent translucide pour l'observateur est vécue dans une totale inconscience par ceux qui sont les victimes d'un destin si funeste. Il y aurait beaucoup à dire, à cet égard, quant aux composantes qui président aux choix d'objet, amoureux en particulier, et qui actualisent dans la relation instaurée des schémas de comportement transmis de parents à enfants et édifiant, dans l'agi, un mausolée aux modes de rencontres familiales...

Il me paraît intéressant de mentionner que la patiente dont j'ai parlé plus haut connaissait le poids d'une transmission transgénérationnelle liée à l'holocauste. On connaît aujourd'hui les ravages causés par les souffrances non-dites, par les séparations et les deuils non élaborés qui hypothèquent lourdement la vie de la "deuxième génération". Mes réflexions m'ont conduite à penser (avec bien d'autres, H. Faimberg notamment), que ce qui se transmet, c'est cette plaie béante et inélaborable d'une souffrance basale que chacun compense comme il peut. Mémoire obscure dont les racines sont actualisées dans des "mises en actes" qui puisent leurs sources dans l'inconscient le plus dénié. Véhiculées au travers des réseaux de communication familiale, les brèches traumatiques en quête d'apaisement accrochent les mythes familiaux qui leur serviront d'oripeaux..

La réponse de l'objet

Et revenons à la cure, où ces oripeaux ne peuvent manquer de se déployer. Les "mises en acte" dont il vient d'être question sont destinées à maintenir dans la rencontre avec l'objet, envers et contre tout, un certain type de relation, relation cachée (paradoxalement puisque l'acte est si visible mais sans être, justement, révélateur de ce qu'on croit), pérennisant dans le secret une relation commémorative (Janin). Et je pense que les "mises en acte" de cette nature sont particulièrement aptes à susciter des réponses contre­transférentielles elles aussi agies à bas bruit par l'analyste, habité, lui aussi, comme chacun de nous, par ces problématiques basales, instaurant un réseau interactif souterrain entre analysant et analyste. Ces interactions inconscientes figurent parmi les paramètres qui assurent les conditions d'analysabilité mais elles peuvent également celer des collusions susceptibles d'immobiliser le processus analytique.

On peut penser, en effet, que le cadre, "dépositaire" de la partie la plus primitive de la personnalité (Bleger), se construit sur une complémentarité entre les problématiques basales de l'analysant et les réponses qui lui sont inconsciemment données par l'analyste, créant ainsi le terreau dans lequel s'arrime le processus analytique. Cependant, il faut bien constater que ce qui fut conditions à l'analysabilité peut s'avérer, au fil de l'analyse, générateur d'obstacle à sa poursuite, plus spécialement lors des fins d'analyse quand la part des problématiques de l'analysant "déposée" dans cette frange souterraine de la relation analytique se révèle difficilement mobilisable parce que prisonnière de l'interaction avec l'analyste.

Ce type de risques ne se limite pas aux seules fins d'analyse. Les mises en acte croisées dont il est question, au lieu d'assurer les conditions d'analysabilité, peuvent être à l'origine des résistances aux changements les plus tenaces et ce d'autant plus que leur action est insidieuse et difficile à détecter. Idéalisation en miroir, accrochage symbiotique réciproque, destructivité croisée, qui risquent, par l'immobilisation qu'ils entretiennent, de mortifier le processus.

Cependant, les échanges qui s'agissent, se vivent, se jouent au niveau de ces strates totalement inaccessibles à la conscience de l'un et l'autre protagoniste de la relation analytique (sinon après un très long temps d'analyse... et encore) n'ont pas que des conséquences négatives. Ce sont également eux qui permettent lentement, progressivement, de saper la puissance des défenses qui entourent ce type de problématique et, plus précisément, les clivages. Tout le monde ne peut (et ne souhaite ... ) faire une analyse suffisamment prolongée pour accéder à ces zones d'ombre... Mais, dans toute analyse, on peut miser sur l'effet restaurateur que procure l'échange "agi" dans la lutte contre la "compulsion de répétition". Cette lutte a ceci de particulier qu'elle se livre sur un terrain dont l'Ics reste le maître incontesté, pour le patient et pour l'analyste, tant il est vrai que la "mise en acte" est sans doute une des manifestations de l'Ics la plus apte à masquer son jeu.

De la mise en acte à l'acting

Je m'arrêterai, pour terminer, à un dernier cas de figure de l'agi, celui qui concerne non plus les "mises en scène", scénarios agis certes, mais expression d'un fantasme sous-jacent dûment représenté, mais celui qui concerne ce qu'il est convenu d'appeler les "actings". Un mot de mise au point théorique. (Cf. La "Revue belge de psychanalyse" no 8, (1998), plus spécialement l'article de M. Haber déjà cité et le chapitre de mon livre, "Les deux courants du transfert" consacré à l"analyste en action"). Je rappelle l'idée d'une hiérarchie de l'acte, la "mise en acte" dont il a été question jusqu'ici constituant le pôle le plus sophistiqué de la manifestation agie, "action" au sens où l'ont défini M. et R. Perron (1987). A l'autre pôle, se situe l'acte décharge, phénomène expulsif en principe en deça du sens. Nous nous situons ici au niveau d'une conceptualisation du registre de l'économique où l'acte a pour fonction de court-circuiter radicalement la mentalisation. Ce type de fonctionnement est particulièrement fréquent dans les structures plus déficitaires. Chacun connaît le caractère perturbant et encombrant de ces manifestations intempestives par rapport auxquelles le concept d"acting" garde toute sa pertinence.

Cette "psychopathologie de l'acte" est, certes, plus bruyante que celle dont il fut question jusqu'à présent. Ici, les "actings" ne peuvent échapper à l'analyste, ils s'imposent à lui, qu'il s'agisse de "passages à l'acte" strictu sensu ou d"'actes de paroles" (Green). On pourrait évoquer également dans ce contexte des manifestations affectives non fiées (moments de violence, d'angoisse, d'amour de transfert), voire des manifestations psychosomatiques. Toutes ces manifestations peuvent être théorisées en termes de rupture d'équilibre économique, comme on disait naguère, rupture de contention psychique dit-on aujourd'hui. Elles sont l'expression du transfert de base et constituent un champ d'investigation privilégié. Je me limiterai ici à considérer l'"acting".

Bien des difficultés guettent l'analyste confronté à ce qu'il est convenu d'appeler un "acting", la première et non la moindre étant d'apprécier s'il s'agit, en effet, d'un "acte dénué de sens" ou si l'acte est porteur d'une certaine signification, communication dans le transfert, "mise en acte" a minima d'un scénario latent. Cette distinction est le plus souvent illusoire mais s'interroger sur son éventualité renvoie, ici encore, à des positions techniques importantes.

En effet, la croyance que l'analyste entretient de la potentialité d'une telle signification contribue largement à orienter sa technique. Il est évident que si l'analyste "entend" une manifestation agie, si incongrue et radicale soit-elle, non pas seulement comme manifestation économique court-circuitant le sens, mais comme porteuse d'une certaine signification, ses interventions à son égard seront très différentes. Pareille attitude participe de ce que j'ai appelé ailleurs le "contre­transfert symbolisant", capacité de l'analyste de rêver l'insensé du patient. Les manifestations agies dont il s'agit ici mettent en évidence comment, devant de telles sollicitations, l'analyste est convié non seulement à un travail élaboratif psychique mais également au déploiement d'une part d'interaction, forme d'échange qu'on peut concevoir en tant que prélude au processus de symbolisation.

Ces considérations ne suffisent cependant pas à cerner le problème posé par ce type d'agi. Une chose est de prendre en compte, dans les manifestations agies "désymbolisées", ce qui peut, progressivement, advenir d'un sens véhiculé par l'acte. Une autre est de prêter à l'agi un poids de mémoire qui renvoie au passé. Peut-on faire l'hypothèse de l'existence de traces de modes d'agir appartenant à la préhistoire de chacun d'entre nous, traces qui donnent lieu à une mémoire agie de ce qui ne fut jamais représenté, manifestations du corps agi (et on pourrait aussi parler du corps émotionnel et malade) dont la valeur de communication fut inscrite dans les relations les plus précoces ? Pareille hypothèse modulera, elle aussi, la qualité des interventions de l'analyste dans ses tentatives de "mises en sens" de l'acting.

Penser l'agi

J'illustrerai mon interrogation par une référence clinique que chacun rencontre sous des formes proches dans sa pratique : ainsi de manifestations de certains patients qui posent brusquement des questions, se murent dans le silence, invectivent l'analyste etc... L'exemple que je citerai est celui d'une patiente qui, depuis que je la connais, se caractérise par un débit ininterrompu, remplissant ses séances de "matériel" par ailleurs hautement significatif qui permet un travail analytique serré. Mais sa logorrhée est envahissante et m'oblige, sans que je puisse aborder cet aspect des choses, àdes "contreattitudes" indispensables à la poursuite du travail analytique, soit en "subissant" plus ou moins "neutrement" son envahissement, soit en interrompant vigoureusement son débit pour placer un mot. Et c'est après de longues années d'analyse qu'un jour elle arrive à sa séance et... se tait, à ma grande surprise. Après un certain temps, elle constate elle­même que c'est sans doute la première fois qu'elle peut s'autoriser ce moment de détente sans se sentir happée, dès son arrivée, par la nécessité impérieuse de me parler, comme il se doit, comme elle a toujours fait avec sa mère... La signification du secteur "agi" peut, dès lors, être élaboré sous l'angle des différentes fonctions qu il remplissait. Parmi d'autres, la propension de la patiente à parier véhémentement, torrentiellement la protégeait contre les attaques toujours possibles d'une mère intrusive dans le même temps qu'elle pérennisait de la sorte une aliénation agie dans sa rencontre avec l'objet.

Cet exemple ouvre plusieurs pistes de réflexion. Il rappelle combien il faut de temps pour que pareil "comportement" puisse être pris en compte par le patient et qu'un sens puisse lui être attribué. Le sens qui lui est donné n'estompe en rien les questions qui se posent quant à la nature dudit comportement. Peut-on le considérer comme agi "dénué de sens", "voie de décharge" d'une tension éprouvée dans la relation à l'objet ? Ou participe-t-il d'un scénario inconscient, ténu, certes, mais bien présent ? Sans parler des questions que posent le déploiement ultérieur des représentations pulsionnelles de ce même comportement, notamment dans ses connotations anales. C'est dire la complexité, déjà dénoncée plus haut, de l'appréciation par l'analyste de la qualité représentative des attitudes caractérielles agies.

Par ailleurs, comment qualifier le travail de mise en sens qui vient d'être évoqué ? Sans doute peut-on le considérer de l'ordre de la construction. Mais de quelle construction ou reconstruction s'agit-il ? Il y aurait beaucoup à dire sur les rapports qu'entretient l''interprétation" qui fut donnée de la volubilité de la patiente avec celles qu'évoque Freud dans son article "Construction dans l'analyse". Je ne m'y étendrai pas ici. J'en dirai seulement que le travail d'attribution de sens que j'ai proposé dans l'exemple cité est davantage destiné à la construction de la trame psychique déficitaire plutôt que d'une histoire déficitaire. On se souviendra que, dans l'article cité, Freud évoque une construction destinée à combler les lacunes de la mémoire par rapport à l'histoire partiellement reconstituée. Pour mon propos actuel, on se situe davantage dans le domaine d'un travail de "remaillage du Pcs", de "symbolisation", qui accorde une place toute particulière à la tentative de penser l'acte à partir de la mémoire obscure qu'on lui reconnaît. Mais il est intéressant de noter que, dans l'exemple que j'ai rapporté, la mise en sens de la logorrhée de la patiente éveille immédiatement des fantasmes relatifs àl'histoire de la relation à la mère, levée de refoulement (ou de clivage ?) qui ouvre la voie à une nouvelle phase d'analyse où la représentation et l'échange parlé reprennent leurs droits.

L'agi, pour le meilleur et pour le pire

En effet, souvenons-nous, la psychanalyse est une "talking cure" l'échange par le langage, expression de la mentalisation, y est considéré comme l'agent de changement, l'élément "transformationnel" par excellence. .Dans ce contexte, l'acte est, en principe, un intrus gênant. Il est essentiel de rappeler combien les forces qui président à l'expression agie dans la cure opposent de résistance au travail analytique. Ce n'est pas pour rien que c'est la découverte de la "compulsion de répétition" qui conduisit Freud à la notion de pulsion de mort. J'ai insisté, au début de ces pages, sur la fonction de l'agieren'' comme antidote à l'angoisse de penser des scénarios frappés d'interdits notamment surmoïques. Les "décharges agies", quant à elles, apparaissent comme un court-circuit radical de la mentalisation. Selon cet angle de vue, le domaine de l'agi constitue un obstacle redoutable par rapport à une dimension de la cure: celle qui s'appuie sur la pensée, qu'il s'agisse de la découverte du sens latent qui inclut la part de remémoration chère à Freud, ou qu'il s'agisse de mise en sens que les théories actuelles quant au procès de symbolisation inclus dans tout processus analytique nous apprennent à mieux connaître.

Et pourtant ! Mon propos a tenté de mettre en évidence l'importance de la dimension incontournable du faire dans la cure. Incontournable parce que inévitable : patient et analyste sont soumis à cette dimension, soumis à une mémoire qui s'agit plutôt - ou avant que - de se dire. Mais aussi dimension qui, j'y ai longuement insisté, prend ses lettres de noblesse en tant qu'agent "transformationnel", elle aussi. Sa prise en considération ne simplifie certes pas les problèmes techniques posés à l'analyste. Donner sa place à un certain
"jeu", laisser le temps adéquat au déploiement d'une interaction porteuse, je l'ai dit, d'expérience restauratrice, ni trop, ni trop peu, voilà qui met l'analyste devant des choix délicats... pour autant qu'il ait ce choix, à savoir qu'il prenne conscience d'être impliqué dans un réseau interactif et qu'il en comprenne les enjeux. Il lui reviendra alors d'articuler son travail d'interprétation sur le terreau de l'échange agi, avec l'espoir que s'intègrent, par son intervention, les bénéfices d'une expérience agie partagée et d'une compréhension qui en transcende le vécu immédiat, autorisant ainsi ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui l'appropriation subjectivante de la dimension agie de sa propre histoire.

Jacqueline Godfrind, Avenue Henri Dietrich, 15, 1200 Bruxelles

Texte présenté à la Journée d'Etude du GERCPEA à Luxembourg le 20 mars 1999.

Ce texte est paru dans la Revue Belge de Psychanalyse (1999), n°34 p.39-55, sous le titre: "Quand l'analyste prend acte." Nous remercions la Revue Belge de Psychanalyse de nous autoriser à reproduire cet article sur le site du GERCPEA.

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RESUME
L'"agieren", outre l'accès à la remémoration qu'il autorise, instaure un échange tranféro-contre-transférentiel; son incidence transformationnelle dans le processus analytique est pris en considération. Ces réflexions sont élargies aux manifestations agies dont la fonction de décharge est dominante.

SUMMARY
Agieren (acting-out) creates not only the possibility to remember, but gives also rise to a transferentiat-countertransferential exchange. The author examines the transformational aspect in the analytic processus of this phenomenon of acting-out. The manifestations of acting-out where the function of discharge is predominant are also discussed.

 

 
 


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last modified: 2004-09-30