Les entraves au développement de la pensée
Rose-Anne Ducarme
Introduction
Lors de notre dernière rencontre, Nicole Minazio nous a fait partager
son plaisir de penser. Moi, je vais vous entraîner dans des zones
d'ombres et d'angoisses et tenter de repérer avec vous ce qui entrave
le développement de notre appareil psychique, notre appareil à
penser les pensées.
Pour la clarté de l'exposé, j'ai choisi de suivre le fil
chronologique. En fait, entreprendre le voyage qui va de la dépendance
primaire totale à l'autonomie vraie si difficile à atteindre
et jamais définitivement acquise.
Je vous rappelle et j'y insiste d'entrée de jeu, ce serait fastidieux
de vous le redire tout au long de cet exposé, nous gardons en nous
à tout âge, selon les moments et les évènements,
la possibilité d'être en contact plus ou moins consciemment
avec toutes les phases de notre développement et tous les types
de pensée.
Je crois que les plus névrosés d'entre nous ne sont pas
à l'abri de défenses autistiques ou psychotiques et que
nous ne sommes pas toujours si clairement séparés de l'autre.
Nous ne pouvons plus voir le développement comme une succession
d'étapes qui, une fois franchies, seraient définitivement
dépassées.
Je me propose donc de vous parler de ce que nous pouvons imaginer de
la vie intra-utérine, puis du choc de la naissance et de la première
rencontre avec l'autre : l'objet maternel et son environnement, et à
partir de là, des entraves successives au développement
de la pensée liées aux défaillances de cette rencontre.
C'est faire une sorte de revue de la littérature, qui doit beaucoup
à l'ouvrage remarquable d'Albert CICCONE et Marc LHOPITAL : "
Naissance à la vie Psychique " sur les théories actuelles
du développement de la pensée qui me paraissent éclairantes
pour la clinique et dont je reprendrai de larges extraits.
1 - Vie intra-utérine
Nous allons vraiment commencer par le tout début, vous savez qu'on
découvre de plus en plus de choses passionnantes sur la vie intra-utérine
grâce à l'observation échographique qui nous révèle
déjà des tendances de notre personnalité.
Dans son livre " Rencontre avec Méduse " " Elisabeth
ABOUT, psychanalyste ayant travaillé dans une unité d'accueil
pour mères en difficultés psychiques graves et leurs bébés,
donc, observatrice des tous premiers échanges, nous parle sur base
des thèses de BION et de MELTZER, de deux éléments
de base de la vie ftale. Le mouvement et le placenta.
Elle nous dit "
dès les premiers moments de la vie
humaine, précisément dès la conception, le mouvement
est le principal organisateur, mouvement du spermatozoïde, déplacement
de l'ovule fécondé jusqu'au lieu de sa nidification, mouvement
des cellules qui se divisent, se multiplient, mouvement intérieur
de l'embryon, mouvement extérieur dans un rythme régulier
de flux et reflux entre ftus et placenta par le cordon ombilical,
mouvement du corps de la mère et plus loin encore du monde extérieur
.
Elle pense que
le mouvement dans la vie ftale détermine
le rythme personnel et la forme que prend ce rythme face à l'angoisse.
L'émotion est un mouvement, elle nous remue, nous bouleverse, elle
appelle une émotion vive, ce mouvement vivant de l'être dans
sa totalité qui s'est instauré dans la vie intra-utérine.
Elle pense que le goût de certains pour le mouvement et l'activité
physique résulte de leur besoin de laisser se manifester l'émotion
vive dans la globalité qui était la leur pendant la vie
intra-utérine. Pour certains, c'est une façon d'exprimer
leur personnalité, pour d'autres, ce besoin vient contrecarrer
le développement de la pensée.
Le mouvement commandé par l'émotion permet de lutter contre
un danger pour la vie psychique, comme un " changement catastrophique
", dirait BION, lorsque la pensée reste inopérante.
L'émotion peut devenir un mode habituel de remplacement de cette
pensée. Au lieu de permettre le développement psychique,
elle maintient l'expression de la personnalité à son niveau
sensoriel et perceptif. Je pense là, aux patients décrits
par Joyce MAC DOUGAL, à toute la clinique des passages à
l'acte, des somatisations, des agressions agies sur son corps ou sur celui
de l'autre quand l'appareil à penser est débordé.
Je revois une patiente qui, dans des moments de débordement émotionnel
après être passée à l'acte de différentes
façons, se levait pour venir vers moi puis passait d'un pied sur
l'autre se balançant, me donnant l'impression que le mouvement
lui-même, lui procurait une sorte d'apaisement préalable,
indispensable à sa possibilité d'entendre mes mots et mes
pensées. Elisabeth ABOUT dit encore que pour acquérir ces
qualités d'expérience émotionnelle et enrichir la
personnalité, une émotion intense doit être accompagnée
d'une pensée.
Se basant sur les conceptions de MELTZER, Elisabeth ABOUT nous propose
dans son livre une fiction qui m'a intéressée et je vous
dirai pourquoi plus tard. Une fiction sur ce que le ftus pourrait
vivre. Alors, avant que nous ne sombrions dans les angoisses et la destructivité,
vous avez droit à une jolie histoire, celle de Fanny.
Le ftus Fanny flotte dans un liquide salé qui peut se parfumer
de senteurs poivrées, fruitées ou âcres ; près
d'elle, une paroi lisse et rose et contre la paroi de ce monde simple
et organisé se manifestant par un battement régulier qui
gonfle son épaisseur, son compagnon placenta. Par le mouvement
ondulant de son enveloppe fluide amniotique, il lui traduit les éléments
de son atmosphère. Quand le battement se ralentit ou s'accélère,
Fanny en reçoit des échos et à son tour s'apaise
ou se laisse emporter. A tout moment, Fanny peut prendre conseil auprès
de ce compagnon, il la rassure toujours.
Un grondement devient tonnerre, placenta ? " -No problem, tempête
intestinale normale, tout est prévu, organisé, ondulations
douces qui s'accélèrent, placenta ? -T'inquiète pas
elle accélère pour attraper son bus, le monde tremble, placenta
que se passe t-il ? -Normal, elle travaille dans une imprimerie, c'est
prévu pendant 8 heures, dors en attendant, c'est ce que tu as de
mieux à faire ".
Ainsi, Elisabeth ABOUT, nous fait " sentir " les interventions
du grand frère qui bouscule, de Mozart qui intéresse, des
relations sexuelles des parents qui envahissent, des caresses, puis des
sensations d'espace devenant de plus en plus restreint, le mur des contractions,
un passage et puis
tout autre chose. Fanny ne reconnaît plus
rien, se sent lourde, va-t-elle tomber ? Solitude, plus de message connu,
plus de réponses aux questions.
Dans la vie ftale, la situation émotionnelle s'appuie sur
le mouvement qui préside aux échanges entre le ftus
et son environnement. Vers le placenta sont projetés les éléments
ftaux qui ne peuvent être retenus, éléments
constitués par les particules du sang qui nécessite d'être
régénéré.
Elisabeth ABOUT, reprenant les thèses de Bion et de Meltzer, se
demande s'il serait trop audacieux de penser que ces éléments
comprennent aussi des fragments difficilement mesurables d'angoisse, de
frayeur ou d'interrogation, toutes ces particules qui sont incompréhensibles
pour le ftus. Les membranes qui l'entourent constituent le contenant
qui rend toujours possible la projection du ftus vers le placenta
et inversement, cette communication représenterait le prototype
de l'identification projective. La recherche ultérieure d'un contenant
pour y projeter les parties de sa personnalité, celles qui doivent
être préservées comme celles qui doivent être
éliminées, se nourrira de l'espoir de retrouver des limites
aussi confortables que celle de cet habitacle idéal où rien
ne pouvait se perdre.
Vous comprendrez donc ce qui m'a séduit dans l'histoire du ftus,
c'est qu'elle met en scène deux entités, le ftus et
le placenta en lien, avec entre eux des échanges rythmés
et l'idée d'un rôle de réassurance permanent du placenta
vis-à-vis du ftus.
Le désir le plus fondamental de l'être humain que nous sommes
ne serait-il pas d'être en lien permanent avec un " organe
" d'abord externe, puis interne, capable de nous rassurer à
tout moment face à l'inconnu, aux changements, tout ce qui nous
déborde, nous bouleverse, un organe capable de donner sens à
nos éprouvés ?
N'est-ce pas le but de l'analyse surtout avec nos patients les plus fragiles,
être au début du travail avec eux cet organe externe qui
met des mots et du sens dans le chaos interne, réparant l'échec
des premières rencontres fondatrices puis permettre au patient
de prendre en lui cette fonction et de nous quitter ensuite, possédant
en lui cet objet le plus précieux, celui qui permet de continuer
à se développer et à grandir ?
Jean BEGOIN nous dit bien que la douleur psychique la plus destructrice
est celle de n'avoir pas trouvé de parents pour nous permettre
de nous développer.
2 - La naissance
Voici donc notre nouveau né face à la perte de ses repères,
le mouvement et le placenta. Heureusement, il ne s'agit peut-être
que d'un sale moment à passer et MELTZER, poète, nous parle
de la rencontre première du bébé et de sa mère,
du bébé ébloui par la beauté de la mère
et du monde et de la mère éblouie elle-même par la
beauté de son bébé, choc esthétique soutendant
alors le conflits esthétique que MELTZER exprime ainsi : "
l'intérieur de l'objet est-il aussi beau que l'extérieur
? ". Voilà les fondements mis en place de la pulsion épistémophilique,
de la curiosité, de l'envie de savoir, de partir à la découverte
de l'autre et de son monde interne.
Nicole Minazio, dans son éditorial des cahiers de psychologie
clinique sur le lien, nous dit " la confiance dans la vie et le sentiment
de continuité d'être reposent sur la beauté et la
réciprocité d'une rencontre entre l'enfant et son environnement
premier. Il pourra alors entreprendre ce périlleux voyage que celui
qui mène l'être humain à reconnaître que jamais
il ne possèdera l'objet mais que tout au long de la vie, il cherchera
à le connaître, le comprendre, à l'investir et à
l'aimer ".
Mais toutes les rencontres ne sont pas idylliques, loin de là.
Déjà des éléments, tant du côté
de la mère et de son environnement que du bébé, peuvent
mettre en péril le premier accrochage et accordage avec comme conséquence
des entraves au développement de l'appareil physique, appareil
à penser les pensées.
Elisabeth ABOUT reprend le mythe de Méduse qui pétrifie
celui qui croise son regard. Vous vous souvenez peut être que Méduse,
une des trois gorgones, fille des divinités de la mer, très
belle jeune fille, s'unit à Poséidon dans un temple d'Athéna.
Athéna les surprend et de rage punit Méduse en lui retirant
sa beauté et sa douceur. Elle la transforme en un monstre à
tête de femme dont les cheveux sont des serpents, des dents énormes
saillent de sa bouche béante et des yeux exorbités lancent
des regards terribles et pétrifiants. Athéna procurera à
Persée un bouclier, poli comme un miroir, lui permettant de ne
pas regarder Méduse en face et de la décapiter. L'effigie
de Méduse sera placée par exemple sur les boucliers pour
faire reculer les plus courageux.
Mais comment comprendre la fureur d'Athéna ? Il faut savoir qu'elle
était sortie toute armée de la tête de Zeus, était
belle, généreuse, juste et
vierge et elle le resta
malgré de très nombreux soupirants. Méduse va commettre
deux crimes face à elle : d'abord elle rivalise de beauté
et ensuite et surtout elle ne reste pas vierge, c'est-à-dire qu'elle
se laisse aller à sa curiosité sur la différences
des sexes.
C'est cette envie de savoir, de découvrir qui est sanctionnée.
Punie pour avoir manifesté publiquement son désir de connaissance,
Méduse devient celle qui, à son tour, l'interdit par le
regard.
Lors de la première rencontre, certaines mères vont ainsi
méduser leur nouveau-né. Elisabeth ABOUT ayant observé
des mères en souffrance psychique et leurs nouveaux nés,
dit que cela lui a permis de comprendre qu'il pouvait exister, ajouté
à la crainte de la rencontre, un réel danger dans le croisement
des regards. Lorsque le nouveau-né rencontre les yeux de sa mère,
il y découvre deux regards : le regard humain et le regard de sa
mère. Il se laisse éblouir par la beauté du regard
humain, mais le regard de sa mère montre, ajouté à
son propre regard, des regards de tout un monde : regard du père,
de la mère de la mère, de la famille, du groupe social ou
religieux.
Le nouveau-né face à ces regards multiplies, peut être
effrayé, pétrifié. L'enfant assailli par tous ces
éléments a alors la tentation de détourner le regard,
ce qui serait confirmer à la mère qu'elle est Méduse,
effrayante et fascinante. Je ne vais qu'évoquer quelques difficultés
de cette première rencontre.
Pour toute mère regarder son enfant pour la première fois,
c'est affirmer son individualité face à sa propre mère
interne. C'est aussi montrer à sa mère et aux autres que
de fille elle est devenue femme ayant reçu d'un homme la jouissance,
la force et la possibilité de faire un enfant. Ceci est loin d'être
évident.
Une mère face à un bébé qui, par son regard
et sa recherche du sein, indique son intention d'explorer l'intérieur
du corps de la mère, peut se défendre, par exemple, de l'avidité
qu'elle projette sur lui, craignant sa dévoration. Elle se tiendra
alors à distance, refusant le contact, se réfugiant dans
une pensée de groupe. Cette mère absente de sa propre pensée
ne peut faire transparaître ces aspects de beauté et de bonté
dont parle MELTZER qui permettraient à l'enfant de s'engager sur
la voie de la découverte du monde et du développement de
sa pensée.
Vous connaissez bien ce qui a été dit du décalage
entre le bébé fantasmatique et le bébé réel
et le travail psychique qui doit être fait par les parents pour
réajuster leurs émotions, mais parfois, l'écart peut
être traumatique.
Traumatisme physique : je pense à l'effondrement d'un jeune couple
que l'on m'avait demandé de voir face à leur bébé
présentant un bec de lièvre important, l'image était
tout à fait effrayante. Le travail qui peut se faire dans les tout
premiers moments de la rencontre est capital dans les aspects de prévention.
Après que les parents aient pu m'exprimer toute leur culpabilité,
toute la honte, toute la peur des réactions sur le plan familial
et social, parler également de leur déception, de leur tristesse,
leur agressivité, ils ont pu investir ce bébé différemment
et quelques jours plus tard, retrouvant la mère commençant
à nourrir son bébé, je l'entendais dire : "
mais tu me souris mon beau bébé ".
Le traumatisme qui peut empêcher la rencontre et donc entraver
le développement de la pensée peut aussi être d'origine
psychique. On me parlait récemment d'une mère qui avait
été littéralement sidérée à
la naissance de sa fille par la ressemblance entre celle-ci et une sur
profondément haïe ; la mère n'avait pu dépasser
cette aversion et avait confié son bébé à
sa propre mère pendant plusieurs années.
Je n'ai parlé pratiquement que de la mère mais vous savez
bien sûr le rôle tout à fait important dans le psychisme
et dans la réalité du père et de la mère de
la mère dans ces premiers moments de rencontre avec le bébé.
Du coté du bébé.
Je ne ferai que citer la nécessité du côté
du bébé d'un appareil neurophysiologique de base suffisamment
bon pour qu'il puisse éprouver, puis intégrer les premières
interactions entre lui et son environnement. Il est évident qu'un
enfant sourd, aveugle, ayant des problèmes moteurs ou neurologiques
se trouvera d'emblée en difficultés plus ou moins graves
et plus ou moins irréversibles quant à la possibilité
de bénéficier de la rencontre avec son environnement pour
constituer son appareil à penser.
3 - Développement de l'appareil psychique
Mélanie KLEIN nous parle dès le début de la vie
du clivage et du tri en bon et mauvais sein, bon et mauvais objet. Elle
nous parle aussi des phénomènes de projection et d'introjection,
véritable respiration psychique, nous dit Florence Guignard. BION,
lui, théorise la première communication entre le bébé
et sa mère en terme de projection d'éléments bruts,
éléments bêta, qui seront détoxiqués
de leur excès d'angoisse par le psychisme de la mère, sa
fonction alpha, et renvoyés au bébé.
Tout cela suppose deux psychismes et une rencontre, cela veut dire deux
espaces psychiques. Ceci n'est pas si donné d'avance, ni si permanent.
Voyons ensemble comment nos pouvons nous représenter l'évolution
de cet appareil à penser les pensées maintenant que notre
bébé est né. Ceci ne sera bien sûr qu'un mythe,
une tentative de nous représenter une évolution allant du
plus simple au plus complexe, mais je le rappelle encore une fois, nous
savons bien que d'emblée la rencontre est présente, même
si elle ne l'est au départ que par instants seulement et puis progressivement
pour une durée de plus en plus importante.
Je voudrais reprendre le schéma proposé par Cléopâtre
ATHANASSIOU et complété par CICCONE et LHOPITAL dans leur
ouvrage " Naissance à la vie psychique " pour que nous
tentions de nous représenter comment l'espace psychique peut naître.
Je reprends donc ces auteurs.
1ière phase : celle de l'unidimensionnalité.
Elle se caractérise par le fait que la qualité des objets
est d'être attirants ou repoussants. Il s'agit d'un monde constitué
d'une série d'événements survenus par hasard, événements
non disponibles pour la mémoire et la pensée, il s'agit
d'une suite d'intégrations et de désintégrations.
Le bébé s'accroche à des stimuli sensoriels successifs,
d'où l'importance d'un bon équipement de base, stimuli successifs
qui constituent des points d'agrippement qui rassemblent sa vie mentale.
Entre ces points il n'y a qu'un état de vide sans vécu d'identité,
il n'y a pas de différence entre l'espace et le temps.
2ième phase :
Le passage à un vécu bidimensionnel, donc la mise en place
d'une identité de surface, elle se constitue progressivement par
la répétition de ces " centrations punctiques ",
de telle sorte que l'effet de la première centration sur un stimulus
persiste jusqu'à ce qu'une seconde se produise. Cet effet de centration
continue donne la sensation de surface à laquelle peut adhérer
la psyché. Les objets y sont perçus en fonction des qualités
sensuelles de leur surface ; la relation est une relation de collage ;
le temps y est essentiellement circulaire sans possibilité d'envisager
de changements durables, ni d'évolution, ni d'arrêt. Toute
menace contre cette immuabilité est vécue comme un effondrement
des surfaces accompagné d'angoisses primitives catastrophiques
comme la liquéfaction, la chute sans fin, l'explosion,
les
émotions évacuées par l'adhésivité
et l'aplatissement bidimensionnel restent non transformées, non
pensables comme des " terreurs sans nom ". On parle d'identification
adhésive, d'arrachement, nous sommes dans le registre autistique
de l'auto-sensualité.
3ième phase :
Cette troisième phase est caractérisée par un décollage
progressif. Peu à peu les deux feuillets psychiques qui se décollent
délimiteront chacun un espace défini contenu dans un contenant
; il y a donc espace interne du self et de l'objet, chacun d'eux pouvant
contenir l'autre. Les processus de projection et d'introjection peuvent
alors avoir lieu les mondes externe et interne apparaissent avec la naissance
de la pensée. L'état tridimensionnel permet cette naissance
car l'objet suffisamment séparé peut-être désiré
et pris dans le self plutôt que de lui être accolé.
Le self pourra contenir l'objet, donc se construire son noyau d'identité.
L'espace tridimensionnel voit se mettre en place des orifices naturels,
ce ne sont plus des déchirures comme dans la bidimensionnalité,
une fonction sphincter s'installe. Le temps est vécu comme un mouvement
d'un intérieur vers l'extérieur, il prend donc une direction
propre. L'identification projective est présente avec d'abord confusion
des espaces, puis deux espaces distincts reliés par une peau commune.
Nous sommes dans le registre du symbiotique, du psychotique.
4Ième phase :
Dans la quadridimensionnalité, il y a un nouveau mode d'identification,
c'est-à-dire l'identification introjective ; l'introjection de
bons parents, la lutte contre le narcissisme et la réduction de
l'omnipotence prêtée aux bons objets et aux objets persécuteurs
intrusifs qui exigeait un contrôle absolu diminue. L'espace interne
du self est séparé de l'espace interne de l'objet. Une partie
du self peut être projetée dans l'objet, y séjourner,
puis être réintrojectée et fortifier le noyau d'identité.
Il a y mise en place d'un mode de relation objectale et non plus exclusivement
narcissique.
Mais toute introjectivité contient de la projectivité et
la projectivité contient de l'adhésivité, d'ailleurs
l'objet est-il vraiment jamais tout à fait séparé
?
Je vous propose de reprendre cette évolution en détail en
y repérant les entraves possibles au développement de la
pensée.
1 - L'uni et la bidimentionnalité, registre de l'auto sensualité,
de l'autisme.
Esther BICK écrit "le besoin d'un objet contenant semblerait,
dans l'état non intégré du premier âge, produire
une recherche frénétique d'un objet - lumière, voix,
odeur, ou un autre objet sensuel - qui puisse retenir l'attention et partant
être éprouvé momentanément au moins comme tenant
rassemblées les parties de la personnalité. L'objet optimal
est le mamelon-dans-la-bouche joint à la façon qu'a la mère
de tenir et de parler et à son odeur familière ".
L'objet momentané est un objet sensuel, comme objet contenant
il doit laisser la place à l'objet optimal représenté
par l'expérience de la tétée dans un contexte sensoriel
et émotionnel satisfaisant et sécurisant et qui donne l'impression
d'être contenu dans un contenant. Le bébé devra pouvoir
intérioriser cet objet optimal pour y faire appel lorsque l'objet
réel vient à manquer. Didier HOUZEL qui viendra animer notre
prochaine rencontre vous parlera certainement en détail de cet
objet contenant attracteur qui donne aux pulsions et aux émotions
une forme stable et une signification.
CICCONE et LHOPITAL nous redisent qu'au début la fonction contenante
sera introjectée à l'intérieur du fait même
qu'elle délimite l'intérieur, formation de la peau psychique,
surface délimitant l'intérieur de l'extérieur et
tenant ensemble cet intérieur. Le sentiment d'être contenu
dans un contenant et l'introjection progressive du contenant constitue
le sentiment d'identité et permet l'individualisation et la distinction
entre espace interne et externe.
" Pour assurer sa fonction contenante, l'objet optimal doit posséder
quatre qualités indispensables, nous dit MELTZER.
a. le contenant doit avoir des limites qui peuvent être concrètement
représentées. Il doit posséder une attention sélective,
c'est-à-dire la capacité psychique d'être présent
(ne pas être trop préoccupé, déprimé,
endeuillé..)
b. il doit être un lieu de confort abrité de toute stimulation
inappropriée venant de l'intérieur du corps (qualités
sensorielles : chaleur, douceur de voix,
; qualités émotionnelles
: quiétude, disponibilité, ...)
c. le contenant doit être caractérisé par l'intimité,
définie par MELTZER " comme quelque chose qui est le produit
de l'histoire de la relation entre le contenant et le contenu, quelque
chose qui a débuté d'une façon très importante
mais qui se développe naturellement à mesure que l'histoire
se déroule. "
d. enfin, l'exclusivité donnant
le sentiment d'être unique
S'ajoute à cela : la ritualisation et la rythmicité des
échanges sur laquelle Daniel MARCELLI insiste particulièrement.
La capacité d'attention du nourrisson lui permet très précocement
d'éprouver la succession entre des vécus de satisfaction
et de frustration, ce qui fonde une capacité anticipatrice qui
aboutirait à une première pensée sur le temps : "
Après ça, il y aura autre chose ".
L'objet optimal doit aussi coupler harmonieusement les fonctions maternelles
et paternelles dans une image de parents combinés bons ; alliage
entre la fonction maternelle qui contient l'expérience et la fonction
paternelle qui la structure, la coordonne, l'organise. "
Donald MELTZER utilise le concept de " vie privée "
pour rendre compte de cette relation entre la mère et l'enfant
très retirée du monde et protégée par le père,
relation garantissant la création d'un espace dans lequel peut
grandir et se développer l'enfant.
Je ne reprendrai pas les notions bien connues de " mère suffisamment
bonne " décrite par WINNICOTT et dont Nicole nous a parlé
la dernière fois. Je rappellerai seulement que les mères
non capables de cette préoccupation maternelle primaire interrompent
le continuum d'existence ce qui peut engendrer une menace d'annihilation
pour le self même de l'enfant qui ne se développe pas laissant
la place, par exemple, à un faux self masquant l'authentique. Je
vous renvoie aux phénomènes et objets transitionnels et
à l'importance pour la mère de désillusionner progressivement
l'omnipotence de l'enfant afin de créer un espace d'attente et
de symbolisation : prémices de la pensée.
Dans le registre de l'auto sensualité, une des intégrations
les plus anciennes dont la mise en place est nécessaire est celle
qui concerne les sensations de dur et de mou. Je vous renvoie là
aux thèses de Frances TUSTIN, Geneviève HAAG, Didier HOUZEL.
Quant à la suite de l'expérience de tétée
où la mère et l'enfant ont coopéré, le mamelon-langue
dur et pénétrant, est expérimentés comme travaillant
de concert avec la bouche-sein, mou et réceptif, il y a mariage
des éléments masculins et féminins (bisexualités
psychique). Une nouvelle façon de fonctionner est née, celle
de l'élasticité et de la résistance. Cela veut dire
que la réalité peut commencer à être prise
en compte. Le monde va commencer à prendre sens. La mollesse et
la dureté travaillent ensemble pour produire un état de
bien-être et d'unicité avec la mère, bien-être
qui suppose que les sensations corporelles aient été transformées
en expériences psychiques grâce à l'activité
réciproque et rythmique de la mère et du nourrisson. Je
vous renvoie à l'accordage affectif de Stern.
Quand la dureté pénètre la mollesse, il se produit
une excitation qui peut grandir jusqu'à un état d'extase,
état qui peut soit renforcer l'unité que vivent la mère
et l'enfant, alors l'accordage naît et l'attachement à la
mère s'établit de plus en plus solidement, mais cela suppose
la capacité de la mère à faire en elle l'expérience
de cet état d'extase et sa capacité à le supporter.
Si la mère n'en est pas capable, et nous verrons plus loin quelles
peuvent en être les raisons, l'enfant doit affronter seul ces états
qui lui paraissent porteurs de désastre. Le nouveau-né se
sent coupé de cette relation d'unicité et a l'impression
d'être seul et abandonné en proie à des angoisses
cataclysmiques. Face à ce que BION appelle des " terreurs
sans non ", l'enfant peut mettre en place des défenses autistiques
allant jusqu'à l'autisme. L'enfant se coupe de la relation à
sa mère, se détourne de la rencontre au profit de sensations
auto générées.
Pour que l'autisme s'installe, il faut une conjonction d'éléments
particuliers, tant du côté de l'enfant que de la mère
et de l'entourage.
Du côté de l'enfant, le bébé qui deviendra
autiste semble être un enfant hypersensible à la frustration
et anormalement porté à des réactions de panique,
c'est le choc de la prise de conscience prématurée de la
séparation corporelle entre l'enfant et sa mère qui provoquera
l'angoisse. L'enfant qui prend conscience que le bout du sein est parti
ne ressent pas cette expérience comme la perte de la mère
et du sein, mais comme si une partie de son corps lui avait été
arrachée laissant un trou noir, nous dit TUSTIN. L'enfant fait
cette expérience dans un état d'immaturité de son
organisation psychique et ne peut dominer le chagrin, la rage et le deuil.
Que va faire l'enfant face à cette découverte traumatisante
de la séparation corporelle entre lui et sa mère ?
Il va mettre en place des manuvres autistiques pour nier la perte
et la séparation. L'utilisation des objets et formes autistiques
entraîne un délire de parfaite satisfaction et d'intégrité.
Ce recours tout à fait satisfaisant coupe l'enfant de son objet
maternant qui est forcément frustrant puisqu'il n'est pas auto
engendré et donc non toujours disponible exactement quand l'enfant
le souhaite, là où il le souhaite.
Que sont les objets autistiques ?
Ce sont des objets durs qui provoquent une sensation de dureté
sur la surface du corps de l'enfant et lui donnent l'impression d'un morceau
de corps en plus qui vient combler le trou provoqué par la perte
du mamelon vécue donc comme faisant partie de la bouche. Il s'agit
: soit d'objets externes, comme une petite voiture, des clés, qui
ne sont pas utilisées pour ce qu'elles représentent mais
seulement pour la sensation tactile qu'elles provoquent . Soit des sensations
auto générées dures comme le fait de téter
sa langue ou de bouger pour sentir par exemple les fèces dans le
rectum.
Que sont les formes autistiques ?
Ce sont des sensations que l'enfant fabrique à partir de substances
corporelles molles ou de mouvements corporels et qui servent d'espèce
de tranquillisant. Les objets confusionnels conduisent à l'illusion
d'être enveloppé d'une brume. Cela brouille la conscience
de la différence entre le moi et le non-moi. Les manuvres
autistiques se manifestent soit comme recours à des objets ou des
formes extérieures, soit comme des agrippements proprioceptifs
auto sensuels, par exemple : l'agrippement à l'hypertonicité
de la musculature contractée formant comme une carapace musculaire
qui donne à l'enfant la sensation d'être unifié .
Des agrippements kinesthésiques comme le balancement, des stéréotypies
gestuelles. Des agrippements auto destructifs qui sont des activités
qui aident à investir la notion de frontière, de limite
et sont une tentative pathologique pour se sentir vivant et entier.
Lors d'une précédente rencontre, je vous avais présenté
une patiente adulte dont les auto-mutilations avaient ce sens. Ces activités
auto destructives peuvent être limite entre l'autisme et la psychose
symbiotique lorsqu'il s'agit, par exemple, de " pénétrer
violemment dedans " comme engouffrer ses doigts profondément
dans la bouche, frapper les yeux, ... Ces manuvres marquent l'accès
à la représentation d'un intérieur peuplé
de catastrophes. "
Je rappelle que lorsqu'il y a traumatisme précoce, c'est la rigidité
des mécanismes de défense plus que l'évènement
qui constituera l'entrave au développement.
Voyons maintenant du côté de la mère et de l'environnement
ce qui peut l'empêcher d'être " suffisamment bonne "
ou d'avoir " une capacité de rêverie suffisante ".
a- La dépression maternelle.
Donald MELTZER et Frances TUSTIN ont montré à quel point
la dépression maternelle sévère compromet la capacité
de répondre à son bébé et de s'identifier
à ses besoins.
Si la dépression maternelle grave interagit avec l'hypersensibilité
de l'enfant, l'autisme risque de s'installer.
Dans le post-partum, bien sûr, toute mère est plus ou moins
déprimée mais le bébé utilisant sa mère
la guérit de sa dépression faisant naître en elle
un bon sentiment de maternité.
La mère de l'enfant autiste peut avoir investi celui-ci lorsqu'elle
le portait comme une garantie contre son propre sentiment caché
de perte insupportable, la naissance est alors vécue comme la perte
d'une partie rassurante de son corps qui la laisse si déprimée
et sans confiance en elle qu'elle se sentira incapable de soutenir son
bébé lorsqu'il vivra une expérience de séparation
proche de la sienne. La dépression du post-partum sera d'autant
plus forte que la mère se sentira abandonnée physiquement
ou psychiquement par son entourage, le père d'abord et la mère
de la mère qui joue un rôle très important à
ce moment. Le vécu dépressif abolit le plaisir et le manque
de partage de plaisir aura des conséquences destructrices pour
la pensée de l'enfant.
Nous savons aussi que des mères dépressives peuvent investir
le corps de l'enfant et les soins sans pouvoir être vraiment préoccupés
de son psychisme.
La dépression maternelle ou parentale peut aussi être liée
à la rencontre avec l'enfant et je vous renvoie à ce que
je disais plus haut, des malformations, du handicap et des projections
faites sur l'enfant, entre autres.
Didier HOUZEL reprenant le conflit esthétique pense que l'état
dépressif rencontré chez les mères d'enfant autiste
fait que le bébé vit cette absence de vie psychique tournée
vers lui, non pas comme une perte, mais comme une trop violente attraction.
Le choc esthétique normal, la fascination attirante jusqu'au vertige
dû à la séduction des qualités esthétiques
de surface de l'objet n'est plus freinée et amortie par la capacité
de rêverie de la mère par sa fonction alpha. Il y aurait
alors précipitation dans le monde tourbillonnaire de l'autisme.
b) - Le deuil.
Le deuil est aussi un élément extrêmement perturbant
dans la relation précoce. L'enfant peut venir remplacer un enfant
mort permettant de dénier la perte, d'éviter le travail
de deuil, mais empêchant son réel investissement. Une forme
de dépression moins grave au niveau des conséquences sur
le développement de l'enfant est ce qu'André GREEN a décrit
comme le syndrome de la mère morte. Il s'agit d'une diminution
brusque de l'intérêt que la mère porte au bébé.
Ce changement brusque est vécu comme une catastrophe parce que
l'amour est perdu brusquement et qu'aucune explication ne peut être
trouvée par l'enfant. A la perte de l'amour, s'associe la perte
de sens, l'objet est effectivement présent mais absorbé
par le deuil.
L'enfant peut réagir en désinvestissant l'objet maternel
et en s'identifiant inconsciemment à la mère morte. Il peut
aussi s'obliger à trouver un responsable de l'effondrement de la
mère, le père par exemple. Ce qui l'oblige à une
triangulation oedipienne précoce. Il peut également déclencher
une haine secondaire pour dominer, souiller, se venger de l'objet. Il
peut encore résister à aimer l'objet et se tourner vers
une excitation auto-érotique. L'enfant peut développer précocement
ses capacités fantasmatiques et intellectuelles pour tenter de
deviner et d'anticiper les variations d'humeur de sa mère. Ces
défenses s'organisent pour maintenir le moi en vie, ranimer la
mère et rivaliser avec l'objet du deuil dans une triangulation
précoce. André GREEN parle alors de l'instauration du "
complexe de la mère morte " se manifestant par une incapacité
d'aimer, une profonde solitude, un sentiment de vide. Ceci exprime une
dépression avec perte libidinale appartenant à la clinique
du vide, du négatif, de la psychose blanche, tout cela résultant
du désinvestissement massif qui laisse dans l'inconscient des traces
en forme de trou psychique.
Nous avons vu que face à ces échecs plus ou moins graves
de la rencontre entre le bébé et son objet maternant primaire,
l'enfant peut se protéger en se retirant dans un monde autistique.
Il peut aussi investir un corps en état de besoin et de souffrance
faute d'avoir pu investir un corps en relation avec le plaisir. Il peut
se former une seconde peau psycho-corporelle. Cette seconde peau sensorielle,
musculaire, psychique ou intellectuelle remplace la dépendance
à l'objet par une pseudo-indépendance grâce à
l'utilisation pathologique de l'identification adhésive ou projective,
ceci a pour but de maintenir une sensation d'identité.
Cette contention par la seconde peau peut donner des effets d'encapsulation,
de détournement de relation d'objet, de repli narcissique dans
un monde auto-sensuel par agrippement aux objets ou aux formes autistiques.
Mais la constitution d'une seconde peau peut aussi soutenir l'ouverture
au monde extérieur, à la communication et donc au développement
mental en donnant le sentiment d'une fermeture qui contient et maîtrise
les angoisses archaïques, lesquelles peuvent être provoquées
justement par certaines expériences de communication.
La mère suffisamment bonne s'adapte aux besoins de l'enfant et
permet qu'un sentiment de continuité d'existence favorise le développement
du vrai self. Si pour toutes les raisons que nous avons vues elle n'est
pas capable d'être suffisamment contenante, elle va empiéter
sur le nourrisson ne lui permettant pas l'illusion de son omnipotence
mais se substituant par ses gestes et ses désirs à ce bébé.
L'enfant se trouve alors dans une situation de soumission à un
environnement séducteur et va développer un " faux
self " pour protéger le vrai d'une menace d'annihilation.
Le faux self pourra atteindre la maturité et l'indépendance,
il s'adaptera le plus parfaitement possible aux attentes de l'entourage,
ceci s'accompagne d'une très grande dépendance à
l'objet. Cela peut donner l'illusion de la réussite mais le sujet
se sent envahi d'un sentiment de futilité, de désespoir
pouvant mener jusqu'au suicide. WINNICOTT dit que le faux self est le
résultat d'une identification adhésive de surface en mimétisme,
sans relation en interpénétration.
Les angoisses primaires dans cette phase sont celles d'anéantissement
de la vie, de morcellement, de changement catastrophique, de chute, de
liquéfaction.
Je rappelle toutefois que toute angoisse a aussi un rôle positif
dans le développement puisqu'elle pousse le bébé
à s'accrocher, à se coller pour se constituer une identité
dans son lien à l'objet si primitif soit-il.
Les mécanismes de défense de cette période, outre
les défenses autistiques que nous avons vues dans leur aspect pathologique
empêchant le développement ultérieur sont l'identification
adhésive et le démantèlement.
L'identification adhésive est à la fois un mécanisme
identificatoire primitif avant toute constitution de l'objet interne et
une défense. La défense par l'adhésivité consiste
surtout à s'agripper pour éviter l'expérience de
la séparation, elle se manifeste par l'imitation de l'apparence
du comportement de surface de l'objet. Il faut que l'apparence, la surface
des choses soient immuables, le moindre changement provoque des réactions
d'extrême panique, de désarroi, d'anéantissement.
Il n'y a pas à ce stade de différence bien nette entre l'objet
et le moi. L'adhésivité ne traite pas la terreur, elle ne
peut que l'anéantir un moment. Dans l'aplatissement défensif
à un monde bidimensionnel, il n'y pas de place pour un objet contenant
et cela entrave le développement de la pensée. " Penser
à " signifie être " hors de ". La pensée
naîtra dans un espace tridimensionnel.
Le démantèlement correspond à une suspension de
l'attention, chaque sens erre vers l'objet le plus attractif du moment.
C'est un mécanisme passif comme si l'appareil mental tombait en
morceau, il n'y a ni douleur, ni angoisse ni activité mentale.
Juste un mot du contre-transfert en identification adhésive, nous
ressentons à ce moment là le fait d'être robotisé,
inanimé, réduit à un objet utilitaire, vécu
bien différent de ce que nous allons voir lorsque l'identification
projective est en activité.
2 - La tridimensionnalité, registre psychotique, position schizo-paranoïde
:
L'introjection d'un objet contenant optimal, l'expérience de la
tétée, forme à la fois la limite, la frontière
entre un dedans et un dehors, constitue la peau psychique, cela inaugure
la tridimensionnalité, c'est-à-dire la création d'un
espace interne de l'objet et du self dans lequel quelque chose peut être
projeté et réintrojecté. Apparaît l'idée
d'orifice dans l'objet et le self et de ce que MELTZER appelle la fonction
sphincter.
Nous allons aborder maintenant l'identification projective normale et
l'identification projective pathologique.
L'identification projective normale : je vais reprendre très succinctement
ce que BION nous dit de cette première communication entre la mère
et l'enfant qui marque le début de la structuration du monde interne
et la naissance de la pensée. Vous savez donc que le bébé
dès les premiers instants projette les éléments bêta
qui sont ses cris, ses substances, son mouvement vers le contenant maternel,
qui grâce à sa capacité de rêverie, c'est-à-dire
à sa fonction alpha, détoxique ces projections de leur angoisse
excessive et les restitue au bébé sous forme d'éléments
alpha qui progressivement formeront la barrière de contact à
partir de laquelle se séparent les éléments conscients
et inconscients.
C'est à partir de là que se constituera la fonction alpha
du bébé. Si la fonction alpha est perturbée, les
impressions des sens et les émotions ne peuvent être transformées
et sont ressenties comme des " choses en soi ", éléments
bruts, éléments bêta qui à l'opposé
des éléments alpha ne peuvent devenir ni inconscients, ni
être refoulés, ni être mémorisés et mis
à la disposition de la pensée.
Lorsque la barrière de contact formée par les éléments
alpha est endommagée, les éléments alpha peuvent
se dépouiller des caractéristiques qui les distinguent des
éléments bêta. Il se forme alors l'écran bêta
formé " d'objets bizarres ".
L'écran bêta est produit par la partie envieuse et destructrice
de la personnalité, je vous rappelle que nous disons globalement
que nos sommes dans la phase schizo-paranoïde où l'envie et
l'avidité sévissent. L'écran bêta est produit
par la partie psychotique de la personnalité et crée les
états dissociatifs, confusionnels ou hallucinatoires qui caractérisent
la pensée psychotique.
Pour BION, le fonctionnement psychotique est un processus mental qui
coexiste avec d'autres fonctionnements. Il se trouve en puissance même
chez des individus les plus évolués et se manifeste entre
autres par l'hostilité contre le conscient, la pensée, le
psychisme, la réalité interne et externe.
Les traits dominants psychotiques sont l'intolérance à
la frustration qui va de paire avec la prédominance des pulsions
destructrices qui vont attaquer les parties non psychotiques de la personnalité,
les sens, les perceptions. Le psychotique se sent entouré d'objets
bizarres et la destruction de la barrière de contact ne permet
plus le recours à un appareil d'appréhension de la réalité
qui pourrait l'aider à sortir de cet état. Il y a donc retrait
de plus en plus grand de la réalité.
L'identification projective pathologique : nous venons de voir l'identification
projective dite normale qui est donc au service de la communication et
a lieu avec des objets externes.
MELTZER propose de parler non d'identification projective pathologique
mais d'identification intrusive et de claustrum qui désignerait
l'intérieur de l'objet pénétré par cette identification
intrusive. Il s'agit dans ce mécanisme pathologique de pénétrer
en fantasme l'objet pour le contrôler ou pour lui emprunter son
identité ou pour le dégrader. Il s'agit aussi de se débarrasser
d'un contenu mental perturbant en le projetant d'abord dans les objets
internes et ensuite dans les objets externes. L'identification projective
ou plutôt l'identification intrusive tente de maintenir l'illusion
d'une frontière commune entre le sujet et l'objet pouvant à
la limite aller jusqu'à la psychose symbiotique.
Mélanie KLEIN a été amenée à conclure
que le symbolisme s'origine dans le sadisme animé par l'intérêt
porté au corps de la mère et à ses contenus. Le sadisme
oral : mordre, déchirer et le sadisme urétral et anal :
découper, brûler, noyer transforment les fonctions du corps
en actions destructrices et les contenus du corps en armes dangereuses.
Le sadisme fait naître l'angoisse parce que le moi se sent lui-même
menacé par les armes qu'il a utilisées pour détruire
l'objet dont il craint les représailles. C'est donc l'angoisse
qui pousse l'enfant à assimiler les organes (pénis, vagin,
sein, bouche) à d'autres objets lesquels à leur tour vont
devenir sources d'angoisse, ce qui conduira l'enfant à établir
sans cesse de nouvelles " équations ", fondement du symbolisme
et de l'intérêt pour les objets nouveaux. L'intolérance
excessive à l'angoisse inhibera la tendance épistémophilique,
arrêtera donc le développement de la vie fantasmatique.
Hanna SEGAL appelle ces symboles précoces équations symboliques
qui caractérisent la pensée concrète du schizophrène.
C'est l'identification projective massive qui maintient la confusion entre
l'objet et le sujet et qui fait que le symbole se confond avec la chose
symbolisée et se transforme en équation symbolique, vous
connaissez bien l'exemple d'Hanna SEGAL qui parlait de son patient qui
ne pouvait plus jouer du violon parce que pour lui jouer du violon était
se masturber. La formation d'équations symboliques fait partie
du développement normal de la pensée lors de la position
paranoïde schizoïde, elle est utilisée pour dénier
l'absence de l'objet idéal ou pour contrôler l'objet persécuteur.
Les mécanismes de défense de la phase schizo-paranoïde
sont le clivage et l'idéalisation.
Les expériences de gratification créent un bon objet séparé
d'un mauvais objet émanant des expériences de frustration.
Le bon objet introjecté constitue le noyau du moi. L'idéalisation
correspond à l'exagération des aspects bons du sein qui
renverrait au désir vorace d'une gratification illimitée
immédiate et interminable.
Le clivage du moi et des objets internes aboutit au sentiment que le moi
est en morceaux, ceci peut aller jusqu'à la désintégration
et à l'appauvrissement du moi incapable de récupérer
ses parties clivées projetées. L'utilisation excessive de
ces mécanismes peut entraîner des troubles graves.
MELTZER résume les six causes de l'identification projective pathologique
: l'intolérance à la frustration, le besoin de contrôle
omnipotent, l'envie, la jalousie envers le sein, le manque de confiance,
l'angoisse persécutrice excessive.
CICCONE et LHOPITAL ajoutent une septième cause, l'échec
de l'objet externe à contenir les projections normales de l'enfant.
Le contre transfert lié à l'identification projective est
celui d'être pompé, vidé, envahi.
Venons en à la dernière étape de la constitution
de l'appareil psychique.
3 - La quadridimensionnalité : la position dépressive.
La position dépressive est vraiment une position clé, la
pathologisation résultera d'une incapacité majeure à
tolérer la douleur dépressive. La douleur dépressive
est la douleur de séparation et la perte. Vous savez que ce qui
crée l'angoisse dans la position dépressive, c'est que l'enfant
réalise que la gratification et la frustration proviennent du même
objet unique et que sa haine et son agressivité ont pu abîmer
ou détruire l'objet bon en même temps que l'objet mauvais.
Nous passons à ce stade de la notion d'objets partiels à
celle d'objets totaux. Chaque perte de l'objet d'amour réel fait
craindre la perte de l'objet intériorisé.
La position dépressive est atteinte lorsque l'expérience
de perte et de manque provoque la culpabilité, l'amour ambivalent
pour l'objet et crée des désirs de réparation. La
réparation, la sollicitude pour l'objet soulage le moi de sa culpabilité
et prépare aux relations objectales et au développement
normalement névrotique de la personnalité. Mais si le moi
est trop en difficulté, il peut avoir recours aux défenses
des positions antérieures ou se replier sur ces positions. Il peut
aussi s'enfoncer avec des défenses maniaques dans une position
maniaque ou comme en fait l'hypothèse Palacio Espasa une position
mélancolique.
Reprenons les traits de la réparation maniaque omnipotente. Elle
vise à évacuer la culpabilité et le deuil. Dans un
état d'omnipotence, l'enfant fait comme si l'objet était
redevenu " comme avant ". Le moi idéalise l'objet bon
et triomphe de l'objet persécuteur projeté à l'extérieur.
L'identification projective a pour but de contrôler et maîtriser
cet objet persécuteur. La position maniaque vise le contrôle
de l'objet persécuteur alors que la position paranoïde vise
la destruction de l'objet persécuteur.
Mais face aux angoisses dépressives trop perturbantes, des défenses
mélancoliques peuvent s'installer en opposition aux défenses
maniaques. Si dans la position maniaque le sujet projette l'objet persécuteur
dans le monde extérieur et s'identifie à l'objet idéalisé
tout puissant qu'il introjecte, dans la position mélancolique par
contre, il projette cet objet idéalisé et introjecte l'objet
persécuteur. L'objet idéalisé est donc perdu, ce
qui entraîne le désespoir, l'impuissance, la désolation
mélancolique.
Au niveau de la pensée, l'abord de la position dépressive
est un puissant stimulant à la création de symboles car
le moi est de plus en plus préoccupé de protéger
l'objet de son agressivité et de sa possessivité. Le symbole
n'étant plus identifié à l'objet originel, permet
de déplacer l'agressivité et de diminuer ainsi la culpabilité
et la crainte de perdre. Le symbole sert aussi la communication non seulement
celle avec le monde extérieur mais aussi la communication interne,
à savoir la capacité de communiquer avec soi-même,
d'être en contact avec ses fantasmes inconscients, avec son monde
interne. Cette capacité de symbolisation permet de traiter non
seulement les angoisses dépressives, les deuils, mais aussi les
conflits précoces non résolus. Hanna SEGAL dit que le processus
de la formation de symbole est un processus continu qui consiste à
réunir et intégrer l'intérieur avec l'extérieur,
le sujet avec l'objet et les anciennes expériences avec les nouvelles.
Dans la quadridimensionnalité, la diminution de l'omnipotence
prêtée aux bons comme aux mauvais objets ne convoque plus
l'identification projective dans un but de contrôle et de maîtrise.
L'identification introjective de bons parents donne le pas aux relations
objectales sur les relations narcissiques, le temps est devenu historique.
Pour conclure :
J'espère être arrivée à vous communiquer à
quel point notre psychisme est en attente et en besoin dès notre
vie intra-utérine de rencontres suffisamment bonnes pour qu'à
chaque moment de notre développement l'envie de grandir et de découvrir
prenne le pas sur le retrait et l'enfermement. Pour que la pensée
émerge du chaos et s'organise, nous sommes en recherche d'un être
pensant capable d'être authentiquement en relation avec nos émotions
les plus enfouies. Grâce à ces rencontres nous pouvons espérer
établir en nous cette fonction alpha qui nous permettra à
notre tour d'aider d'autres psychismes à se développer et
à devenir autonomes.
N'est ce pas là ce que nos patients viennent nous demander ?
Luxembourg, le 17.3.1995
Rose-Anne Ducarme
Texte présenté à la Journée
d'Etude du GERCPEA à Luxembourg le 17 mars 1995.
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