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POURQUOI LA DEPENDANCE FAIT-ELLE SI PEUR ?

Marie-France DISPAUX

Un bref moment clinique pour introduire le sujet : David est venu en Belgique pour suivre des études universitaires. Loin de sa famille, il se sent rapidement de plus en plus mal. Il se met à boire et à prendre des risques pour sa vie. C'est à la suite d'une tentative de suicide qu'il est amené à consulter. Il vit dans un perpétuel état d'urgence. C'est à la veille d'une interruption que se passe l'échange suivant : Au moment de quitter mon bureau, David se retourne brusquement, l'angoisse se marque sur son visage " donnez-moi quelque chose, n'importe quoi mais quelque chose". David a un besoin urgent d'un signe tangible et concret de ma présence pour passer la période de vacances. Je pense immédiatement que je dois lui donner quelque chose mais quoi? je cherche des yeux dans ma bibliothèque un livre approprié .... je lui donne Jeu et Réalité , le livre où Winnicott parle de l'objet transitionnel . Ce qui est intéressant, c'est la façon dont David va utiliser le livre. Il m'expliquera qu'il a compté le nombre de pages, nombre qu'il a divisé par le nombre de jours d'absence et qu'ainsi chaque jour, il a été en contact concret avec moi.

Cet été, alors que je flânais dans une librairie avec en filigrane dans ma pensée notre thème de l'année… et l'exposé d'aujourd'hui, j'ai été frappée des nombreux titres qui reprenaient le même sujet : Les nouvelles dépendances , La dépendance affective , La dépendance dans le couple , Ne plus être dépendant de l'autre , du tabac , etc. jusqu'à la Revue Française de Psychanalyse du mois de mai qui titrait son numéro Addiction et dépendance .

Mais qu'y a-t-il dans ce mot ? Si vous écoutez les personnes parler, les patients " Moi, je suis très indépendant(e), depuis que je suis petit(e), j'ai toujours voulu me débrouiller seul(e) ! " ou une mère (faussement navrée… ?) " Mon fils (ou ma fille) ne sait rien faire sans moi… ! "

Le mot " dépendance " appartient au langage courant, il est d'emploi fréquent en psychopathologie mais plus par facilité descriptive que pour définir une modalité relationnelle précise. Quant au mot " addiction " venu tout droit de l'anglais, il n'apparaît dans les dictionnaires en français que dans le courant des années 90, même si sa racine latine est intéressante pour nous : addictus en latin désigne celui qui reste lié, qui est esclave à cause de dettes impayées. Dans le dictionnaire de psychanalyse (Laplanche et Pontalis), le mot " dépendance " n'apparaît même pas. Dans le dictionnaire de de Mijolla, il renvoie à " addiction " et à " détresse ".

Pourtant, l'état de dépendance originelle de l'être humain constitue un postulat fondamental de la théorie freudienne qui apparaît dans son œuvre dès "L'Esquisse d'une psychologie scientifique" (1895).
La dépendance originelle est un processus normal pour chacun de nous. Cependant, ce noyau inaugural marqué par l'impuissance d'un côté mais aussi par la toute-puissance narcissique de l'autre, est à la base des états de dépendance psychique pathologiques et des failles du processus de séparation-subjectivation que l'on peut observer dans le développement.

Au fil de mon exposé, je reprendrai donc la notion de dépendance chez différents auteurs pour essayer de comprendre avec vous pourquoi la dépendance à l'objet, nécessaire et normale, fait si peur, pourquoi nombre de personnes préfèrent avoir recours à un court-circuit relationnel qui les amène à une quête illusoire d'affranchissement de la dépendance, soit en se maintenant dans une bulle narcissique " Je n'ai besoin de personne ", soit en devenant dépendant d'une substance. En d'autres mots, alors que la dépendance est au cœur de toute relation humaine - il n'y a pas d'amour véritable sans dépendance - relations familiales, de couple, relations sociales amicales comme amoureuses, nombre de personnes feront tout pour l'éviter jusqu'à se précipiter paradoxalement vers les dépendances pour lutter contre, ce que j'appelle, la " vraie " dépendance.

S. Freud

Chez Freud, c'est dans L'Esquisse qu'apparaît pour la première fois dans son œuvre l'importance de la dépendance originelle " L'Hilflosigkeit ", terme traduit en français par " détresse " (ou " désaide " par J. Laplanche). Freud décrit l'impuissance du nourrisson face aux tensions, externes et internes, impuissance à accomplir l'action spécifique qui va le soulager et que seule une personne " secourable et bien au courant ", grâce à son regard attentif, peut accomplir pour lui. Il faut souligner que cet échange entre les pleurs de l'infans impuissant face à sa détresse mais qui alertent la personne attentive, acquiert pour Freud une valeur importante. C'est en effet cet échange qui ouvre la voie à la compréhension mutuelle car il une valeur de communication et se trouve ainsi, nous dit Freud, à la source de tous les motifs moraux. La personne secourable ayant exécuté l'action spécifique, l'infans s'apaise de l'intérieur. Il y a à la fois mise en place d'une relation à deux mais aussi, pour l'infans, la possibilité de rétablir sa continuité d'être. La satisfaction du côté du plaisir et l'apaisement de la tension vont de pair pour que la détresse soit calmée ! Si l'expérience de satisfaction se passe bien, l'enfant va pouvoir progressivement " attendre " et supporter suffisamment de tension. L'image interne d'une présence attentive qui soulage va peu à peu se former. N'oublions pas que c'est dans l'absence que peut se former la représentation. Il faut que l'objet soit perdu pour être représenté mais aussi qu'il ait apporté une satisfaction réelle.

En faisant un grand saut dans le temps, nous allons voir Freud reprendre en 1926 dans " Inhibition, Symptôme et Angoisse " - après la mise en place de la 2e Topique - le postulat de l'Hilflosigkeit comme étant le prototype de la situation traumatique. Freud décrit trois facteurs qui fragilisent l'être humain dès la naissance : un facteur biologique, un facteur phylogénétique et un facteur psychologique.

Je vais vous lire ce que Freud dit du facteur biologique : " Le facteur biologique est l'état de détresse et de dépendance prolongée du petit d'homme. L'influence du monde extérieur s'en trouve renforcée, la différenciation du Moi d'avec le Ça est acquise prématurément, les dangers du monde extérieur prennent une importance plus grande et la valeur de l'objet qui seul peut protéger contre ces dangers et remplacer la vie intra-utérine perdue en est énormément augmentée. Ainsi donc le facteur biologique est à l'origine des premières situations de danger et crée le besoin d'être aimé qui n'abandonnera plus jamais l'être humain. "

Comme autre cause de fragilité inhérente au développement humain, Freud reprend le facteur phylogénétique, c'est-à-dire le développement en deux phases de la vie sexuelle dont il a été beaucoup question ici les années précédentes. Comme nous le savons, le contact d'un Moi encore fragile avec les forces pulsionnelles peut lui aussi réveiller ce sentiment d'impuissance et de débordement propre à toute situation traumatique.

Le troisième facteur, psychologique cette fois, est la différenciation des trois instances. Le Moi est tiraillé entre des exigences multiples, soumis au Ça, au Surmoi et au monde extérieur !

En d'autres termes, toutes les situations où le Moi se sent débordé ou sur le point de l'être réveillent la détresse et la dépendance infantile et bien sûr l'angoisse qui lui est liée. Freud insiste sur le débordement, c'est-à-dire qu'il met en avant le point de vue économique dans toute situation potentiellement traumatique.

Mais, cliniquement, que pouvons-nous comprendre de nos patients du point de vue de la " détresse " ? de l' " Hilflosigkeit " ? Nous pouvons comprendre le sentiment d'urgence que nous décrivent souvent les patients quand cette détresse survient, quelque chose comme une impérieuse nécessité d'y échapper. La nécessité se profile pour eux d'avoir recours à un court-circuit comme dans un circuit électrique, le disjoncteur coupe le circuit pour éviter qu'il ne saute. Deux situation peuvent se présenter schématiquement. Dans la première, si l'objet secourable fait son travail et permet la mise en place de l'expérience de satisfaction (du côté du plaisir) et de la continuité d'être (du côté du narcissisme), il y aura une possibilité pour l'infans de peu à peu avoir recours à la pensée, à la représentation, à différencier le dedans et le dehors, le moi et le non-moi au fur et à mesure de son développement. Mais dans la deuxième, si l'objet vient à manquer à sa fonction - en trop ou en trop peu, ce qui revient au même puisque l'absence comme l'empiètement par l'objet laissent l'infans aux prises avec son angoisse -- non seulement l'expérience de satisfaction ne se mettra pas en place mais de plus la continuité d'être sera brisée. L'enfant restera livré au débordement quantitatif. Le passage vers un mode de fonctionnement qualitativement plus souple ne se fera pas.
Pour David , par exemple, il apparaîtra dans notre travail que des expériences précoces de séparation avec sa mère dans sa prime enfance ont eu pour lui une valeur traumatique, expérience qui fût réveillée par la séparation en fin d'adolescence quand il arriva en Belgique

Si j'insiste sur le point de vue de Freud c'est que je pense que c'est chez lui que l'on voit le plus clairement l'articulation, dès l'origine, entre le plaisir, c'est-à-dire le monde pulsionnel, et le monde de l'objet avec en filigrane le développement de la capacité de penser. La possibilité de représenter se développe en même temps que la temporalité, c'est-à-dire aussi la capacité à accepter l'attente. Pour reprendre l'image parlante d'André Green " l'objet a le même rôle pour la vie psychique que l'oxygène pour la vie biologique ", ce qui me rappelle l'image utilisée par un de mes patients, il y a quelques années. Sa femme le pressait de mettre fin à l'analyse, d'autant que lui-même disait qu'il n'y tenait pas plus que ça -- mais nous voyons que c'était plutôt qu'il niait farouchement le lien -- " Quand elle a dit de terminer, j'ai eu tout à coup une angoisse atroce et j'ai pensé " c'est comme si on débranchait mon respirateur, " le poumon d'acier " qui me tient en vie "… Je n'étais pas encore perçue comme un objet différencié mais comme un besoin vital pour lui. Il tenait surtout à la situation analytique.

Un objet différencié… Vous avez bien perçu que ce moment de dépendance primaire se situe à un moment où le moi et le non-moi, le dedans et le dehors, ne sont pas différenciés. S'il y a perte de l'objet, il y a risque de perte du moi, dans le même mouvement.

M. Klein

Dans l'œuvre de M. Klein, il y a peu d'allusions directes à la dépendance. Pourtant c'est dans le passage de la position schizo-paranoïde à la position dépressive décrit par elle que nous pouvons comprendre le mieux ce passage de la dépendance primaire " originelle " décrite par Freud à ce que j'ai appelé la dépendance "vraie". Contrairement à une idée répandue, M. Klein a été l'une des premières à souligner l'importance dans le maternage des échanges inter-personnels précoces : par exemple elle écrit en 1952 dans " Développements de la psychanalyse " en parlant d'échanges entre un nourrisson et sa mère : " C'était comme une conversation amoureuse entre mère et bébé. Un tel comportement implique que la gratification s'attache autant à l'objet qui donne la nourriture qu'à la nourriture elle-même ". Cette capacité partagée, l'intensité de cette communication corporelle sera une des manifestations de cette capacité d'amour qui va faciliter l'abord de la position dépressive et l'introjection du bon objet. Nous retrouvons en d'autres termes ce que Freud appelle " la compréhension mutuelle ". Dans la position dépressive, ou plutôt dans son élaboration, la personne totale de l'objet est peu à peu perçue comme différenciée. Les aspects clivés bons et mauvais perdent de leur radicalité et les côtés bon et mauvais peuvent s'unir dans le même objet, avec la possibilité d'accéder à l'ambivalence. Le dépassement de la position dépressive permet l'introjection du bon objet et les fantasmes de réparation assurent une fonction structurante pour les identifications et pour le moi qui se développent l'un et l'autre. Le dépassement de la position dépressive permet donc d'installer " tranquillement " l'objet à l'intérieur de soi, ce qui permet à la fois de se dégager de l'objet réel mais aussi et tout autant de ressentir une dépendance vis-à-vis de l'objet. Il faut comprendre que d'une certaine façon, l'objet est à jamais perdu puisque séparé, définitivement autre mais en même temps trouvé puisque reconnu comme autre. Winnicott développera ce paradoxe. Les patients qui ont des difficultés avec la dépendance restent fixés sur des objets externes dont ils sont à la fois hyper-dépendants tout en les rejetant, ce qui rend problématique les possibilités d'introjection. Le cercle vicieux étant enclenché, ils restent dans cet entre-deux que nous allons retrouver chez Fairbairn et Winnicott.

Deux auteurs du Middle Group anglais ont particulièrement travaillé ce passage de la dépendance infantile à la dépendance mature : Ronald Fairbairn d'abord et bien sûr Winnicott.

R Fairbairn

Fairbairn est le premier à avoir décrit l'évolution du processus de dépendance et à le considérer comme un indice de l'évolution psychique. Fairbairn est beaucoup moins connu que Winnicott. Il n'y a d'ailleurs que quelques années que ses écrits ont été traduits en français grâce à l'enthousiasme d'Henri Vermorel, soutenu par Edouard Korenfel; notre collègue Jim Innes-Smith avait participé à ce projet (Fairbairn comme lui était Écossais et a vécu à Édimbourg). Son œuvre est complexe, mon but n'est pas de l'expliquer en détail bien entendu. Il faut savoir qu'il prend une position à propos de la pulsion qui a été critiquée puisqu'il défend le postulat que la libido est plus en quête d'un objet qu'en quête de plaisir et on peut lui reprocher d'avoir fait passer la pulsion et le sexuel freudien au second plan, de donner la priorité à la relation d'objet en psychologisant l'analyse. Mais son étude approfondie des états schizoïdes, pour ce qui nous occupe aujourd'hui, est précieuse puisqu'elle l'a amené à développer les idées d'un clivage précoce du moi et d'une tendance au vidage de l'objet par incorporation. Il met aussi l'accent sur l'importance de la dépendance à l'objet dans le développement.

Fairbairn distingue trois étapes, trois stades dans la dépendance : la dépendance infantile, le stade qu'il appelle transitionnel de " pseudo-indépendance " et enfin la dépendance mature.

La dépendance infantile est caractérisée par l'attitude de prendre (qui correspond au stade oral), l'incorporation en étant le correspondant psychique. L'objet est alors le sein maternel, c'est un objet partiel. Il y a indistinction du moi et du non-moi. Fairbairn a cette phrase frappante qui illustre bien la difficulté de la différenciation : " L'objet dans lequel le sujet est incorporé est lui-même incorporé dans le sujet ". Cette phrase met en évidence l'intrication étroite sujet-objet, le mot "imbrication" n'est pas trop fort, je pense. L'identification primaire et l'incorporation sont prédominants.

A l'opposé, la dépendance mature est caractérisée par l'attitude de donner, en relation avec un objet différencié et sexué. Bien sûr, ce stade n'est jamais complètement atteint def… tout acquis. Il y a des moments d'oscillation mais plus la relation est mature, moins elle est marquée par l'identification primaire.

Entre les deux, il y a le stade de " pseudo-indépendance " où l'objet est total mais traité comme des contenus. Le conflit central sera d'être pris dans un besoin d'expulser l'objet et de le conserver. Nous allons nous retrouver face à un sujet qui voudra fuir ou abandonner l'attitude d'identification infantile et un besoin de s'y maintenir, qui sera pris entre une angoisse d'être coincé dans et par l'objet et une angoisse extrême de solitude. Fairbairn utilise l'image contrastée de "sortir de prison" et "rentrer à la maison" pour illustrer ce mouvement.

Fairbairn insiste sur la qualité de la réponse de l'objet " c'est-à-dire l'assurance d'être aimé comme une personne par ses parents et que ses parents acceptent réellement son amour ". C'est seulement si cette assurance est présente que l'enfant va pouvoir dépendre en toute sécurité de ses objets et donc de pouvoir peu à peu renoncer à la dépendance infantile. Sinon, il est poussé à obtenir des satisfactions substitutives qui sont de l'ordre masturbatoire par exemple mais compulsives et non liées.

Quand je parle de ces patients qui sont pris entre une angoisse d'être coincé dans et par l'objet et une angoisse extrême d'abandon et de solitude, je pense que nous avons tous en même temps de nombreux exemples cliniques qui surgissent… " Je ne peux pas rester seule, me disait une de mes patientes, mais dès que je suis avec quelqu'un, j'ai envie de fuir… "

D.W Winnicott

Enfin, Winnicott reprendra à sa manière cette évolution de la dépendance absolue à la voie qui mène à l'indépendance.

Un bref exemple clinique
Une jeune patiente adolescente de 16 ans amène un jour un livre en séance. Provocante, elle me dit : " Je n'ai rien envie de dire aujourd'hui, alors je vais lire… ". Au début, elle relève la tête pour me surveiller du coin de l'œil. Au bout d'un moment elle ajoute : " Vous pouvez lire aussi ; les livres, ce n'est pas ça qui manque chez vous ! " Mais je lui réponds " Non, je vais simplement rester là ". Perplexe, elle se remet à lire ; peu à peu, je vois qu'elle est tout à fait plongée dans sa lecture. A la fin de la séance elle me regarde, tout à fait détendue et sourit : " C'est bizarre, à la maison je n'arrive jamais à lire s'il y a quelqu'un dans la pièce, ça m'énerve, j'ai même oublié un moment que vous étiez là. "

La capacité d'être seul " en présence de l'objet ", l'un de ces paradoxes chers à Winnicott, représente l'un de signes les plus importants de la maturité du développement affectif. En effet, dans sa forme la plus aboutie, la capacité d'être seul est fondée sur l'aptitude à affronter les sentiments suscités par la scène primitive, ce qui implique une maturité du développement érotique, une puissance génitale et l'acceptation de la féminité.

Mais, au départ, être seul en présence de quelqu'un ne peut se faire, s'établir que si l'immaturité du moi est compensée de façon naturelle par le support du moi, offert par la mère ; présence attentive et support du moi qui seront intériorisés, permettant ainsi à l'enfant d'être seul sans recourir à la mère réelle. C'est seulement quand il est seul - en présence de quelqu'un - que le petit enfant peut découvrir sa vie personnelle. S'il y a un trop d'absence ou au contraire une présence excitante (l'absence le laissant aux prises de sa propre excitation !), quelque chose d'une fausse existence construite sur des excitations va ou risque de se mettre en place.

Quand la capacité d'être seul est atteinte, l'enfant -ou l'adulte- parvient à un état de détente , que Winnicott appelle" un état de non-intégration " où il peut simplement être. C'est alors qu'une véritable expérience pulsionnelle peut avoir lieu. C'est la condition pour que l'expérience soit ressentie comme réelle et personnelle et qu'elle s'accompagne d'un sentiment de continuité d'être.

Cette expérience est très différente qualitativement de celle des enfants qui s'excitent compulsivement sans obtenir une détente, l'expérience est alors vécue comme non réelle et laisse un sentiment de futilité et de manque. Il aura tendance à rechercher des excitations, toujours plus d'excitations. Il y aura une mise en place de procédés auto-calmants à la place d'un véritable auto-érotisme intégré.

Winnicott décrit lui aussi trois étapes dans le développement de l'individu : la dépendance absolue - dans la dépendance absolue le nourrisson est à la fois tout à fait dépendant et " indépendant " car si tout se passe bien, il n'y a pas trop d'empiètement de la vie du nourrisson, celui-ci va ressentir une continuité d'être. N'oublions pas qu'à ce moment là, l'infans n'est pas conscient des soins reçus,ce qui préserve le narcissisme primaire.

Dans la dépendance relative, le nourrisson commence à être conscient de la dépendance. C'est alors que l'angoisse apparaît. Il éprouve un besoin de la mère et commence à savoir qu'elle est nécessaire. Nous retrouvons ici l'acquisition de la position dépressive. Il lui faudra affronter la perte. Les processus étant établis, l'enfant va pouvoir affronter le monde et s'identifier à la société, au groupe social. Il va pouvoir vivre une existence vraiment personnelle dans la mesure où il peut exister dans un groupe sans s'y perdre… Vous le voyez, le chemin est long et complexe.

Avant d'aborder la dépendance dans le transfert, je voudrais vous dire un mot d'un axe qui met en lien la dépendance avec le monde pulsionnel, c'est l'axe de la passivité.
Le couple activité-passivité est l'une des trois grandes polarités qui dominent la vie de l'âme : plaisir-déplaisir, activité-passivité, moi-monde extérieur. Le couple activité-passivité est aussi constitutif de la sexualité, la passivité chez l'homme comme chez la femme étant du côté du féminin, de la réceptivité. Mais pour que la passivité soit vécue sur le versant du plaisir, il faut que la pulsion soit liée et le moi déjà établi. André Green fait une distinction utile pour le sujet qui nous préoccupe aujourd'hui entre la passivité-plaisir et la passivité-détresse qu'il propose d'appeler la " passivation ". Si la passivité est une ouverture au plaisir, la dépendance sur le versant pulsionnel sera vécue avec plaisir. Mais si, au contraire, la passivité est vécue dans le registre de la dépendance-détresse, la passivation, elle sera vécue comme l'expérience d'annihilation suscitant une angoisse sans nom et/ou sur le mode d'une excitation désorganisante.

La dépendance dans le transfert.

Je reprends au vol les mots principaux qui émergent du fil de mon exposé : impuissance, débordement, détresse, traumatique et aussi toute-puissance, essai de contrôle de l'objet, rejet, pseudo-indépendance. Vous entendez combien il est difficile pour certains patients d'entrer dans une relation thérapeutique. Soit ils vont la fuir en se réfugiant dans une pseudo-indépendance, essayer de contrôler l'analyste et/ou le rejeter, soit ils vont au contraire entrer dans une dépendance extrême qui sera proche de ce que Cl. Athanassiou appelle le parasitisme, c'est-à-dire qu'ils vont se coller à l'objet mais sans possibilité de transformation, soit encore avoir recours à des excitations agies à l'extérieur (alcool, sexe, drogue,…) qui vont polariser leurs investissements.

Winnicott nous le rappelle à propos d'une patiente : " Un élément au cœur de sa personnalité ne ressent que trop facilement la menace d'anéantissement tandis que naturellement sur le plan clinique elle se durcit et devient extrêmement " indépendante ", bien défendue, ce qui s'accompagne d'un sentiment d'inutilité et d'irréalité. En fait, poursuit-il, son moi n'est pas capable de s'adapter à l'émotion quelconque ".

  •  Ici un exemple clinique plus développé mais supprimé pour préserver la confidentialité

Nous aurons l'occasion de revenir au cours de l'année sur les formes spécifiques que prendra la dépendance dans le transfert.

Mais pour terminer je voudrais vous poser une question : n'avons-nous pas peur nous aussi de la dépendance ? Sommes-nous prêts en tant qu'analystes et thérapeutes à accepter de revivre avec nos patients les douleurs extrêmes liées à ces états de détresse ? A supporter qu'ils dépendent de nous en toute sécurité, à être rejetés… mais aussi à être l'objet d'un tel investissement même s'il est bien caché sous la marque du rejet ?

Je vous laisse répondre pour vous-mêmes. Moi, je trouve que ça en vaut la peine même si le chemin est difficile pour eux comme pour nous.
Je laisse les derniers mots à David qui me disait " quand on me demande ce que m'a apporté ma thérapie et que je réponds " ça m'a permis de pouvoir attendre !", les amis sont tout étonnés " rien que ça ? ". Que voulez-vous, ils ne peuvent pas comprendre, qui peut comprendre qu'attendre, pour moi, c'était l'équivalent de mourir? "

Texte présenté à la Journée d'Etude du GERCPEA à Luxembourg le 26 NOVEMBRE 2004


 
 


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last modified: 2008-09-22