Troubles narcissiques liés aux difficultés d'apprentissages
chez l'enfant
Dr C.Frisch-Desmarez
Introduction :
Dans notre pratique, nous rencontrons souvent des enfants qui présentent
de petites difficultés développementales, par exemple, de
légers troubles de la coordination ou des troubles instrumentaux,
tels qu'une dyslexie. Ces enfants ont des difficultés d'apprentissages
et cela malgré des performances intellectuelles tout à fait
"normales". Nous constatons chez ces enfants des manques évidents
au niveau de leur satisfaction et de leur plaisir à vivre et à
penser.
Nous insistons sur la composante narcissique primaire et secondaire de
ces troubles d'apprentissages.
- La composante primaire : le narcissisme primaire
est lié à la capacité que le sujet a de pouvoir
se percevoir et s'investir lui-même. Le sentiment d'identité
se développe chez le sujet à partir de la perception qu'il
a de lui-même. Chaque bébé, chaque enfant se développe
en fonction de ses compétences particulières dans les
interactions avec son entourage. Pour cela, toute une série de
facteurs fondamentaux sont nécessaires, ces facteurs fondamentaux
relevant tout autant de l'équipement neurobiologique de base
avec lequel naît chaque enfant que de ses compétences de
communication, de perception, de différenciation, de représentation
et de bien d'autres encore. Ces compétences sont variables pour
chaque enfant à chaque moment de son évolution. Tous ces
facteurs sont importants pour permettre au sujet de développer
son sentiment d'identité et d'individualité et d'asseoir
son narcissisme primaire.
Chez les enfants qui présentent des troubles instrumentaux, nous
observons des failles, des discontinuités, des manques dans le
développement de certains de ces processus.
- Le narcissisme secondaire est profondément
lié au narcissisme primaire mais sa solidité ou sa fragilité
seront influencées par les expériences positives ou négatives
que l'individu fait tout au long de sa vie. Il peut ainsi se trouver
renforcé ou fragilisé par les interactions avec l'entourage
qui renvoient au sujet une bonne ou une mauvaise image de lui-même,
mais également par des expériences plus personnelles dans
lesquelles celui-ci peut se mesurer à lui-même (performances
sportives, par exemple). Le poids des apprentissages scolaires dans
le développement du narcissisme secondaire de l'enfant et ce
qu'il ressent face aux enjeux scolaires qu'il maîtrise ou non
et ce qui lui en est renvoyé par l'entourage (les autres enfants,
les enseignants et la famille) a un impact majeur sur la valeur qu'il
a de lui-même.
Clinique des troubles narcissiques
Nous observons chez ces enfants qui présentent des failles narcissiques
-et ce sera le propos que je vais développer - des sentiments d'auto-dévalorisation
qui peuvent se manifester par un manque de confiance en soi, l'impression
de ne jamais être à la hauteur, et qui se traduisent souvent
par des manifestations externes telles que des troubles du comportement.
Sont bien connus, tous ces enfants qui font le clown en classe pour être
regardés, voire admirés par leurs petits camarades, tant
ils se sentent en difficultés au niveau des performances scolaires
pour lesquelles ils sont plutôt dévalorisés par leur
entourage. D'autres enfants deviennent agressifs pour se " gonfler
", se montrer tout puissants et compenser les domaines où
ils se sentent si faibles.
Nous nous apercevons souvent que malgré toutes les aides thérapeutiques
(rééducation spécialisée, psychomotricité,
thérapie du développement etc...) qu'on peut apporter aux
enfants en difficultés d'apprentissage durant la période
de scolarité maternelle et primaire, ils restent très fragiles,
sur le plan narcissique. En effet, ces enfants, devenus adolescents sont
soumis à de nouvelles exigences internes et externes. J'entends
par exigence interne ce que l'adolescent attend de lui-même, les
inquiétudes qu'il peut avoir pour son futur, par exemple, et par
exigences externes tout ce que l'entourage scolaire, familial, social
peut faire peser sur lui (1). Jamais l'exigence de réussite n'a
été aussi grande qu'aujourd'hui. Ces enfants voient, alors,
se raviver les conséquences narcissiques de leur problématique
et se défendent, bien souvent, contre toute blessure narcissique
potentielle en rétrécissant leur champ d'investissement
et de possibilités de développement, ce qui diminue encore
leur source d'auto valorisation. Ces champs d'investissement qui
pouvaient appartenir au domaine du sport, de la musique, des activités
groupales leur apportaient une source de valorisation. Il n'est pas rare
de voir ce type d'adolescent, re-fragilisé sur le plan narcissique,
arrêter ces activités du jour au lendemain.
Il y a sûrement plusieurs raisons à cela.
Dans certains cas, je me suis aperçue qu'à cause d'une
amélioration de la symptomatologie, d'un fonctionnement apparemment
plus adapté et de meilleurs résultats scolaires chez ces
enfants, la prise en charge psycho-pédagogique s'arrêtait
trop précocement. L'enfant veut être traité comme
les autres, il refuse de continuer à recevoir un appui en classe
et souvent les parents, eux-mêmes très touchés narcissiquement
par les difficultés de l'enfant, préfèrent aussi
faire " comme si tout était rentré dans l'ordre "
et abondent dans ce sens.
Dans d'autres cas, cette dimension narcissique de la difficulté
d'apprentissage a été sous- évaluée et pas
suffisamment prise en compte par l'entourage. L'enfant a mieux réussi
à répondre à la demande scolaire au prix d'efforts
parfois très importants, mais il a gardé le sentiment d'être
à la traîne et de ne pas arriver aussi bien que les autres
et ce sentiment n'a jamais été abordé ou traité.
Dans d'autres cas encore, l'enfant n'a pas été correctement
évalué et il a été orienté vers un
circuit qui lui a renvoyé l' impression de ne pas être à
la hauteur, ce qui lui a confirmé son sentiment d'auto dévalorisation
et encore plus attaqué la confiance qu'il pouvait avoir en lui-même.
Comment pourrait-il croire en ses capacités si les adultes lui
renvoient une image d'incompétent ?
D'autres figures de cas existent encore, bien entendu, je ne donne ici
que quelques exemples auxquels je suis régulièrement confrontée
en consultation.
J'illustrerai mon propos par plusieurs vignettes cliniques, celles d'enfants
dont l'histoire familiale, personnelle et les symptômes sont différents
mais qui souffrent tous de carences au niveau de la représentation
de soi et de troubles narcissiques majeurs amputant leurs potentialités
réelles.
Vignette clinique n°1 :
Bertrand a 10 ans quand je le rencontre. C'est un grand prématuré
qui a présenté de grosses difficultés de développement.
"Toujours en retard pour tout, dit sa mère, sauf pour sa naissance".
Ses troubles instrumentaux ont été objectivés au
début de l'école primaire et Bertrand a été
très bien pris en charge sur le plan pédagogique. Cependant,
Bertrand n'a jamais rattrapé ce petit retard et est toujours resté
derrière les autres.
Bertrand a le sentiment d'être à la traîne, toujours
le dernier, pas capable d'y arriver comme les autres, sentiments de dévalorisation
entretenus par un contexte scolaire et parental jamais satisfaits. Bertrand
fait de son mieux, mais son mieux n'est jamais tout à fait bien.
Ce système fonctionne jusqu'à l'adolescence, période
de réactivation brutale de toute la problématique narcissique.
C'est à ce moment-là, que Bertrand revient me voir.
Bertrand se sent "nul", il n'arrive à rien dans son nouveau
contexte scolaire, il n'est plus dans la même classe que ses copains.
Ses grands frères et soeurs, sources de soutien et de stimulation
pour Bertrand, ont quitté la maison.
Bertrand sombre, se déprime et commence à voler. Pourquoi
? Parce que quand Bertrand a de l'argent en poche, il se sent tout puissant
et plus fort que tous les autres. Ses parents lui donnent de l'argent
de poche, mais cela n'a pas la même valeur que celui qu'il s'approprie
en volant ; seul l'argent volé regonfle son narcissisme. La symptomatologie
s'accroît dans les périodes de stress et de contrôles
scolaires.
Depuis l'entrée en secondaire, Bertrand a également rétréci
son champ d'intérêts, rétrécissement encore
accentué par l'attitude des parents qui punissent Bertrand en lui
supprimant ses sources de plaisir et de satisfactions narcissiques tel
que le sport où Bertrand est plutôt performant. Ce cercle
vicieux de dévalorisation narcissique pousse encore plus Bertrand
à remplir ses poches pour se sentir tout puissant.
Dans ce cas-ci, la thérapeutique mise en place dans l'enfance
s'est arrêtée trop précocement pour Bertrand qui,
malgré une aide pédagogique adéquate, n'a pas pu
se construire une base narcissique plus solide et se sentir à la
hauteur des autres. Le travail avec les parents a été insuffisant
et ils n'ont pas vraiment perçu où se situaient les difficultés
de leur enfant. C'est comme si ces aides avaient bien soutenu Bertrand
à mieux fonctionner, à avoir de meilleurs résultats
scolaires, mais que les fondations narcissiques de sa personnalité
n'avaient pas été solidifiées, comme quand on bâtit
une maison sur du sable mouvant. Face au premier tremblement de terre,
la maison s'écroule.
Vignette clinique n°2 :
Jean-Pierre est en traitement depuis l'âge de 10 ans. Lors des
premières consultations, Jean-Pierre présente un tableau
d'enfant dysharmonique, avec des performances scolaires nettement en dessous
de son niveau intellectuel. Il est de plus enfermé dans une relation
fusionnelle avec une mère qui ne le laisse pas se différencier
d'elle.
Dès le début de sa scolarité, Jean-Pierre a présenté
d'importantes difficultés instrumentales, de gros troubles de la
concentration, une importante lenteur et une motricité fine peu
différenciée. Jean-Pierre est totalement rejeté par
sa classe, souvent battu et souffre-douleur de tous. Sa mère le
surprotège, intervient en son lieu et à sa place et ne l'aide
pas à gérer, lui-même, les conflits. S'ensuit une
scolarité chaotique où le comble est que c'est finalement
Jean-Pierre, l'enfant martyr, qui se fait mettre à la porte des
différentes écoles parce qu'on estime que ce n'est pas un
"enfant normal". Jean-Pierre désinvestit le scolaire,
il se sent persécuté en permanence, et il l'est d'ailleurs
en partie. Il se construit progressivement un monde loin de la réalité.
Il développe un sentiment de mégalomanie, il se pense le
roi du monde, il est plus fort et plus puissant que tout le monde, mégalomanie
qui s'écroule comme un soufflé à la moindre frustration,
pour faire place à une profonde dépression. Jean-Pierre
n'a aucun sentiment d'identité et une image totalement dévalorisée
de lui-même renvoyée par une société qui ne
veut pas de lui. Jean-Pierre alterne entre des périodes profondément
suicidaires et des épisodes mégalomaniaques.
La situation de Jean-Pierre semble actuellement sans issue. Il est tout
à fait marginalisé, perpétuellement renvoyé
à son sentiment d'incapacité. Jean-Pierre n'a pu, pour différentes
raisons, principalement la discontinuité et l'insuffisance d'un
cadre thérapeutique perpétuellement attaqué par la
mère, trouver une assise narcissique suffisante pour affronter
les exigences internes et externes de son adolescence.
Vignette clinique n°3 :
La situation clinique de Joanne illustre bien le contraste qu'il peut
y avoir entre le langage verbal d'un enfant bilingue précoce (7)
et son langage écrit en cas de troubles d'apprentissages. Joanne
est une petite fille de 7 ans dont le père est allemand et la mère
française. Joanne parle couramment le français et l'allemand.
Ses parents parlent les 2 langues avec elle depuis qu'elle est née.
Joanne est allée à l'école maternelle luxembourgeoise
et a très rapidement assimilé la langue véhiculaire
du pays. Son entourage tant familial que professionnel lui prédisait
une progression scolaire facile avec ce bagage qui semblait déjà
acquis. Mais, à la fin de la première année primaire,
Joanne ne sait toujours pas lire et elle peine beaucoup pour reproduire
quelques mots écrits qu'elle déforme systématiquement.
Les enseignants évoquent un manque de maturité chez l'enfant
et préconisent aux parents de prendre patience. " Cela va
venir ", répètent-ils. Les parents deviennent très
inquiets quand ils se rendent compte, au cours de la seconde année
primaire, que " Joanne se renferme, pleure souvent et a mal au ventre
le matin avant d'aller à l'école ". Ils décident,
alors de consulter un spécialiste. Celui-ci rencontre une petite
fille très fragilisée, avec de profonds sentiments d'auto-dévalorisation,
qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Devant ce tableau clinique d'enfant
déprimée, blessée narcissiquement, naît un
sentiment d'urgence. Joanne est testée, évaluée et
elle présente des troubles dyslexiques, des troubles d'orientation
spatio-temporelle et une extrême lenteur. Son inhibition est grande
et son sentiment d'incapacité permanent. Ces troubles ne semblaient
pas avoir été remarqués plus précocement,
probablement parce qu'ils étaient masqués par le bilinguisme
et l'apparente facilité de Joanne à parler les différentes
langues. La symptomatologie a également été renforcée
par l'échec de la confrontation directe aux apprentissages et la
blessure narcissique que cela a entraîné chez l'enfant et
chez les parents. Les mesures thérapeutiques telles que la mise
en place d'une rééducation orthophonique et une psychothérapie
de soutien ont permis à Joanne de reprendre son évolution.
Ces trois situations cliniques à la fois ressemblantes et différentes
montrent comment, dans le cas de Jean-Pierre, les troubles du narcissisme
liés, entre autres, à de difficultés développementales
et instrumentales génèrent d'importants sentiments de persécutions
entretenus eux-mêmes par le cercle-vicieux des troubles relationnels
eux-mêmes entretenus par un entourage familial pathologique. Ainsi
qu'une fuite vers la mégalomanie avec perte de la réalité
en alternance avec d'importants épisodes dépressifs.
Dans le cas de Bertrand, la compensation de la blessure narcissique se
fait par des passages à l'acte qui lui donnent une toute puissance
illusoire.
Dans le cas de Joanne, le développement du langage verbal cache
les déficits instrumentaux qui entraînent d'importantes difficultés
d'apprentissages dont l'impact narcissique renvoie à Joanne un
important sentiment de dévalorisation. Cela provoque chez elle
une angoisse importante qui aurait pu évoluer vers une symptomatologie
beaucoup plus grave si cela n'avait pas été repéré.
Ces trois enfants ont souffert de troubles d'apprentissages, repérés
relativement vite pour Joanne mais pas pour les 2 autres. Il faut souligner,
dans la situation de Jean-Pierre un entourage familial extrêmement
pathologique qui a largement potentialisé sa problématique.
La gravité des situations est différente pour ces trois
exemples cliniques mais nous sentons bien la fragilité et la vulnérabilité
de ces enfants qui peuvent, pour certains, fonctionner tant que l'étayage
extérieur est suffisant et adéquat, mais qui décompensent
face à de nouveaux enjeux.
En effet, si l'appareil psychique de l'enfant reçoit trop de stimulations
et que l'enfant se trouve débordé dans ses capacités
à les assimiler, soit que son rythme propre n'ait pas été
respecté et que l'enfant ait éventuellement été
soumis à un forçage (5), soit que d'autres facteurs interviennent
dans le processus déficitaire (familiaux ou sociaux par exemple)
pour expliquer que l'enfant ne dispose pas de support narcissique nécessaire
pour servir d'appui aux mécanismes de pensée, l'enfant va
manifester un retard d'organisation du raisonnement, des troubles instrumentaux
ou d'autres dysfonctionnements (5, 9).
Dans notre clinique, nous observons chez certains enfants une rigidité
de la pensée liée à ces difficultés, comme
si le plaisir de l'apprentissage était remplacé par une
obligation scolaire sans que l'enfant développe suffisamment ses
capacités créatives et puisse véritablement introjecter
toutes les potentialités ludiques des apprentissages. Je ne peux
que souligner la nécessité de développer chez l'enfant
le plaisir de jouer avec les pensées, la créativité
et la curiosité dans les apprentissages.
Enjeux adolescentaires
Il est bien évident que dans une situation où l'enfant
est mal structuré et mal différencié, il est, plus
qu'un autre, candidat aux frustrations et aux échecs. Cela le renvoie
de manière cumulative à une image dévalorisée
de lui-même, à tel point que, souvent, ces enfants devenus
adolescents désinvestissent les fonctions qui étaient investies
jusqu'alors. Face aux nouveaux enjeux de l'adolescence et suite au cercle
vicieux des blessures narcissiques, inhibitions et échecs dans
le contexte d'une identité floue, l'adolescent peut -alors - développer
une symptomatologie pathologique que ce soit dans le registre du retrait
ou de l'agi, au sens où l'entend P. Jeammet (9).
Nous pouvons aussi observer que l'organisation des processus secondaires
peut être entravée. L'organisation fantasmatique semble pauvre
et le refoulement inopérant ou alors, comme on le voit dans le
cas de Jean-Pierre, apparaît bien souvent un vécu persécutoire,
provenant en fait des persécutions internes générées
par des tensions psychiques ingérables par l'enfant. Il est bien
évident que la genèse de l'identité et l'organisation
psychique dépendent de la mise en place de mille et une choses,
mais il semble important de souligner, au risque de paraître réducteur,
l'importance d'un bon développement pour une bonne assise narcissique.
Trop souvent, les troubles développementaux ou instrumentaux sont
négligés quant à leurs conséquences sur le
narcissisme de l'enfant et du futur adolescent et sur la construction
de son d'identité. Ceci, d'autant plus que nous vivons actuellement
dans une société où tout est fait pour combler les
trous et les manques et non pas pour apprendre à vivre avec nos
failles.
Il suffit d'entendre parler tous ces enfants ou ces adolescents de la
honte ressentie quand ils ne peuvent être à la hauteur des
exigences sociales, scolaires, sportives,... ou de la honte ressentie
de devoir montrer à l'autre leurs failles, pour ne plus douter
du poids narcissique de ces difficultés. Nous vivons actuellement
dans un monde avec une grande exigence de réussites et de performances
narcissiques mais aussi marqué par un avenir incertain, les perspectives
du chômage et le manque d'outils pour y faire face.
" Pour la première fois, l'avenir des adolescents est très
différent de celui des parents, ceux-ci ne peuvent plus, sur certains
points représenter des modèles identificatoires. Pour pouvoir
se détacher de sa dépendance aux parents, le jeune se voit
contraint à une évaluation de ses ressources internes, ce
qui active ses failles narcissiques et le confronte à ses angoisses
de ne pas pouvoir répondre aux exigences internes et externes "
(10).
Il est fondamentalement nécessaire d'adapter les apprentissages
scolaires au développement propre de l'enfant. Sans cela, un décalage
entre les exigences scolaires et les potentialités de l'enfant
peut mettre à mal son narcissisme et engendrer toute une série
de symptômes apparents tels que les défenses maniaques pour
lutter contre les sentiments d'impuissance, les troubles du comportement,
même graves, de type délinquants, les états dépressifs,
les replis phobiques. Tout cela assorti du cortège des réactions
négatives de l'entourage.
Thérapeutique
Avant de proposer toute thérapeutique, il est important de poser
un diagnostic fin et nuancé sous-tendu par une approche interdisciplinaire
coordonnée. Les traitements doivent, aussi, se faire par une approche
multidisciplinaire (rééducations psychopédagogiques,
thérapies psychomotrices, psychothérapies individuelles
et/ou institutionnelles et/ou familiales). Ceux-ci ont pour but de restaurer
le narcissisme et le plaisir de fonctionner chez l'enfant tout en construisant
avec lui un contenant psychique qui permettra à sa pensée
de se structurer et de s'organiser. D. Flagey, dans son livre " Mal
à être, mal à penser " (5) insiste aussi sur
le travail avec la famille. Elle pense essentiel d'aider celle-ci à
comprendre et élaborer tous les cercles vicieux psychopathologiques
qui se sont installés autour de la problématique de l'enfant.
L'auteur pense qu'il est important que le traitement de ces situations
cliniques, aux facettes multiples, soit coordonné par un référent.
Ce référent joue un rôle essentiel tant pour la mise
en place et le suivi des mesures thérapeutiques interdisciplinaires
que pour la gestion des entretiens familiaux. Son engagement dans tout
le processus thérapeutique semble contribuer considérablement
à l'amélioration des troubles de l'enfant.
L'abord thérapeutique plus détaillé de ce type de
problématique développementale dans l'enfance est un sujet
vaste et complexe qui ne sera pas traité ici. Ces problématiques,
et les réflexions de D. Flagey, M. Berger, B. Gibello et R. Misès
(2,3,4,7) vont dans ce sens, nécessitent des traitements très
longs, souvent de plusieurs années, un cadre à la fois strict
et souple et la mise en place d'une grosse "batterie" thérapeutique.
D. Flagey (5) fait le constat que les troubles instrumentaux des enfants
et les échecs scolaires qui en découlent sont insuffisamment
pris en compte par leur entourage alors qu'ils relèvent d'un véritable
problème de santé publique. Cet auteur insiste sur la nécessité
absolue d'une approche multidisciplinaire de cette problématique
et elle s'insurge contre les clivages institutionnels qui empêchent
de penser l'enfant dans sa globalité.
Malheureusement, comme je le soulignais plus haut, je me suis souvent
aperçue, qu'à cause d'une amélioration de la symptomatologie
et d'un meilleur fonctionnement chez ces enfants, le traitement est arrêté
trop précocement (6). De plus, ces problématiques sont souvent
traitées dans l'enfance par des approches rééducatives
ou pédagogiques qui ne tiennent pas suffisamment compte de l'aspect
psychique des difficultés de l'enfant ni non plus de l'absolue
nécessité de restaurer un plaisir à penser et à
apprendre chez ces enfants. La dimension ludique et créatrice de
l'apprentissage n'est souvent pas suffisamment investie par les enseignants
et par l'entourage de l'enfant. Souvent, les familles ne sont pas non
plus conscientes des conséquences à moyen ou long terme
de ces troubles, ou bien les parents ne sont pas prêts à
les entendre et ils arrêtent dès que possible la thérapeutique
car leur propre blessure narcissique d'avoir un enfant qui ne fonctionne
pas bien à l'école est trop douloureuse.
Or, une certaine surveillance, même à travers des contacts
discontinus, devrait se poursuivre pour, éventuellement, accompagner
l'enfant et la famille dans la crise narcissique adolescentaire et ses
questions face a une identité mal ou non définie. Les troubles
dont souffrent ces enfants sont beaucoup plus profonds qu'il n'y paraît
et la problématique narcissique est presque toujours mésestimée
comme si on ne voyait que la pointe de l'iceberg. Elle met en question
leur plaisir à vivre et à penser. Si cette problématique
n'est pas abordée en profondeur, certains secteurs risquent de
ne pas être travaillés et d'évoluer de manière
pathologique face aux exigences et aux enjeux de l'adolescence. Ce sont
des enfants dont la souffrance psychique est souvent peu accessible et
qui sollicitent peu l'attention des psychothérapeutes, ils sont
trop souvent orientés vers une prise en charge qui n'est que pédagogique.
Souvent les psys n'interviennent que quand la symptomatologie est bruyante,
que l'enfant devient agressif ou ingérable, mais peu quand l'enfant
est plutôt dans le registre de celui qui ne dérange pas les
autres. Et, quand une aide est proposée, trop souvent, alors, seul
un appui en classe est organisé et celui-ci s'arrête dès
que l'enfant va mieux. Les "psy" n'expliquent pas, non plus,
suffisamment aux parents les difficultés à long terme de
ces problématiques développementales et transmettent trop
souvent le message que ces difficultés s'arrangeront quand l'enfant
aura grandi.
C'est bien le contraire et le cercle vicieux de l'auto-dévalorisation
s'accentuera encore à l'adolescence, provoquant même le désinvestissement
de secteurs jusque- là investis. Il est donc essentiel d'expliquer
aux parents la fragilité persistante de ces sujets de façon
à ce qu'ils puissent re-consulter en cas de difficultés.
Conclusion
J'ai suivi un grand nombre d'enfants et d'adolescents pour lesquels un
cadre à la fois pédagogique et psychothérapeutique,
multidisciplinaire, a pu être mis en place. J'ai la conviction que,
pour ces enfants-là, devenus adolescents, ce travail a été
fructueux, source d'une assise narcissique plus solide. J'aimerais, donc,
attirer l'attention sur l'importance de ne pas négliger les conséquences
néfastes chez l'enfant de difficultés développementales
et instrumentales, même légères, sur sa solidité
narcissique, son sentiment d'identité et de représentation
de soi. J'aimerais aussi insister, quand c'est possible, sur la mise en
place d'un cadre thérapeutique au moment de la crise narcissique
adolescentaire afin de tenter de pallier, un tant soit peu, à ces
conséquences.
BIBLIOGRAPHIE
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thématique chez l'enfant et l'adolescent, Edition PRIVAT, Paris
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6. FRISCH-DESMAREZ C, (1996), Devenir clinique des troubles narcissiques
de l'enfance à l'adolescence, Cahiers de Psychologie Clinique,
n°6, pp 53-62
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d'apprentissage au Luxembourg, Neuropsychiatrie de l'enfant et de l'adolescence,
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8. GIBELLO B, (1984), L'enfant à l'intelligence troublée,
Edition PAIDOS/LE CENTURION, Paris
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et des apprentissages pour l'enfant de 5 à 8 ans, Neuropsychiatrie
de l'enfance et de l'adolescence, Octobre, 51, n°6, pp 282-287
10. MISES R, (1990), Les pathologies limites de l'enfance, PUF, Le fil
rouge, Paris
11. JEAMMET P, (1985), Actualité de l'agir, Nouvelle Revue de Psychanalyse,
31, pp 201-222
12. JEAMMET P, (2004), Conférence Congrès AEPEA, Octobre,
Paris
Mots-clés :
Narcissisme - troubles d'apprentissages - auto-dévalorisation -
enjeux adolescentaires.
Résumé :
De nombreux enfants qui ont de petites difficultés développementales
ou instrumentales présentent des difficultés d'apprentissages
malgré des performances intellectuelles tout à fait "
normales ". Il existe, chez ces enfants des manques évidents
au niveau de leur satisfaction et de leur plaisir à vivre et à
penser.
Il est nécessaire d'insister sur la composante narcissique primaire
et secondaire de ces troubles instrumentaux en revenant sur l'importance
fondamentale de tous les facteurs qui permettent au sujet de développer
son sentiment d'identité et d'individualité, car, bien souvent,
ces enfants présentent aussi des perturbations des fonctions de
représentation et des difficultés à gérer
les excitations d'origine interne et externe (les origines de ces difficultés
étant multifactorielles).
Il est fondamental d'adapter les apprentissages scolaires au développement
propre de l'enfant car ceux-ci peuvent renforcer le narcissisme de l'enfant,
ou alors le mettre à mal quand ils sont inadaptés à
ses capacités. Il est aussi nécessaire de mettre en place
une approche thérapeutique multidisciplinaire quand les troubles
de l'enfant le nécessitent et de la poursuivre un temps suffisant.
Bien souvent en effet, à cause d'une amélioration de la
symptomatologie et d'un fonctionnement apparemment plus adapté
chez ces enfants, la prise en charge thérapeutique s'arrête
trop précocement. Ces enfants, devenus adolescents, voient, alors,
se réactiver les conséquences narcissiques de leur problématique.
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