Evolution des modèles psychothérapeutiques pour l'enfant,
l'adolescent et sa famille.
C.Frisch-Desmarez
Vignette clinique n°1
Antoine a 3 ans quand je le rencontre pour la première fois
avec ses parents. Il ne veut pas rentrer dans mon bureau, il se colle
à sa mère, grimpe dans ses bras et enfouit son nez dans
le cou de celle-ci. Le père, un peu gêné par le comportement
de son fils, me sourit, crispé et dit à Antoine de me dire
bonjour. Antoine, visiblement n'en est pas là et je perçois
un tressaillement de son corps en réaction aux paroles de son père.
Antoine reste dans les bras de sa mère. Les parents s'assoient,
Antoine s'agrippe de plus belle au corps de sa mère. Le père
prend la parole, il m'explique qu'Antoine a complètement régressé
depuis un an. C'était un enfant normal qui avait commencé
à jouer et à parler et puis sans qu'il ne se l'explique,
tout son développement semble s'être arrêté.
Antoine ne parle plus, ne joue plus et il passe sa journée à
courir d'un coin à l'autre de la maison. Après un quart
d'heure d'entretien, au moment où la mère évoque
une séparation de 2 semaines entre Antoine et elle, il y a un an,
l'enfant glisse des genoux de celle-ci et reste un moment couché
sur le sol. Cela me permet de dire qu'Antoine vient peut-être de
nous montrer ce qu'il a ressenti lors de cette séparation. Il s'est
senti lâché par les bras de sa mère et cloué
au sol dans son développement. Antoine se relève brusquement
et il se met à tourbillonner dans la pièce. Impossible de
capter son regard ou de s'en approcher, Antoine a repris ses défenses
autistiques, il semble indifférent à ce qui l'entoure et
il s'agite beaucoup. Un tel tableau clinique, aussi spectaculaire, demande,
bien entendu, à être investigué plus en profondeur.
Cependant, le déroulement de ce premier entretien met d'emblée
en scène le traumatisme de la séparation pour ce jeune enfant
et les défenses autistiques qu'il a mises en place pour ne plus
en souffrir. En quelques secondes, en écho aux paroles de sa mère,
Antoine re-joue le scénario traumatique sous nos yeux. J'ai d'emblée
le sentiment que la violence de l'impact de cette séparation n'appartient
pas en propre à l'enfant mais qu'il est probablement porteur d'une
problématique trans-générationnelle. Outre différentes
mesures thérapeutiques proposées pour Antoine (thérapie
psycho-motrice individuelle et groupe thérapeutique), je poursuis
le travail familial en ayant cette hypothèse du trans-générationnel
en tête. Et nous voyons, en effet, que l'histoire familiale des
parents d'Antoine est lourde de ruptures dramatiques, disparitions, décès
et déracinements dont le deuil n'a jamais été fait.
Les camps de concentration, des parents immigrés sur d'autres continents
qui n'ont jamais revu leurs enfants, un grand oncle disparu en Amérique
du Sud probablement assassiné par les militaires, un enfant mort
dans un accident, un enfant adopté -le frère du père-
en rupture totale avec la famille et qui a la même date anniversaire
qu'Antoine. Mais, pour ces familles il fallait absolument continuer à
vivre, à survivre et surtout ne pas rester attaché au passé.
Il me semble que la symptomatologie d'Antoine commence à ouvrir
la porte à tous ces chagrins sans paroles portés par trois
générations sans jamais se plaindre.
Cette brève vignette clinique pour introduire mon propos et montrer
comment la perception de notre clinique actuelle s'est modifiée
et combien cela nécessite l'intégration de différents
modèles psychothérapeutiques.
La pédopsychiatrie et l'approche thérapeutique de l'enfant
et de l'adolescent ont considérablement évolué au
cours des 30 dernières années. Depuis les pionniers de la
psychanalyse d'enfant auxquels nous sommes profondément reconnaissants
de nous avoir ouvert la voie vers une meilleure connaissance du fonctionnement
psychique et du monde interne de l'enfant, nous sommes passés d'un
modèle pédagogique et/ou d'un modèle psychanalytique
pur de traitements individuels à des nouveaux modèles thérapeutiques
qui tiennent compte de l'entourage de l'enfant et des compétences
particulières de celui-ci. Les progrès apportés par
l'évolution des concepts psychanalytiques, les thérapies
de la relation précoce, la thérapie familiale analytique,
les thérapies systémiques et les connaissances sur le développement
de l'enfant sont considérables. Il me semble, qu'actuellement,
il est impensable de traiter un enfant et un jeune adolescent sans aborder
également les interactions avec sa famille et son entourage. Pour
les adolescents plus âgés, la question se pose différemment
même s'il me semble parfois très opportun d'inclure la famille,
d'une manière ou d'une autre dans la thérapie, comme nous
le verrons plus loin.
Actuellement, nous observons que, soit, la psychanalyse est décriée
comme longue, inutile, inefficace et rangée au placard des vieilleries
dépassées, soit elle a été tellement déformée,
vulgarisée et pervertie qu'elle se re-trouve au rang des "
conseils aux auditeurs " prodigués dans de nombreuses émissions
télévisées ou radiophoniques.
A mon avis, portant, la pensée psychanalytique a un grand rôle
à jouer dans notre société d'aujourd'hui où
l'action prime sur la pensée et la soi-disante efficacité
sur la réflexion. Il me semble que l'idée que la psychanalyse
n'aurait plus de raisons d'exister face aux enjeux de la psychopathologie
actuelle vienne de la confusion entre la notion de cure-type psychanalytique
et la notion d'instrument psychanalytique. La cure psychanalytique a encore
et toujours ses raisons d'être et à fortiori dans une société
qui a tendance à niveler la pensée mais celle-ci relève
d'une indication précise dans un contexte précis. Tandis
que " l'outil " psychanalytique peut être utilisé
dans toutes les situations cliniques, de la consultation psychologique
ou psychiatrique à l'entretien en service médico-scolaire
en passant par la psychiatrie de liaison et dans bien d'autres contextes
encore.
Ainsi, le travail en réseau et le travail institutionnel bénéficient
aussi aujourd'hui de l'outil psychanalytique de manière à
permettre au patient de trouver dans le dispositif thérapeutique
" un espace de déploiement ou de redéploiement de ses
capacités de se penser et de penser le lien aux autres " (Matot,
2004). Sans entrer dans les détails, je pourrais dire que le travail
en réseau ou en institution s'avère indispensable quand
la psychopathologie de l'enfant ou de l'adolescent ne trouve pas suffisamment
" d'espaces d'adaptation mutuelle " dans le contexte familial
ou social dans lequel il évolue.
" Organiser des soins en réseau, c'est mettre à la
disposition des patients des structures qui puissent à la fois
accueillir et transformer la souffrance identitaire ; en fonction du niveau
de défaillance de l'inscription groupale et institutionnelle du
sentiment d'exister d'un individu ou d'une famille, il faudra mettre à
sa disposition une diversité plus ou moins grande d'institutions
et de dispositifs de suppléance d'accueil et de transformation,
où puissent venir se déposer différents aspects de
ses parties indifférenciées. Et veiller à ce que
cette diversité de lieux permette néanmoins à chaque
sujet de développer l'illusion d'être soi " (Matot,
2004).
Comment intégrer et prendre en compte cet instrument psychanalytique,
d'une richesse incroyable, le seul modèle qui ait développé
une théorie cohérente à la fois du fonctionnement
psychique de l'individu et de la psychopathologie, aux changements de
notre société actuelle, face à cette volonté
de défier le temps du processus et le processus du temps ?
La psychanalyse d'enfant
Grâce à Hermine Hug-Hellmuth, Mélanie Klein, Anna
Freud et encore d'autres, la psychanalyse d'enfants a pu se développer
au courant du siècle dernier. Ceci a permis que l'enfant ou l'adolescent
soit entendu en tant qu'individu et que sa parole ou ses actes prennent
une valeur en soi susceptibles d'être interprétées
comme révélatrices de son inconscient. Mais, depuis ces
précurseurs, la notion d'indication thérapeutique individuelle
pour l'enfant d'une psychanalyse ou d'une psychothérapie psychanalytique,
donnée comme une prescription a beaucoup évolué.
A propos de leur pratique clinique, de nombreux auteurs développent
l'idée que les avancées du travail individuel avec l'enfant
peuvent être souvent annulées par la persistance d'un dysfonctionnement
familial non élaboré. Il est, aussi, apparu que l'enfant
était le réceptacle d'identifications projectives pathologiques
de la part de ses parents et qu'il était ainsi acteur de scénarios
inconscients familiaux dont le symptôme pouvait être la partie
émergente.
Il y a 30 ans, l'approche de la clinique pédopsychiatrique, comme
celle pratiquée dans les services de guidance était une
approche qui " clivait " la famille en faisant voir ses différents
membres par des intervenants différents pendant des temps différents.
La famille était perçue comme une somme d'individus mais
pas comme une entité dynamique en elle-même. Tout le bénéfice
de la mobilisation psychique de la famille autour des premières
consultations était perdu et dilué entre ces différents
moments d'interventions. De plus, comme le souligne Berger, permettre
à l'enfant de développer un espace de pensée personnel
induit le présupposé qu'il a un appareil psychique organisé
comme tel et bien différencié de celui des adultes qui l'entourent,
ce qui est loin d'être toujours le cas (Berger, 1995).
Comme le formule Palacio Espasa, nous avons été pris dans
un idéal de purisme psychanalytique en indiquant une psychanalyse
ou une psychothérapie individuelle pour un enfant chez lequel la
contribution des parents à sa problématique était
pourtant manifeste. De la même manière, le parent pris dans
sa " conflictualité parentale " était envoyé
en psychothérapie individuelle (Palacio Espasa, 1993).
Les apports théorico-cliniques de Manzano, Palacio Espasa et Berger,
à la suite de Winnicott, Lebovici et Cramer ont amené des
notions essentielles pour ces nouvelles approches thérapeutiques.
En développant l'idée de consultations thérapeutiques
ou d'entretiens thérapeutiques, ils ont permis de déployer
la richesse de l'approche analytique et de permettre ainsi une ouverture
du champ d'application clinique à l'enfant, l'adolescent et sa
famille tant en consultation qu'en institution.
D'autres auteurs ont abordé ce modèle de travail en amenant
les notions d' " interactions fantasmatiques " (Lebovici, 1983)
entre les différents membres de la famille et les thérapeutes
familiaux analytiques tels Ruffiot et Eiguer ont introduit la notion de
conflits refoulés trans-générationnels qui jouent
un rôle sur le fonctionnement psychique familial (Eiguer, 1998).
Ciccone, en développant son modèle de la transmission psychique
inconsciente, développe des concepts essentiels dont il me semble
que les thérapeutes d'enfants ne peuvent plus se passer.
Après une vingtaine d'années d'opposition un peu stupide,
les thérapeutes familiaux systémiques et les thérapeutes
familiaux psychanalytiques se sont ouverts les uns aux autres et se sont
mutuellement enrichis de leurs connaissances.
Dans la perspective d'un travail psychanalytique avec l'enfant, trois
axes de compréhension sont nécessaires et complémentaires.
- L'axe du travail psychothérapeutique individuel avec
l'enfant sous-tendu par la compréhension de son fonctionnement
psychique et l'approche de son monde interne.
- L'axe du travail psychothérapeutique avec la famille
sous-tendu par l'appréhension des phénomènes d'identifications
projectives souvent très actifs dans certaines situations.
- Et dans certains cas plus particuliers, l'axe du travail avec
l'entourage plus large de l'enfant sous-tendu par la compréhension
et l'élaboration des mécanismes de répétition
reIationnels.
Il me semble illusoire de pouvoir aider l'enfant à développer
une pensée autonome et à déployer ses propres représentations
sans ouvrir simultanément un espace thérapeutique pour penser
avec la famille et, dans certains cas, par exemple celui des enfants violents,
sans mettre en place un espace pour penser avec l'entourage.
Dans certaines situations cliniques d'enfants violents, le travail avec
les services scolaires ou les groupes de vie de l'enfant s'avèrent
indispensables. Bien souvent, à partir du moment où le psychothérapeute
peut faire entrevoir l'enfant blessé et terrifié qui se
profile derrière l'enfant blessant et terrifiant, les attitudes
de l'entourage se modifient. De même quand ces professionnels comprennent
le rôle essentiel qu'ils ont à jouer pour contenir, structurer,
aider l'enfant et le rôle que le groupe des autres enfants, canalisés
par eux, peut jouer pour reprendre, métaboliser, mettre en sens
et élaborer les affects de l'enfant violent, une étape thérapeutique
importante est franchie. Pour l'entourage social et scolaire de l'enfant,
savoir le psychothérapeute prêt à s'investir, à
sortir de sa réserve pour les rencontrer et à les aider
dans les moments de crise renforce leur propre investissement et potentialise
leurs capacités réflexives et créatives. (Frisch-Desmarez,
2003)
Cette position suscite, bien sûr, de nombreuses questions car intervenir
aux différents niveaux peut sembler ne faire que renforcer la confusion
et les sentiments de persécution qui règnent dans ce type
de familles. Cependant, dans mon expérience, face à ces
fonctionnements archaïques, il est important que le psychothérapeute
puisse être " immergé " dans la situation pour
pouvoir lui-même ressentir les contraintes que ressent l'entourage
de l'enfant et ressentir ce à quoi l'enfant est soumis. C'est pour
cela qu'il est essentiel d'analyser tous les mouvements contre-transférentiels
inhérents aux différents niveaux d'intervention et de garder
comme fil rouge l'idée d'arriver à différencier les
différents espaces psychiques des uns et des autres et de développer
chez l'enfant un espace psychique personnel. Il peut être difficile
d'imaginer garder une position analytique tout en rencontrant l'enfant,
sa famille et son environnement. Cependant, c'est suite à la confrontation
avec certaines situations cliniques sur le terrain et l'échec des
situations pour lesquelles l'environnement de l'enfant n'a pas été
suffisamment pris en compte que le psychothérapeute a élargi
son approche thérapeutique. Il est aussi évident que ces
différentes approches thérapeutiques se font selon un gradient
particulier à chaque situation particulière et parfois dans
des temps différents. Mais ces temps thérapeutiques de dé-confusionnement
sont nécessaires pour arriver à entamer éventuellement
un travail psychanalytique individuel avec l'enfant (Frisch-Desmarez,
2003).
La thérapie familiale psychanalytique est un outil indispensable
à la différenciation des espaces psychiques des différents
membres de la famille et à l'appropriation par chacun de ce qui
lui appartient (Durieux, Frisch-Desmarez, 2000). De nombreux auteurs (Berger,
1995 ; Ciccone, 1998) parlent de la nécessité de créer
avec la famille un cadre et un espace thérapeutiques qui permettent
ensuite d'accéder au travail élaboratif des contenus et
des fantasmes familiaux et de créer ainsi, entre la famille et
le psychothérapeute, un champ transitionnel, " un espace entre
réalité psychique et réalité externe où
l'acte de parole trouve son pouvoir structurant à condition de
lui donner un sens. " (Kaës, Anzieu, 1979) Sans ce travail de
construction préalable, il semble que l'enfant continue à
être le dépositaire d'objets " parasites " et/ou
d'affects qui sont liés à ces objets " parasites "
qui ne lui appartiennent pas mais qui sont particulièrement actifs
dans les origines de sa symptomatologie. (Frisch-Desmarez, Durieux, 2002).
Ces idées ont certainement étaient vraies de tout temps
et c'est probablement notre perception clinique qui a évolué
face à ces problématiques d'emprise. Cependant, je me demande
si, au vu de l'évolution actuelle de la famille liée aux
changements des concepts sociaux mais aussi aux progrès de la médecine
dans le domaine, à la fois, de la contraception et de la procréation,
les enjeux pour les enfants d'aujourd'hui ne sont pas différents.
Est-ce que les enfants de nos sociétés occidentales désirés,
précieux, programmés, parfois obtenus au-delà du
bon sens, ne sont pas encore plus prisonniers des projections parentales
et d'un devoir de réparation narcissique à leur égard
? Dans le contexte actuel, il y a aussi un certain paradoxe qui règne
entre l'exigence tyrannique pour des parents de devoir " réussir
" leurs enfants et une tendance générale à fixer
moins de limites à ceux-ci, à ne vouloir leur apporter que
du plaisir sans l'ombre d'une frustration. Mais nous développerons
ces idées plus loin.
Quelques aspects théoriques
- Deux axes théoriques développés par certains
auteurs me semblent importants.
- Ciccone et de Palacio-Espasa, et d'autres, théorisent l'idée
du parasitage du psychisme de l'enfant par les projections parentales
qui seraient comme des " visiteurs " ou des " parasites
" qui empiètent le monde interne de l'enfant mais n'y sont
pas véritablement intégrés, comme dans la situation
d'Antoine.
Berger développe l'idée que le conflit psychique familial
et personnel se répète d'entrée de jeu dans les
premières consultations avec le psychothérapeute, voire
même avant. Ce qui se dit, se joue et se met en scène dans
le cadre particulier des premiers contacts avec le clinicien est d'emblée
révélateur des conflits inconscients de la famille. C'est
cette position dans laquelle la famille met ce spécialiste clinicien
et la manière dont elle peut s'étayer sur lui que nous
cherchons à comprendre et à interroger.
- Revenons à quelques concepts psychanalytiques de base pour
comprendre la démarche qui nous occupe c'est-à-dire les
liens et les empiètements qu'il peut y avoir entre les psychismes
parentaux et celui de leur enfant, entre le monde interne des parents
et celui de l'enfant. Ciccone dans ses livres sur la vie psychique et
la transmission psychique inconsciente refait le parcours des concepts
d'identification, d'introjection et d'identification projective chez
les différents auteurs analytiques depuis Freud.
- M.Klein (1940) décrit le monde interne de l'enfant de la façon
suivante : " le monde interne comprend un nombre infini d'objets
absorbés par le moi, qui correspondent en partie aux multiples
aspects, bons et mauvais, sous lesquels les parents (et les autres personnes)
apparaissent dans l'inconscient de l'enfant au cours des stades successifs
de son développement. Tous ces objets ont, dans le monde intérieur,
des rapports infiniment complexes les uns avec les autres et tous avec
le moi ". Nous pourrions dire que l'enfant a l'impression d'avoir,
à l'intérieur de lui, des personnes ou des parties de
personnes vivantes qui interagissent avec lui au niveau émotionnel.
Ces multiples aspects sont introjectés par l'enfant au cours
de son développement en interaction avec son entourage.
" Actuellement, la notion d'identification semble essentielle dans
la constitution du psychisme de l'individu. D'une simple imitation ou
assimilation, elle est devenue un processus fondamental dans la constitution
du moi et des objets internes de l'enfant. L'identification est le travail
constitutif du moi à partir de l'investissement de l'objet. L'identification
installe l'objet dans le moi et en fait une partie du moi. Du fait même
de sa fonction de construction du moi et des objets psychiques, à
partir des transactions avec un autre (ou plus d'un autre), l'identification
se présente comme la voie privilégiée de la transmission
psychique inconsciente " (Ciccone, 1999).
- L'objet contenant externe, c'est-à-dire les parents, ont un
rôle fondamental dans la formation des objets internes de l'enfant.
C'est par l'introjection d'un objet contenant qui a certaines qualités
de continuité, de présence, de disponibilité, de
limites de plasticité, décrit par Meltzer et par Houzel,
que le moi ou une partie du moi de l'enfant peut s'identifier à
cet objet parental et à certaines de ses qualités. C'est
ainsi que, peu à peu, va se développer pour l'enfant la
délimitation entre un espace psychique externe et un espace psychique
interne.
- Toutes ces notions permettent de comprendre la genèse de l'identité
de l'enfant et la façon dont il peut s'approprier ses objets
internes dans ses interactions familiales. Dans l'introjection réussie,
le noyau identitaire de l'enfant se trouve enrichi par ses objets internes
et non colonisé par des objets qui ne lui appartiendraient pas
et qui modifieraient sa propre identité. C'est ce qui se passe
quand des mécanismes d'identification projective pathologiques
s'installent entre les parents et l'enfant et que les objets internes
des parents viennent parasiter le moi de l'enfant. L'identification
projective pathologique peut ainsi se répéter de génération
en génération comme dans le cas d'Antoine.
- " La notion d'identification projective désigne trois
sortes de processus : le premier consiste à communiquer des états
affectifs, émotionnels ; le second à se débarrasser
d'un contenu émotionnel perturbant en le projetant dans un objet
et à le contrôler en contrôlant cet objet ; le troisième
consiste à pénétrer à l'intérieur
d'un objet pour en prendre possession ou le dégrader " (Ciccone,
1999).
- Ciccone (1997) parle " d'empiètement imagoïque "
ou de " contamination imagoïque " pour désigner
le processus par lequel un objet psychique du parent s'impose ou s'est
imposé comme objet d'identification de l'enfant. Ce processus
utilise les voies de l'identification projective mutuelle. Cette projection
parentale est aliénante pour l'enfant et prive celui-ci d'une
certaine autonomie vis-à-vis de ses propres objets psychiques.
L'" empiètement imagoïque " est, le plus souvent,
une mesure défensive contre des angoisses catastrophiques, dépressives
ou persécutrices chez les parents. Dans les situations cliniques
dont je parle, certains objets internes n'appartiennent pas à
l'enfant mais aux parents ou à une génération encore
antérieure et sont projetés sur l'enfant, comme pour Antoine.
Ces objets internes seraient comme des " visiteurs " ou des
" parasites " qui empiètent le monde interne de l'enfant
mais n'y sont pas véritablement intégrés.
Palacio-Espasa et Manzano (1998) ont développé leur théorisation
sur le fonctionnement familial en décrivant des conflits psychiques
liés à l'accès à la parentalité. Ces
conflits se traduisent par " des Identifications Projectives (I.P.)
qui peuvent être pathologiques, les parents projettent sur leur
enfant des personnes significatives du passé avec leurs qualités
et leurs défauts ou des aspects d'eux-mêmes en tant qu'enfant.
"
Je n'entrerai pas, ici, dans les détails, je renvoie le lecteur
à leurs travaux mais leurs développements théoriques
sont parmi ceux qui ont le plus enrichi les démarches thérapeutiques
actuelles avec les travaux de Berger et de Ciccone.
Berger déploie des concepts purement psychanalytiques, "
winnicottiens " qu'il développe selon une approche familialiste.
- Le concept du traitement de l'enfant par ses parents : les membres
de la famille nucléaire sont considérés comme une
aide indispensable au traitement car il est impossible pour le psychothérapeute
de travailler sans leur aide ;
- Le concept d'objet transitionnel : le thérapeute essaie de
trouver-créer avec chaque famille le cadre qui lui convient le
mieux afin qu'il ne soit pas traumatique pour celle-ci. Ce cadre devrait
permettre de déployer peu à peu un type d'échanges
particuliers à chaque famille, une manière de parler qui
s'adapte à la famille et qui développe un terrain commun
propice à la construction d'un espace d'échanges avec
la famille.
- Le concept d'utilisation de l'objet : le cadre et le psychothérapeute
ne peuvent être utiles qu'à des personnes qui peuvent les
utiliser. De nombreuses familles n'ont pas la capacité au départ,
d'utiliser l'aide qu'on leur apporte car elles n'ont jamais eu la possibilité
de s'appuyer sur leur propre environnement familial. Il est important
de développer cette capacité avec la famille ou alors
de découvrir de nouvelles façons d'intervenir pour que
celle-ci puisse se servir de ce que le thérapeute peut lui apporter.
- Le concept de défense paradoxale : Nous sommes parfois loin
de la logique de la névrose avec certaines familles dont le fonctionnement
est noué par des paradoxes pathogènes complexes. Pouvoir
dénouer ces paradoxes demande de grands efforts au psychothérapeute.
Il doit pouvoir abandonner ses propres normes éducatives pour
pouvoir s'identifier de l'intérieur au fonctionnement familial.
Vignette clinique n°2
Un autre exemple de cette clinique de la répétition
trans-générationnelle pour lequel l'approche thérapeutique
s'est centrée à la fois sur l'enfant et sur la famille.
Paul, 6 ans, est amené par ses parents à la consultation
parce qu'il est solitaire, incapable d'établir un contact avec
les enfants de sa classe et qu'il gémit bruyamment toute la journée,
particulièrement quand on le sollicite. Ses résultats scolaires
sont nuls car il ne comprend pas ce que son institutrice lui demande.
Il semble pourtant intelligent car quand les notions incomprises lui sont
expliquées une seconde fois, ses performances sont bonnes. Paul
est un enfant d'un vide effrayant, il reste, comme on le voit chez certains
enfants autistes, devant la fenêtre pendant des heures sans rien
faire. Après trois entretiens de famille, Paul ne veut plus venir
chez moi, il dit à sa mère qu'il n'aime pas mes questions
et que surtout il ne sait pas quoi y répondre. Paul présentant,
par ailleurs, un développement psychomoteur perturbé, je
propose une thérapie psychomotrice dans l'idée de l'aider
à pouvoir mieux habiter son corps et parce que je pense qu'il ressent
cette approche comme moins dangereuse pour lui. Devant l'ampleur de la
problématique de Paul et mon impression d'un gros trouble relationnel
entre la mère et l'enfant, je propose aux parents des entretiens
thérapeutiques sans l'enfant. La mère y évoque très
vite l'idée d'un garçon dont elle s'est sentie dépossédée,
Paul l'aurait d'emblée rejetée, ne se calmant que dans les
bras du père, comme si il réagissait aux projections maternelles.
" C'est le fils à son papa ", dit-elle. Elle parle de
dépression après la naissance de Paul, de désinvestissement,
d'un enfant " qui ne viendrait pas d'elle ". L'histoire familiale
de madame tourne autour du manque, de parents inattentifs investissant
la scène sociale mais complètement absents dans leurs rôles
de parents. Quand ils étaient enfants, madame et son frère
étaient confiés à des mains inconnues voire complètement
inexpérimentées pourvu que leurs propres parents puissent
sortir, voyager ou voir du monde. Peu à peu, la mère de
Paul se rend compte d'une répétition avec son fils. Elle
lui fait vivre le manque qu'elle a ressenti enfant mais il est aussi frappant
que l'enfant, dès sa naissance ait participé à ce
scénario répétitif de la mère. Madame est
une mère qui se moque de son fils, jamais je n'ai vu ainsi une
mère autant rire des incapacités de son enfant, très
souvent elle l'imite en gémissant comme lui ou elle décrit
ses tentatives pour apprendre à nager ou à rouler à
vélo en le caricaturant avec mépris. L'image que Paul donne
à voir à l'extérieur est insupportable pour la mère,
ce que les gens vont penser de son enfant et surtout d'elle en tant que
mère est central dans son discours. Tous ces aspects me mettent
souvent mal à l'aise dans les entretiens. Il arrive que Paul dise
qu'il veut quitter la maison et se perdre dans les bois, le père
l'emmène alors en voiture sur le parking de la forêt et le
met au défi de s'en aller. La mère est continuellement débordée
par ses enfants, elle hurle beaucoup sans se faire entendre, traite souvent
Paul de nul ou d'incapable et le menace de ne plus s'occuper de lui. Elle
lui dit, par exemple, qu'il n'a qu'à aller vivre dans une autre
famille ou dans un foyer si il n'est pas content à la maison. Elle
le regrette par après mais comme elle le formule elle-même
: " c'est trop tard, c'est dit ".
Il me semble que dans cette situation, celle d'un parent qui a manqué,
nous pouvons comprendre " la répétition du manque comme
une modalité d'identification qui témoigne d'une fixation
au traumatisme qu'elle commémore " (Ciccone, 1999). Le parent
reproduit le mode de relation qu'il connaît. Il tente aussi par
un mouvement d'identification à l'agresseur de se venger et de
contrôler le traumatisme. Nous pouvons comprendre comme cela les
moqueries et les humiliations que la mère fait subir à Paul
ainsi que l'importance de la scène sociale. On peut aussi dire
que le parent qui a manqué attend de son enfant qu'il répare
le manque. L'attente par rapport à l'enfant devient démesurée
et la déception inévitable face à l'enfant réel
engendre un profond dépit chez le parent, c'est vraiment ce que
je ressens chez la mère de Paul. De plus, comme le dit Ciccone
(1999), " le parent qui a manqué a l'expérience intime
de ne pas avoir été aimé et d'avoir été
abandonné est dans une telle attente par rapport à son enfant
" que tout mouvement qui détourne celui-ci est perçu
comme réactivant l'abandon. Là encore, cette idée
nous permet de comprendre comment dès la naissance, les réactions
de Paul ont été interprétées par la mère
comme une préférence vers le père et un rejet d'elle-même.
Ce qui est aussi très frappant c'est combien l'enfant va d'emblée
repérer et souligner ce qui est en souffrance chez le parent et
comment les interactions se focalisent sur cette faille.
Sans vouloir généraliser, nous constatons aussi dans certains
cas de procréation médicale assistée pour lesquels
certains processus d'élaboration psychique ont été
court-circuités en intervenant trop rapidement avec des techniques
médicales, une pathologie du lien mère-enfant se développe
autour des déceptions que provoque cet enfant fantasmatiquement
précieux.
Actualité de la pathologie
Depuis 20 à 30 ans, nous assistons au développement d'une
pathologie de l'adolescent, de plus en plus jeune. Jeammet (1985) les
caractérise par :
- des conduites agies très spécifiques, troubles des conduites
alimentaires, toxicomanie, conduites suicidaires
- le développement d'une pathologie de retrait faite de passivité
active, de non agir soutenu, avec un désinvestissement affiché
et activement poursuivi
Très souvent, nous observons que ces symptômes s'installent
insidieusement chez un adolescent sans que la famille n'y attache trop
d'importance. Sur cette base fragilisée, certains événements
peuvent survenir dans la vie de l'adolescent tels un échec scolaire,
séparation ou conflits avec les parents, changement de domicile,
perte de liens amicaux et relationnels habituels, etc. " Tous ces
évènements ont en commun une potentialité traumatique
car ils rompent un état d'équilibre narcissique antérieur
à la fois fragile et remarquablement stable. Ils confrontent en
fait l'adolescent à des exigences auxquelles il avait, jusque là
évité de se confronter. L'adolescent abandonne ses intérêts
les plus investis, pourtant sources de satisfaction et d'approvisionnement
narcissique. Il se replie dans sa chambre, il se limite à fumer
à écouter la même musique en boucle " (Jeammet,
1985).
Dans la continuité de la pensée de Kestemberg, Jeammet
(1998) pense que l'expression des effets de la puberté sur l'appareil
psychique s'est modifiée à l'époque actuelle. La
libéralisation des moeurs, la diminution des interdits, la suppression
des barrières intergénérationnelles, l'effacement
de la différence des sexes, la plus grande exigence de réussites
et de performances narcissiques, la puberté plus précoce,
l'entrée dans la vie active plus tardive sont en cause. Cahn (1996)
ajoute à cela: les plus grandes sollicitations à consommer
l'objet concret, la plus grande facilité à l'acquérir,
la menace de mort, le manque de travail et le manque d'outils pour y faire
face. Pour la première fois, l'avenir des adolescents est très
différent de celui des parents, ceux-ci ne peuvent plus, sur certains
points représenter des modèles identificatoires. Tous ces
facteurs liés à l'évolution de notre société
induisent certainement ces modifications de la pathologie infantile et
adolescentaire, c'est-à-dire les troubles du comportement et les
pathologies narcissiques. Ceci illustre le déplacement des conflits
internes sur le monde externe. Le manque de limites et d'interdits entraînent
l'empiètement mutuel sujet/objet. Les besoins de dépendance
mutuels surgissent alors dans toute leur ampleur. La problématique
devient celle de la confrontation à l'objet, tout est mis en place
pour ne pas donner trop d'importance à l'objet sous peine de trop
en ressentir le besoin et de ne pas pouvoir s'en détacher. Pour
pouvoir se détacher de sa dépendance aux parents, le jeune
se voit contraint à une évaluation de ses ressources internes,
ce qui active ses failles narcissiques et le confronte à ses angoisses
de ne pas pouvoir répondre aux exigences internes et externes.
L'adéquation de l'objet joue un rôle essentiel dans ce processus
d'autonomisation. Si celui-ci est trop présent ou trop absent,
le parent fait sentir à l'enfant son impuissance. Celui-ci développe,
alors, soit une omnipotence fantasmatique, soit un accrochage à
la matérialité de l'objet concret. Dans les deux cas, l'appétence
objectale devient narcissique et auto- destructrice (Jeammet, 1985).
Vignette clinique n°3
Geoffrey est le cadet d'une fratrie de 2 garçons, il a 16 ans quand
je le revois. Il consomme du cannabis à haute dose depuis quelques
mois, il en est devenu très dépendant, il est en échec
scolaire, il n'a plus d'ami, il peut être extrêmement agressif,
voire violent physiquement et il a des idées à la limite
de la mégalomanie. Je connais Geoffrey et son frère depuis
plusieurs années. Les parents me les ont amenés plusieurs
fois quand ils avaient 6 ans, 8 ans, 10 ans,
pour différentes
problématiques. Dès les premières consultations avec
ces enfants, j'ai proposé une thérapie familiale. Celle-ci
a été mise en échec pendant 10 ans. Les rendez-vous
étaient décommandés, ils avaient quelque chose de
mieux à faire ou un des membres de la famille était absent
ou les parents venaient à deux parce qu'ils avaient oublié
de prévenir les enfants, etc. Une résistance terrible m'était
opposée mais j'étais néanmoins rappelée à
chaque incendie pour éteindre le feu, par exemple : un échec
scolaire, la démolition de la porte du garage, des menaces sur
le père avec un couteau et bien d'autres événements
encore. Vu la dégradation de la situation des derniers mois, les
parents me re-contactent et acceptent finalement ma proposition de thérapie
familiale. Ils sont venus à quatre pour plusieurs entretiens familiaux
depuis lors. L'histoire de la mère est faite de manque, de non
amour, de négligence et de maltraitance. Celle-ci a tout fait pour
ses fils, devançant tous leurs désirs, les gavant du superflu,
les privant peut-être de l'essentiel et elle leur attribue sa seule
raison d'être encore vivante. Madame sanglote dans les entretiens
en se demandant comment elle a pu donner à ses fils tout ce mauvais
qu'elle a en elle. A d'autres moments, avec une froideur apparente, elle
dit qu'à la prochaine plongée en mer (ils font de la plongée
en famille), elle coupera l'arrivée d'oxygène et qu'elle
s'en ira sans faire de bruit. Les fils bondissent à ces paroles
et me disent que c'est elle qui est malade et a besoin d'être traitée.
L'histoire du père est plutôt dans le registre de l'idéalité,
il a eu des parents parfaits, jamais de conflits, d'ailleurs le père
a horreur de ça. La crise d'adolescence ? Le père ne comprend
pas ce que c'est. Il enseigne dans l'école où ses fils sont
inscrits, il les a même eus dans sa classe mais il ne voit pas en
quoi cela pourrait poser problème. Bref, tout a toujours baigné
dans l'huile aux yeux du père. Lors d'un dernier entretien, Geoffrey
quitte mon bureau, en claquant la porte, suite à une moquerie de
sa mère qui a éclaté de rire devant une revendication
irréaliste émise par son fils. Pendant les ¾ heures
d'entretien qui nous restent, Geoffrey téléphone 4 fois
sur le portable de sa mère pour demander où ils sont, où
ils restent et quand ils rentrent à la maison. Vivre contre-transférentiellement
pendant l'entretien cette dépendance mutuelle criante de Geoffrey
et de ses parents m'a fait ressentir combien la violence n'était
parfois que la seule issue pour permettre un arrachement sujet/objet.
La mère de Geoffrey, elle-même une enfant abandonnée,
revit une nouvelle expérience d'abandon devant les tentatives d'autonomisation
de son fils et elle développe vis-à-vis de lui des sentiments
d'hostilité et d'agressivité. La moindre manifestation de
manque que manifeste Geoffrey à travers ses revendications permanentes
et même parfois en hurlant dans la rue qu'il a besoin d'amour sont
vécues par ses parents comme une persécution, une disqualification
de leurs compétences parentales, ce qui engendre désespoir
et agressivité chez eux aussi.
Jeammet (1998) formule, alors, le paradoxe adolescentaire: "Ce dont
j'ai besoin pour pouvoir être moi-même et me développer
comme autonome risque aussi d'être une menace pour mon autonomie."
Jeammet poursuit en disant que la tentative de se sortir de ce paradoxe
se fait alors par l'agir, la violence ou la conduite auto-agressive. Ce
paradoxe traduit la dépendance aux objets externes, reflet probable
des déficits d'intériorisation de l'enfance et l'empiètement
sujet/objet. La réponse comportementale de l'enfant ou de l'adolescent
se fait souvent dans une tentative de sauvegarder son identité
en déniant le lien d'amour ou de haine qui le lie à l'autre.
Le risque est alors de refuser l'autre, de plus en plus, dans une conduite
auto-destructrice indéfiniment renouvelable puisque jamais satisfaisante.
Nous retrouvons dans ces questions concernant l'objet parental, des aspects
de la clinique du manque que développe Ciccone (1999). Celui-ci
dit que : " quand le parent a profondément manqué et,
lorsque son but est de réparer ce manque et de, surtout, faire
en sorte que l'enfant ne manque jamais de rien, celui-ci développe
un idéal écrasant face auquel il ne pourra qu'être
en échec. En effet, l'enfant ne peut jamais ne jamais manquer.
Si l'enfant ne manquait jamais, il ne pourrait pas se développer,
apprendre à parler, à grandir. Et la moindre manifestation
de manque de la part de l'enfant est vécue par les parents comme
tragique, comme une profonde disqualification des compétences parentales
". C'est ainsi que nous recevons des familles où les parents
font tout pour combler les manques de leur enfant jusqu'à s'épuiser
dans des comportements de plus en plus inadéquats ou, alors, devant
les déceptions que provoquent chez eux les manifestations de manque
de leur enfant, ils se sentent profondément attaqués et
ils en veulent terriblement à leur enfant de leur renvoyer une
image parentale qu'ils vivent comme défaillantes. Nous retrouvons
cette problématique dans les familles avec les enfants-tyrans dont
l'actualité nous parle beaucoup.
Cette attitude se retrouve chez les parents qui veulent éviter
le conflit avec l'adolescent. Ce qui est parfois étonnant c'est
le contraste entre le maintien de cette attitude et l'état dramatique
de l'adolescent. Or il apparaît souvent qu'il suffise que les parents
fassent quelque chose pour concrétiser que la limite tolérable
est atteinte pour que la situation évolue (Jeammet, 1985). Si le
conflit est si intolérable qu'il soit préférable
de laisser certaines situations aller jusqu'à la mort, pensons
à l'anorexie, c'est parce qu'il y a une connotation de mort. Accepter
le conflit ouvert, c'est reconnaître la séparation, admettre
la différence de générations, introduire de l'agressivité
dans une relation avec son enfant qui perd alors de sa valeur de réparation
à l'égard des parents. Ce qui est demandé à
ces adolescents, c'est d'authentifier leurs parents en parents idéaux
(ibid.).
Changements familiaux
Dans nos sociétés, la durabilité du couple s'avère
fragile et l'expérience répétée de reconstruire
une relation à deux devient fréquente. En effet, la plupart
des individus qui se sont séparés ou qui ont divorcé
tentent "de refaire leur vie." Ils espèrent ainsi trouver
le bonheur dans ce deuxième ou ce troisième essai.
Les familles ainsi recomposées repartent souvent à zéro,
elles sont riches de potentialités, d'espoir, mais aussi de compétition,
de jalousies, et de ressentiment. La rivalité, l'envie, la haine,
parfois qui peuvent, alors, surgir entre les beaux-parents et les beaux-enfants,
entre les demi-frères et les demi-soeurs sont des aspects souvent
déniés et parfois ingérables de ce nouveau départ
(Van Cutsem,1998).
Tout couple recomposé doit vivre avec le passé émotionnel
et les liens affectifs qui souvent perdurent d'un ou de deux autres couples
précédents. Ce passé douloureux, source de sentiments
d'échec, voire de dévalorisation devient comme un défi.
Le regard positif de l'entourage et du psychothérapeute est souvent
recherché comme une confirmation de cette nouvelle famille, de
ce nouveau bonheur, de cette nouvelle identité. Mais ce regard
extérieur peut être négatif. Les amis, la famille
même les proches peuvent rejeter celui ou celle qui veut tout recommencer.
Face à ce rejet, le nouveau couple va réagir, éventuellement
en s'isolant et en idéalisant la relation actuelle et en dénigrant
l'ancienne (Neuberger, 1995). Les situations où les nouveaux partenaires
veulent même éliminer toute relation avec le couple précédent
en empêchant, souvent de manière inconsciente, l'enfant de
continuer à investir l'autre parent ne sont pas rares. Pensons
à toutes ces allégations d'abus sexuel dans le but d'éliminer
l'autre ou même sans aller aussi loin à toutes ces petites
phrases qui en quelques mots peuvent démolir le parent absent.
Les changements rapides de nos modèles familiaux, dans nos sociétés,
ne permettent plus aux individus de trouver, dans le contexte habituel
de la famille traditionnelle des réponses adéquates aux
situations nouvelles auxquelles ils ont à faire face et pas non
plus les identifications nécessaires à introjecter les aspects
émotionnels qui y sont liés. Comme nous l'avons évoqué
plus haut, c'est dans les interactions avec son entourage que l'enfant,
l'adolescent puis le jeune adulte intériorisent les affects qui
vont construire son propre psychisme et introjecter comment, devenu adulte,
il va devenir un mari, une femme, et/ou un parent. Il est, bien sûr
influencé par les modèles socioculturels de son entourage
mais l'expérience qu'il a faite dans sa famille reste tout à
fait fondamentale. On peut se demander, par exemple, comment un enfant
qui n'a vu son père que deux fins de semaine par mois peut intérioriser
les affects qui accompagnent cette situation et vivre le fait de devenir
lui-même père. Hier, encore, un père me disait l'insupportable
de ramener sa petite fille de trois ans le dimanche soir, comment il s'effondrait,
ensuite, au volant de sa voiture et se jetait sur son téléphone
portable pour faire mille reproches à la mère. Si le parent
vient lui-même d'une famille divorcée ou recomposée,
il doit faire un important travail psychique pour ne pas projeter d'une
manière pathologique ses affects infantiles sur ses propres enfants
et se ressentir, libre, comme parent dans le lien émotionnel à
l'enfant. La manière dont le parent peut vivre la relation que
le nouveau partenaire de l'autre parent peut avoir avec ses enfants est
parfois extrêmement douloureuse. Dans ces situations, souvent chacun
réagit en essayant d'adapter certains comportements mais trop souvent
en ne tenant pas compte de ses propres capacités psychiques et
émotionnelles à faire face à certaines situations.
Il me semble que ce qui empêche souvent à certaines situations
d'évoluer favorablement c'est le déni de ces difficultés.
Pour que l'enfant puisse investir une nouvelle famille, il doit pouvoir
être libre par rapport au parent qu'il a inévitablement le
sentiment de trahir. Ce conflit de loyauté dans lequel l'enfant
se trouve vis-à-vis du parent absent peut se présenter sous
diverses formes. L'enfant peut ne pas reconnaître, ni pour les autres,
ni même pour lui-même qu'il se sent bien dans sa nouvelle
famille. Il se montre, alors, en opposition avec tout et refuse de participer
à certaines activités alors qu'il en meurt d'envie. Cela
peut aller jusqu'à une réelle identification au parent que
l'enfant estime lésé. L'enfant peut aussi avoir des difficultés
à investir de nouvelles relations affectives avec le beau parent.
Il est encore plein de la précarité de la séparation
de ses parents et rempli de la crainte d'être abandonné ou
de devoir abandonner une seconde ou même une troisième fois.
Il préfère alors garder une distance qui lui permet de ne
pas s'attacher même parfois par rapport aux copains. Cet enfant-là,
reste empreint, même souvent dans sa vie d'adulte, d'un désir
de ne pas trop s'impliquer dans le relationnel (Van Cutsem, 1998). L'éventuelle
souffrance du parent absent peut occuper tout l'espace psychique de l'enfant.
Nous entendons parfois ces enfants fantasmer toutes sortes de choses catastrophiques
dans nos consultations. Il est, alors, très difficile pour ceux-ci
de recevoir quelque chose de bon du " beau parent " et de supporter
les regards amoureux du nouveau couple lorsqu'il sait l'autre parent en
souffrance ou que lui-même est en souffrance. Nous savons que l'enfant
peut mettre en place des stratégies extraordinaires pour tenter
de séparer le nouveau couple et de réunir à nouveau
le couple parental. Ce fantasme de réunion parentale est omniprésent,
même chez des enfants dont les parents sont séparés
depuis longtemps et même si ceux-ci se sont remariés chacun
de leur côté. Au fond d'eux-mêmes, ce fantasme reste
la solution à la fin de leur souffrance.
La rupture réussie d'un couple, si je peux m'exprimer ainsi, dépend
de la capacité du travail de deuil de chacun et de la perception
et de la reconnaissance des sentiments ambivalents qui peuvent persister
à l'égard de l'autre. La culpabilité peut être
parfois massive et empêcher de nouveaux investissements. Les situations
que nous voyons en consultation sont bien évidemment des situations
douloureuses pour lesquelles le travail élaboratif sur la ou les
relations précédentes n'a pas pu encore se faire. Il nous
apparaît évident, en tant que psychistes, que la conflictualité
se situe le plus souvent dans cette non élaboration du deuil et
de la culpabilité liés à la rupture du couple précédent.
Pourtant, cela n'est pourtant pas toujours évident pour les parents
qui nous consultent quand ils sont pris dans un mouvement de revendication
ou d'injustice.
Ces changements familiaux soulèvent de nombreuses interrogations.
Les quelques réflexions précédentes ne reflètent
qu'une infime partie de la complexité psychique de ces changements
de notre société. Nous sommes, en tant professionnels, très
interpellés par ces nouveaux enjeux et par les voies que prendra
l'élaboration interne de ces nouveaux modèles familiaux
et l'influence que ces changements peuvent avoir sur la construction des
objets internes des enfants d'aujourd'hui. Cette complexité ne
peut être abordée sans tenir compte de tout ce que nous avons
évoqué précédemment, en effet, l'histoire
avec laquelle chacun, les enfants, les parents, les beaux-parents arrivent
dans une famille reconstituée semble fondamentale.
Conclusion
Nous sommes passés, du modèle de la famille élargie
traditionnelle, modèle pour lequel nous pouvons faire l'hypothèse
qu'une certaine historicité familiale favorisait l'élaboration
des processus secondaires, à la famille nucléaire gravitant
autour d'enfants-rois voire tyrans. Dans les familles recomposées,
l'accent est remis sur le nouveau couple, parfois au détriment
des enfants et les relations sont à ré-inventer dans chaque
situation particulière.
C'est ainsi qu'il me semble que la complexité actuelle de toutes
ces modalités relationnelles intra-familiales et inter-familiales
nécessite une approche psychothérapeutique psychanalytique
qui tiendrait le mieux compte des enjeux intra- psychiques de chaque individu
dans la famille mais qui pourrait aussi prendre en compte les aspects
trans-générationnels des problématiques et l'éventuelle
répétition des conflits et des traumatismes infantiles non
résolus.
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