QUE PENSER DE LA THEORIE FREUDIENNE DE LA FEMINITE ?
Bernard Brusset
Remarques
introductives :
La psychanalyse donne un sens large et spécifique à la
psychosexualité qui est distincte des pratiques sexuelles effectives.
La sexualité est, selon Freud, le point de plus grande fragilité
psychique. Elle a un potentiel traumatique. La peur de la sexualité
féminine chez l'homme et chez la femme est illustrée par
la figure de la sorcière, par les hystériques du XIXe siècle,
et aussi, par exemple, par la théorie biologique de Sherfey selon
laquelle elle se caractérise par une insatiabilité biologique.
Chez les adolescentes, la clinique courante montre bien la peur d'être
débordée, entraînée hors de tout contrôle
dans la passivité comme passivation aliénante. Se laisser
faire par l'homme, c'est aussi se laisser faire par le fantasme, par la
violence pulsionnelle qui ne peut pas entièrement se dire ni se
penser.
Les composantes prégénitales ne se limitent pas au plaisir
préliminaire : le "primat du génital" dans l'amour
et la normativité est relatif et incertain. La sexualité
comporte toujours un potentiel à la fois de liaison (Eros), de
symbolisation de la différence des sexes et de toutes les différences,
et de déliaison (la pulsion destructrice ou de mort).
Bien des théories psychanalytiques contemporaines tendent à
faire disparaître la référence à la sexualité
au profit de la problématique de la séparation, de la perte
d'objet ou du narcissisme : le développement, l'attachement, le
self, etc.
Peut-on penser, comme Freud, que la psychanalyse se heurte au "roc
de l'envie du pénis et à la protestation virile dans la
relation homosexuelle de l'homme vis-à-vis d'un autre homme"?
Sinon, quelle alternative à la théorie freudienne ? On ne
peut que constater l'absence d'accord entre les auteurs, comme entre les
premières femmes analystes dans les années 1930.
Ce que dit Freud de la féminité en 1932, dans la trente-troisième
des Nouvelles Conférences, requiert de suspendre, comme il dit
le faire lui-même, la dimension sociale et la surcharge des implications
idéologiques et des stéréotypes pour retrouver le
vif d'une position théorique forte, spécifiquement psychanalytique.
Mais est-ce possible étant donné l'évolution considérable
des idées et des murs dans ce domaine qui est trop évidente
pour s'y attarder ici ?
M. Godelier (1976) écrit : "Toutes nos analyses nous ramènent
vers un point fondamental ; la sexualité, dans toutes les sociétés,
est mise au service du fonctionnement de multiples réalités,
économiques, politiques, etc., qui n'ont rien à voir directement
avec le sexe et les sexes."
.Ce n'est donc pas seulement la
sexualité et le désir qui fantasment dans les rapports entre
les individus et dans la société, c'est la société
qui fantasme dans la sexualité."
Le contexte en 1932
Les nouvelles Conférences sont écrites au moment de la montée
du nazisme, la survenue des maladies de Freud, les interventions chirurgicales,
la mort de sa mère (à 95 ans en septembre 1930). Dans les
textes de 1931 ("sur la sexualité féminine") et
1932 ("la féminité"), plus que de la féminité
en général, il s'agit précisément ici de l'organisation
génitale infantile de la petite fille. Au moment où Freud
est confronté avec surprise à l'importance de la période
prédipienne qu'il compare à une préhistoire
archéologique inattendue (minéo-mycénienne), il procède
à une mise au clair synthétique en partant de ses postulats
antérieurs liés au cas du garçon, au complexe d'dipe
et à l'angoisse de castration. D'où la thèse centrale
selon laquelle le complexe de castration et l'envie du pénis qui
lui est corrélative (le négatif et le positif), déterminent
chez la petite fille l'engagement dans l'dipe en la détournant
de la mère pour se tourner vers le père. Le complexe de
castration n'est pas la fin mais le début de l'dipe. La zone
érogène dominante se déplacerait corrélativement
du clitoris au vagin. Comme le fait remarquer J.André, l'érogénéité
vaginale ne fait pas disparaître celle du clitoris. De plus, la
clinique des pratiques sexuelles montre l'écart entre la zone érogène
et la fantasmatique qui lui est associée. Selon Freud, l'"envie
du pénis" fonde le désir et l'amour pour le père,
puis pour l'homme aimé. Elle est sous-jacente à la revendication
phallique et à l'identification masculine et trouve normalement
issue dans le désir et la jouissance hétérosexuels
et dans le désir d'enfant.
Enigmatique, la période prédipienne (logiquement antérieure
mais pas nécessairement chronologiquement) est caractérisée
par l'importance du lien primaire ambivalent à la mère.
Quelques années plus tard, Freud revient, dans l'Abrégé,
sur la force de ce lien sans distinguer, cette fois, le cas de la fille
et celui du garçon, et pour le considérer comme irréversible.
Le "complexe de castration" féminin (distingué
de l'angoisse de castration masculine comme retranchement traumatique
du pénis) détermine l'envie du pénis (penisneid :
notion absente de la première version des Trois Essais, mais pas
des théories sexuelles infantiles, 1908). Elle engage la fille
dans l'dipe en rupture du développement antérieur
supposé identique à celui du garçon. Il écrit
en 1925 ("Quelques conséquences psychiques de la différence
des sexes au niveau anatomique") : "Il en va autrement pour
la petite fille. Dans l'instant son jugement et sa décision sont
arrêtés. Elle l'a vu, sait qu'elle ne l'a pas et veut l'avoir."
Telle est la formulation lapidaire qui a tant frappé les esprits.
Elle ne prend sens qu'en référence à la théorie
sexuelle infantile de la phase phallique, décrite en 1923, la "logique
phallique", binaire en tout ou rien, d'un sexe unique de grande valeur
symbolique que l'on a ou que l'on n'a pas. L'organisation génitale
infantile est définie par la phase phallique dans les deux sexes
: "Il n'existe donc pas un primat génital mais un primat du
phallus." : " ...on ne peut prendre en compte exactement la
significativité du complexe de castration que si l'on prend conjointement
en considération son apparition à la phase de primat du
phallus." La dernière phrase est la suivante : "Le masculin
regroupe le sujet, l'activité et la possession du pénis,
le féminin continue l'objet et la passivité. Le vagin est
maintenant estimé être le gîte du pénis, il
assume l'héritage du ventre maternel."
Le texte de Freud sur l'organisation génitale infantile décrit,
en 1923, la phase phallique : comme Lacan l'a souligné, il s'agit
du phallus comme le pénis en érection tel qu'il faisait
l'objet d'un culte dans la Grèce antique : symbole de pouvoir,
de fécondité, d'indépendance, de complétude
narcissique. Lacan distingue le phallus imaginaire dans le rapport narcissique
spéculaire avec la mère et le phallus symbolique, dans l'dipe
structural, qu'il considère comme le signifiant-maître du
côté de la Loi et du grand Autre. Il ordonne la symbolisation
du manque comme condition du désir. La question de l'hystérique
devient celle de l'être ou de l'avoir.
D'autres auteurs considèrent que le pénis paternel n'est
que la figuration et le dérivé d'un pénis parental
qui trouve illustration dans l'image de la mère phallique. J. McDougall
écrit : " ...il reste encore beaucoup à dire sur la
représentation essentielle du pénis, lequel, compte tenu
de sa qualité d'objet introjecté, assigne au phallus son
rôle et sa puissance organisatrice en tant que symbole." ...
non pas le pénis comme objet partiel mais "le pénis
en érection comme symbole de la complétude narcissique,
de la fertilité et du désir. En tant que symbole, le phallus
n'appartient ni à l'un ni à l'autre sexe, mais organise
la constellation introjective et les fantasmes fondamentaux qui constituent
les schémas sexuels de la vie adulte pour les deux sexes."
Elle ajoute que, désinvesti de sa valeur symbolique, le phallus
risque d'être réduit au statut d'objet partiel.... persécuteur
ou idéalisé.
Le
lien primaire à la mère
Dans les textes de 1931 et 1932, Freud laisse indécise la question
des rapports entre la période prédipienne et la sexualité
prégénitale de sorte que le destin du lien primaire à
la mère prend tout son relief d'énigme. Mais en soulevant
la question des raisons qui détournent la fille de la mère,
il ouvre une perspective qui prendra ensuite de multiples dimensions.
Il est visible dans le texte qu'il reste perplexe. Il ne s'agit pas, dit-il,
d'un simple changement d'objet de la mère au père. S'agit-il
d'un "échange", de "se détourner avec hostilité",
la dépendance étant devenue insupportable (la source de
la paranoïa féminine dans les textes de 1896 et de 1915),
ou encore d'"être évincée" de la relation
à la mère par l'envie du pénis ? Ce détournement
d'objet ("Abwendung von der Mutter") suppose une rupture dans
l'hostilité dont Freud cherche les raisons, reprenant ce que M.Klein
avait mis en avant, l'accumulation des griefs contre la mère (le
sevrage, la révolte contre les exigences de l'éducation
de la propreté), mais pour donner la plus grande place au complexe
de castration. La clarté et la cohérence de cette perspective
se paye d'une obscurité qui donne paradoxalement un grand relief
à d'autres dimensions auxquelles, plus de soixante-dix ans après,
il est indispensable de la confronter.
Bien que Freud n'en fasse pas état dans ce texte de 1932, ce détournement
d'objet, envisagé dans l'ordre des représentations, ne peut
pas ne pas impliquer des réactions à la perte de la mère
idéale, et, chez la fille comme double de la mère, des incidences
narcissiques (la différence n'est pas directement signifiée
par la différence des sexes), d'où les effets de déliaison
dans les processus de l'ordre du deuil ou de la mélancolie.
Selon Deuil et Mélancolie, en effet, un investissement narcissique
et
ambivalent est, en cas de perte, à l'origine de l'impossibilité
du travail de deuil et facteur de mélancolie. Dans les destins
du lien à l'objet primaire, quelle part faire à l'angoisse
de la perte d'amour, à l'identification primaire comme première
forme du rapport à l'objet, à la mère idéale
dont le deuil est sinon impossible du moins inachevable, et sur un autre
plan, au rôle de l'identification à la mère dans le
désir d'enfant (revivre le même lien à rôles
inversés, (ce qu'impliquent déjà les jeux avec des
poupées) ?
La
perte de l'amour de l'objet
Dans "Inhibition, symptôme et angoisse", en 1926, il
est question de la détresse, (Hilflosigkeit : "désaide",
l'angoisse d'abandon, de perte d'objet et de perte de l'amour de l'objet.
Ce point de vue conduit inévitablement à la "position
dépressive" selon M. KLein, avec ou sans ses rapports avec
la position paranoïde-schizoïde c'est-à-dire la réduction
du clivage manichéen de la bonne et de la mauvaise mère),
et même si, avec Winnicott, on préfère parler de stade
du souci (concern) pour l'objet. Il est de fait que ce modèle théorique,
malgré ou en raison de ses ambiguïtés, a trouvé
place dans diverses théorisations, quitte à en reprendre
la théorisation comme "deuil originaire" (P.C.Racamier,
J.Guillaumin). C'est à partir de là que trouvent place bien
des développements contemporains qui articulent l'dipe (la
culpabilité d'avoir séduit le père) et la dépression,
comme "le mélancolique féminin" selon C.Chabert,
ou le "noyau mélancolique féminin" selon M. Cournut-Janin.
Sur un autre plan, le postulat kleinien de l'existence des pulsions destructrices
innées va dans le même sens de fermeture étiologique
que les facteurs constitutionnels invoqués par Freud, comme si
les parents réels ne comptaient pas.
Les parents dans leur réalité et les traces mnésiques
des expériences traumatiques réelles
Ils sont a priori innocentés au point que leur participation active
au développement libidinal et à ses conflits disparaît
derrière leur fonction. Ce point de vue positiviste par lequel
la scientificité est supposée garantie par l'absence d'effet
de l'observateur dans l'observation est évidemment corrélatif
de l'abstinence et de la simple fonction de miroir de l'analyste dans
la cure. Mais, il est peut-être aussi fonction des limites d'un
analyste masculin en difficulté pour assumer contre-transférentiellement
le transfert maternel, et, aussi, fonction de la référence
à la clinique de cures peu approfondies, de durée brève.
La période prédipienne désigne une limite et
un espace pour l'investigation analytique plus qu'une théorie.
Quelle théorie pour la période prédipienne
chez Freud et après Freud ?
Les
couches profondes
En 1932, Freud, toujours préoccupé par l'énigme
de l'hystérie, ouvre avec la notion de phase prédipienne
un champ de recherches qui aura une immense fécondité. Mais
il est lui-même en difficulté devant l'émergence en
analyse des effets des "couches profondes" qui renvoient à
un lointain passé et que certains de ses proches rattachent à
la religion, au sentiment océanique, (Thalassa et le panthéisme
lié au narcissisme primaire ("Malaise dans la Culture"(1930)
et la correspondance avec Romain Rolland (1926). Freud écrit :
"Tout dans le domaine de cette première liaison à la
mère m'est apparu difficile à saisir analytiquement, blanchi
par les ans, pareil à une ombre, à peine susceptible d'être
rendu à la vie, comme si cela avait succombé à un
refoulement particulièrement inexorable." Et il cite "le
Plongeur" de Schiller : "Qu'il se réjouisse celui qui
respire en haut dans la lumière rose." Ce que Freud ne rappelle
pas de conte est que le dit plongeur relève le défi d'un
roi qui veut se faire raconter ce qu'il y a dans les profondeurs. D'abord,
ramener le gobelet d'or, jeté dans la mer par le roi, lui vaut
des honneurs et des bijoux. Que dit avoir vu le Plongeur : " une
gorge béante, des mâchoires grandes ouvertes, comme pour
mener aux portes de l'enfer", une tombe dévorante, le ventre
de l'océan, et "Comment les grouillantes formes d'horreur
des salamandres et des dragons remplissaient ces mâchoires terribles
de l'enfer.
Au milieu des monstres affreux de ce désert sinistre,
quelque chose rampait tout près et lançait cent membres
pour m'attraper." Le roi vent en savoir davantage : s'il plonge à
nouveau, il aura sa fille : il plonge et ne remonte pas
L'archaïque
de M. Klein est anticipé dans le conte de Schiller. M. Klein (Cf.
aussi le calmar géant de Vingt mille lieux sous les mers).
Les
modèles de la relation mère-enfant
Dans l'héritage de Ferenczi et de l'école hongroise dispersée,
dont Spitz et Balint, les interrelations précoces de la mère
et de l'enfant ont suscité une multiplication des modèles
théoriques en référence au développement de
plus en plus précoce. Mais, dès avant les années
trente, Freud est dans ce domaine en butte à de vives discussions
au sein même du mouvement psychanalytique. On comprend bien qu'il
soit amené, en 1931, à l'âge de 74 ans, à redéfinir
ses positions face à l'intérêt croissant des psychanalystes
pour l'analyse d'enfants, considérée par certains comme
l'avenir de la psychanalyse. N'est pas sans incidence le mouvement d'intérêt
pour les thèses de M. Klein chez ses plus proches et ses plus fidèles
élèves.
En 1922, lors du Congrès international à Berlin, le dernier
auquel Freud a participé, Abraham parle de la mélancolie,
Ferenczi présente Thalassa, M. Klein lit devant Freud son texte
sur "Le développement et l'inhibition des aptitudes chez l'enfant".
Dans la même direction, elle publie en 1926 "Les principes
psychologiques de l'analyse des jeunes enfants", premier texte fondateur
des thèses kleiniennes, et en 1928, le texte sur les stades précoces
du complexe d'dipe. Freud se réfère à ce dernier
texte dans son article sur la sexualité féminine de 1931,
mais seulement pour contester la datation du complexe d'dipe, alors
qu'il s'agit d'un renversement radical de perspective. Ainsi ne fait-il
que mentionner sans aucun développement ce à quoi M. Klein
donne la plus grande place : l'ambivalence pulsionnelle, la mère
tuée ou dévorée. De plus, il exclut ce qui dans son
uvre personnelle aurait pu s'en rapprocher quelque peu, par exemple
l'angoisse originaire de séparation comme état de détresse
(désaide,1926), la mère dans la scène primitive,
le fantasme originaire de séduction à propos de la séduction
par les soins maternels, le germe de la paranoïa féminine
ultérieure dans la dépendance à l'égard de
la mère. Elle est à peine évoquée (page 203)
: "l'angoisse d'être tuée ou empoisonnée, qui
peut former plus tard le noyau d'une affection paranoïaque, est dès
cette période prédipienne référée
à la mère." Mais le mécanisme de la projection
cité en 1931 (p.11), n'est pas repris en 1932, et pas non plus
la fantasmatique prégénitale préparant la génitalité
ni le fantasme dipien masochique associé à la masturbation
clitoridienne dans "un enfant est battu" (5).
La
révolution kleinienne
Force est de reconnaître que bien des développements actuels
trouvent leur origine historique dans le renversement de perspective illustré,
cette même année 1932, par "la psychanalyse des enfants"
de M. Klein (6). Dans un post-scriptum en réaction au texte de
Freud, elle récuse vivement sa conception de la période
prédipienne. Elle écrit : Freud "n'admet pas
l'influence du surmoi et de la culpabilité sur cette relation filiale
particulière. Une telle position me paraît insoutenable
"
Avant la découverte de la position dépressive, publiée
en 1935, l'essentiel est "l'dipe archaïque" qui est
clair dans le cas de l'analyse de Rita, enfant de moins de deux ans. Outre
sa précocité, il entraîne une révision de la
théorie freudienne de la sexualité féminine et de
l'envie du pénis. Le "complexe de féminité"
du garçon est symétrique du "complexe de masculinité"
de la fille. En accord avec H.Deustch, elle admet que "le développement
génital de la femme trouve son accomplissement dans le déplacement
réussi de la libido orale sur le génital". La libido
est d'emblée féminine et caractérisée par
un but spécifiquement féminin lié à la "connaissance
inconsciente du vagin" et de son but réceptif. Du fait de
son lien avec l'oralité, il vise un objet à incorporer,
le sein et le pénis : d'où la référence au
couple sein-pénis, mère et père confondus. Mais,
par rapport à Freud, est affirmée l'importance constituante
de la fantasmatique inconsciente et des objets internes (agissants et
personnifiés même s'ils sont partiels). L'dipe féminin
n'est pas déterminé par le complexe de castration mais par
l'histoire prégénitale qui est déjà aussi
génitale. D'où l'idée de la plus grande intensité
chez la fille du pulsionnel prégénital et de la plus grande
force du surmoi par introjection du mauvais objet persécuteur,
de la mère archaïque dominatrice et castratrice : d'où
aussi l'angoisse de castration féminine des organes génitaux
internes et celle de la stérilité. Est sans équivoque,
la contestation du phallocentrisme de Freud dont la théorie sexuelle
infantile de la phase phallique fait de la sexualité féminine
une sexualité masculine régressive et masochiste. Le garçon
éprouve "l'envie du féminin" (la créativité,
la fécondité maternelle, le pouvoir de séduire et
d'être aimé du père
)
"L'envie primaire du sein" n'est pas le déplacement simple
de "l'envie du pénis" du côté de ses préformes
prégénitales : elle est déjà génitale
et définie comme avidité orale dans laquelle la destructivité
est prédominante : envier c'est vouloir détruire à
défaut de pouvoir posséder. Mais c'est aussi l'appropriation
destructrice de l'objet, le fantasme d'incorporation, ou encore l'attaque
instinctuelle primaire du sein, ce que Winnicott décrit comme l'amour
cruel, impitoyable.
Et
maintenant ?
Il faut admettre que la leçon de Freud sur la féminité
est séduisante parce qu'elle porte à sa meilleure explicitation
la conception psychanalytique canonique, qu'elle en tire toutes les conséquences
en faisant la part de l'inconnu et surtout parce qu'elle rend compte de
bien des données de la clinique psychanalytique et même de
l'observation directe. Mais, dans ce qui se vit, se pense et se dit dans
la relation de transfert au cours des psychanalyses approfondies, correspond-t-elle
à notre expérience psychanalytique actuelle du féminin
? Sans doute bénéficie-t-elle de l'évidence dans
bien des aspects de l'hystérie et des névroses en général,
mais elle trouve clairement ses limites aux niveaux archaïques et
dans les organisations non névrotiques. Chercher des articulations
avec d'autres modèles théoriques peut amener à solliciter
artificiellement telle ou telle notation elliptique de Freud, de sorte
qu'il est certainement préférable de prendre la mesure des
différences que comporte le pluralisme théorique actuel.
On est ainsi conduit à une interrogation sur les présupposés
et des limites de la conception freudienne exprimée en 1932.
Une
réévaluation est nécessaire
Ce qui nous apparaît maintenant comme de l'ordre des représentations
tend à se trouver réduit aux perceptions visuelles : les
conséquences psychiques de la différence anatomique des
sexes, à la détermination anatomique des sources corporelles
de plaisir, de sorte que la place du fantasme et du rapport à l'objet
dans l'imaginaire et dans le symbolique, se trouve ramenés à
l'alternative suivante dans la sexualité féminine : la mère
comme objet primaire ou le père dipien.
Le réalisme de Freud est au service de la finesse de l'objectivation
clinique de la sexualité infantile sans prendre en compte les transformations
de la puberté et de l'adolescence. Identité et identification,
la deuxième latence
Reste entière la question de savoir,
chez l'adolescente et chez l'adulte, quand la relation génitale
incestueuse et la maternité sont devenus réalisables, quelles
sont, d'une part les effets après-coup, les contraintes de l'organisation
sexuelle infantile et, d'autre part, quels sont les effets rétroactifs
sur la sexualité infantile de l'état amoureux, de la jouissance
génitale qui ne se ramène plus au plaisir de la masturbation
clitoridienne avec des fantasmes phalliques ou masochiques, mais au désir
d'être pénétrée, "d'être possédée",
ouverte à l'inconnu de la jouissance.
Les contradictions entre la sexualité infantile génitale
et prégénitale et la sexualité génitale de
type adulte (cf.J.Schaeffer) qui sont au cur de bien des troubles
névrotiques, notamment de l'adolescence féminine, sont ainsi
exclues de la perspective génétique progrédiente
adoptée par Freud dans le texte de 1932, et, a fortiori, l'idée
d'un destin différent de l'oralité et de l'analité
selon le sexe : fantasme de fécondation orale, de grossesse anale,
de naissance par l'anus. L'analité est antagoniste de la position
masculine, mais prépare la position féminine. Les nouvelles
théories de la perversion donne une place majeure à l'analité.
La
féminité et le visuel :
Avec l'adolescence, la fille découvre les nouvelles dimensions
du pouvoir de séduire, et sa place d'objet du désir masculin.
La culture contemporaine a fortement accentué la signification
phallique de la beauté du corps féminin, la "girl-phallus"
selon l'expression de Fénichel. D'où la clinique du regard,
l'identification au regard de l'autre sur soi comme corps et le déni
du manque symbolisé par le complexe de castration tel que ne rien
avoir, c'est n'être rien. Le visuel s'oppose à l'intérieur
énigmatique du corps et des sensations internes qui sont des supports
de projection dans la double dimension du plein et du vide. Les croyances
immémoriales venues de l'hystérie sur l'utérus comme
animal diabolique migrateur ne sont pas sans rapport avec les objets partiels
dans le ventre de la mère selon M.Klein (et, aussi, le vagin contenant
le pénis : le vagin plein comme phallus interne de la mère.
Aux limites du figurable, il polarise la relation d'inconnu (Rosolato).
La fétichisation ostensible du corps féminin trouve forme
contemporaine dans l'idéal de minceur. L'esthétique anorexique
minimaliste en est la caricature morbide (B.Brusset, 1998).
La clinique des états limites a montré comment les limites
du corps pouvaient valoir comme limites de soi, et leur effraction comme
intrusion dépossédante de soi, d'où la double angoisse
d'abandon et de pénétration (le viol comme castration).
La
nécessité d'une clarification conceptuelle et épistémologique.
1 ) Dès l'origine de la psychanalyse, la perspective diachronique
du développement et de ses phases a donné des modèles
explicatifs qui rendent compte des divers niveaux de l'activité
fantasmatique susceptible de se trouver condensés ou télescopés
dans les symptômes et d'être actualisés dans la cure
par le transfert. Au plus simple, le transfert paternel peut cacher le
transfert maternel. La réduction de la complexité et de
la multiplicité des niveaux hétérogènes de
l'activité psychique aboutit à la séquence de phases,
des périodes de développement qui correspondent au déploiement
diachronique de fonctionnements psychiques complexes. Ce point de vue
n'exclut pas la référence fondamentale à une histoire
subjective, celle des fantasmes et des rêves, celle du monde interne
en rapport avec des objets dans la réalité extérieure
et dans la réalité psychique, histoire qui n'a, tout au
plus, que des recoupements conjecturaux avec l'histoire des comportements,
et avec ce que l'observation directe peut en objectiver.
La datation qui préoccupait Freud et M.Klein nous paraît
maintenant un faux problème. Le point de vue génétique
est subordonné au point de vue de la structuration feuilletée
du psychisme, de l'organisation dans ses divers niveaux. Par exemple,
les rapports de la position dépressive et de la position paranoïde-schizoïde
sont maintenant généralement considérés, après
Bion, comme dialectiques plutôt que successifs.
2) Il est clair que Freud voulait établir une théorie unifiée
qui intègre les données de la psychanalyse et celles de
l'observation directe à partir de l'dipe et de la castration.
Une psychologie générale du développement affectif
et libidinal qui soit aussi une psychologie différentielle des
sexes. Cette visée est aux antipodes des conceptions kleiniennes
et post-kleiniennes d'objets, même partiels, agissants, personnifiés,
bien différents des parents réels (le surmoi féroce
de Rita dont la mère était douce
). La construction
théorique d'un espace imaginaire permet de rendre compte de la
clinique du transfert et du contre-transfert en termes de relations d'objet
fantasmatiques et va jusqu'à voir des fonctionnements psychotiques
universels dans la première année de la vie. En fait, il
s'agit d'une position épistémologique différente,
en rupture avec le positivisme de l'objectivation scientifique traditionnelle
qui exclut l'observateur de l'observation pour établir des lois
générales. En résultera, à partir des années
soixante, la place croissante prise par l'idée du contre-transfert
et de l'identification projective comme moyens de connaissance. Cette
position épistémologique reste fondée sur le déterminisme
pulsionnel, la causalité psychique, mais dans l'interrelation.
Elle admet la pluralité des modèles, leur complémentarité
possible, et elle ouvre la question du rôle des facteurs traumatiques
et des relations bonnes et mauvaises, voire pathogènes.
3 ) Force est de prendre en compte l'implication des parents réels
(de l'analyste dans la cure) dans le développement de l'enfant,
leur propre sexualité infantile activée, donc des relations
et des expériences vécues avec leurs propres parents dans
leur organisation dipienne : elles déterminent les positions
contre-dipiennes, les modalités de la séduction, de
l'interdit et des triangulations.
La clinique psychanalytique montre l'hétérogénéité
des niveaux de l'organisation psychique et celle des modalités
de l'actualisation de l'infantile dans la cure en fonction du cadre, des
théories d'attente, de l'expérience et, dans une certaine
mesure, de l'identité sexuelle de l'analyste, sa manière
d'assumer en lui le féminin qu'il soit homme ou femme. Cette réflexion
conduit à voir dans le texte de Freud la reprise clairement explicitée
de l'ensemble de la théorie psychanalytique d'un seul regard, d'un
seul vertex, en cherchant à intégrer les nouvelles perspectives
aux conceptions antérieures dans une perspective unifiée,
totalisante, même si elle admet ses incertitudes. Elle laisse voir
les limites d'une conception qui correspond en fait à un niveau
d'organisation particulièrement à l'uvre dans l'hystérie,
celui de l'organisation génitale infantile en termes de phase phallique.
La réduction et la généralisation d'allure positiviste
est pour Freud d'autant plus autorisée et assurée qu'elle
tente de faire face à ce à quoi il est confronté
par son expérience clinique et celle de ses élèves,
une nouvelle perspective caractérisée par son importance
et son opacité, par son clair-obscur, par la relance de l'énigme.
4 ) Dans la clinique psychanalytique contemporaine, si grande est la
force de la théorie sexuelle infantile de la castration dans la
causalité psychique inconsciente que, malgré l'évolution
considérable de la place des femmes dans la société
depuis Freud, ses effets persistent aussi bien dans le regard des hommes
sur les femmes que dans leur propre perception d'elle-même, les
deux étant fortement liés. Non sans de fortes raisons, le
complexe de castration est considéré par M. et J. Cournut
comme organisateur fondamental de l'intrapsychique. La femme, dans le
mythe freudien, n'a pas participé au meurtre du père originaire
par les frères, meurtre fondateur de l'interdit et de la culture,
mais qui, dans les élaborations secondaires du mythe au moins selon
Freud (1921), en a peut-être été l'instigatrice, la
tentatrice, elle qui, dans la Genèse, écoute le serpent
pendant que l'homme dort. Elle est dans l'inconscient, comme le meurtre,
irreprésentable. La portée traumatique de la séduction
originaire tend à faire de la mère un danger pour l'homme,
et aussi pour la femme au risque de se percevoir elle-même comme
dangereuse.
On le voit bien dans la clinique, la délégation féminine
du désir de réussite phallique par identification avec l'homme
aimé suppose que celui-ci soit et reste à la hauteur, ce
qu'il perçoit bien, or l'envie du pénis est toujours l'envie
d'un pénis idéal, (héritier du bon sein idéal)
notamment dans le registre du pouvoir, de la force et de l'indépendance.
La problématique de la castration, comme l'indiquait déjà
les considérations de Freud sur le tabou de la virginité,
est à la fois individuelle et intersubjective, interpsychique.
La projection mais aussi le sadisme masculin : Prairie verte et fleurs
jaunes : les fleurs arrachées à Pauline. Il faut aussi que
la femme apparaisse manquante et désirante pour être désirable
L'envie du pénis que détermine le complexe de castration
féminin peut alimenter l'angoisse de castration de l'homme que
dénie son affirmation phallique voire sadique. La réponse
féminine si elle n'est pas d'ordre masochique, ni de surenchère
dans la revendication phallique, peut prendre diverses formes d'inhibition
et d'évitement. Des réussites personnelles, scolaire, universitaire
ou professionnelle, prenant une signification phallique inconsciente,
sont perçues comme interdites, comme actualisation d'une identification
masculine, comme usurpation, ou encore comme appropriation indue du pénis
de l'homme qui s'en trouve castré. Cette fantasmatique peut occulter
le niveau sous-jacent, celui de la logique primaire de l'appropriation,
potentiellement destructrice, de l'objet (qui peut, aussi, être
projetée sur l'homme). Elle peut être directement impliquée
dans la recherche de la jouissance sexuelle du fait des fantasmes inconscients
qui y sont impliqués, c'est-à-dire l'attaque du sein et
du corps de la mère, la dépossession de la mère,
sa castration et sa mort, et leurs effets en retour sur soi comme double
de la mère.
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Paris, PUF,2002.
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Texte présenté à la Journée
d'Etude du GERCPEA à Luxembourg le 28 novembre 2003
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