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DU REFUS DU FÉMININ CHEZ L'HOMME ET DE SES DESTINSThierry Bokanowski
Pour illustrer les propos que je soumet à notre réflexion et à notre discussion commune ce matin, je vais vous proposer d'emblée une vignette clinique qui, à mes yeux, semble relativement bien illustrer le champ que je souhaiterai explorer, à savoir la question du " refus du féminin chez l'homme " (1), comme de ses destins dans l'organisation de sa bisexualité, question qui, comm+e le rappelle l'exergue d'Analyse avec fin et d'analyse sans fin que je viens de lire, est considérée par S.Freud et, à sa suite, par des générations d'analyste comme l'une des possibles et principales butées du travail analytique. Les quatre séances d'une même semaine chez un patient homme qui vont me servir d'illustration ont pour but de centrer le problème sur l'écoute des éléments de la " bisexualité psychique " à l'uvre dans la cure, notamment, lorsque celle-ci (l'écoute) se heurte, peu ou prou, aux différentes apories de l'élément dit " féminin " qui peuvent devenir un obstacle et un élément de résistance majeur si elle ne sont pas repérées (entendues) et donc interprétées. Il me semble important, pour la suite de mon propos, de définir brièvement (et peut-être un peu caricaturalement) la conjoncture d'écoute à laquelle l'analyste homme, qui est dans un dispositif d'écoute d'un patient homme, se prête alors dans le transfert :
On peut dès lors souligner que du fait des positions identificatoires des deux protagonistes dans la cure, celles-ci renvoient immanquablement à la question du féminin chez l'homme, et de ses butées, lesquelles sont inévitablement remises en chantier, via le transfert et la régression, dans tout travail analytique (qu'il soit un travail de " face à face ", ou un travail analytique à proprement parler). CliniqueAntoine est venu me trouver à un moment difficile de son existence, notamment en raison d'une ambivalence très marquée concernant sa fonction de chef de famille et son rôle de père, du fait de la naissance d'un troisième enfant, un troisième fils, ce qui le renvoyait alors à son enfance et à différents problèmes identificatoires rencontrée lors de celle-ci, en partie liés au fait qu'il était lui-même le troisième fils d'une famille de quatre. Il était celui qui, des quatre enfants, était le plus aimé de ses parents, lesquels se sont séparés pendant son adolescence, sa mère ne supportant plus le " caractère " du père. Le père, grand " dépressif ", présentait une personnalité complexe, et est encore, aujourd'hui, sujet à d'importants accès caractériels qui le rendent " haïssable " à tout son entourage. Antoine profondément attaché à sa mère, évoque une enfance et une adolescence marquée par une soumission terrifiée face aux sautes d'humeur de son père, contrairement à ses frères et surs, qui ont pu très tôt montrer leur hostilité et prendre une apparente indépendance. Depuis son début, l'analyse d'Antoine se déroulait, sur le plan transférentiel, sous le signe d'une intense culpabilité dipienne, éprouvée, tant vis-à-vis de son père, que de sa mère. Celle-ci était d'autant plus renforcée que son père cherchait ostensiblement à lui marquer son affection, ce qui le mettait en permanence en porte-à-faux au regard de l'affection qu'il avait pour sa mère, jusque-là totalement idéalisée. Ayant remarquablement réussi, contrairement à son père, dans la profession qu'il exerçait, Antoine a pu faire bénéficier sa famille d'importantes largesses financières, et du coup, il se trouve être celui qui, dans le clan familial, a pris le rôle du père. La culpabilité qu'il en éprouve s'est ainsi trouvée être exacerbée par cette nouvelle paternité qui le renvoie à ses identifications mal assurées et à toutes ses interrogations dipiennes. L'avancée de l'analyse a permis en quelques mois de révéler une dépression latente, relativement sévère, qui semble avoir commencé depuis sa petite enfance. Cette dépression infantile est une révélation de l'analyse dans la mesure où le patient n'avait jamais eu apparemment à vivre, jusque là, de véritables moments franchement dépressifs qui auraient pu alors le conduire à souhaiter consulter et se faire traiter pour d'éventuels symptômes de ce type. ** A la première séance de la semaine, Antoine relate une conversation entendue la veille, qui dénonçait l'invraisemblable " pouvoir " des analystes " non-orthodoxes " pratiquant des séances " courtes " ou à " durée variable ". Pour sa part, il avait pensé à " l'invraisemblable pouvoir des patients sur les analystes orthodoxes ", du seul fait qu'ils peuvent, en l'espace d'une séance dont le temps fixe est relativement long, " tout " dire et " tout " penser, quels que soient l'état psychique et la disponibilité interne de l'analyste. Au regard de ce qui se développait à ce moment sur le plan transférentiel, il me semblait qu'en évoquant ce thème, Antoine faisait, ici, explicitement référence aux capacités de l'analyste à pouvoir recevoir et contenir les projections de son patient, autrement dit, aux qualités tant réceptives, que féminines, de l'analyste. J'interviens alors pour rapprocher le " pouvoir " qu'il craint et qu'il désire exercer sur moi, d'un thème qui avait été récemment travaillé en analyse et qui concernait des fantasmes de domination qu'il avait à l'égard d'une amie métis, dont la couleur de la peau exerçait sur lui une attirance sexuelle. Son excitation avait pour point d'appel des fantasmes sadiques-anaux et des fantasmes d'emprise, essentiellement liés au " pouvoir sur l'autre ", voire à " l'esclavage ". Nous savions, Antoine et moi, que ces fantasmes avaient non seulement pour fonction essentielle de le protéger de ses sentiments tendres à l'égard de cette amie, mais aussi de le protéger des sentiments tendres qu'il craignait que cette amie ait à son propre égard. " Je n'avais pas pensé à ce rapprochement entre mon amie et vous ", dit-il alors, ajoutant qu'il lui arrive de lui donner des rendez-vous dans les heures qui précèdent ou qui suivent sa séance d'analyse. Il associe alors sur le fait que la veille il s'est surpris à penser à moi par le biais de la conversation concernant les analystes. Il en a été frappé, car, jusque là, il n'avait jamais consciemment pensé à moi, ni à l'analyse, entre deux séances. Ceci me conduit alors à lui rappeler un souvenir d'enfance, qu'il avait évoqué à différentes reprises depuis le début de son analyse : lorsqu'il fabriquait des objets (des cendriers, des assiettes décorées, des figurines en plâtre, etc.) ou des dessins à l'école, il s'en débarrassait, en les détruisant, sur le chemin du retour. Je lui dis alors " qu'il semble me traiter, et traiter les séances, de la manière dont il traitait les objets ou les dessins qu'il fabriquait, à l'époque, à l'école... ". Après mon intervention il se tait longuement. Il sort de son silence pour me dire, juste avant la fin de la séance, qu'il se sent " bloqué " par quelque chose dont il ne parvient pas à me parler. Sans pouvoir m'en faire une idée plus précise, le silence d'Antoine, ainsi que son sentiment d'être " bloqué ", me paraissaient sur le moment devoir être attribués aux différents rapprochements établis pendant la séance, lesquels venaient réveiller certains conflits liés aux aspect inconscients du transfert à l'évidence de type homosexuel en cours. ** A la séance du lendemain il aborde ce qu'il avait dit ne pas pouvoir évoquer la veille. Il était allé voir son amie métis la semaine précédente et avait fait l'amour avec elle. Il s'était rendu compte, après l'acte sexuel, que le " préservatif s'était déchiré ". Il avait immédiatement pensé à la contamination par le virus du Sida. Elle, qui ne semblait pas inquiète, a tenté de le rassurer. Mais il n'a pu, depuis, s'empêcher d'en être très préoccupé. Je lui fais alors remarquer que le " blocage ", dont il avait question à la fin de la séance de la veille, est survenu après que j'aie rapproché la manière dont il me traitait en pensée de la façon qu'il avait de détruire les objets fabriqués à l'école. Et j'ajoute : " Comme si, par le biais de ce rapprochement, je vous avais obligé à vous confronter à ma présence en vous, et que cela vous ait alors beaucoup inquiété ". Cette intervention de transfert permet d'aborder le fait que c'est lorsqu'il se sent déprimé, dans les moments qui précèdent une séance ou dans les moments qui la suivent, qu'il lui arrive de chercher à retrouver son amie. Moi (sur un mode interrogatif) : " Pour tenter de m'évacuer, ainsi que pour évacuer les sentiments dépressifs que les séances viennent réveiller ? " Antoine acquiesce et réévoque longuement les sentiments de tristesse qui l'envahissaient autrefois, enfant et adolescent, lorsque son père ne lui donnait pas l'impression d'être particulièrement réceptif ou disponible. Alors que Antoine et moi avions déjà longuement évoqué, dans une perspective élaborative, le thème de la destruction / évacuation de ses objets, sous l'angle de son analité (retenir / évacuer), il me semblait que commençait à se dessiner, à la faveur des différents rapprochements que j'avais proposés lors de la séance de la veille, le fait que ce thème maintes fois repris en analyse pouvait aussi concerner, sur la plan transférentiel, deux aspects précis de celui-ci :
** A la troisième séance, Antoine me dit qu'il aurait bien prolongé ce dont il avait été question à la séance précédente, mais qu'entre-temps il s'est passé quelque chose qui l'a " sidéré ". La veille, un de ses amis lui a parlé avec beaucoup de " liberté " d'une relation extra-conjugale que sa propre mère entretenait depuis très longtemps et qui comptait beaucoup pour elle. Antoine est " estomaqué " du naturel avec lequel son ami évoque la vie sentimentale, et aussi sexuelle, de sa propre mère. Moi : " Qu'une mère puisse éprouver des sentiments pour des hommes et avoir une sexualité ? " [A l'évidence, ce qui avait aussi " estomaqué " Antoine, était le rapprochement quasi-incestueux que cette mère avait opéré avec son fils en lui faisant ses confidences sur certains aspects de sa vie sentimentale et sexuelle, ce sur quoi mon intervention n'a pas alors porté.] Evitant d'associer sur sa propre mère, Antoine pense alors à " Lucy " [l'australopithèque femelle qui a été trouvée en Tanzanie] : " La 'mère des origines', l'Africaine avec un grand A, la 'mère de l'humanité' ", dit-il. L'africaine nous conduit à réévoquer son amie métis (l'Africaine) et les craintes du Sida qui ne cessent de le hanter depuis l'histoire du préservatif. A la faveur des associations précédentes, j'interviens à nouveau : " Vos craintes d'être contaminé par le Sida ('sidéré'), ou vos craintes d'avoir mise enceinte celle que vous associez à la 'mère des origines' ? " Il me dit qu'il y avait en effet quelque chose qu'il n'avait pas encore évoqué. Après l'incident du préservatif, son amie lui aurait dit pour plaisanter : " J'espère que tu ne m'as pas fait des jumeaux ". Au fond, il était très content de cette remarque. " Pourquoi des jumeaux ", pense-t-il ? Il ne sait pas, mais cette idée lui a plu. Antoine repense alors à " Lucy " et à l'idée qu'elle passe pour celle qui serait à " l'origine " de l'humanité. Ce qu'il en évoque dans ses associations me donne alors à penser qu'il évacue totalement l'aspect pulsionnel (sexuel) de la situation de fécondation et de procréation, c'est-à-dire ce qui implique qu'une femme ait des désirs pour un partenaire mâle. Au regard du matériel des deux séances précédentes - ce qu'il avait évoqué concernant " l'invraisemblable pouvoir des patients sur les analystes orthodoxes ", ainsi que le danger du désir de et pour la " mère des origines " (Lucy l'Africaine qui renvoyait à son amie métis et à moi dans le transfert) - il m'apparaissait qu'Antoine semblait évacuer, dans le même mouvement, et ses désirs féminins d'être fécondé par moi, et ses désirs (ou sa peur) de mon désir, féminin, d'être fécondé par lui. En rapprochant du Sida l'idée d'une crainte de se sentir, dans le transfert, " fécondé " par moi, Antoine semblait là exprimer sa crainte de se sentir " féminisé " et renvoyé à une position féminine qui le conduit, tout autant à redouter de s'identifier à une mère, désirante et fécondable, qu'à fuir l'idée que je puisse représenter, à ses yeux, une mère désirante et fécondable. Ainsi, plus il refuse, ou résiste, à se sentir fécondé dans une position féminine par mes interventions dans le transfert, plus s'opère la poussée du retour du refoulé qui prend la forme d'un désir / crainte de son " invraisemblable pouvoir " masculin à me féconder. Après que je lui eus donné une interprétation dans ce sens, Antoine se tait longuement. Sortant de son silence, il me dit qu'il pense qu'il a, en effet, besoin de détruire mes interventions et mes interprétations. Je lui fais remarquer qu'il me dit cela après la longue intervention que je viens de faire... peut-être comme s'il cherchait, aussi, à détruire celle-ci. Il rit. C'est la fin de la séance. ** A la dernière séance de la semaine, Antoine apporte un rêve : " Deux morceaux d'assiette cassée qu'il recolle ". Il associe sur le fait qu'il a vu la veille, à la télévision, un reportage sur la réunification des deux Allemagnes après la destruction du Mur de Berlin. Puis il associe sur ses parents qui sont séparés et qu'il n'arrive pas à réunir dans sa vie. L'aboutissement du mouvement transférentiel élaboré au cours des séances de la semaine semble donc lui avoir permis de supporter la souffrance qu'impliquait pour lui le fait de " réunir " par la pensée ses deux parents internes et, du même coup, ses identifications paternelles et maternelles, masculines et féminines. Ainsi le travail interprétatif semblait avoir permis à Antoine, lors de ce mouvement un peu privilégié, de réduire quelque peu le clivage qu'il lui était nécessaire d'opérer entre les éléments masculins et féminins de sa personnalité (bisexualité) du fait de son " refus " ou " déni " du féminin, et de ne plus ainsi avoir à se réfugier exclusivement dans la recherche du genre neutre (2). Éléments théoriquesIl est aujourd'hui généralement admis que le sentiment d'appartenance à un genre, masculin ou féminin, implique différentes occurrences, qui relèvent :
Depuis les premières avancées freudiennes, il est clairement établi que le psychanalyste n'a pas affaire à la sexualité en tant que telle, mais toujours aux formes complexes que prennent ses représentations dans leur diversité et dans leur polysémie. Pour le psychanalyste, l'identité sexuelle et l'identité de genre, qui viennent désigner le masculin et le féminin, s'ancrent, sur le plan des représentations, aux schémas et aux vécus corporels auxquels renvoient tant le sexe génétique que le sexe anatomique (" psychosexualité "). Cette sexualité psychique (" psychosexualité ") renvoie à la manière dont le sujet a pu autrefois articuler, et négocier, psychiquement ses spécificités, anatomiques et physiologiques, et ceci au regard des multiples identifications auxquelles il a été renvoyé et qui l'ont traversé, devenant ainsi tout à la fois le support et le moteur de sa fantasmatique inconsciente. Celle-ci, qui peut ne pas correspondre en tous points à la réalité de son sexe, est dépendante d'un certain nombre de facteurs constitutifs de son organisation psychique, parmi lesquels on doit souligner l'importance de ses identifications à l'autre sexe constitutives de sa " bisexualité ". C'est à elle que S.Freud confère le rôle structurant fondamental du complexe d'dipe qui organise la conflictualité psychique. Expression de la circulation des désirs et des angoisses liée à la différence des sexes et des générations, le complexe d'dipe couvre l'ensemble des positions identificatoires liées à l'élaboration de la bisexualité psychique. Donc, toujours double - positif et inversé -, il est régi, tant chez la fille que chez le garçon, par cette double identification, masculine et féminine. Gouvernées par le complexe de castration, ces deux identifications ne sont pas de force égale : l'une d'elles dominant l'autre et la masquant plus ou moins, elles sont à la fois complémentaires et contradictoires, le résultat final étant l'affaire d'un rapport de forces qui modèlent les singularités d'une histoire. (3) Depuis, et plus proche de nous, C.David, dans son travail sur la bisexualité psychique, a rappelé que le caractère composite de celle-ci, renvoie non seulement à la complexité des identifications en jeu, mais aussi " aux composantes bipolaires de sa fantasmatique érotique et plus largement affective, elle-même sous l'influence de la réalité sexuelle et de tous les éléments en jeu dans la formation et le fonctionnement de l'image du corps en tant que corps sexué, lieu des sources pulsionnelles " (4). Ainsi, être une petite fille ou un petit garçon ne destine pas à vivre les mêmes expériences corporelles et psychiques. Si l'expérience et le fantasme sont irréductibles l'un à l'autre, il n'en reste pas moins vrai que l'expérience donne à la réalité psychique sa dimension de réalité vécue. Autrement dit, tout au long de l'évolution de la problématique dipienne, les différences liées au sexe anatomique, aux expériences corporelles ainsi qu'au vécu psychique (élaboration fantasmatique), ne cesseront de se creuser entre les deux sexes. En ce qui concerne la bisexualité, son organisation chez l'enfant est liée à celle de la bisexualité de chacun des deux membres du couple parental. Comme le spécifie A.Green, " ce n'est pas le sexe de l'autre qui se représente dans la bisexualité, mais l'idée que l'on se fait du sexe de l'autre du point de vue de son propre sexe et de ce que ce propre sexe lit dans le regard que le sexe de l'autre porte sur lui " (5). De ceci, il découle, logiquement, que le masculin chez la femme n'est pas de même nature que le masculin chez l'homme et le féminin de l'homme n'est pas de même nature que le féminin de la femme. Cependant, ce qui est commun pour les deux, c'est le " refus du féminin " qui a des conséquences différentes dans les deux sexes, puisque, comme l'avancent M. et J.Cournut, il affecte la femme dans le sexe qu'elle a et l'homme dans le sexe qu'il n'a pas (6). Du fait que l'on ne le perçoit et que l'on en prend connaissance cliniquement que sous la forme de son " refus ", cerner et définir le féminin chez l'homme est d'autant plus difficile que la fonction de psychisation proprement féminine n'apparaît généralement qu'à la faveur de ses manquements, en dehors des moments où il peut être donné d'en repérer parfois les effets dans le cadre d'une sublimation réussie. Ce n'est le plus souvent à partir des ratages, ou des apories, de l'internalisation harmonieuse de la bisexualité que l'on peut aborder, chez l'homme, certains contours de l'échec de la psychisation du féminin. Quels destins du " féminin " chez l'homme ?Le destin du féminin chez l'homme est, comme on le sait, fondamentalement différent de celui de la femme (cf., entre autres, J.Schaeffer (7) et F.Guignard (8)), ceci étant classiquement dû au fait que le garçon, au moment de l'dipe, va retrouver un objet qui est de même sexe que l'objet primaire, tandis que la fille, vouée au changement d'objet, doit renoncer à ce premier investissement pour se tourner, puis se réfugier, dans la relation au père. Pour la fille, c'est néanmoins à partir de son identification primaire introjective au féminin maternel, qui sera le prélude de son identification ultérieure à la féminité génitale de la mère, que se constitue son identité à venir, comme son destin de femme. Mais qu'en est-il chez le garçon ? A quelles vicissitudes est soumis le féminin inscrit en lui à partir du moment où il est conduit à se dégager de son identification primaire au féminin maternel, auquel, comme la fille il a été soumis ? Que devient ce féminin qui pose tant de problèmes ? J'ai autrefois soutenu, en tant que discutant du Rapport des Psychanalystes de Langue Française de M. et J.Cournut (La castration et le féminin dans les deux sexes), en 1992, que comme la fille, qui en passant de la mère au père change d'objet et se réfugie dans le complexe d'dipe, le féminin du garçon fait de même, c'est-à-dire, passe de la mère au père, changeant à ce moment là, lui aussi, d'objet (9). Mais une question reste : quand on parle du féminin chez l'homme, de quel féminin parle-t-on alors ? Peut-on penser qu'il soit de même nature chez l'homme, que chez la femme ? Autrement dit, si l'on évoque le " refus du féminin " commun aux deux sexes, s'agit-il d'un semblable féminin ? S'agit-il du féminin primaire lié à l'identification primaire au féminin maternel, lequel selon certains auteurs serait le seul véritable féminin ? Voire encore, comme le propose D.W.Winnicott, de cet élément " féminin pur " qui se retrouverait dans les deux sexes comme résultante d'une identification primaire, et " apulsionnelle ", au sein ? Ou bien s'agit-il du féminin mis en jeu par les modalités négatives et inverses du complexe d'Oedipe, liées au complexe de castration du garçon en rapport à l'imago paternelle, lequel, dès lors, via la passivité, mettrait en avant un féminin de type défensif ? Ces questions ne sont pas indépendantes les unes des autres puisque l'archaïque, mais surtout le prégénital, sont les ponts qui les réunissent, ce qui entraîne un certain nombre de conséquences. Classiquement on a tendance à envisager le féminin de l'homme en fonction des seules modalités de son Oedipe inversé et négatif (via la passivation défensive par rapport au père) qui se " décline ", lors du " déclin " du complexe d'dipe, selon trois registres (en simplifiant, ici, les choses à l'extrême) :
Lors de leur développement psychique, les hommes passent tous, à un moment ou à un autre, par ces trois positions, mais avec seulement une zone érogène " princeps " comme pivot des mises en tension et des mises en représentation : la zone anale et rectale (qui, chez le garçon, n'est pas " louable au vagin ", mais alors au pénis du père). C'est ici que l'on retrouve le poids de l'archaïque et surtout celui du prégénital : c'est le temps du carrefour anal et de l'analité, le temps pivot des difficiles négociations des couples activité / passivité, contenant / contenu, maîtrise / relâchement, externe / interne, etc., lesquels renvoient, de proche en proche, au couple phallique / châtré. Négociations qui préfigurent et organisent celle à venir, essentielle chez l'homme, de la partie pour le tout. Polarités homosexuelles chez l'homme constitutives de l'intégration / défense du " féminin "Cette description recouvre les deux variétés d'homosexualité masculine qui permettent de comprendre les effets transférentiels de l'homosexualité psychique, via la bisexualité :
L'objet idéal modèle est un personnage mythique : c'est le père de la horde primitive, le père de la préhistoire personnelle. En ce qui concerne l'objet érotique, on peut voir en lui une configuration de " mère primitive ". Cependant il est à la fois combiné, maternel et paternel, sexué bien que non-génitalisé, porteur d'un sexe universel appelé " phallus ". Ce sexe est aussi un attribut de la mère phallique. C'est en ce sens que l'on considère que ces transferts archaïques, régressifs, désignent une mère archaïque, phallique-narcissique et toute-puissante. Dans ces cas, l'investissement de l'objet idéal qu'est le père primitif (phallique) ne peut se faire que par l'intermédiaire d'une mère qui porte en elle l'imago phallique du père primitif : c'est la raison pour laquelle on peut être conduit à parler, non pas en terme de transfert homosexuel, mais en terme de transfert maternel. Ainsi, pour certains auteurs, le " refus du féminin " représente la butée ultime liée à la nécessité de répudier le féminin de la mère, par crainte de son action passivante (10). Pour d'autres auteurs, l'organisation et les vicissitudes du féminin ou de la position féminine chez le garçon dans le cadre de l'aménagement de sa bisexualité, emprunteraient la voie anale-régressive par défense contre l'intégration des lieux du féminin (vagin) et du maternel (utérus) (11). Dès lors, il apparaît que la " non-acceptation ", la " non-intégration " de la composante féminine et du féminin peuvent faire surgir les transferts homosexuels dans des situations où ils ne seraient guère attendus, si, par expérience, l'on ne savait que la régression engendrée, du fait de la situation analytique, détermine des transferts régressifs, prégénitaux et bivalents. Néanmoins, le " degré de refoulement " de la composante féminine et du féminin, est pour l'analyse, et son pronostic, du côté du patient, un élément qui apporte de précieuses informations sur la qualité du déroulement du processus analytique. Le masochisme, dit " féminin ", chez l'hommeEn dehors de l'homosexualité psychique (et de ses variantes défensives liées à l'aménagement de la bisexualité), l'autre destin du féminin chez l'homme est le masochisme, dit " féminin ", du sujet. Communs aux deux sexes, ses productions fantasmatiques, ainsi que son destin économique, différent dans leur expression, bien entendu, en fonction du sexe, tant anatomique, qu'identitaire et identificatoire. Le masochisme, dit " féminin ", dont la dynamique fantasmatique a été mise en lumière, à deux reprises, par S.Freud , permet, chez le sujet, un aménagement des angoisses de castration en fonction de l'imago paternelle, de l'analité ainsi que des idéalisations phalliques, lors de la résolution du complexe d'dipe. Chez l'homme, le lien incestueux au père, ainsi que le besoin de refouler la représentation de la position féminine vis-à-vis de celui-ci, en est le fantasme inconscient actif et central. Certes, le fantasme masochique féminin central de Un enfant est battu (celui de la deuxième phase : " mon père me bat, mon père m'aime ") éclaire admirablement la position de l'enfant face à la violence paternelle, violence à la fois redoutée, admirée et enviée (13). C'est parce qu'il la convoite, qu'il tente de se l'approprier sur un mode régressif. La " situation caractéristique de la féminité ", qui renvoie à " être castré, être-coïté ou enfanter " (Le problème économique du masochisme, 1924), ouvre donc sur un fantasme d'appropriation par introjection d'un pénis paternel " incastrable " et tout-puissant. Néanmoins, on peut aussi voir dans le fantasme de l'enfant battu un avatar et la mise en forme d'un fantasme originaire de séduction d'un enfant par un adulte et, entre autre, par la mère. Se vivant comme l'objet sexuel de celle-ci, participant pleinement, mais passivement, de sa jouissance dont il se sentirait alors l'instrument privilégié, l'enfant aurait recours à ce fantasme comme activité psychique de maîtrise et de liaison de son excitation afin de se " dégager " du gouffre de la " séduction primaire " qui entraîne une passivation, source de terreurs. Tout en tentant de réaliser des retrouvailles avec l'unité maternelle, le fantasme de l'enfant battu permet à l'enfant de se protéger des fantasmes de fusion, d'engouffrement, d'engloutissement et d'anéantissement face à sa mère, en interposant alors le père qui bat, comme tiers. Cependant, face au risque pour son pénis, c'est-à-dire pour son narcissisme, qu'implique, chez le garçon, le maintien de la relation érotique passive vis-à-vis du père, le fantasme " mon père me bat " (c'est-à-dire " mon père m'aime ") se modifie en " c'est ma mère qui bat " (la troisième phase du fantasme d'Un enfant est battu). Il y a donc pour le garçon, un " féminin " ouvert par la mère dans le cadre de l'identification féminine et maternelle primaire ; mais, comme on l'a vu, il entraîne des fantasmes terrifiants de fusion, de passivation et d'engloutissement. Le fantasme de " l'enfant battu " permet alors, pour le garçon, une internalisation plus tolérable de ce " féminin " induit par la relation primaire à la mère puisqu'il permet, du même coup, plusieurs modes de déclinaison :
Dès lors, on est conduit à retrouver, ici, en arrière plan du jeu à la fois pulsionnel et défensif qui anime le fantasme central " mon père me bat ", le même type de changement d'objet que celui évoqué plus haut et qui concerne le féminin chez l'homme. Le féminin : un " enjeu " de la cureComposant à part entière et organisateur de la bisexualité psychique, élément central qui préside au destin du développement psycho-sexuel et libidinal de tout sujet, le féminin se trouve être au cur même du processus analytique. Quels que soient les modalités psychiques (ou les manteaux psychiques d'emprunt) prises par la résistance au féminin dans la relation analytique (homosexualité psychique, masochisme, etc.), il semble bien que le " refus du féminin ", voire son "1 déni ", s'origine chez l'homme, d'une part, dans la nécessité de répudier le féminin de la mère par crainte de son action passivante, d'autre part, dans la défense de l'internalisation des lieux du féminin (vagin) et du maternel (utérus). Si, dans son écoute analytique, l'analyste n'est pas suffisamment attentif aux modalités transférentielles liées à la bisexualité de son patient, comme aux modalités contre-transférentielles liées à sa propre bisexualité, ainsi qu'aux théories sexuelles qui les président, la butée que peut constituer le " roc " représenté par le " refus du féminin " de part et d'autre, risque d'être la pierre d'achoppement de la cure, celle-ci pouvant alors se traduire, comme S.Freud nous l'a indiqué, au mieux, par une réaction thérapeutique négative, au pire, par une analyse interminable. Notes:
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last modified: 2007-03-29 |