DESIR D'ENFANT ET STERILITE FEMININE
Sylvie Faure-Pragier
Ayant entrepris, depuis une dizaine d'années, une recherche psychanalytique
sur l'infertilité féminine, il me parait possible aujourd'hui
d'interroger la description de la féminité proposée
par Freud, à partir de 1925.
- Je vous décrirais d'abord mon travail avec
les patientes infécondes et ce que je pense du destin particulier
du désir d'enfant chez elles.
- Je résumerai les travaux de Freud en montrant
la rupture qu'il opère dés 1925 avec la découverte,
auparavant, de l'universalité de l'Oedipe tel qu'il le décrit
par exemple dans un enfant est battu
- Il est possible de remarquer des similitudes entre
les deux. Elles reposent surtout sur les dénis opérés
par Freud et par mes patientes souffrant de stérilité.
Je tenterai d'expliquer, si j'en ai le temps, les raisons pour lesquelles
Freud a brusquement modifié sa conception d'un Oedipe universel.
- Je proposerai enfin une autre conception, à
mon avis plus féconde, du développement heureux du féminin-maternel
aujourd'hui.
1 Recherches sur la stérilité féminine.
Avoir un enfant suppose la conjonction heureuse de différents
paramètres chez les deux membres du couple : certes, le corps peut
empêcher la conception, mais le psychisme joue souvent un rôle
majeur. Causes ou effets du diagnostic de stérilité, des
perturbations psychiques peuvent justifier une psychothérapie,
voire une psychanalyse. A travers différentes expériences
cliniques, je tenterai de mettre à jour les conflits qui risquent
d'entraver la réalisation d'un désir d'enfant.
En préambule, je rappellerai que la problématique qui se
dessine peut se rencontrer, bien sûr, sans provoquer de stérilité
; la naissance de l'enfant peut alors apaiser ou non les conflits que
je vais décrire.
Les patientes
Les patientes infécondes, que l'on peut globalement considérer
comme des "névroses de caractère", semblent organisées
de manière défensive à l'égard d'un noyau
dépressif qui entraîne un sentiment d'insuffisance et de
manque. La souffrance narcissique n'est pas ressentie consciemment, mais
fait l'objet d'un déni qui s'exerce à l'égard
du fonctionnement psychique dans son ensemble. Ce déni porte sur
la vie pulsionnelle. Ainsi, s'agit-il d'isoler, plutôt que de refouler,
le conflit pulsionnel.
Il s'agit, dans ces pathologies, d'utiliser le clivage, pour obturer
les expressions d'une pulsionnalité redoutant toujours de s'exprimer,
et susceptible de mettre en péril l'idéalisation de soi.
Le désir insatisfait d'enfant aboutit à un sentiment de
privation déclenchant la violence pulsionnelle. Celle-ci étant
souvent intolérable, on comprend que les traitements médicaux
demandés aient un caractère de nécessité et
d'urgence pour l'intéressée, d'où la célèbre
escalade thérapeutique de ces femmes qui veulent agir sans supporter
une passivité de l'attente.
Relations d'objet
La relation à la mère domine les entretiens. Elle
est le principal objet d'un amour forcément déçu.
C'est pour lui plaire qu'il faudrait avoir un enfant, mais celui-ci, dans
leur fantasme inconscient risquerait de les détruire. La mère,
ressentie comme puissante par ses maternités, exerce une emprise
qui provoque une rage envieuse. L'étude clinique de l'infécondité
évoque ce que P. C. Racamier décrit comme "incestuel".
En revanche, ne paraissant pas investir un père qui ne compte
guère pour elle, cette mère ne donne pas la représentation
de la féminité à laquelle une fille doit pouvoir
s'identifier afin de désirer son père, dans un mouvement
dipien qui lui permettra plus tard d'aimer d'autres hommes. Si bien
que sa fille non plus n'accorde guère de poids à cet homme
déprécié.
Ici, la mère n'a pas besoin du père, semble-t-il, et elle
investit exclusivement ses enfants considérés comme des
prolongements d'elle-même, sans leur reconnaître une existence
propre.
Ailleurs la mère souffre du rejet du grand-père qui préfère
un fils, et manifeste une envie du pénis source de blessure narcissique
profonde que sa fille tente en vain d'apaiser. Plusieurs générations
de femmes sont impliquées pour aboutir à l'inconception.
On est frappé par la fréquence des éléments
transgénérationnels de son coté: la mère
à souvent vécue une souffrance analogue, échouant
elle-même à combler la grand-mère toujours inassouvie.
Si bien que la question de la réalité historique
sur laquelle il est si difficile de se prononcer, parait ici plus claire.
On peut croire ce qu'elles disent ! Aussi, en l'absence de structuration
oedipienne suffisante, le Surmoi est-il défaillant, remplacé
par un Idéal du Moi assez conventionnel et persécuteur.
Le fonctionnement psychique est peu investi, pauvre en fantasmes et en
rêves, l'action étant privilégiée. La faiblesse
du refoulement entrave l'organisation des fantasmes originaires
qui ne se retrouvent pas à l'origine d'un remaniement suffisant
de la réalité.
Échouant ainsi à se distancier de l'imago maternelle, nos
patientes demeurent dans une relation où l'homosexualité
inconsciente reste primaire. Elle n'est pas liée, comme l'homosexualité
secondaire, à l'identification au père dans la relation
à trois qui définit la situation dipienne. La carence
paternelle entrave la structuration du psychisme qui demeure enfermé
dans une relation essentiellement duelle.
Ainsi fait défaut l'image d'une mère féminine tournée
vers un homme, tandis que l'imago maternelle archaïque occupe l'espace
psychique et empêche la fille de s'identifier elle-même à
une maternité qui l'aliène et qu'elle a besoin d'attaquer
pour se sentir relativement indépendante.
Avec l'importance de l'homosexualité, nous insistons sur l'impact
de l'identification à une mère acceptant sa féminité
pour assurer une évolution normale de la sexualité féminine.
Le père occupe donc souvent une place marginale dans le
psychisme de nos patientes ; il ne serait qu'un simple instrument de conception
pour la mère, pensent-elles. Elles en viennent même à
déprécier cet homme qui n'a pas pu s'imposer. Si le père
joue un rôle habituellement séparateur du couple mère-bébé,
il semble, dans nos cas, l'avoir fait insuffisamment, ne réclamant
pas pour lui une part du temps de la mère et se soumettant au contraire
à celle-ci. Pour nos patientes, il apparaît souvent comme
un enfant de plus, et non pas comme celui qui impose un certain ordre,
une loi qui sépare les générations.
Il existe donc un déni, bien souvent même une "communauté
du déni"du rôle du père. Absent ou indifférent
à son enfant, il a laissé à la mère la possibilité
de reporter sur ce dernier tous ses investissements, ici plus narcissiques
qu'érotiques.
Le sens du symptôme : qualité du désir d'enfant ?
Ainsi ce n'est donc pas une problématique hystérique
que j'ai rencontrée, contrairement à mon attente. Ce n'est
pas un enfant oedipien qui ne peut être conçu, mais un bébé
fait avec la mère, par la mère, et destiné paradoxalement
à tenter de se séparer d'elle.
Ne pouvant s'identifier à une mère qui serait une femme
-une amante-,mes patientes veulent être mères pour cesser
d'être filles, ce qui échoue,sans doute aussi du fait de
la violence des projections de leur hostilité inconsciente sur
l'enfant imaginaire.
On a souvent débattu sur la qualité du désir d'enfant.
Certaines patientes se sont inquiétées bien tard, l'enfant
imaginaire les terrifie : il pourrait les rendre malade, cancéreuses
par les traitements hormonaux, elles vont perdre leurs dents, abîmer
leur corps. Pour le foetus, elles sont peu protectrices, elles risquent
d'avorter, accoucher prématurément. On sent la projection
dur lui du conflit avec la mère : ce sera lui ou moi. C'est cette
violence imaginaire qui, par la peur qu'elle entraîne, affaiblit
les désirs inconscients.
Avant de quitter ce chapitre, je voudrai profiter de cette occasion pour
faire une incidente portant sur l'abord de ces prises en charge.
Le déroulement de la thérapie est assez typique
de ce genre de situation. La patiente, qui accepte avec difficulté
de parler de sa stérilité, veille soigneusement à
ne pas s'engager dans une relation affective. La crainte de dépendance
et le risque que comporte pour elle tout lien affectif, sont ici au premier
plan et provoquent une défense contre l'amour de transfert. Il
y a peu de rêves, guère de capacités associatives.
La demande s'adresse au médical.
Rencontrer un analyste permet souvent, par des prises de conscience pourtant
limitées, l'ébranlement du système défensif
de l'inconception. Une prise en charge assez brève aboutit alors
soit à une grossesse soit à un renoncement. "Guérir"
une stérilité n'est pas toujours "faire" un enfant.
Accepter le refus jusque-là inconscient de la maternité
peut être aussi l'issue la plus favorable à cette situation
d'infécondité dont il faut rappeler qu'elle n'est pas une
maladie. Encore faut-il que médecins et intéressées
acceptent de prendre en compte l'importance de l'inconception dans
les aléas de la procréation.
La cure analytique permet l'évolution de ces patientes. Dans l'inconception,
il semble y avoir une absence d'investissement narcissique de l'appareil
reproductif (et sexuel dans son ensemble) en rapport probable avec un
défaut d'investissement par la mère de ces capacités
chez sa fille. La réceptivité et la capacité de contenir,
marquées de passivité, sont pour cela refusées généralement
consciemment, sans qu'apparaissent au sujet les conséquences de
ce refus sur sa fécondité. C'est le réinvestissement
d'un cadre contenant, à travers, souvent, la réceptivité
de l'analyste, qui permettra la guérison de la stérilité.
L'interprétation en termes de sentiment de castration doit se limiter
longtemps à la blessure narcissique. La réintroduction du
père libère la fertilité de la patiente, sans que
pour autant, la rivalité oedipienne avec la mère puisse
encore être mise en représentation.
2 La théorie freudienne de la féminité.
Il est temps de revenir maintenant à Freud. Le déni du
rôle paternel a été évoqué chez les
femmes qu'il a décrit dans ses textes rédigés à
partir de 1929.
La description du lien préoedipien mére-fille est
prépondérante. Freud a pris conscience de l'importance de
cette relation et de ses buts sexuels à la fois actifs et passifs.
(Vie sexuelle p149)
Il décrit les tendances orales agressives, et les désirs
sadiques de mort de la mère que le refoulement a transformé
en angoisse d'être tuée par elle. Il y a aussi fantasme d'empoisonnement,
et angoisse d'être dévoré par la mère de laquelle
on s'est nourri.
Les souhaits de passivité anale, liés aux lavements peuvent
provoquer des défenses par la colère liée à
l'excitation. Enfin Freud décrit des fillettes accusant leur mère
de séduction au travers des fortes excitations clitoridiennes déclenchées
par les soins corporels. Le désir actif envers la mère est
aussi celui de lui faire un enfant Comme le père.
On voit que les désirs proprement féminins se révèlent
bien tard. Dans une première phase correspondant au monisme phallique,
où le vagin serait ignoré dans les deux sexes, Freud insiste
sur la difficulté de l'évolution de la fillette et décrit
la fille "comme un petit homme". Elle va devoir quitter cet
état agréable pour accepter celui de femme. Il lui faudra
donc "changer de sexe", changer de zone érogène
- le clitoris masculin doit être abandonné pour le vagin
-, changer de buts pulsionnels en renonçant à l'activité
pour la passivité, changer surtout d'objet.
Le père n'y existe guère : comme intrus peut-être,
mais jamais comme rival. Il n'y a que mères et filles en présence,
jusqu'au moment où, pour Freud, la fille peut éventuellement
entrer dans l'Oedipe. Le moteur de cette évolution serait la seule
déception de ne pas posséder de pénis. Il n'existerait
pas de spontanéité d'un désir instinctuel ou hormonal
pour l'enfant chez la fille. Il en résulterait que le père
ne serait désiré que comme "prolongement" d'un
pénis, aux fins de procurer un enfant, désiré non
pour lui-même, mais comme substitut du pénis manquant.
Le changement d'objet.
Pourquoi la mère tant aimée se retrouvera-t-elle haïe
? Ce n'est pas, à ce stade, par rivalité, car Freud rejette
l'explication constitutionnelle de l'Oedipe : il n'y a pas d'instinct
qui pousserait la fille vers le père, elle n'éprouve pas
d'amour pour lui. Ainsi, ce n'est pas l'Oedipe qui provoque le changement
d'objet, mais l'inverse : c'est parce que la fille se détourne
de sa mère qu'elle investit son père. La cause majeure en
est la découverte de sa "castration", l'envie du pénis
un jour aperçu, "elle sait qu'elle ne l'a pas, elle veut l'avoir".
Ainsi, la femme "reconnaît le fait de sa castration" et
développe l'hostilité à l'égard de la mère
qui en est rendue responsable ; celle-ci se double de mépris quand
elle prend conscience que "la mère aussi est châtrée".
Désirant un pénis, elle se rabat sur un projet d'enfant,
et pour cela, se tourne vers le père. L'enfant réparerait
la castration qui serait le moteur principal du changement d'objet d'amour.
Le changement de sexe.
Si bien que l'image de la femme se modifie. Elle n'est plus l'être
autosuffisant, inaccessible, envié par l'homme amoureux que Freud
décrivait en 1914. Brusquement elle est devenue un être
blessé, victime d'une infériorité d'organe, que l'homme
méprise et qui se méprise elle-même. Quant à
sa jouissance, elle va devoir abandonner sa source, le clitoris, le "petit
bois nécessaire à l'allumage". Tout petit pénis
embryologique, Freud ne doute pas que la femme ne le compare au grand
et ne le juge inférieur. Elle l'abandonnerait en quelque sorte
par dépit, renforçant un interdit masturbatoire qui est,
lui, semblable à celui du garçon. La passivité remplace
alors l'activité de la libido garçonnière. Faute
de pénis, la fille se tourne vers le père et attend de lui
in enfant, substitut du pénis manquant.
On voit que le père n'entre dans le désir qu'indirectement
comme pourvoyeur et que l'oedipe n'a rien de pulsionnel ni d'universel.
Il apparaît alors pour la femme comme le calme après la tourmente
: "elle entre dans l'dipe comme dans un port" et elle
n'aura aucune raison psychique d'en sortir. L'dipe échappe
au destin masculin et, en l'absence de sa dissolution, le Surmoi, héritier
du complexe, n'apparaîtra pas aussi puissamment que chez l'homme.
A cette issue féminine normale Freud oppose un arrêt dans
ce mouvement trop frustrant. La fille peut choisir une position masculine
qui préservera son activité, évitera la reconnaissance
de la castration et valorisera les activités sublimatoires en l'absence
de désir d'enfant qui les auraient tournées vers le père.
(Anna ?)
3 Freud et la femme stérile
Bien que les conceptions de Freud ne se soient pas appuyées sur
l'étude clinique de patientes stériles, ses descriptions,
si controversées, s'appliquent justement à leur cas. Que
penser d'une telle rencontre ? Y aurait-il, entre Freud et nos patientes
un trait commun ? Partageraient-ils un même déni du féminin
? Nous tenterons de défendre cette hypothèse. Dans les deux
cas, l'amour pour le père n'atteint pas la force habituelle. Il
n'y a pas de rivalité avec la mère pour le père,
mais seulement pour la maternité, seul objectif enviable, seule
affirmation phallique.
La théorie freudienne pourrait-elle s'appliquer au défaut
de l'Oedipe de mes patientes ?
Est-ce le désir d'enfant qui leur aurait manqué
?
Certes non, puisqu'elles acceptent dans ce but les traitements les plus
éprouvants. Mais ce désir ne les éloigne pas de leur
mère pour les tourner vers leur père. Au contraire, vouloir
un enfant correspond à un espoir d'autonomie à l'égard
d'une mère qu'elles ressentent comme toute puissante et n'investissant
.qu'elles, leurs filles ?
_ Est-ce alors l'envie du pénis qui aurait fait
défaut à ces femmes infécondes ?
Non plus, mais l'envie du pénis n'est pas, chez elles, une étape
vers le père et la féminité. Elle est, au contraire
l'expression d'un refus du féminin. Ne pouvant admettre une passivité
qui les soumettrait encore à leur mère, elles tentent de
lui échapper par une activité pseudo-masculine qui est défensive.
Il s'agit d'une revendication phallique liée à l'échec
de la féminité, et visant à conforter le narcissisme.
Faut-il alors critiquer la théorie de Freud ? Pourquoi
pas ?
Je ne reviendrai pas sur certaines objections classiques .On sait
combien cette théorie du monisme phallique et la méconnaissance
du vagin qu'elle suppose, a été critiquée avec pertinence,
en particulier dans les travaux de Janine Chasseguet-Smirgel (1984) qui
relève de multiples représentations du vagin chez l'enfant
dans le matériel de Freud. Le vagin et le désir de pénétration
qu'il implique sont bien présents chez le petit Hans. Dans Les
deux arbres du jardin, J. Chasseguet-Smirgel (1986) expose de façon
lumineuse l'impasse de la castration féminine comme moteur de l'Oedipe.
Je voudrai insister surtout sur le vaste déni qu'opère
la théorie freudienne. Dés 1925, Freud annule le rôle
fondateur du désir de la fille pour le père. L'Oedipe cesse
d'être universel, ce qui prévaut, c'est l'anatomie.
Freud opère ainsi un retour vers sa Neurotica, dont l'abandon
lui avait pourtant permis de découvrir l'inconscient. A nouveau,
il situe hors de la réalité psychique, dans la réalité
externe, la cause d'un mouvement psychique. Ce fût autrefois la
séduction par l'adulte, c'est maintenant la matérialité
du manque de pénis.
Pour Freud, c'est cette perception qui est cause de l'éloignement
de la fille, rejetant brusquement une mère dont elle reconnaît
la castration. Voila le motif du changement d'objet. L'amour se tourne
vers le père, seulement comme pourvoyeur d'un enfant lui-même
substitut du pénis manquant. Que de déplacements !
Ainsi Freud dénie-t-il le désir des parents l'un
pour l'autre
la femme n'a pas de jouissance : elle subit le coït.
elle n'a pas d'amour pour son mari ; ce qu'elle désire,
c'est l'enfant.
Ainsi se trouvent déniés tant l'Oedipe de la fille que celui
du garçon.
Si l'enfant, pour Freud - surtout le garçon - est le seul apte
à combler le désir féminin, on voit combien la
théorie lui évite maintenant la confrontation à un
père oedipien. Pourquoi le garçon rivaliserait-il avec
lui puisque le père est si peu désiré de la mère,
n'ayant que le statut d'un intermédiaire délaissé
sitôt obtenu l'objet convoité qu'est l'enfant ?
Celui-ci n'a pas à ressentir d'impuissance, à se désoler
de ne posséder qu'un petit pénis incapable de satisfaire
la mère : la théorie fait de lui, malgré sa faiblesse,
l'objet privilégié de ce désir.
Chez Freud, il n'y a plus de femme amante qui délaisserait un moment
son fils pour obéir à son amour pour son mari. L'absence
de "censure de l'amante" (Braunschweig D. et Fain M., 1975),
le déni de la jouissance de la femme, font de l'enfant le
partenaire privilégié, réalisant ainsi une grande
victoire narcissique sur la castration.
Faut-il voir, dans cette répudiation du conflit des générations,
devenu inutile dès lors que l'enfant est d'emblée victorieux,
un déni de la castration ? Est-ce cette certitude d'être
le seul objet susceptible de combler la mère qui donne à
Freud la liberté de transgresser la morale traditionnelle en inventant
la psychanalyse ?
Hypothéses sur les causes de ce bouleversement théorique.
Rôle d'ANNA
Pourquoi Freud a-t-il ainsi abandonné son savoir concernant le
père libidinal excitant de la fillette, pourtant si clair dans.
Un enfant est battu (Freud, 1919). Dans les textes de 1925 rédigés
quelques années, seulement, après le précédent,
des éléments historiques, récemment révélés,
semblent confirmer notre critique de la "deuxième théorie
freudienne de la féminité".
On peut ainsi situer avec Quelques conséquences psychiques
de la différence anatomique entre les sexes (Freud, 1925),
un tournant majeur de la pensée de Freud concernant la sexualité
féminine. L'explication anatomique qu'il propose alors, et qui
modifiera, nous le verrons, sa conception de l'dipe et du lien au
père, ne se situe pas dans la continuité de ses théories
sur la sexualité.
Contrairement à d'autres remaniements théoriques, cette
nouvelle élaboration ne paraît pas induite par une nécessité
interne à la mise en jeu des équilibres dynamiques et elle
frappe par sa soudaineté. A la suggestion d'une connaissance refoulée
du vagin, Freud rétorqua le 8 décembre 1924 à K.
Abraham : "Je ne sais absolument rien à ce sujet. Aussi bien,
j'avoue en général volontiers que l'aspect féminin
du problème est pour moi extrêmement obscur !"
Or, quelques mois plus tard, Freud "sait". Il a découvert
une explication cohérente grâce à laquelle il organise
le développement de la féminité. Vision soudaine
de l'explication causale, qui préfigure celle-ci : la vision, par
la fille, du sexe masculin bouleverse son identité ; la certitude
de sa "castration" provoque l'immédiate envie du pénis.
"Elle a vu cela, elle sait qu'elle ne l'a pas, elle veut l'avoir".
Brutalité du changement, renvoyant à la soudaineté
de l'explication apparue à Freud.
On voit que l'envie du pénis est le moteur de toute cette évolution.
La lecture du livre de Peter Gay (1988) nous avait mis sur une voie nouvelle
(Pragier G et Faure-Pragier S., 1993) puisqu'il signale que Freud avait
pris Anna en analyse, en 1918 - ce que nous savions vaguement par une
lettre adressée à E. Weiss en 1935. A l'issue de son analyse,
on sait qu'Anna avait fait, le 31 mai 1922, une conférence sur
Fantasmes de fustigation et rêverie diurne. Or le texte Un
enfant est battu, (Freud, 1919) portait sur le même thème.
Faut-il y voir déjà une influence du cas clinique d'Anna
?
Celle-ci aurait été intégrée dans la pensée
de son père, qui poursuivait alors sa recherche sur le développement
dipien. Dans sa conférence de 1922, Anna présente
en trois étapes le fantasme de fustigation entraînant un
paroxysme de plaisir onaniste.
Le premier stade est celui de l'amour incestueux père-fille. Par
régression à l'organisation sadique anale, il se transforme
en scènes de fustigation pour exprimer "Father loves only
me"(18) . Les fantasmes datent de l'âge de 5-6 ans, avant l'entrée
à l'école. Puis ils font place, vers 8-10 ans, à
de "belles histoires", que l'enfant ne relie pas aux fantasmes
précédents. Pour la biographe E. Young-Bruehl, l'analyse
montre alors une identité de structure "entre deux événements
psychiques", qualifiés d'analogiques par Anna. Dans son texte,
les belles histoires commencent par une faute, commise par un jeune homme
faible, qui se trouve alors à la merci d'un homme fort et plus
âgé. Dans des scènes de plus en plus tendues, le jeune
homme est menacé de châtiments, jusqu'à une scène
finale de réconciliation et d'harmonie dans laquelle il obtient
son pardon.
Pour Anna, "dans le fantasme de fustigation, ce sont les pulsions
sexuelles directes qui sont satisfaites, tandis que dans les belles histoires,
ce sont les pulsions à but inhibé, comme Freud les nomme,
qui trouvent leur satisfaction"(19). Elle tentera donc de privilégier
les histoires, d'abord par l'écriture de nouvelles et de poèmes,
puis par le travail psychanalytique. Rappelons que pour Freud, en 1919,
le rôle masculin tenu par la rêveuse n'est pas synonyme de
comportement viril, ni d'homosexualité, mais, au contraire, moyen
d'échapper à la sexualité.
Anna arrête l'analyse avec son père en 1922, elle sera contrainte
de la reprendre en 1924, après la réapparition des "fantasmes"
contre lesquels son moi lutte avec énergie. Elle développera
ce rôle du Moi dans son livre de 1936, Le Moi et les mécanismes
de défense.
Si Anna combat ses sentiments dipiens, son père est dans
une position différente. L'amour excessif de Freud pour Anna ne
semble pas le culpabiliser. Bien au contraire, Freud exprime son désir
de la garder toujours avec lui. La désignant comme son Antigone,
il est visible qu'il se nomme lui-même dipe, et, ne voulant
pas se crever les yeux, détourne plutôt le regard. On a vu
que dans sa lettre à E. Weiss, il considère même cette
analyse comme une réussite. C'est une réussite en tout cas
pour lui, qui a tant souhaité conserver la présence aimante
d'Anna !
Déjà, éloigner Jones d'Anna ne semble avoir créé
en lui aucun conflit. En 1914, elle a 18 ans. Freud écrit à
Jones pour lui dire que son intérêt pour Anna est déplacé
; elle est trop jeune et ne s'intéresse pas encore aux hommes.
Il écrit aussi à Anna, le 16 juillet 1914 : "Je n'ai
aucune intention de t'accorder la liberté de choix dont ont joui
tes soeurs... Les regrets que j'éprouverais à t'avoir loin
de moi (en Angleterre), je refuse de les prendre en compte, ils m'empêcheraient
d'examiner les autres aspects du problème".(22)
En 1915, il écrit à Ferenczi (8 avril 1915) qu'il souhaitait
qu'Anna échoue à son examen d'institutrice pour la garder
près de lui : "Anna travaille dur pour l'examen, synonyme
pour elle d'un poste d'institutrice, mais, heureusement, elle échouera
à cause de sa voix" (épreuve de musique).(23)
A la fin de la première analyse, il confie à Lou, en mars
1922 : "Ma fille Anna me manque beaucoup aussi : elle est partie
le deux de ce mois pour Berlin et Hambourg. Il y a longtemps que je la
plains d'être encore chez ses vieux... Mais, d'autre part, si elle
devait vraiment s'en aller, je me sentirais aussi appauvri que je le suis
en ce moment, par exemple, ou que s'il fallait renoncer à fumer."(24)
Or on sait que Freud, malgré son cancer de la mâchoire, ne
pu jamais se résoudre à abandonner ses cigares. On comprend
que Freud ait évité d'affronter sa responsabilité
dans la pérennité des sentiments d'Anna.
C'est la solution par la théorie ! L'anatomie est devenue la responsable
. Freud innocente le père qu'il fût et absout alors
tous les pères. Prendre la mesure de la force des sentiments dipiens
non résolus chez sa fille paraît avoir un lien chez Freud
avec la brusque prise en compte de "la différence anatomique
entre les sexes " qui apparaît comme une défense
opportune. Face à la persistance de l'attachement d'Anna et de
son "complexe de masculinité" Freud construit une nouvelle
théorie de la féminité : l'dipe n'est pas originaire
chez la fille, contrairement au garçon. Ce qui est à
l'origine, c'est le manque de pénis, "le destin, c'est l'anatomie".
Ainsi, la masculinité de la fille n'est plus la conséquence
de la résolution insuffisante de l'dipe. Bien au contraire,
c'est l'anatomie qui provoque chez la femme, " qui doit accepter
sa castration ", une opposition, un complexe de virilité.
Quant à l'dipe, il sera secondaire, réparateur même,
la fille ne se tournant vers le père qu'en tant que prolongement
d'un pénis capable de lui fournir l'enfant, substitut du pénis
absent. L'amour d'Anna pour son père serait-il le meilleur destin
de la féminité?
L'envie du pénis est devenue la responsable majeure du développement
libidinal de la femme. Le complexe de masculinité qu'elle produit
peut perturber les relations de la fille avec les autres enfants et, surtout,
avec sa mère. C'est celle-ci, en effet, et non plus le père,
qui est maintenant au premier plan "c'est presque toujours la mère
qui est rendue responsable du manque de pénis" ; la jalousie
qui apparaît alors s'adresse à un "enfant préféré
par la mère" et non au père.
Le complexe de masculinité qui suit la déception dipienne
n'est alors qu'une régression au stade précoce de fixation
liée à l'envie du pénis. "Elle renonce au désir
de pénis pour le remplacer par le désir d'enfant et, dans
ce dessein, prend le père comme objet d'amour... Lorsque, plus
tard, ce lien au père fait naufrage et doit être abandonné,
il peut céder devant une identification au père par laquelle
la fille revient au complexe de masculinité auquel elle se fixe
éventuellement."
Dans un mouvement inverse à celui qui lui fait abandonner la réalité
de la séduction avec sa neurotica. Freud réintroduit
le réel, l'anatomie, comme fondement de la féminité
pour dénier, à nouveau, la culpabilité du père
!
4 Du développement réussi du féminin-maternel.
Après avoir évoqué le déni de la place du
père chez la femme inféconde, puis dans la théorie
freudienne, il me reste à préciser, dés lors, comment
je conçois le développement de la féminité.
1. J'aimerai insister d'emblée sur l'importance des identifications
Freud considère l'identification maternelle de la fille comme
l'issue du deuil de l'espoir de masculinité. Elle est bien antérieure,
à mon avis, dans sa complexité. Au delà de l'identification
narcissique, le féminin s'appuie sur la représentation,
conscient et inconsciente de ce que ressentent la mère et les femmes
et les femmes de la famille. La fille, qui s'est identifiée à
sa mère narcissiquement, ne pouvant maintenir cette illusion devant
la frustration s'identifie alors à l'objet du désir de celle-ci,
le père. Ce mouvement de triangulation engage le travail de symbolisation.
Il lui permettra, par la suite, d'étayer aussi son féminin
sur la féminité du père, qui permet à ce dernier
de reconnaître et valoriser la féminité à venir
de sa fillette et de l'investir, narcissiquement mais aussi libidinalement.
L'amour pour le père, dépend de la reconnaissance de la
castration de la mère, dit Freud, mais à la condition
que celle-ci admette que le père puisse la compléter.
Elle doit aussi reconnaître la féminité de sa fille.
S'identifier à une mère qui n'est plus toute-puissante,
mais désirante à l'égard de son mari, permet à
la fille de se tourner vers le père. Celui-ci doit à la
fois séparer mère et fille (ce qu'il ne fait pas dans les
cas de stérilité) mais aussi, avec la mère, reconnaître
l'attrait de sa fille en tant que femme (ce qui manque à se produire
chez Freud).
L'illusion dipienne doit prendre consistance pour que l'Oedipe
soit atteint "comme un port". Il faut aussi que la mère
ait désigné le père comme objet de son désir
et que celui-ci ait reconnu sa fille comme féminine. Le mouvement
de l'enfant lui-même qui demanderait directement au père
de pallier sa castration, principal mouvement organisateur pour Freud,
implique, à notre avis, la prise en compte de la complexité
du jeu préalable de l'amour et de l'identification.
2. Alors existe-t-il une angoisse de castration féminine
?
Pour Freud, il n'y a que complexe de castration, puisque la castration
chez la fille parait "déjà réalisée".
Aussi, n'est-elle pas efficace pour "sortir de l'Oedipe", ce
qui entraînerait l'absence de Surmoi dipien.
Pour M. Klein, elle existe comme crainte d'être détruite
à l'intérieur en perdant sa capacité à faire
des bébés, en rétorsion de ses propres agressions
du corps maternel.
Pour moi l'angoisse de castration s'appliquerait plutôt à
l'homme, que la fille craindrait de châtrer par sa jouissance. On
peut affirmer cependant la possibilité de l'angoisse de castration
chez la femme. L'issue en serait du côté du père qui,
outre son rôle séparateur, offrirait à sa fille, dans
les cas heureux, la possibilité de s'identifier aussi à
la féminité de son père.
Féminité de la mère, féminité du père
: on voit que c'est du côté du refus du féminin
que s'enracinent - comme chez les hommes - les achoppements d'une passivité
réceptrice érotisée Freud y insiste dans Analyse
sans fin, analyse avec fin. Cependant, il pense cette difficulté
comme -à nouveau- anatomique. C'est le "roc du biologique".
Le caractère caché du sexe féminin entraîne
un intérêt profond pour l'intérieur et l'éprouvé,
doublé d'une certaine incertitude. Aussi le désir féminin
s'exprime-t-il d'abord par un "trouble" terme signifiant de
son imprécision pour la femme. L'amour ne s'en distingue guère.
Pas toujours. Je rejoins ici Freud pour qui la perte d'amour est, pour
la femme, l'équivalent de la castration chez l'homme.
Pour étayer ces considérations théoriques, je rappellerai
le rôle érotique des "récits d'amour" et
le nombre impressionnant de femmes lectrices de la presse du coeur comme
des collections Harlequin (dont le tirage est d'un million d'exemplaires
en France). Rêver à la passion semble entraîner un
plaisir compulsif, souvent culpabilisé, voire secret chez des femmes
(même "intellectuelles") peu sensibles aux revues pornographiques
achetées, elles, par les hommes.
L'assomption du féminin dans la jouissance exige d'abord l'amour.
Celui ci ne suffit pas toujours, bien sûr, et la complexité
du "devenir femme" reconnaît des éléments
aléatoires qui réveillent des traces mnésiques érotisées.
Celles-ci provoquent alors des mouvements d'auto-organisation, même
tardive, du féminin (Pragier G. et Faure-Pragier S., 1990).
3. Féminité et passivité.
La passivité est-elle originaire ? Je le pense et rejoins ici
la conception de Winnicott, différente de celle de Freud parce
que remontant à l'étape infantile, qui décrit une
passivité première - une féminité - dans les
deux sexes. Freud évoquait le rôle excitant du "commerce
de l'enfant avec celui qui le soigne" et le prend, inconsciemment,
comme objet d'amour - comme objet sexuel. Les attouchements répétés
pendant les soins, l'énigme qui s'impose ainsi à l'enfant,
stimulent sa libido dans une "séduction originaire "
comme le propose J. Laplanche. (1987)
Le nourrisson n'est pas un objet vierge recevant sans initiative ces
stimuli. Cependant une part importante de jouissance passive marque ces
premiers temps, où l'objet se distingue à peine lorsqu'il
vient à manquer, stimulant alors, dans l'attente et la motricité
inopérante, toute une activité de fantasmatisation. Le bébé
se trouve confronté à de nombreux messages (paroles, gestes,
manière de le tenir, etc.) qui émanent de son environnement.
Les capacités de compréhension de celui-ci se trouvent débordées
par cette "violence fondamentale" qu'il subit ainsi nécessairement
et qui le séduit. Pour J. André, "l'être-effracté
de l'enfant séduit, anticipe et profile l'être-pénétré
de la féminité", ce qui rend caduque l'interrogation
classique sur la méconnaissance du vagin dans les deux sexes. Pour
l'adulte, ce dedans ne peut être méconnu, et c'est son savoir
qui est imposé au psychisme de l'enfant.
Cette féminité originaire laisse place, plus tard, au monisme
phallique qui, chez le garçon, présente un avantage défensif
majeur alors que chez la fille, le passage à la phase active peut
être transitoire et la passivité fait souvent retour. Lorsque
l'identification féminine est possible, grâce à l'appui
que représente une mère reconnaissant le rôle actif
du père, la passivité peut s'intégrer avec succès.
En revanche, si le père n'est pas reconnu et ne valide pas sa fille
comme femme pour l'avenir, la passivité devient menaçante,
car elle la livre à sa mère.
C'est cette éventualité que craignent -inconsciemment-
nos patientes stériles, et qui les pousse vers une attitude apparemment
active, une phallicité qui doit être distinguée de
l'envie du pénis. Notre clinique plaide ainsi en faveur de la théorie
"féminine passive" de la sexualité originaire.
La féminité ne signifie pas en revanche l'abandon de toute
phallicité, au sens que lui donne C. Parat, (199 ? ?) de plaisir
d'action, de pouvoir, de sublimation. Dans la cure, interpréter
en terme d'envie du pénis serait souvent une erreur risquant de
rendre l'analyse interminable.
4. Le changement d'objet
Freud interrogeait le motif d'un changement d'objet, de la mère
au père, chez la fille. La mère lui paraissait abandonnée
soudainement du fait de la déception produite par la perception
de sa "castration". Dans les cas normaux, à mon sens,
on ne peut chercher de cause au du changement car il ne se produit pas
de changement d'objet, mais seulement des modifications d'investissements.
L'objet tiers, le père, est présent d'emblée dans
le désir de la mère qui vise un autre que l'enfant. Le père
est alors désiré par identification hystérique précoce
à la mère, grâce aux mécanismes d'introjection
et à la constitution des objets internes.
Mais la mère n'est pas délaissée pour autant, contrairement
à ce que décrivait Freud. Le lien est conflictualisé.
Comme les hommes, les femmes tirent bénéfice à intégrer
cette composante comme les deux versants de l'Oedipe. Une certaine homosexualité
persiste, nécessaire, on l'a vu à l'épanouissement
du féminin. Le désir pour la mère permet, grâce
à l'identification à l'homme, la constitution d'une image
désirable de soi comme femme, ce qui renforce le narcissisme. La
confrontation à ''l'autre femme" organise la sexualité
psychique.
Il n'y a donc pas de radical changement d'objet à expliciter,
Il n'y a pas non plus à se produire de" changement de sexe",
On se rappelle que c'est ainsi que Freud définissait l'abandon,
qu'il estimait nécessaire, du clitoris en faveur du vagin. On connaît
aujourd'hui l'importance de l'intrication libre des différentes
zones érogènes pour que la femme puisse accéder à
une jouissance complète, dans laquelle la vie fantasmatique libre
est essentielle. Devenir femme implique une longue évolution psycho
sexuelle où le clitoris n'a pas à être rejeté.
La femme évolue, mais n'abandonne aucune de ses zones érogènes
pour accéder à la sexualité vaginale ! Cette représentation
semble venir du plus loin des angoisses infantiles masculines, une perte,-une
castration -libérerait seule la jouissance.
5 Le féminin doit-il s'opposer au maternel.
La classique "bascule"entre l'investissement du maternel et
celui du féminin par la mère, ne me parait rendre compte
que d'un mouvement conscient. Certes je ne peux qu'approuver les belles
descriptions de la "censure de l'amante" et reconnaître
une certaine alternance des investissements entre la Nuit et le Jour.
Faut-il l'imputer aux mécanismes de refoulement ou de clivage ?
Ou le maternel serait-il une forme de pulsion inhibée quant au
but, qui laisse persister bien des messages sexuels ? Ceux-ci, énigmatiques
pour l'enfant, provoquent une séduction originaire à
la quelle J.Laplanche a montré que nul n'échappe et qui
constitue le fondement originaire de l'inconscient. La sexualité
de la mère joue alors pleinement, mais de façon inconsciente
en partie, avec les fantasmes forgés par sa sexualité infantile
refoulée, née de sa propre rencontre avec l'imaginaire de
ses parents et la culture environnante. Il ne s'agit en rien d'une séduction
maternelle précoce perverse comme celle qu'a pu reconstruire Freud
chez Léonard.
Denier le puissant courant libidinal maternel, évoquer l'importance
du masochisme, me paraissent exprimer la persistance, comme chez Freud,
d'une théorie sexuelle infantile, le déni de la sexualité
de la mère et qu'elle puisse être, autrement que mécaniquement
par les soins qu'elle prodigue, une séductrice. La mère
au contraire va investir sur son enfant toutes ses attentes narcissiques
et libidinales, sans que l'on puisse craindre habituellement la perversion
qui hante les théoriciens, du moins tant qu'un tiers reste investi.
Je rejoins ici Freud pour qui la perte d'amour est, pour la femme, l'équivalent
de la castration chez l'homme.
Pour étayer ces considérations théoriques, je rappellerai
le rôle érotique des "récits d'amour" et
le nombre impressionnant de femmes lectrices de la presse du coeur comme
des collections Harlequin (dont le tirage est d'un million d'exemplaires
en France). Rêver à la passion semble entraîner un
plaisir compulsif, souvent culpabilisé, voire secret chez des femmes
(même "intellectuelles") peu sensibles aux revues pornographiques
achetées, elles, par les hommes.
L'assomption du féminin dans la jouissance exige d'abord l'amour.
Celui ci ne suffit pas toujours, bien sur, et la complexité du
"devenir femme" reconnaît des éléments aléatoires
qui réveillent des traces mnésiques érotisées.
Celles-ci provoquent alors de mouvements d'auto-organisation, même
tardive, du féminin. (Pragier G. et Faure-Pragier S., 1990)
Évoquons ici le retour étonnant des plaisirs maternels chez
les grand-mères récentes; Rarement évoquées
dans la littérature psychanalytique., ne sont-elles pas recouverts
par les "exploits" des grands-pères, tel Freud avec son
petits-fils observant " le Jeu de la Bobine" ?
Chez beaucoup d'entre elles, un sentiment d'élation voire un "coup
de foudre" inattendu est alors survenu, à la rencontre du
nouveau-né, témoignant ainsi d'une poussée libidinale
puissante mais dégénitalisée Ce plaisir est susceptible
de réactiver les manifestations corporelles ayant accompagné
l'allaitement : tensions pénibles des seins, contractions utérines.
Certaines grands-mères ont même eu une montée de lait
! Toutefois, cet investissement immédiat du bébé,
comme l'identification hystérique qu'elle entraîne, ne provoque
pas son corollaire de dépendance maternelle à l'objet..
Il s'agit davantage d'une joie profonde, ne visant à aucun moment
la décharge, et s'accompagnant d'une expansion du moi.
Aux femmes qui ont perdu la capacité d'enfanter elles-mêmes,
se révèle ainsi une surprise heureuse qui apparaît
lors de la perception de l'objet et vient peut-être compenser la
fréquence des expériences de pertes. Y a-t-il alors dans
la filiation féminine quelque chose qui assure un sentiment de
permanence et évite aux mères, malgré l'âge,
d'être confrontées au deuil de soi-même (C. David 1996)
et auquel certaines collègues femmes ont du mal à s'identifier,
comme si, chez elles, l'idée de la mort entraînait plutôt
l'inquiétude pour des enfants qui allaient vivre sans leur mère.
A mon avis, il n'y a donc pas d'incompatibilité entre maternel
et féminin mais au contraire une intrication réussie dans
les meilleurs cas.
Lorsque l'amoureuse, au comble de la jouissance, demande à son
amant "fais moi un enfant", n'y a-t-il pas alors intrication
du maternel et du féminin ? Le désir d'enfant serait alors,
non pas la cause comme le décrit Freud, mais la conséquence
même de l'amour de l'amante. Donner une descendance serait la preuve
de cet amour.
La Tamar de la bible en est l'éclatante figuration. Elle se retrouve
veuve de l'homme qu'elle aime et sans enfant de lui, ce qui rompt l'obligation
de procréer pour construire l'histoire. Selon la prescription du
lévirat, elle doit obtenir, pour son mari défunt, un enfant
du même sang, grâce à ses beaux-frères. Le premier,
Onan, préfère, on le sait, répandre sa semence sur
la terre que procréer pour son frère aîné.
Le deuxième est refusé à Tamar, en prétextant
son jeune age. Elle décide alors de feindre de se prostituer, et
trompe ainsi son beau-père dont elle devient enceinte. Les cadeaux
qu'elle a eu la prudence d'exiger de lui font alors la preuve de sa vertu
et de l'amour qu'elle voue à son mari défunt. Par cette
grossesse, elle s'affirme comme son épouse.
Et ensuite? La bonne mère disponible et protectrice pour son enfant,
peut-elle demeurer une femme désirable pour son partenaire et ne
pas le materner lui aussi. Mais pourrait-elle être une mère
suffisamment bonne si elle n'était aussi une femme suffisamment
femme? L'exemple des femmes infécondes montre que non. On doit,
ce me semble, distinguer le temps de la séduction, et peut-être
du voile, de la mascarade nécessaires au désir de l'homme,
et le devenir de la sexualité du couple, qui entraînerait
d'autres développements. Il y aurait possibilité, en dépit
de Freud, d'un amour durable, qui ne s'enliserait pas dans un assouvissement
féminin neutralisant tout désir chez l'homme. L'incertitude
préserverait un espace de jouissance. Dans une dialectique entre
amour et identifications, dans un équilibre du narcissisme et du
jeu des pulsions, il pourrait y avoir des cas heureux.
Sylvie FAURE-PRAGIER, Membre Titulaire de la Société
Psychanalytique de Paris, 8 rue Boissonade, F - 75014 Paris
Texte présenté à la Journée
d'Etude du GERCPEA à Luxembourg le 24 novembre 2006
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