"DE L´HOSPITALITÉ DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE
AUJOURD´HUI " (*)
Marcio de Freitas Giovannetti (**)
"Mais l´hospitalité pure ou inconditionnelle ne
consiste pas en une telle invitation ("Je t´invite, sois
bienvenu chez moi, pourvu que tu t´adaptes aux lois et normes
de mon territoire, en accord avec mon langage, ma tradition, ma mémoire,
etc."). L´hospitalité pure ou inconditionnelle, l´hospitalité
en soi, s´ouvre ou est ouverte d´emblée à
quelqu´un qui n´est pas attendu ni invité, à
celui, quel qu´il soit, qui arrive comme un visiteur absolument
étranger, comme un nouvel arrivant, non identifiable et imprévisible,
bref, à un totalement autre. J´appellerai cette hospitalité
visitation bien plus qu´invitation. La visite peut en fait être
très dangereuse, et nous ne pouvons pas l´ignorer, mais
une hospitalité sans risque, une hospitalité appuyée
sur certaines garanties, protégée par un système
immune contre le totalement autre, serait-elle une hospitalité
véritable?" (Jacques Derrida, in Filosofia em tempos
de terror).
1- Il y a environ quatre ans est venu me voir un homme jeune, la
trentaine, cadre d´une entreprise multinationale (8). Il travaillait
à São Paulo et mon nom lui avait été indiqué
par un collègue argentin qu´il ne connaissait pas mais qui,
je l´ai su plus tard, était un ami de la mère de son
ex petite amie avec qui il avait eu une brève relation en Europe.
Il était colombien, et était allé étudier
aux États-Unis dès son adolescence, il y avait fait ses
études universitaires puis un troisième cycle. Il avait
été embauché par cette multinationale et vivait depuis
dans diverses villes de différents pays, ne passant pas plus que
quelques mois dans chacune. Tout en résidant maintenant à
São Paulo, il faisait de fréquents voyages à l´étranger,
ne sachant jamais où il se trouverait quelques jours plus tard.
Il ne nous était donc pas possible d'établir un cadre analytique
avec un nombre fixe de séances hebdomadaires déterminé,
ni même d´en définir à l´avance les jours
et les heures. Notre première rencontre n´avait d´ailleurs
eu lieu qu´après plusieurs messages laissés sur nos
répondeurs. La langue que nous avions utilisée, alternait
le portugais, l´espagnol et le "portugnol ", bien que
l´enregistrement de sa boîte vocale soit en portugais et en
anglais. Dans un de ses messages antérieurs à notre première
rencontre, mon attention avait été attirée par le
fait que, bien que le message soit en espagnol, il me demandait mon "endereço",
c´est à dire mon adresse, en portugais, et non pas mi "
dirección ". Lorsque nous nous sommes rencontrés, sa
première question a été, dans quelle langue allons-nous
parler? Português, english, español? Le fait est que nous
conversons depuis en un mélange de toutes ces langues.
Nous n´avions pas de règle de fréquence pour nos
séances. A chaque séance nous décidions de la suivante,
ce qui ne voulait pas dire qu´elle aurait lieu, car il n´était
pas rare qu´il doive subitement partir en déplacement. De
père colombien et de mère américaine il avait été
alphabétisé dans une école anglaise, il avait fait
ses études primaires dans une école catholique traditionnelle
et sa High school aux USA. Embauché par une multinationale pour
laquelle il travaillait dans le secteur financier, il ne se sentait pourtant
pas un homme cosmopolite ou international, mais dans ses propres termes,
il ne se sentait que comme ayant "hauts et des bas". Même
dans son travail, malgré les promotions et les gains financiers
toujours croissants, il ne se sentait aucune confiance dans ses connaissances.
Les données de sa vie lui apparaissaient soit sous une forme stéréotypée
et rigide soit dans des références assez confuses de temps
et de lieux, sans que rien ne se structure en tant que récit, bien
que l´on ne puisse en aucune façon dire de son discours qu´il
ait été fragmenté. Il faisait un rêve récurrent
dans lequel une grande vague se formait sur la mer et venait vers lui,
presque tout le temps en détruisant ce qui se trouvait devant lui.
Tout aussi récurrentes étaient ses visites à une
célèbre maison close de luxe de São Paulo, où
il rencontrait des femmes avec lesquelles il entreprenait de vivre "une
vie de couple" pour quelques mois. Toujours provisoire. Comme était
provisoire l´appartement qu´il occupait, un appartement payé
par la société, sans aucun meuble, si ce n´est un
lit, une télé et ses vêtements. Un seul objet personnel,
sa guitare, avec laquelle il passait de longues heures, l´avait
accompagné dans tous ses déménagements. Trois ans
après notre première rencontre, il commence à meubler
cet espace, avec des objets qu´il choisit. Les premiers luminaires
qu´il déclare avoir acheté dans un magasin près
de mon cabinet. Son premier tableau: une photo d´un phare quelque
part en Europe, à quatre moments de la marée. Au moment
de la marée basse où le phare est complètement dégagé
de l´eau, jusqu´au moment où la vague le submerge entièrement.
Il commence alors après un long processus d´analyse - en
rien conventionnel du point de vue du setting classique - à construire
quelque chose qu´il peut appeler sa maison où il est capable
de restructurer sa vie, sa parole se fixe peu à peu sur l´espagnol
et paradoxalement, il m´est de plus en plus difficile de le comprendre:
la langue universelle, mélange d´espagnol, de portugnol et
d´anglais étant maintenant remplacée par un "colombien
authentique". Et c´est dans cette langue-patrie qu´il
récupère le souvenir d´un lopin de terre qu´il
devra hériter de l´une de ses tantes, qu´il commence
à évoquer la possibilité de quitter la société
multinationale et d´utiliser ses connaissances du marché
et des affaires pour s´y installer dans un proche futur.
2- Il y a près de trois ans, un homme d´une quarantaine
d´années vient me voir pour entreprendre une analyse. Il
a trouvé mes coordonnées téléphoniques au
cours des recherches qu´il fait sur Internet après avoir
lu, dit-il, un de mes textes publié sur le site de la Société
Psychanalytique de Paris. Il a donc décidé de ne plus repousser
la décision de faire une analyse, ce qu'il envisageait depuis longtemps.
Homme d´une grande culture humaniste, il travaillait sur les populations
menacées d´extinction depuis plus de vingt ans et menait
sa vie dans deux mondes: l´un, celui de la culture occidentale,
et l´autre, celui de la culture primitive. Le passage d'un monde
à l´autre se faisait de façon abrupte, sans que rien
d'extérieur ne vienne justifier ce changement. Il sentait simplement
qu´il ne pouvait plus continuer à la place qu'il occupait
alors et il passait d´un monde à l´autre. Ses premières
séances se caractérisaient par une parole continue et explicative
de ce qu´il considérait être ses plus grands problèmes
et, dans une forme d'auto-analyse, il me présentait des interprétations
très convaincantes au sujet de ses vies et de ses actes. Je me
posais la question de comment je pourrais intervenir sans que mes paroles
ne soient ressenties comme une simple correction et sans paraître
souscrire à ce qu´il en comprenait. Je choisis ainsi de lui
poser des questions - beaucoup au sujet de son travail auprès des
populations indigènes - au lieu de me soucier de lui fournir des
interprétations classiques. Questions qui, en ponctuant son discours
- il était capable de parler sans interruption pendant toute la
durée d´une séance - commencèrent à
me créer une véritable place en tant qu´analyste.
En raison de sa situation et de ses pratiques, la fréquence des
séances était dictée par les alternances de ses voyages:
à chaque séance nous fixions la séance suivante ou
un groupe de séances. A plusieurs reprises il m´arriva d´être
pris de surprise par un de ses voyages qui, d'après lui, avait
été prévu de longue date et dont il m'aurait averti,
mais dont il j'étais persuadé qu'il ne m'en avait jamais
parlé. Je me rendis compte peu à peu que son temps, ou plutôt
sa façon d'appréhender le temps était très
différente de la mienne, de celle du sens commun ou de celle du
calendrier. Et lorsque je lui communiquai cette "première
interprétation" je m´entendis répondre, qu´il
était évident qu´il en était ainsi. C´est
lui qui maintenant était surpris que je ne me sois pas rendu compte
de quelque chose d´aussi flagrant. Il y avait du dédain dans
sa voix. Peu de temps après, six mois après notre première
rencontre, je me retrouvais sans nouvelles de lui. Six mois plus tard,
je reçus un mail de lui avec un extrait d´un journal de Londres
annonçant une exposition de ses travaux qu´il était
en train de réaliser. En annexe, quelques critiques très
élogieuses parlaient de l´importance d´un travail comme
le sien. C´était tout. Ou c´était beaucoup,
selon le point de vue que l´on adopte. Aucun mot de lui qui me soit
destiné. Ou, comme j´ai pu le penser, me rappelant ce qu´il
m´avait raconté au sujet d´une certaine culture indigène
dans laquelle l´individu ne pouvait savoir son propre nom, tous
les mots, bien que signés par d´autres m´étaient
spécifiquement adressés. Ainsi j´ai compris qu´il
était possible qu´il me signifie que notre travail était
important et bon. Nous vivions simplement dans des temps différents.
Et, de ce point de vue, il n´avait pas rompu le contact avec moi,
il ne s´était à peine absenté un peu.
Trois mois plus tard, il me laisse un message sur mon répondeur
pour me prévenir qu´il était de retour et voulait
prendre rendez-vous. Nous nous sommes retrouvés, d'après
mon calendrier, presque un an après la dernière séance.
Sur son calendrier, seulement peu de temps après. Mais, paradoxalement,
bien des choses s´étaient passées: les changements
dans sa vie étaient énormes depuis notre dernière
rencontre. Et, pour la première fois, il présentait un récit
dans une temporalité diachronique dont le sens était de
me mette au courant de tout ce qui s´était passé depuis
notre dernière rencontre. Ou plutôt de tous les changements
auxquels il avait procédé dans sa vie à la suite
de son analyse jusque là. Puis il me dit qu´il envisageait
de se fixer maintenant à São Paulo et que nous pourrions
nous rencontrer plus fréquemment. Il était à la recherche
d´une nouvelle maison, où il allait vivre avec sa nouvelle
femme, une relation qui l´effrayait beaucoup parce qu'elle avait
beaucoup d'importance pour lui. "Être at home" était
ce qui, dans ses termes, était nouveau. Depuis, nos conversations
portent sur ce qu´est construire une maison. Et sur la signification
d´une maison.
3- A la fin de l´an dernier, je suis sollicité, en
urgence, par un homme de trente-cinq ans, car il y avait deux jours sa
femme lui avait communiqué qu´elle ne voulait plus vivre
avec lui. Il était désespéré, car il ne savait
que faire, ni où aller. Il n´avait jamais pensé qu´une
telle chose puisse lui arriver: mari exemplaire, père exemplaire,
professionnel exemplaire. Tout allait bien jusqu´à ce qu´elle
lui communique sa décision irrévocable. Il devrait partir
de chez lui le plus rapidement possible. Il n´avait perçu
aucun signe que quelque chose de différent ou de bizarre se passait
dans sa vie conjugale. Pareillement, il n´y avait aucun signe qu´il
ait eu une quelconque compréhension affective des événements
de sa vie, bien qu´il se soit présenté à moi
comme quelqu'un d´assez affectif, ses larmes et son émoi
étaient véritables, tout comme l´affection qu´il
disait porter à son fils dont il pensait ne pas pouvoir se séparer.
Au contraire des deux premiers patients décrits plus haut, il
semblait avoir une maison et c´était justement la possible
perte de cette maison qui le terrorisait. Avec lui, tout aussi différemment
qu´avec les deux premiers patients, il fut facile de prendre date
pour le début de l´analyse, avec jours et heures fixes dans
le plus classique des styles. Un peu plus d´un mois après
que nous ayons commencé, il avait quitté son domicile. Il
était encore vivant et il en était tout surpris. Il avait
loué un appartement meublé, prés de son ancien domicile
et, fier de son fait, il commença à récupérer
l´histoire de son mariage: c´est un ami architecte qui lui
avait présenté cette jeune femme quelques années
auparavant. Cet architecte était à l´époque
en train de construire la maison des parents de celle qui allait devenir
sa femme. C´était cette maison, non la sienne, qu'il avait
tellement peur de quitter. Une maison avec les caractéristiques
de quelque chose de solide, de bien construit, de riche, en tous points
différente de la maison de ses parents, toujours dominée
par l´ombre de la perte de la terre natale. En effet, son père
s´était exilé à la fin des années soixante-dix,
fuyant la dictature soviétique. Son histoire commence à
être racontée et restaurée. Son rapport avec son ex-femme
est alors présenté comme ayant été affectivement
et sexuellement extrêmement pauvre. Il avait passé des années
à travailler un grand nombre d´heures par jour, rentrant
tout droit à la maison après le travail et se couchant tôt.
Sa peur de se retrouver dans les rues, dans le monde, lui apparaissait
maintenant évidente, au fur et à mesure qu´il se repositionnait
dans son travail et franchissait quelques frontières. C´est
avec beaucoup de difficultés qu´il quitte alors son fils
pour quelques jours, pour un voyage d´affaires à l´étranger.
C´est alors que réapparaît le thème de la maison,
mais maintenant de sa maison à lui qui est rapidement occupée
par des objets de son propre choix. L´espace devient un lieu réel,
habitable, non plus un lieu fantasmé, appartenant à un autre.
Parallèlement ses affaires ont de vent en poupe et il reçoit
une proposition de partenariat d´une banque internationale: il commence
à voyager assidûment jusqu´à être obligé
de passer deux mois à l´étranger, ne revenant que
les week-ends pour voir son fils. Nous vivons actuellement cette période
de séparation: ses séances son suspendues jusqu´en
octobre, quand il devra reprendre sa place à São Paulo.
Parfois, il m´envoie des mails. Nous sommes en contact, bien que
ce ne soit pas dans un setting analytique classique.
4- Les descriptions synthétiques de ces trois analyses qui
sont encore en cours me servent de modèle pour cette nouvelle clinique
qui se structure progressivement depuis la fin des années 90. Il
est absolument révélateur que ces trois patients soient
aux prises avec la construction de leur maison ("chez soi",
"at home", "un foyer") et avec la narration historique
de leurs vies. Il est absolument révélateur que ces constructions
cheminent en parallèle avec la construction (ou la déconstruction)
d´un setting analytique possible, "non-classique".
Si, il y a encore quelques années, les analysants qui arrivaient
dans nos cabinets apportaient avec eux la structuration préalable
d´un espace géographique et historique, avec des degrés
divers de configuration de frontières internes et externes - une
maison en quelque sorte - nos nouveaux patients souffrent justement de
l´inexistence de ce lieu, de cette maison. Ou bien elle est fictive,
comme dans le cas de mon troisième patient, fonctionnant plus comme
un refuge contre la vie, ou bien elle est à créer, à
configurer. Nos patients d´avant la fin du siècle dernier
arrivaient à l´analyse avec l´idée d´un
temps et d´un lieu de permanence et ne s´étonnaient
d'aucune façon que nous, analystes, exigions d´eux une fréquence
hebdomadaire déterminée des séances, puisque le concept
de permanence existait en eux. Aujourd'hui, les patients qui nous arrivent
vivent dans un monde où les frontières n´existent
plus et où l´idée et le concept ont été
remplacés par la vitesse et l´accélération
du temps. Nous ne pouvons plus leur proposer un setting classique d´analyse
au risque qu´aucune analyse ne puisse avoir lieu. Le travail analytique
ne se fait plus dans le sens classique de travail des résistances
mais il s'agit de travailler pour que l´espace virtuel et sans frontières
puisse être transformé en un lieu. Lieu d´intimité,
lieu d´échanges, lieu de possibilité du narratif.
Lieu d´existence réelle, non virtuelle.
Si au début de l´analyse, l´objectif était de
rendre conscient l'inconscient, puis par la suite, que le Moi advienne
où était le Ça, en ce début de millénaire
nous sommes encore à la recherche d´un nouvel aphorisme.
Car la construction de ce lieu ne passe pas par l´imitation d´un
lieu ancien, mais, plutôt, par le besoin de faire le deuil de la
perte de ce lieu qui n´existe plus. Sans quoi il ne nous reste plus
que la mélancolie cristallisatrice d´une imitation de l´ancien,
à la manière de l´architecture de Las Vegas, simulacre
banalisateur d´autres temps et d´autres lieux. Car maintenir
l´esprit freudien c´est pouvoir écouter, comme Freud
l´a fait avec les hystériques, à la fin du XIX siècle,
la parole nouvelle. Et quelle est cette nouvelle parole, quelle est l´équivalent
de l´hystérie en ce début de XXIè siècle
?
5- C´est pour essayer de parvenir à saisir et à
écouter cette nouvelle parole que je fais appel aux concepts de
" déconstruction" et d´hospitalité"
de Derrida par lequel j´ai commencé ce texte. Pour que l´analyste
puisse aujourd´hui accomplir sa fonction originale, celle de l´écoute
de la parole de l´autre, dans le sens freudien le plus pur, il lui
faut déconstruire son fond conceptuel, déconstruire son
setting classique. Ce n´est qu´ainsi qu´il pourra offrir
l´hospitalité à cette nouvelle subjectivité
qui émerge en ces temps nouveaux de non-lieux et de non-frontières.
Ce n´est qu´ainsi qu´il pourra avec son nouvel analysant,
faire la "visite" de ces nouveaux territoires - ou espaces -
de la subjectivité émergente en un moment où l´histoire
s´accélère progressivement. Ce n´est qu´ainsi,
dans ce nouveau registre, que la clinique psychanalytique pourra se recréer,
re-créant un mutuel partenariat, analyste-analysant, quelque chose
qui ait le sens de "chez moi", ma maison, mon identité.
D´autant plus que l´identité du psychanalyste n´est
pas structurée par son divan, ni par la fréquence avec laquelle
il reçoit un patient, ni par son interprétation exacte.
Son identité se structure dans sa capacité de l´écoute
de l´autre - à l'état naissant -, dans l´intervention
qui maintient vif le dialogue vivant et dans sa possibilité d´exercer
son travail dans le provisoire caractéristique des concepts qui
viennent délinéer notre champ. C´est justement vers
ce provisoire que pointe l´uvre freudienne, dans sa refonte
constante. C´est justement sur ce provisoire qu´attire notre
attention la pensée de Derrida (déconstruction), de Marc
Augé (les non-lieux), d´Edgar Morin (la théorie de
la complexité), de Paul Virilio (l´accélération
du temps), tous tributaires de Freud et, peut-être pour cela, capables
d´apporter quelque lumière humaniste à ces temps nouveaux.
6- Hans, l´enfant symbole de la Psychanalyse, regardait pas
la fenêtre de chez lui l´intense agitation de la gare de Vienne,
au début du XXè siècle. De son point d´observation,
la ville lui paraissait si grande et si effrayante, avec le va et vient
des charrettes tirées par les chevaux, avec la foule anonyme qui
se pressait aux départs et aux arrivées, qu´il développa
cette agoraphobie aujourd´hui classique. Il ne voulait pas sortir
de chez lui, lieu sûr et protégé, jusqu´à
ce que la grossesse de sa mère suivie de la naissance de Anna,
sa sur, le lancent inéluctablement dans la vastitude des
espaces de la ville et du monde. Un monde avec des frontières à
franchir. Une ville et un monde bien différent de celui qu´aperçoit
une jeune femme américaine enfermée tout en haut dans une
chambre anonyme d´un hôtel du XXIè siècle, telle
que nous montre une séquence magistrale du film de Sophie Coppola,
"Lost in Translation". S´approchant presque en somnambule
de la baie vitrée qui aujourd´hui tient souvent lieu de fenêtre,
elle s´assoit sur un meuble qui s´appuie contre la vitre,
et à mesure qu´elle contemple les lumières et les
constructions mutantes de ce qui doit être la ville de Tokyo, elle
ramasse ses jambes sous elle, passe ses bras autour de ses genoux, courbe
son corps, et finit dans une position ftale. A la différence
de Hans, elle n´est pas chez elle, mais paradoxalement elle est
"en famille", puisqu´elle accompagne son mari photographe
au cours d´un de ses voyages de travail. A la différence
de Hans, elle ne se structure pas sur une phobie de sortir dans les rues,
il n´y a simplement plus de rues où circuler. Ce qu´il
en reste ce sont des musées, archives d´une culture et d´un
monde qui n´existent plus. Même les villes existent plus,
car le Tokyo qui nous est présenté dans le film ne ressemble
en rien à ce qu´on peut entendre par ville: ce que le petit
Hans pouvait voir de sa fenêtre.
7 - Marc Augé, anthropologue, ethnologue, sociologue, réalise
une magnifique étude de ce qu´il appelle "les non-lieux"
- espaces de transit - dans ses livres " Les non-lieux" et "
La guerre des rêves". Si la ville décrite par Baudelaire,
au XIXè siècle, était dominée par les clochers
des églises et par les cheminées d´usines - monuments
historiques et signes de travail -, la ville du XXIè siècle
se présente comme une multiplicité de lumières colorées
et alternantes aperçues à travers la baie vitrée
située au cinquantième étage d´un hôtel
international. Pas très différente d´un écran
d´ordinateur. Elle n´est plus un lieu, ou un lieu d´arrivées
et de départs, de rencontres et d´adieux, elle se présente
à nous comme encore un lieu de transit, à l´image
des autoroutes, avec ses points d´arrêts pour faire le plein,
s´alimenter et observer éventuellement le paysage et les
lieux qui renvoient à une histoire passée, de monuments
et de musées. Elle n´est plus une maison, dans le sens d´accueil
et de nomination, de généalogies. Ainsi Thèbes, la
ville d´Oedipe - paradigme de la ville psychanalytique - doit être
déconstruite et recréée car il ne s´agit plus
d´exil, de bannissement, d´accueil et de croisée des
chemins, elle apparaît bien plus comme un espace transitoire pour
les échanges et les transits, qu´ils soient sexuels ou de
terreur. Le monument qui fonde le XXIè siècle est le lieu
où se trouvaient les tours jumelles. Non pas le lieu où
des milliers de corps ont été enterrés. L´antique
Mésopotamie, berceau de notre civilisation, transformée
en féroce champ de bataille observable par sur tous les écrans
de télés de la planète sert bien à illustrer
le nouveau rapport qui s´établit entre "Terre, terre,
territoire et terreur" (p.111).
9- Qu´est-ce qu´un être humain demande Derrida,
retrouvant là l´énigme du Sphinx qui guettait aux
portes de Thèbes. "La plupart des gens supposerait que c´est
là une désignation évidente en soi-même: un
être humain est un membre de l´espèce humaine. Le problème
c´est que aussi bien "humain" que "espèce"
sont des termes qui se ramifient en labyrinthes historiquement construits,
qui se dédoublent et compliquent indéfiniment le spectre
sémantique du mot" (p.23, Filosofia em tempos de terror).
C´est justement à cette question que Freud a consacré
toute sa vie, dénonçant la multiplicité du sujet,
dénonçant sa fragmentation. C´est sur cette même
question que nous avons, nous psychanalystes d´aujourd´hui,
à nous pencher, sans rester mélancoliquement accrochés
à des concepts qui nous emprisonnent et qui ont une limite historique,
culturelle et linguistique, car ce n´est qu´ainsi qu´il
nous deviendra "plus difficile de recourir à tout argument
essentialiste, car la multiplicité même des récits
historiques empêchera toute tentative de construire un concept en
termes de paires irréductibles - homme X femme, humain X inhumain,
humain X animal, rationalité X instinct, culture X nature - qui
ne sont autres que des simplifications (p.24). Ce n´est que par
un énorme travail de deuil que nous pourrons nous actualiser pour
l´écoute de nos nouveaux patients. Les appeler borderlines
ou porteurs de graves troubles narcissiques n´est pas de grand secours,
ni pour eux ni pour nous. Ne serait-ce que parce que nos concepts - bien
que possédant quelque utilité - ont aussi leur ramifications
historiques et culturelles et sont donc datés. Nous, psychanalystes,
avons connu, au long du XXè siècle, un biaisement qui a
" pathologisé " de façon excessive le psychisme
humain. Il est l´heure de repenser sérieusement ces questions.
10 - Le premier patient de mon récit cherchait mon "adresse",
le lieu où il pouvait me rencontrer. Nous analystes sommes tous
aussi à la recherche de l´adresse où nous pourrions
nous rencontrer avec nos analysants, car cette adresse n'est pas donnée
à priori, elle doit au contraire être construite avec les
outils dont nous avons hérité de nos pionniers dans un monde
bien différent de celui où ils ont vécu. La Géographie
classique est morte, écrit Virilio. Les frontières n´existent
plus. On ne peut plus aller chercher le savoir à Vienne, à
Londres ou à Paris. Il est fondamental, avant toute chose, de pouvoir
séparer le savoir de l´information banalisée ou cristallisée.
La question de la Psychanalyse aujourd´hui n´est plus latino-américaine,
européenne ou américaine. Ni globale d´ailleurs. Mais
elle continue à être la possibilité d´offrir
l´hospitalité à la parole et au geste de l´autre
différent de nous-mêmes.
La signification la plus radicale de "chez-soi, at home, em casa",
quel que soit la langue dans laquelle le mot est articulé, est
celle de l´intimité, d´être à l´aise.
C´est le même sens que possède le "setting",
le cadre, de l´analyste. Ce n´est que cela et tout cela. Si
nous sommes capables, avec nos patients, de créer les conditions
nécessaires d´intimité et de se sentir "à
l´aise" pour que les associations puissent être libres
et l´attention flottante, conditions nécessaires pour que
la rencontre analytique ait lieu, nous pouvons tous deux, analyste et
patient, l´un hébergeant l´autre et alternativement,
nous approcher un peu plus de l´âme humaine.
Au IIè siècle, l´empereur Adrien, celui qui étendit
les frontières de l´empire romain à presque toute
la Terre connue jusqu´alors, écrivait:
Petite âme tendre flottante
Hôte et compagne de mon corps,
Tu descendras en des lieux pâles, durs, nus
Où tu vas renoncer aux jeux d´autrefois.
Dix-sept siècles plus tard Flaubert a défini cette époque-là:
"les dieux n´étant plus, et le Christ n´étant
pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle,
un moment unique où l´homme seul a été".
Nous sommes à nouveau, en ce début de XXIè siècle,
dans un monde sans frontières et dans un monde d´accélération
du temps, à nouveau aux prises avec des lieux durs, nus et crus,
et, malgré tous nos fondementalismes, seuls avec nous-mêmes.
C´est là notre défi en tant que psychanalystes: comment
favoriser la "visitation", comment héberger et comment
être hôtes de cet autre qui vient à notre recherche,
car l´âme humaine continue flottante.
Sommes -nous capables, et dans quelle mesure, d´être hospitaliers
à cette nouvelle parole? C´est à nous d´en décider.
Le renoncement aux jeux d´autrefois sera conséquence de la
petitesse ou de la grandeur de notre âme. Et de notre audace.
Bibliographie
1) - Augé, M. Los no lugares: Una antropologia de la sobremodernidad.
Barcelona: Ed. Gedisa.
2) - Augé, M. A Guerra dos Sonhos. Campinas: Papirus, 1998.
3) - Borradori, G. Filosofia em tempos de terror: Diàlogos com
Habermas e Derrida. Rio de Janeiro: Jorge Zahar Ed., 2004. (Publié
en France sous le titre Le "Concept" du 11 septembre,
Jacques Derrida et Jürgen Habermas, Galilée, 2004)
4) - Coppola, S. Lost in translation. Delacorte Press, New York.
5) - Freud, S. (1909). Analyse d'une phobie chez un petit garçon
de 5 ans (Le petit Hans). Paris, P.U.F.
6) - Giovannetti, M. F. Qu'est-ce qu'un psychanalyste? Ornicar?:
Revue du Champ Freudien, v.51, p.131-40, 2004.
7) - Giovannetti, M. F. Esboço para uma cena primària e
uma cena analítica no início do séc.XXI. Rev.
Latinoamericana de Psicoanàlisis, FEPAL, v.7, n. 1, 2004.
8) - Giovannetti, M. F. Analisabilidad Hoy. Apresentado no Congresso
FEPAL de Gramado, 2000.
9) - Virilio, P. A bomba informàtica. São Paulo:
Estação Liberdade, 1999.
10)- Yourcenar, M. Memoires d'Hadrien. Paris, Gallimard, Folio
921. 1974.
São Paulo, setembro de 2004.
(*) - Travail présenté en plénière du XXVe
Congrès Latino-américain de Psychanalyse, Guadalajara, Mexique,
Septembre 2004.
(**) - Membre effectif et Président de la Société
Brésilienne de Psychanalyse de São Paulo.
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