Textes & livres

 
 

"DE L´HOSPITALITÉ DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE AUJOURD´HUI " (*)


Marcio de Freitas Giovannetti (**)

"Mais l´hospitalité pure ou inconditionnelle ne consiste pas en une telle invitation ("Je t´invite, sois bienvenu chez moi, pourvu que tu t´adaptes aux lois et normes de mon territoire, en accord avec mon langage, ma tradition, ma mémoire, etc."). L´hospitalité pure ou inconditionnelle, l´hospitalité en soi, s´ouvre ou est ouverte d´emblée à quelqu´un qui n´est pas attendu ni invité, à celui, quel qu´il soit, qui arrive comme un visiteur absolument étranger, comme un nouvel arrivant, non identifiable et imprévisible, bref, à un totalement autre. J´appellerai cette hospitalité visitation bien plus qu´invitation. La visite peut en fait être très dangereuse, et nous ne pouvons pas l´ignorer, mais une hospitalité sans risque, une hospitalité appuyée sur certaines garanties, protégée par un système immune contre le totalement autre, serait-elle une hospitalité véritable?" (Jacques Derrida, in Filosofia em tempos de terror).


1- Il y a environ quatre ans est venu me voir un homme jeune, la trentaine, cadre d´une entreprise multinationale (8). Il travaillait à São Paulo et mon nom lui avait été indiqué par un collègue argentin qu´il ne connaissait pas mais qui, je l´ai su plus tard, était un ami de la mère de son ex petite amie avec qui il avait eu une brève relation en Europe. Il était colombien, et était allé étudier aux États-Unis dès son adolescence, il y avait fait ses études universitaires puis un troisième cycle. Il avait été embauché par cette multinationale et vivait depuis dans diverses villes de différents pays, ne passant pas plus que quelques mois dans chacune. Tout en résidant maintenant à São Paulo, il faisait de fréquents voyages à l´étranger, ne sachant jamais où il se trouverait quelques jours plus tard. Il ne nous était donc pas possible d'établir un cadre analytique avec un nombre fixe de séances hebdomadaires déterminé, ni même d´en définir à l´avance les jours et les heures. Notre première rencontre n´avait d´ailleurs eu lieu qu´après plusieurs messages laissés sur nos répondeurs. La langue que nous avions utilisée, alternait le portugais, l´espagnol et le "portugnol ", bien que l´enregistrement de sa boîte vocale soit en portugais et en anglais. Dans un de ses messages antérieurs à notre première rencontre, mon attention avait été attirée par le fait que, bien que le message soit en espagnol, il me demandait mon "endereço", c´est à dire mon adresse, en portugais, et non pas mi " dirección ". Lorsque nous nous sommes rencontrés, sa première question a été, dans quelle langue allons-nous parler? Português, english, español? Le fait est que nous conversons depuis en un mélange de toutes ces langues.

Nous n´avions pas de règle de fréquence pour nos séances. A chaque séance nous décidions de la suivante, ce qui ne voulait pas dire qu´elle aurait lieu, car il n´était pas rare qu´il doive subitement partir en déplacement. De père colombien et de mère américaine il avait été alphabétisé dans une école anglaise, il avait fait ses études primaires dans une école catholique traditionnelle et sa High school aux USA. Embauché par une multinationale pour laquelle il travaillait dans le secteur financier, il ne se sentait pourtant pas un homme cosmopolite ou international, mais dans ses propres termes, il ne se sentait que comme ayant "hauts et des bas". Même dans son travail, malgré les promotions et les gains financiers toujours croissants, il ne se sentait aucune confiance dans ses connaissances. Les données de sa vie lui apparaissaient soit sous une forme stéréotypée et rigide soit dans des références assez confuses de temps et de lieux, sans que rien ne se structure en tant que récit, bien que l´on ne puisse en aucune façon dire de son discours qu´il ait été fragmenté. Il faisait un rêve récurrent dans lequel une grande vague se formait sur la mer et venait vers lui, presque tout le temps en détruisant ce qui se trouvait devant lui. Tout aussi récurrentes étaient ses visites à une célèbre maison close de luxe de São Paulo, où il rencontrait des femmes avec lesquelles il entreprenait de vivre "une vie de couple" pour quelques mois. Toujours provisoire. Comme était provisoire l´appartement qu´il occupait, un appartement payé par la société, sans aucun meuble, si ce n´est un lit, une télé et ses vêtements. Un seul objet personnel, sa guitare, avec laquelle il passait de longues heures, l´avait accompagné dans tous ses déménagements. Trois ans après notre première rencontre, il commence à meubler cet espace, avec des objets qu´il choisit. Les premiers luminaires qu´il déclare avoir acheté dans un magasin près de mon cabinet. Son premier tableau: une photo d´un phare quelque part en Europe, à quatre moments de la marée. Au moment de la marée basse où le phare est complètement dégagé de l´eau, jusqu´au moment où la vague le submerge entièrement. Il commence alors après un long processus d´analyse - en rien conventionnel du point de vue du setting classique - à construire quelque chose qu´il peut appeler sa maison où il est capable de restructurer sa vie, sa parole se fixe peu à peu sur l´espagnol et paradoxalement, il m´est de plus en plus difficile de le comprendre: la langue universelle, mélange d´espagnol, de portugnol et d´anglais étant maintenant remplacée par un "colombien authentique". Et c´est dans cette langue-patrie qu´il récupère le souvenir d´un lopin de terre qu´il devra hériter de l´une de ses tantes, qu´il commence à évoquer la possibilité de quitter la société multinationale et d´utiliser ses connaissances du marché et des affaires pour s´y installer dans un proche futur.

2- Il y a près de trois ans, un homme d´une quarantaine d´années vient me voir pour entreprendre une analyse. Il a trouvé mes coordonnées téléphoniques au cours des recherches qu´il fait sur Internet après avoir lu, dit-il, un de mes textes publié sur le site de la Société Psychanalytique de Paris. Il a donc décidé de ne plus repousser la décision de faire une analyse, ce qu'il envisageait depuis longtemps. Homme d´une grande culture humaniste, il travaillait sur les populations menacées d´extinction depuis plus de vingt ans et menait sa vie dans deux mondes: l´un, celui de la culture occidentale, et l´autre, celui de la culture primitive. Le passage d'un monde à l´autre se faisait de façon abrupte, sans que rien d'extérieur ne vienne justifier ce changement. Il sentait simplement qu´il ne pouvait plus continuer à la place qu'il occupait alors et il passait d´un monde à l´autre. Ses premières séances se caractérisaient par une parole continue et explicative de ce qu´il considérait être ses plus grands problèmes et, dans une forme d'auto-analyse, il me présentait des interprétations très convaincantes au sujet de ses vies et de ses actes. Je me posais la question de comment je pourrais intervenir sans que mes paroles ne soient ressenties comme une simple correction et sans paraître souscrire à ce qu´il en comprenait. Je choisis ainsi de lui poser des questions - beaucoup au sujet de son travail auprès des populations indigènes - au lieu de me soucier de lui fournir des interprétations classiques. Questions qui, en ponctuant son discours - il était capable de parler sans interruption pendant toute la durée d´une séance - commencèrent à me créer une véritable place en tant qu´analyste. En raison de sa situation et de ses pratiques, la fréquence des séances était dictée par les alternances de ses voyages: à chaque séance nous fixions la séance suivante ou un groupe de séances. A plusieurs reprises il m´arriva d´être pris de surprise par un de ses voyages qui, d'après lui, avait été prévu de longue date et dont il m'aurait averti, mais dont il j'étais persuadé qu'il ne m'en avait jamais parlé. Je me rendis compte peu à peu que son temps, ou plutôt sa façon d'appréhender le temps était très différente de la mienne, de celle du sens commun ou de celle du calendrier. Et lorsque je lui communiquai cette "première interprétation" je m´entendis répondre, qu´il était évident qu´il en était ainsi. C´est lui qui maintenant était surpris que je ne me sois pas rendu compte de quelque chose d´aussi flagrant. Il y avait du dédain dans sa voix. Peu de temps après, six mois après notre première rencontre, je me retrouvais sans nouvelles de lui. Six mois plus tard, je reçus un mail de lui avec un extrait d´un journal de Londres annonçant une exposition de ses travaux qu´il était en train de réaliser. En annexe, quelques critiques très élogieuses parlaient de l´importance d´un travail comme le sien. C´était tout. Ou c´était beaucoup, selon le point de vue que l´on adopte. Aucun mot de lui qui me soit destiné. Ou, comme j´ai pu le penser, me rappelant ce qu´il m´avait raconté au sujet d´une certaine culture indigène dans laquelle l´individu ne pouvait savoir son propre nom, tous les mots, bien que signés par d´autres m´étaient spécifiquement adressés. Ainsi j´ai compris qu´il était possible qu´il me signifie que notre travail était important et bon. Nous vivions simplement dans des temps différents. Et, de ce point de vue, il n´avait pas rompu le contact avec moi, il ne s´était à peine absenté un peu.

Trois mois plus tard, il me laisse un message sur mon répondeur pour me prévenir qu´il était de retour et voulait prendre rendez-vous. Nous nous sommes retrouvés, d'après mon calendrier, presque un an après la dernière séance. Sur son calendrier, seulement peu de temps après. Mais, paradoxalement, bien des choses s´étaient passées: les changements dans sa vie étaient énormes depuis notre dernière rencontre. Et, pour la première fois, il présentait un récit dans une temporalité diachronique dont le sens était de me mette au courant de tout ce qui s´était passé depuis notre dernière rencontre. Ou plutôt de tous les changements auxquels il avait procédé dans sa vie à la suite de son analyse jusque là. Puis il me dit qu´il envisageait de se fixer maintenant à São Paulo et que nous pourrions nous rencontrer plus fréquemment. Il était à la recherche d´une nouvelle maison, où il allait vivre avec sa nouvelle femme, une relation qui l´effrayait beaucoup parce qu'elle avait beaucoup d'importance pour lui. "Être at home" était ce qui, dans ses termes, était nouveau. Depuis, nos conversations portent sur ce qu´est construire une maison. Et sur la signification d´une maison.

3- A la fin de l´an dernier, je suis sollicité, en urgence, par un homme de trente-cinq ans, car il y avait deux jours sa femme lui avait communiqué qu´elle ne voulait plus vivre avec lui. Il était désespéré, car il ne savait que faire, ni où aller. Il n´avait jamais pensé qu´une telle chose puisse lui arriver: mari exemplaire, père exemplaire, professionnel exemplaire. Tout allait bien jusqu´à ce qu´elle lui communique sa décision irrévocable. Il devrait partir de chez lui le plus rapidement possible. Il n´avait perçu aucun signe que quelque chose de différent ou de bizarre se passait dans sa vie conjugale. Pareillement, il n´y avait aucun signe qu´il ait eu une quelconque compréhension affective des événements de sa vie, bien qu´il se soit présenté à moi comme quelqu'un d´assez affectif, ses larmes et son émoi étaient véritables, tout comme l´affection qu´il disait porter à son fils dont il pensait ne pas pouvoir se séparer.

Au contraire des deux premiers patients décrits plus haut, il semblait avoir une maison et c´était justement la possible perte de cette maison qui le terrorisait. Avec lui, tout aussi différemment qu´avec les deux premiers patients, il fut facile de prendre date pour le début de l´analyse, avec jours et heures fixes dans le plus classique des styles. Un peu plus d´un mois après que nous ayons commencé, il avait quitté son domicile. Il était encore vivant et il en était tout surpris. Il avait loué un appartement meublé, prés de son ancien domicile et, fier de son fait, il commença à récupérer l´histoire de son mariage: c´est un ami architecte qui lui avait présenté cette jeune femme quelques années auparavant. Cet architecte était à l´époque en train de construire la maison des parents de celle qui allait devenir sa femme. C´était cette maison, non la sienne, qu'il avait tellement peur de quitter. Une maison avec les caractéristiques de quelque chose de solide, de bien construit, de riche, en tous points différente de la maison de ses parents, toujours dominée par l´ombre de la perte de la terre natale. En effet, son père s´était exilé à la fin des années soixante-dix, fuyant la dictature soviétique. Son histoire commence à être racontée et restaurée. Son rapport avec son ex-femme est alors présenté comme ayant été affectivement et sexuellement extrêmement pauvre. Il avait passé des années à travailler un grand nombre d´heures par jour, rentrant tout droit à la maison après le travail et se couchant tôt. Sa peur de se retrouver dans les rues, dans le monde, lui apparaissait maintenant évidente, au fur et à mesure qu´il se repositionnait dans son travail et franchissait quelques frontières. C´est avec beaucoup de difficultés qu´il quitte alors son fils pour quelques jours, pour un voyage d´affaires à l´étranger. C´est alors que réapparaît le thème de la maison, mais maintenant de sa maison à lui qui est rapidement occupée par des objets de son propre choix. L´espace devient un lieu réel, habitable, non plus un lieu fantasmé, appartenant à un autre. Parallèlement ses affaires ont de vent en poupe et il reçoit une proposition de partenariat d´une banque internationale: il commence à voyager assidûment jusqu´à être obligé de passer deux mois à l´étranger, ne revenant que les week-ends pour voir son fils. Nous vivons actuellement cette période de séparation: ses séances son suspendues jusqu´en octobre, quand il devra reprendre sa place à São Paulo. Parfois, il m´envoie des mails. Nous sommes en contact, bien que ce ne soit pas dans un setting analytique classique.

4- Les descriptions synthétiques de ces trois analyses qui sont encore en cours me servent de modèle pour cette nouvelle clinique qui se structure progressivement depuis la fin des années 90. Il est absolument révélateur que ces trois patients soient aux prises avec la construction de leur maison ("chez soi", "at home", "un foyer") et avec la narration historique de leurs vies. Il est absolument révélateur que ces constructions cheminent en parallèle avec la construction (ou la déconstruction) d´un setting analytique possible, "non-classique". Si, il y a encore quelques années, les analysants qui arrivaient dans nos cabinets apportaient avec eux la structuration préalable d´un espace géographique et historique, avec des degrés divers de configuration de frontières internes et externes - une maison en quelque sorte - nos nouveaux patients souffrent justement de l´inexistence de ce lieu, de cette maison. Ou bien elle est fictive, comme dans le cas de mon troisième patient, fonctionnant plus comme un refuge contre la vie, ou bien elle est à créer, à configurer. Nos patients d´avant la fin du siècle dernier arrivaient à l´analyse avec l´idée d´un temps et d´un lieu de permanence et ne s´étonnaient d'aucune façon que nous, analystes, exigions d´eux une fréquence hebdomadaire déterminée des séances, puisque le concept de permanence existait en eux. Aujourd'hui, les patients qui nous arrivent vivent dans un monde où les frontières n´existent plus et où l´idée et le concept ont été remplacés par la vitesse et l´accélération du temps. Nous ne pouvons plus leur proposer un setting classique d´analyse au risque qu´aucune analyse ne puisse avoir lieu. Le travail analytique ne se fait plus dans le sens classique de travail des résistances mais il s'agit de travailler pour que l´espace virtuel et sans frontières puisse être transformé en un lieu. Lieu d´intimité, lieu d´échanges, lieu de possibilité du narratif. Lieu d´existence réelle, non virtuelle.

Si au début de l´analyse, l´objectif était de rendre conscient l'inconscient, puis par la suite, que le Moi advienne où était le Ça, en ce début de millénaire nous sommes encore à la recherche d´un nouvel aphorisme. Car la construction de ce lieu ne passe pas par l´imitation d´un lieu ancien, mais, plutôt, par le besoin de faire le deuil de la perte de ce lieu qui n´existe plus. Sans quoi il ne nous reste plus que la mélancolie cristallisatrice d´une imitation de l´ancien, à la manière de l´architecture de Las Vegas, simulacre banalisateur d´autres temps et d´autres lieux. Car maintenir l´esprit freudien c´est pouvoir écouter, comme Freud l´a fait avec les hystériques, à la fin du XIX siècle, la parole nouvelle. Et quelle est cette nouvelle parole, quelle est l´équivalent de l´hystérie en ce début de XXIè siècle ?

5- C´est pour essayer de parvenir à saisir et à écouter cette nouvelle parole que je fais appel aux concepts de " déconstruction" et d´hospitalité" de Derrida par lequel j´ai commencé ce texte. Pour que l´analyste puisse aujourd´hui accomplir sa fonction originale, celle de l´écoute de la parole de l´autre, dans le sens freudien le plus pur, il lui faut déconstruire son fond conceptuel, déconstruire son setting classique. Ce n´est qu´ainsi qu´il pourra offrir l´hospitalité à cette nouvelle subjectivité qui émerge en ces temps nouveaux de non-lieux et de non-frontières. Ce n´est qu´ainsi qu´il pourra avec son nouvel analysant, faire la "visite" de ces nouveaux territoires - ou espaces - de la subjectivité émergente en un moment où l´histoire s´accélère progressivement. Ce n´est qu´ainsi, dans ce nouveau registre, que la clinique psychanalytique pourra se recréer, re-créant un mutuel partenariat, analyste-analysant, quelque chose qui ait le sens de "chez moi", ma maison, mon identité. D´autant plus que l´identité du psychanalyste n´est pas structurée par son divan, ni par la fréquence avec laquelle il reçoit un patient, ni par son interprétation exacte. Son identité se structure dans sa capacité de l´écoute de l´autre - à l'état naissant -, dans l´intervention qui maintient vif le dialogue vivant et dans sa possibilité d´exercer son travail dans le provisoire caractéristique des concepts qui viennent délinéer notre champ. C´est justement vers ce provisoire que pointe l´œuvre freudienne, dans sa refonte constante. C´est justement sur ce provisoire qu´attire notre attention la pensée de Derrida (déconstruction), de Marc Augé (les non-lieux), d´Edgar Morin (la théorie de la complexité), de Paul Virilio (l´accélération du temps), tous tributaires de Freud et, peut-être pour cela, capables d´apporter quelque lumière humaniste à ces temps nouveaux.

6- Hans, l´enfant symbole de la Psychanalyse, regardait pas la fenêtre de chez lui l´intense agitation de la gare de Vienne, au début du XXè siècle. De son point d´observation, la ville lui paraissait si grande et si effrayante, avec le va et vient des charrettes tirées par les chevaux, avec la foule anonyme qui se pressait aux départs et aux arrivées, qu´il développa cette agoraphobie aujourd´hui classique. Il ne voulait pas sortir de chez lui, lieu sûr et protégé, jusqu´à ce que la grossesse de sa mère suivie de la naissance de Anna, sa sœur, le lancent inéluctablement dans la vastitude des espaces de la ville et du monde. Un monde avec des frontières à franchir. Une ville et un monde bien différent de celui qu´aperçoit une jeune femme américaine enfermée tout en haut dans une chambre anonyme d´un hôtel du XXIè siècle, telle que nous montre une séquence magistrale du film de Sophie Coppola, "Lost in Translation". S´approchant presque en somnambule de la baie vitrée qui aujourd´hui tient souvent lieu de fenêtre, elle s´assoit sur un meuble qui s´appuie contre la vitre, et à mesure qu´elle contemple les lumières et les constructions mutantes de ce qui doit être la ville de Tokyo, elle ramasse ses jambes sous elle, passe ses bras autour de ses genoux, courbe son corps, et finit dans une position fœtale. A la différence de Hans, elle n´est pas chez elle, mais paradoxalement elle est "en famille", puisqu´elle accompagne son mari photographe au cours d´un de ses voyages de travail. A la différence de Hans, elle ne se structure pas sur une phobie de sortir dans les rues, il n´y a simplement plus de rues où circuler. Ce qu´il en reste ce sont des musées, archives d´une culture et d´un monde qui n´existent plus. Même les villes existent plus, car le Tokyo qui nous est présenté dans le film ne ressemble en rien à ce qu´on peut entendre par ville: ce que le petit Hans pouvait voir de sa fenêtre.

7 - Marc Augé, anthropologue, ethnologue, sociologue, réalise une magnifique étude de ce qu´il appelle "les non-lieux" - espaces de transit - dans ses livres " Les non-lieux" et " La guerre des rêves". Si la ville décrite par Baudelaire, au XIXè siècle, était dominée par les clochers des églises et par les cheminées d´usines - monuments historiques et signes de travail -, la ville du XXIè siècle se présente comme une multiplicité de lumières colorées et alternantes aperçues à travers la baie vitrée située au cinquantième étage d´un hôtel international. Pas très différente d´un écran d´ordinateur. Elle n´est plus un lieu, ou un lieu d´arrivées et de départs, de rencontres et d´adieux, elle se présente à nous comme encore un lieu de transit, à l´image des autoroutes, avec ses points d´arrêts pour faire le plein, s´alimenter et observer éventuellement le paysage et les lieux qui renvoient à une histoire passée, de monuments et de musées. Elle n´est plus une maison, dans le sens d´accueil et de nomination, de généalogies. Ainsi Thèbes, la ville d´Oedipe - paradigme de la ville psychanalytique - doit être déconstruite et recréée car il ne s´agit plus d´exil, de bannissement, d´accueil et de croisée des chemins, elle apparaît bien plus comme un espace transitoire pour les échanges et les transits, qu´ils soient sexuels ou de terreur. Le monument qui fonde le XXIè siècle est le lieu où se trouvaient les tours jumelles. Non pas le lieu où des milliers de corps ont été enterrés. L´antique Mésopotamie, berceau de notre civilisation, transformée en féroce champ de bataille observable par sur tous les écrans de télés de la planète sert bien à illustrer le nouveau rapport qui s´établit entre "Terre, terre, territoire et terreur" (p.111).

9- Qu´est-ce qu´un être humain demande Derrida, retrouvant là l´énigme du Sphinx qui guettait aux portes de Thèbes. "La plupart des gens supposerait que c´est là une désignation évidente en soi-même: un être humain est un membre de l´espèce humaine. Le problème c´est que aussi bien "humain" que "espèce" sont des termes qui se ramifient en labyrinthes historiquement construits, qui se dédoublent et compliquent indéfiniment le spectre sémantique du mot" (p.23, Filosofia em tempos de terror). C´est justement à cette question que Freud a consacré toute sa vie, dénonçant la multiplicité du sujet, dénonçant sa fragmentation. C´est sur cette même question que nous avons, nous psychanalystes d´aujourd´hui, à nous pencher, sans rester mélancoliquement accrochés à des concepts qui nous emprisonnent et qui ont une limite historique, culturelle et linguistique, car ce n´est qu´ainsi qu´il nous deviendra "plus difficile de recourir à tout argument essentialiste, car la multiplicité même des récits historiques empêchera toute tentative de construire un concept en termes de paires irréductibles - homme X femme, humain X inhumain, humain X animal, rationalité X instinct, culture X nature - qui ne sont autres que des simplifications (p.24). Ce n´est que par un énorme travail de deuil que nous pourrons nous actualiser pour l´écoute de nos nouveaux patients. Les appeler borderlines ou porteurs de graves troubles narcissiques n´est pas de grand secours, ni pour eux ni pour nous. Ne serait-ce que parce que nos concepts - bien que possédant quelque utilité - ont aussi leur ramifications historiques et culturelles et sont donc datés. Nous, psychanalystes, avons connu, au long du XXè siècle, un biaisement qui a " pathologisé " de façon excessive le psychisme humain. Il est l´heure de repenser sérieusement ces questions.

10 - Le premier patient de mon récit cherchait mon "adresse", le lieu où il pouvait me rencontrer. Nous analystes sommes tous aussi à la recherche de l´adresse où nous pourrions nous rencontrer avec nos analysants, car cette adresse n'est pas donnée à priori, elle doit au contraire être construite avec les outils dont nous avons hérité de nos pionniers dans un monde bien différent de celui où ils ont vécu. La Géographie classique est morte, écrit Virilio. Les frontières n´existent plus. On ne peut plus aller chercher le savoir à Vienne, à Londres ou à Paris. Il est fondamental, avant toute chose, de pouvoir séparer le savoir de l´information banalisée ou cristallisée. La question de la Psychanalyse aujourd´hui n´est plus latino-américaine, européenne ou américaine. Ni globale d´ailleurs. Mais elle continue à être la possibilité d´offrir l´hospitalité à la parole et au geste de l´autre différent de nous-mêmes.

La signification la plus radicale de "chez-soi, at home, em casa", quel que soit la langue dans laquelle le mot est articulé, est celle de l´intimité, d´être à l´aise. C´est le même sens que possède le "setting", le cadre, de l´analyste. Ce n´est que cela et tout cela. Si nous sommes capables, avec nos patients, de créer les conditions nécessaires d´intimité et de se sentir "à l´aise" pour que les associations puissent être libres et l´attention flottante, conditions nécessaires pour que la rencontre analytique ait lieu, nous pouvons tous deux, analyste et patient, l´un hébergeant l´autre et alternativement, nous approcher un peu plus de l´âme humaine.

Au IIè siècle, l´empereur Adrien, celui qui étendit les frontières de l´empire romain à presque toute la Terre connue jusqu´alors, écrivait:

Petite âme tendre flottante
Hôte et compagne de mon corps,
Tu descendras en des lieux pâles, durs, nus
Où tu vas renoncer aux jeux d´autrefois.

Dix-sept siècles plus tard Flaubert a défini cette époque-là: "les dieux n´étant plus, et le Christ n´étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l´homme seul a été". Nous sommes à nouveau, en ce début de XXIè siècle, dans un monde sans frontières et dans un monde d´accélération du temps, à nouveau aux prises avec des lieux durs, nus et crus, et, malgré tous nos fondementalismes, seuls avec nous-mêmes. C´est là notre défi en tant que psychanalystes: comment favoriser la "visitation", comment héberger et comment être hôtes de cet autre qui vient à notre recherche, car l´âme humaine continue flottante.
Sommes -nous capables, et dans quelle mesure, d´être hospitaliers à cette nouvelle parole? C´est à nous d´en décider. Le renoncement aux jeux d´autrefois sera conséquence de la petitesse ou de la grandeur de notre âme. Et de notre audace.

Bibliographie

1) - Augé, M. Los no lugares: Una antropologia de la sobremodernidad. Barcelona: Ed. Gedisa.
2) - Augé, M. A Guerra dos Sonhos. Campinas: Papirus, 1998.
3) - Borradori, G. Filosofia em tempos de terror: Diàlogos com Habermas e Derrida. Rio de Janeiro: Jorge Zahar Ed., 2004. (Publié en France sous le titre Le "Concept" du 11 septembre, Jacques Derrida et Jürgen Habermas, Galilée, 2004)
4) - Coppola, S. Lost in translation. Delacorte Press, New York.
5) - Freud, S. (1909). Analyse d'une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans). Paris, P.U.F.
6) - Giovannetti, M. F. Qu'est-ce qu'un psychanalyste? Ornicar?: Revue du Champ Freudien, v.51, p.131-40, 2004.
7) - Giovannetti, M. F. Esboço para uma cena primària e uma cena analítica no início do séc.XXI. Rev. Latinoamericana de Psicoanàlisis, FEPAL, v.7, n. 1, 2004.
8) - Giovannetti, M. F. Analisabilidad Hoy. Apresentado no Congresso FEPAL de Gramado, 2000.
9) - Virilio, P. A bomba informàtica. São Paulo: Estação Liberdade, 1999.
10)- Yourcenar, M. Memoires d'Hadrien. Paris, Gallimard, Folio 921. 1974.

São Paulo, setembro de 2004.

(*) - Travail présenté en plénière du XXVe Congrès Latino-américain de Psychanalyse, Guadalajara, Mexique, Septembre 2004.
(**) - Membre effectif et Président de la Société Brésilienne de Psychanalyse de São Paulo.


 

 
 


retour | accueil | présentation | activités | congrès & colloques | actualités | textes & livres | liens | contact

 

last modified: 2005-10-29