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ETAYAGE ET DEPENDANCE

Jacques Delaunoy


Quatre vignettes cliniques :

1) hystérie de conversion, dépendance au symptôme
2) le banquier, dépendance au travail
3) le couple qui se clochardise
4) l'homme qui arrête de boire, sa femme mécontente.

INTRODUCTION

En commençant par ces vignettes cliniques, je voulais d'emblée souligner deux choses que je considère comme importantes quand on parle de la dépendance, deux points qui vont nous accompagner tout au long de cet exposé :

D'une part, sur un plan strictement descriptif, le grand polymorphisme des cas de dépendance et d'autre part le caractère économique que cette notion appelle immédiatement.

Prenons le premier point d'abord : le grand polymorphisme

Quand on parle de dépendance, on pense souvent à la dépendance aux drogues. C'est la plus spectaculaire, celle dont on parle le plus, c'est la plus inquiétante car beaucoup de personnes pensent qu'un contact avec la drogue entraîne l'accoutumance et l'obligation d'augmenter les doses.
On se bat pour interdire le tabac, les drogues, pour réduire la publicité concernant l'alcool.

Mais à bien y regarder, l'être humain semble prêt à être dépendant dans des domaines des plus variés :
On peut dépendre d'une personne, de son travail, d'un symptôme, d'une maladie, d'une idéologie, de ses parents, de son thérapeute et finalement la liste paraît interminable comme si le problème n'était pas dans ce dont on dépend mais dans l'être humain lui-même qui semble avoir une appétence particulièrement développée pour toute une série de choses.
Si on veut supprimer la dépendance, c'est lui qu'il faudrait supprimer et non les drogues.

Reprenons le cas du banquier dont je vous ai parlé.
Personne n'aurait pu dire de lui qu'il était très dépendant. Au contraire, on louait son esprit consciencieux, son engagement dans le travail ; sa direction appréciait les nombreux clients qu'il amenait à choisir sa banque, ses dossiers étaient impeccablement tenus, ses vacances rares et courtes.
Qui à notre époque, dans nos entreprises, n'aurait salué ce travailleur hors pair.
Pourtant, c'était un toxicomane, mais de la sorte de ceux qu'on recrute volontiers. Son seul talon d'Achille, c'était son corps qui ne suivait plus les cadences qu'il s'imposait et la direction qui finit par s'inquiéter pour les mesures de sécurité.

Cette appétence et cet extrême polymorphisme nous allons devoir en rendre compte, car s'il est vrai que boire un verre procure du plaisir, comment se fait-il que certains poussent le bouchon, si j'ose dire, si loin ?
Comment se fait-il que certains jouent jusqu'à la ruine, boivent jusqu'à la mort, ou restent envers et contre tout avec un conjoint dont ils clament pourtant qu'il est un bourreau ?


Le deuxième point que je souhaite souligner et dont je parlerai beaucoup dans mon exposé, c'est le point de vue économique.

Avec ma patiente qui présentait le symptôme hystérique, la chose semble spectaculaire, mais elle est tout aussi vrai dans les autres vignettes cliniques : toucher à un symptôme de dépendance peut entraîner une réaction en chaîne des plus surprenantes, parfois bénéfique parfois catastrophique où les remaniements psychiques et comportementaux semblent la règle.
Tout se passe comme si nous intervenions dans un certain régime économique où il est souvent difficile de prévoir ce qui va se produire.

Cela est vrai aussi dans l'autre sens.
L'économie psychique de certaines personnes semble complètement fermée, immuable et inaltérable.
Le traitement de ces patients est très souvent décevant, le thérapeute se casse régulièrement les dents sur une symptomatologie d'apparence douloureuse mais à laquelle le patient semble tenir comme à la prunelle de ses yeux.

Polymorphisme et point de vue économique seront les deux fils rouges de ce travail.

L' ETAYAGE

A. L'eau, la planche et le maître nageur.

De manière très générale, le concept de dépendance est articulé au concept d'autonomie qui est son pendant.
Le nourrisson naît dans un état d'immaturité tel qu'il est totalement dépendant de son entourage pour la satisfaction de ses besoins vitaux.
Laissé à lui-même, il mourrait très rapidement.

Peu à peu vont se développer chez lui à l'aide de ses premiers objet une cohérence physique (se tenir par l'intérieur dit G.HAAG) un premier moi noyau, une identité opposée à une altérité, une identité sexuée et ainsi de suite tout au long d'un processus qui va prendre environ une vingtaine d'année et qui verra la passage d'une dépendance totale à une autonomie enfin élaborée.

En termes analytiques, on dira que l'enfant, aux travers de toutes une série de relations et d'identifications (adhésive, projective, introjective) va progressivement élaborer des objets internes qui auront pour fonctions de remplacer celles jouées jusque là par les objets externes.
Il s'agit bien sûr d'un processus long et extrêmement complexe.

En pensant à cet exposé, j'avais d'abord voulu l'intituler l'eau la planche et le maître nageur tant la métaphore de l'apprentissage de la natation s'impose à moi quand je pense au processus développemental en sachant aussi que chacun d'entre vous peut faire appel à ses propres souvenirs.

Rappelez-vous :

Il a fallu entrer dans l'eau, dans la petite profondeur, barboter, apprivoiser sa peur, commencer à jouer, mettre sa tête dans l'eau pour bien vérifier qu'on ne se noie pas de suite, s'agripper au maître nageur pour commencer ses premiers exercices puis peu à peu mettre une bouée, se saisir de la perche qui vous reliait à votre professeur désormais resté sur le bord pour enfin oser nager seul mais avec une planche, sorte d'objet transitionnel qui est et n'est plus tout à fait le maître nageur, aller vers la grande profondeur, faire des largeurs puis des longueurs, dégonfler la bouée et enfin nager seul, heureux, autonome en ne pensant même plus aux gestes qu'il faut faire tant ils sont devenus automatiques.

Ce qui me paraît très parlant dans cet exemple ce sont deux choses :

a) d'abord c'est avant tout physique, c'est le corps qui est engagé et non la pensée au point que le langage en a gardé une trace : ne dit-on pas " se jeter à l'eau " quand il s'agit d'accomplir une action plutôt que d'ergoter ;
Donc d'abord le corps.

b) la deuxième chose, c'est un autre semblable, un double, qui vous dit que c'est possible et si un autre semblable vous le dit c'est que c'est vraiment possible.
Il sait nager lui, pourquoi pas vous.
Donc un autre vous aide.

Bien sûr, le chemin est semé d'embûches et chacun peut se rappeler ceux qui prennent des chemins de traverse :
Il y a ceux qui font les exercices sur le bord, d'après les manuels, mais qui n'entrent jamais dans l'eau.Ils en parlent, ils y pensent mais ne font rien.
D'autres s'agrippent au bord désespérément sans pouvoir s'élancer, d'autres sautent à l'eau directement pour défier leurs peurs.
Certains ne lâcheront plus leur bouée ou ne pourront nager que dans certaines eaux.
Enfin n'oublions pas ceux et … celles qui continueront à rêver aux maîtres nageurs.

Toutes ces vicissitudes constitueront autant de points de fixation et de régression comparables à ce que Freud décrivait des processus de développement.

Mais il est temps maintenant de serrer d'un peu plus près le phénomène.
Le problème qui doit retenir notre attention est le suivant :

comment faire naître un monde interne qui va suppléer l'objet externe et donner une cohérence suffisante au sentiment d'exister et surtout à la continuité d'être malgré la diversité des stimuli ?
Ce serait la première question.

L'autre, tout aussi importante et qui rencontre le sujet que nous abordons aujourd'hui, comment ce sentiment d'être va-t-il réagir au manque, que va-t-il faire du manque, quelle place, quelle importance, quel jeu va-t-il lui donner dans l'économie psychique ?
Que faut-il pour que ce manque ne soit pas vécu comme une catastrophe ?
Continuité d'être et place du manque qu'en dit la psychanalyse ?


J'ai choisi d'éclairer mon propos avec le concept d'étayage qui a, je pense une valeur heuristique très grande.
De quoi s'agit-il ?


B. DEFINITION

FREUD inaugure la question dans " Les trois essais sur la théorie de la sexualité ".
Il écrit :

" Il semble bien aussi que l'enfant, quand il suce recherche dans cet acte un plaisir déjà éprouvé et qui, maintenant, lui revient à la mémoire. En suçant de manière rythmique une partie d'épiderme ou de muqueuse, l'enfant se satisfait. Il est aisé de voir dans quelles circonstances l'enfant a, pour la première fois, éprouvé ce plaisir qu'il cherche maintenant à renouveler.
C'est l'activité initiale et essentielle à la vie de l'enfant qui le lui a appris, la succion du sein maternel, ou de ce qui le remplace. Nous dirons que les lèvres de l'enfant ont joué le rôle de zone érogène et que l'excitation causée par l'afflux du lait chaud a provoqué du plaisir. Au début, la satisfaction de la zone érogène fut étroitement liée à l'apaisement de la faim. [L'activité sexuelle s'est d'abord étayée sur une fonction servant à conserver la vie, dont elle ne s'est rendue indépendante que plus tard] (Ajouté en 1915).

Nous retrouvons ces notions à la fin de son œuvre.
Il écrit dans " L'Abrégé de psychanalyse " :

Le premier organe qui se manifeste en tant que zone érogène et qui émette, envers le psychisme, une revendication libidinale est, dès la naissance, la bouche. Toute l'activité psychique est d'abord agencée pour procurer satisfaction au besoin de cette zone. Il s'agit évidemment, en premier lieu, d'agir pour l'autoconservation au moyen de l'alimentation. Toutefois gardons-nous de confondre physiologie et psychologie. Très tôt, l'enfant en suçotant obstinément, montre qu'il existe là un besoin de satisfaction, qui -bien qu'il tire son origine de l'alimentation et soit excité par elle - cherche son gain de plaisir indépendamment de celle-ci. De ce fait, ce besoin doit être qualifié de sexuel.


Premiers commentaires

A ce stade, je voudrais déjà attirer votre attention sur deux points que je souhaite souligner :

a) ce qui organise, dans ce modèle, les expériences sensori-motrices c'est le plaisir.
Ce sont les expériences de satisfaction qui vont commencer à réaliser les premières intégrations sensorielles.
C'est le plaisir qui est le chef d'orchestre de tout ce bain sensoriel et qui en commande la mise en place, forcément aussi son corollaire le déplaisir
D'autant que Freud étend ce modèle à d'autres zones érogènes que la zone buccale au point de faire de l'ensemble du corps à travers la peau, les rythmes, les odeurs, le goût, la zone anale et génitale l'origine des sensations de plaisir.
On a pu légitimement désigner cela comme le pansexualisme de Freud.
Je reste très fermement attaché à cette notion qui me semble capitale : tout peut s'érotiser, ici le corps et ses différentes fonctions, mais plus tard les pensées, les représentations, la souffrance, les liens, les objets, les situations.
Nous avons déjà là un élément de réponse à notre question sur le polymorphisme de la dépendance tout est susceptible de s'érotiser.

b) le deuxième point concerne plus particulièrement le changement de registre économique qu'un tel fonctionnement suppose.
L'expérience de satisfaction constitue un tout mais dont une des composantes, le plaisir, va être à l'origine d'un saut qualitatif.
Il s'agit là d'une propriété émergente qui va procurer au fonctionnement sensoriel un degré de liberté et un affranchissement des conditions de départ.
Si l'on mange par besoin vital au début, on va se mettre à manger pour répéter un plaisir et même on va, par le suçotement, répéter le plaisir sans manger.
Tel est le cœur de l'étayage : on passe du registre physiologique au registre érotique dont les propriétés vont pouvoir être modulées différemment.
Des instincts aux pulsions le degré de liberté augmente.
Alors que les instincts déroulaient un programme fixé d'avance et répétitif, les pulsions, bien que toujours ancrées dans le biologique, vont quant à leur trajet et à leur but, s'affranchir et y gagner beaucoup plus de souplesse ce que FREUD a bien illustré dans " Pulsions et Destins des Pulsions " où l'ensemble des mécanismes indiquent bien que nous ne sommes plus en registre instinctif et homéostatique.

Ch.DEJOURS à un terme que je trouve excellent pour décrire cette séquence, il l'appelle la subversion érotique.
Il écrit :
" Freud a décrit les stades successifs de l'édification sexuelle. Tour à tour, différentes parties du corps vont servir de zones érogènes (à vrai dire, essentiellement les parties du corps qui limitent l'intérieur de l'extérieur : organes des sens, sphincters, peau et, à un bien moindre degré, viscères internes). Ces zones vont être arrachées progressivement à leurs maîtres naturels et primitifs que sont les fonctions physiologiques, pour être peu à peu subverties au profit de la construction de ce que l'on appelle le corps érotique. Grâce à cette édification de la sexualité psychique et du corps érotique, le sujet parvient à s'affranchir partiellement de ses fonctions physiologiques, de ses instincts, de ses comportements automatiques et réflexes, voire de ses rythmes biologiques. C'est ainsi que la sexualité humaine parvient à se jouer, dans une certaine mesure, des rythmes endocrino-métaboliques. Chez la femme, par exemple, la sexualité ne suit plus le cycle menstruel et ne s'arrête pas à la ménopause. Grâce à l'étayage, le registre du désir instaure son primat sur celui du besoin, la pulsion se dégage partiellement de l'instinct ." (DEJOURS, 2003).


On est passé du besoin de manger (régi par l'homéostasie) au plaisir de manger (régi par la sexualité orale).
Le degré de liberté est effectivement plus grand mais cela se paie aussi d'un aspect négatif, notons le, car si la régulation ne s'effectue plus automatiquement par l'instinct mais par le plaisir, cela veut dire que celui-ci peut tellement subvertir le biologique qu'il va alors avoir la possibilité de prendre la place de l'organisation biologique au point de la détourner gravement de son but comme dans l'anorexie par exemple.
Dans ce cas, alors que tous les signaux biologiques sont au rouge, la subversion érotique commande de continuer.
L'excitation pulsionnelle et non plus instinctuelle, nous le voyons bien dans les cas de dépendance pathologiques, imprime son rythme et ses exigences en dépit de tous les efforts faits par la raison et la volonté consciente, et faits aussi par le biologique qui allument tous les feux de détresse (cf. le cas du banquier).


L'HALLUCINATION DE DESIR

Mais Freud n'en reste pas là.
Il aborde un deuxième temps celui qui se produit en dehors de l'expérience de satisfaction.
Au moment où le besoin revient en l'absence de satisfaction, Freud postule que le bébé réinvestit les traces mnésiques de la satisfaction et produit une hallucination c'est-à-dire une configuration ayant valeur de perception et produisant donc une satisfaction hallucinatoire de désir.

Freud élabore ici les fondements d'une théorie de la représentation, de la figurabilité basée sur un processus impliquant une expérience de satisfaction laissant des traces mnésiques réactivées hallucinatoirement en l'absence de la satisfaction réelle.

Satisfaction réelle et satisfaction hallucinatoire constituent les deux temps d'un processus qui reste directement en rapport avec les activités corporelles, qui utilise les expériences sensori-motrices comme premier matériau psychique.
Ces satisfactions réelles ou hallucinées montrent comment s'organise le début de la vie psychique interne assurant la continuité de l'éprouvé d'existence dans la masse des informations sensorielles.
On pourrait suivant l'heureuse formule de J.Pourrinet dire que " c'est avec son corps que le bébé pense ".
Erotiser signifie alors lier par le plaisir un certain état du corps à une certaine figuration, à une symbolisation primaire.
Représentation et affect sont d'abord étroitement liés au corps.
Ceci constitue ce qu'on pourrait appeler l'étayage au sens strict du terme mais, comme un lego, ces expériences corporelles vont se diversifier, se complexifier mais je pense qu'elles resteront toujours présentes même dans les activités les plus élaborées.

Il faut également noter que la perception/construction du réel restera à jamais marquée, gauchie par les premières réalisations hallucinatoires.La perception ne sera jamais plus " objective " mais déformée à tout jamais par le désir.

Dès lors deux axes vont se profiler dans le développement psychique :

– celui du passage du besoin au désir en rapport avec les vécus corporels ;
– celui de l'organisation d'une capacité de figurer assurant la continuité de l'éprouvé d'existence dans la masse des informations sensorielles, mais déformée par le potentiel hallucinatoire.


L'OBJET

Expérience de satisfaction, érotisation, autoérotisme, satisfaction effective ou hallucinatoire, toute cette séquence n'est possible, bien entendu qu'avec l'aide de l'objet primaire

Mais de quel objet s'agit-il ?
Il faut bien dire que dans un premier temps, celui de la satisfaction des pulsions partielles, l'objet est des plus contingent.
Dans certains cas cliniques de dépendance, la poussée impérative semble plus importante que la forme qu'elle prendra et surtout que l'objet lui-même.
Prenons le cas d'un alcoolique, le type d'alcool, la qualité de celui-ci sont généralement très accessoires et ce qui importe avant tout c'est une poussée irrésistible à provoquer un certain état.
L'alcoolique est très rarement, pour ne pas dire jamais, un gastronome ou un dégustateur.

Introduire l'objet n'est donc pas une chose simple, d'autant qu'une fois reconnu son rôle, on semble souvent dans des théories successives lui donner le premier rôle, déséquilibrant complètement la théorie pulsionnelle, voire l'ignorant au profit d'un échange interpersonnel où la conception d'une unité et d'une continuité psyché-soma est dissoute.

Pourtant, c'est évident qu'il joue plusieurs rôles dans l'installation et le développement du narcissisme et de la sécurité de base : assurer les besoins vitaux, fournir un objet libidinal, exercer une fonction pare-excitation, une fonction de codage, une fonction cadre, toutes fonctions développées par Winnicott dans ce concept de holding..

En insistant d'abord sur le processus interne étayage satisfaction réelle satisfaction hallucinatoire, je voulais en rendre compte de manière narcissique, du point de vue d'un bébé qui ne saisit pas encore que dans l'expérience vécue qui est la sienne, l'objet non reconnu comme tel y entre pour une part.

Je pourrais aussi, mais ceci est davantage une position de principe, dire que la mère ne fait pas le bébé, elle l'aide à se construire et à la construire, à construire le monde.
Le narcissisme primaire, parfois si décrié, je le conçois comme la part qu'apporte le sujet en venant au monde, part qu'il est unique à posséder, part qui demande à être reconnue par l'entourage et qui correspond à tout le soubassement biologique qui en fait un être unique.
Il ne naît pas comme une tabula rasa sur laquelle viendraient s'inscrire les influences de l'entourage.
La capacité de rêverie de la mère doit respecter cet être inconnu, non encore advenu.


L'ECONOMIE DE LA RENCONTRE OU L'ETAYAGE BIEN TEMPERE

Expérience de satisfaction, traces mnésiques utilisables pour une figuration hallucinatoire, rôles de l'objet, voilà où nous en sommes.

Nous savons aujourd'hui par ce que nous ont apporté les observations de la relation mère bébé, les données cliniques des analystes d'enfant et l'élargissement des pratiques analytiques, que le processus d'étayage qui provoque d'un côté l'érotisation et d'un autre l'utilisation de cette érotisation pour créer une figurabilité de l'expérience en l'absence de celle-ci n'est pas un phénomène naturel.
En tout cas, cette auto-organisation, ce saut qualitatif, ne se produit que si certaines conditions sont remplies.
Ceci sous-entend une satisfaction bien tempérée, ni excessive, ni trop pauvre, qui se déroule dans le temps suivant un rythme de présence absence d'un objet déterminé ajusté aux besoins d'un enfant déterminé.
On doit donc considérer les choses comme une boucle interactive instable où les facteurs de stabilité et de surprises concourent à assurer un jeu d'étayage désétayage sur le corps, sur le non verbal puis plus tard sur le verbal afin d'assurer ce que l'on pourrait appeler une intrication désintrication bien tempérée.

Examinons d'un peu plus près cette boucle interactive :

1er temps : une expérience de satisfaction, effectivement satisfaisante, c'est-à-dire en adéquation avec les besoins d'un enfant,

2e temps : un temps de retrait, d'absence à respecter afin de favoriser ce mouvement autoérotique, ce travail de figurabilité, d'hallucination, d'investissement des traces mnésiques laissées par le temps précédent ;

3e temps : retour à l'expérience satisfaisante dans un mouvement de trouvé créé décrit par Winnicott, nous allons y revenir et qui fait coïncider l'objet halluciné avec l'objet réellement satisfaisant.

Cette boucle suppose donc un tempo de présence absence qui permet la satisfaction réelle et la satisfaction hallucinée, ébauche du monde interne.

Plus l'organisme est jeune, plus la répétition, la sécurité, la prévisibilité sont essentielles afin de dégager des patterns d'interactions qui seraient irreprésentables et douloureux en cas d'anarchie sensorielle, empêcheraient l'érotisation, la transposition sensorielle (D.STERN) et la découverte du monde.
Par ailleurs l'absence, nécessaire au 2ème temps celui de l'investissement des traces mnésiques, ne peut non plus excéder un temps dépassant les possibilités de l'enfant de faire face à la frustration sous peine d'être débordé par les besoins insatisfaits.
Remarquons aussi qu'une trop grande stimulation déborde les possibilités de l'enfant et a de ce fait une valeur traumatique.

Cette auto-organisation est une alchimie extrêmement complexe où le parcours est impossible à anticiper.
Tout se passe comme si les choses étaient génétiquement programmées pour ne pas l'être, pour laisser la plus grande liberté à ce qui va se passer.

C'est pourquoi quand je parle de l'objet et de relation à l'objet, je préfère parler de rencontre où chacune des parties apportent une série de sensibilités dont la résultante est une rencontre heureuse ou décevante, au pire dramatique.

Il ne s'agit ici ni de privilégier l'aspect interne propre à l'enfant, ni les fonctions de l'objet maternant, mais d'apprécier le parcours qu'il n'est possible de décrire que dans l'après coup de la rencontre et non par un déterminisme à priori de causes à effets.
Certains bébés semblent tellement intolérants à la frustration (données génétiques) que la meilleure des mères n'arrivera pas à en faire une rencontre agréable.
Inversement, malgré l'excellence et la tolérance de certains bébés, ils n'arriveront jamais à faire se sentir bonne mère celle qui en semble si éloignée.
Un étayage bien tempéré signifie donc qui reste dans des limites tolérables par les deux partenaires de la relation et qui ne déborde pas leurs possibilités d'auto-organisation.

Beaucoup de facteurs interviennent dans cette boucle interactive :

a) dans le caractère satisfaisant des expériences interviennent des données génétiques en particulier sur la question de la tolérance à la frustration.
Tout n'est pas dû à l'environnement.
Il suffit de se promener dans une maternité pour découvrir la variété des bébés face à la frustration, certains rageurs d'autres plus placides.

b) dans la complexification ici décrite le développement neurologique, sa plasticité synaptique, le rôle de la mémoire, le développement et l'intégration de zones inhibitrices, jouent également un très grand rôle.

c) l'étayage s'effectue aussi sur les facteurs décrits dans les théories de l'attachement.

Nous devons donc bien nous rendre compte, en tant qu'analystes, que nous ne sommes pas seuls et que nous ne regardons les événements que par un vertex.


LA SPECIFICITE ANALYTIQUE

Quel vertex justement ?
En quoi sommes-nous spécifiques et en quoi Freud apporte-t-il quelque chose de réellement novateur par rapport à une psychologie développementale ou aux théories de l'attachement ?

Pour moi, c'est précisément l'érotisation, la sexualisation, son processus et ses conséquences, qui est spécifique de la théorie analytique.

Petit exercice d'érotisation :

La fable de Monsieur Seguin

Il était une fois une chèvre qui était en parfaite sécurité.
Monsieur Seguin lui prodiguait le boire et le manger sans restriction aucune et tous les soirs la rentrait elle et ses amies dans l'étable pour les protéger de tous les dangers.
Pourtant, jours après jours, elle commençait à s'ennuyer
Tu n'es pas heureuse ? Oh si monsieur Seguin !.
Il lui arrivait fréquemment de regarder l'herbe du champ d'à côté, puis la montagne là-haut où tout semblait magique et attirant.
De plus, les chèvres ça parle le soir pour passer le temps.
Et que se racontent-elles sinon des histoires de loup ?
Il paraît que l'année dernière, une chèvre nommée Renaude, particulièrement forte et méchante comme un bouc, s'était échappée, avait gambadé toute la journée dans la luzerne de la montagne et avait résisté toute la nuit au loup qui finit par la manger le matin.
Voilà qui fait rêver.
Penser donc : l'inconnu, la liberté, la rencontre avec le loup, toute chèvre normalement constituée ne pouvait que désirer une telle aventure d'autant que, en se battant avec vigueur, ce serait peut-être elle qui cette fois serait plus forte que la Renaude et mangerait le loup.
Les chèvres aussi sont oedipiennes.
Si elle réussissait, ce serait des générations de chèvres qui en parleraient le soir à la veillée.

Ce que j'essaye de montrer, c'est que le problème principal de l'humanisation n'est pas d'intérioriser au contact de l'objet une simple sécurité de base, c'est de développer un désir de vivre, une excitation, un désir de renouveler les expériences de satisfaction et que cela ne sera possible que grâce au développement de la sexualité, érotisation de l'expérience d'abord, autoérotisme ensuite, découverte du corps propre, construction du narcissisme, découverte et érotisation de la rencontre avec l'autre semblable puis avec l'autre de l'autre et investissement de la figurabilité.

Cette figurabilité de l'expérience sensori-motrice est d'abord et avant tout une hallucination de désir.
Si nous pensons, nous le devons surtout à notre désir de prendre nos désirs pour la réalité.

Winnicott a magnifiquement décrit ce moment de profonde jubilation où la présentation de l'objet correspond à ce que l'enfant s'attend à trouver là.
Le trouvé créé, c'est cet écart minime entre l'objet halluciné et l'objet trouvé.
L'investissement du désir de vivre, le fait que la vie vaut la peine d'être vécue, est avant tout une affaire d'omnipotence.
C'est ce que j'appelle " allumer le feu " de la sexualité, c'est-à-dire provoquer l'investissement de la vie elle-même.

Il est une chose à souligner ici c'est l'importance de l'affect de jubilation.
Cet affect intervient très fréquemment au cours du trouvé créé.
C'est un affect intense de joie qui indique combien le plaisir est présent et qui instaure vraisemblablement par sa répétition l'omnipotence et le fait que la vie en vaut vraiment la peine.
Cet affect persiste toute la vie au cours de trouvés créés dans des circonstances très différentes telles que les spectacles de magie, les découvertes scientifiques (que l'on se rappelle Archimède courant dans les rues, vêtu seulement de sa serviette de bain et criant Euréka) ou les coups de foudre amoureux.

La vie ne vaut la peine d'être vécue que s'il y a cette jubilation dont je viens de parler, s'il y a cette omnipotence et cette émotion que le monde vous appartient et que vous en êtes le maître.
Bien sûr viendra le temps de la désillusion, de la constatation de la dépendance : s'il y a satisfaction c'est parce que la mère le veut bien et elle ne veut pas toujours, tout le temps quand j'en ai envie, juste pour mon plaisir à moi.

Mais comme dit Winnicott, on ne demandera pas à l'enfant s'il a créé le monde ou si le monde était déjà là.
Il y a un paradoxe : pour que la vie soit vraiment vécue, il faut qu'elle débute par une illusion.
Cette manière d'aborder le développement du psychisme renouvelle considérablement la distinction monde interne monde externe.
Il ne s'agit nullement d'aller de l'illusion vers la raison.
Il convient au contraire d'assumer un dialogue entre les deux en respectant leur naissance conjointe.

Au départ objet halluciné et objet réel sont très proches.
Mais la mère n'est jamais parfaite, ce serait alors une sorcière qui connaîtrait tout d'avance et mieux que son enfant.
Elle est suffisamment bonne et de plus, on peut le souhaiter, elle a le père dans la tête.
Peu à peu les imperfections, les retraits vont séparer les expériences sensori-motrices et en faire un intérieur et un extérieur.
L'important ici est de respecter le temps de la maturation c'est-à-dire essentiellement que la désillusion soit progressive, que la souffrance soit gérable, que l'absence puisse se figurer notamment par la création de la zone transitionnelle sorte de pont qui empêche une rupture interne externe et une fuite vers l'exclusivité d'un monde interne halluciné ou vers un agrippement au monde externe, deux solutions qui font le lit des dépendances.

Je dirais qu'ici la chose qui me semble capitale, c'est l'investissement non plus de l'expérience en tant que telle dans sa concrétude mais celui de la représentation qui va permettre la transitionnalité, le jeu c'est ça et ça n'est pas ça.


Dans cet incessant aller-retour de la transitionnalité, l'enfant va entrer en contact avec le travail de culture dont est porteur l'objet.
Ce travail de culture est précisément l'ensemble des compromis déjà élaborés par les humains entre les pulsions qui cherchent leur satisfaction immédiate et les interdits qui fixent les règles du vivre ensemble.

Il y a un apprentissage progressif de formes proposées à l'enfant et qui permettent l'exercice des pulsions dans un cadre sécurisant.
On pourrait utiliser ici la formule maîtriser le feu en contrepoint d'allumer le feu.

Ce développement va se faire au travers des identifications.
Je ne reprendrai pas en détail tout ce jeu entre les identifications adhésives, projectives et introjectives mais j'insisterai pour le sujet qui nous occupe sur l'importance de l'introjection et de la position dépressive seules capables d'établir un objet interne suffisamment porteur, sécurisant et souple.
Ceci ne se réalisera que si la souffrance de la séparation n'est pas excessive sinon elle privilégierait les adhésivités et les identifications projectives excessives, sortes de mesures de survie qui vont toutefois entraver la maturation psychique.

Voici comment conclut Winnicott :

" Je présenterai les choses de la manière suivante : quelques bébés ont la chance d'avoir une mère dont l'adaptation initiale active au besoin de l'enfant était suffisamment bonne.Cela leur permet d'avoir l'illusion de trouver réellement ce qui a été créé (halluciné). Finalement, après l'instauration de la capacité de la relation, de tels bébés peuvent faire le pas suivant vers la reconnaissance de l'essentielle solitude de l'être humain.Finalement, un tel bébé grandit pour dire : " Je sais qu'il n'y a pas de contact direct entre la réalité extérieure et moi-même, simplement une illusion de contact, un phénomène intermédiaire qui marche très bien pour moi lorsque je ne suis pas fatigué. Rien ne pourrait m'être égal comme l'existence d'un problème philosophique dans cette affaire. "
Les bébés qui ont un tout petit peu moins de chance dans leurs expériences sont réellement embêtés par l'idée de n'avoir pas de contact direct avec la réalité extérieure. Ils ont l'impression permanente qu'une menace de perte de la capacité de relation est suspendue au-dessus d'eux. Pour eux, le problème philosophique devient et demeure un problème vital, une question de vie et de mort, de manger ou de dépérir, d'amour ou d'isolement. (les dépendances sont sûrement impliquées dans ces phénomènes).
Des bébés encore moins chanceux dont les expériences précoces concernant la présentation correcte du monde furent embrouillées, grandissent sans aucune capacité d'illusion de contact avec la réalité extérieure. Ou bien leur capacité est si mince qu'elle s'effondre devant la frustration, et qu'une maladie schizoïde de développe ".

LE TRAUMATIQUE

Poser la question du traumatique, c'est en fait poser la question :
Que se passe-t-il " Au-delà du principe de plaisir " (FREUD).

Le moi-corporel, c'est-à-dire la vie psychique au plus près du corps et au plus près des expériences sensori-motrices, peut présenter des altérations importantes.
L'organisation suivant la ligne expérience de satisfaction montre parfois des dérapages très graves et des lacunes importantes dans les enveloppes psychiques, comme l'indique la clinique.

Ce sont en effet des données cliniques qui avaient forcé Freud à revoir sa première topique et à provoquer " le tournant de 1920 ".
A.Green a bien décrit cette coupure épistémologique où Freud passe de la représentation inconsciente, problématique dominante de la première topique et singulièrement du rêve, à la notion d'un ça réservoir de motions pulsionnelles cherchant avant tout la décharge, " se répétant aveuglément, dans le meilleur des cas pour la recherche du plaisir et pire encore aimantée par le déplaisir et la douleur " (A.GREEN, 2002).

Le problème devient avant tout de nature économique.
Entre la poussée pulsionnelle et la figurabilité, il peut y avoir un hiatus dans l'organisation psychique.
Le plaisir comme chef d'orchestre cède la place à la souffrance qui va entraîner décharge, compulsion répétition, réaction thérapeutique négative, l'absence de figuration et de symbolisation.

Les données cliniques contemporaines ont confirmé ces vues.
Je vous renvoie ici en particulier aux travaux de G.HAAG (Topique, 2004) qui montrent des données cliniques extrêmement parlantes à ce sujet.
Chez de jeunes enfants psychotiques qui ont encore la possibilité du dessin pour exprimer leurs angoisses, apparaissent des figures de vide, des trous noirs à la place d'une zone orale, des regards perçants, des objets d'arrière plan défaillants laissant une béance dans les enveloppes psychiques corporelles.

Les travaux de C.BALIER avec les meurtriers montrent également cette violence qui s'exprime à la place de la figuration.

Toutes ces données cliniques nous indiquent combien le principe de plaisir peut échouer dans son installation.ou en tout cas présenter de graves altérations.

Le traumatique peut donc être vu comme l'accumulation d'expériences où la séquence érotisation satisfaction hallucinatoire recherche de l'objet satisfaisant est en échec et ce au niveau du moi corporel et bien avant la reprise par le verbal.
Le psychisme est alors confronté à une souffrance qu'il est incapable d'élaborer et qu'il doit à tout prix évacuer.

Deux choses à préciser :

1) les causes de cet échec peuvent être multiples (génétiques, neurologiques, développementales, relation à l'objet).
L'objet peut n'y entrer que pour une petite part.
Il est parfois très difficile d'appréhender ces cas cliniques tant l'articulation entre les différents plans est délicate.

2) De toute façon, l'érotisation, la " subversion érotique " (DEJOURS) n'est jamais totalement parfaite.
Il y a toujours un reste.
Tout de l'organique ne se psychise pas.
Nous ne sommes pas de purs esprits.
Je considère que le clivage est le résultat de cette imperfection.
Le clivage n'est pas, à mon sens un processus actif mais le résultat de l'incomplétude de l'érotisation.

La zone clivée serait une zone insuffisamment érotisée donc psychisée, n'aidant pas à la construction des enveloppes psychiques, au développement de la topique, notamment du préconscient, au travail du rêve et au refoulement.
La zone clivée est un trou noir où le psychisme se perd lui-même mais dont le corps pourrait bien avoir gardé la trace.
Les angoisses catastrophiques de morcellement, de chute dans le vide me semblent ressortir avant tout de l'endoperception de la perte de la vie psychique elle-même, des repères identitaires, de la figurabilité.
C'est devenir fou par dépersonnalisation et émiettement et absence de figuration interne.

Que se passe-t-il alors quand la partie clivée l'emporte ?

Le déni l'emporte sur le refoulement car il s'agit avant tout d'échapper à toute expérience qui réactiverait le vide de la figuration, c'est-à-dire une expérience non représentée.
Un émotionnel pur, une décharge sans figurabilité.
Les défenses seront donc l'évitement à tout prix et sous des formes diverses.

Dans certaines défenses, prédominent la projection, l'emprise sur le réel et les objets, la déformation de la réalité par le délire et l'hallucination.
Il s'agit de défenses où contrôler, maîtriser, déformer, évacuer par l'acte ce qui est à l'extérieur l'emportent.

D'autres sont celles où dominent ce que j'appellerai le sabordage.
C'est le psychisme lui-même qui se sacrifie en détruisant l'appareil à penser et à ressentir.
Nous y trouverons les défenses autistiques et les procédés auto-calmants mais non auto-érotiques (mérycisme, formes et objets autistiques), la pensée opératoire, l'implosion psychosomatique.


En particulier, les phénomènes de dépendance sont évidemment utilisés pour fuir ces zones traumatiques.
Au lieu de la fluidité de la boucle interactive monde interne monde externe, à travers l'utilisation de multiples modes d'identifications, nous allons au contraire voir apparaître des points de fixation, c'est-à-dire que nous allons voir des processus psychiques qui vont se figer et privilégier tel ou tel mode de fonctionnement qui apparaîtrons comme des dépendances.

La dépendance pourra se présenter de plusieurs manières :

a) en direction d'un objet externe, par le développement de mécanismes d'emprise, dans une relation sado-masochiste (cf. mon couple de clochards) où l'identification projective pathologique sera prévalente.

b) toujours en direction d'un objet externe mais utilisé dans un sens anaclitique, symbiotique où les identifications adhésives seront prévalentes.

c) La dépendance pourra résulter aussi de fuites vers un monde auto-sensuel.
C'est là que nous verrons des procédés auto-calmants mais non autoérotique, où l'essentiel est de provoquer une pure détente, plaisir d'organe, recherche d'un nirvana, situations dans lesquelles les drogues seront privilégiées.

d) nous verrons enfin se développer des activités de type autistique où sera privilégier exclusivement une activité à valeur calmante, addiction au travail, addiction à la pensée opératoire, à la logique seule et écrasement concomitant de la vie affective relationnelle.

Toutes ces manœuvres, redisons-le, visent à éviter la confrontation avec une expérience émotionnelle qui risquerait de ranimer le trou noir et la sidération du non symbolisé.

LE PROCESSUS THERAPEUTIQUE

Je voudrais en terminant vous dire que je considère que le paysage psychique raconte l'histoire de l'étayage, de la naissance de la sexualité, de sa figurabilité, de sa contenance et de son conflit avec le travail de culture dont est porteur l'objet.
Ce paysage n'est pas uniforme.
Le psychisme doit être vu comme un mélange de niveaux de complexité très différents, des noyaux de fonctionnement plutôt qu'une structure globale et homogène.
Ces noyaux racontent l'intrication pulsionnelle, la liaison somato-psychique, les facteurs positifs et négatifs de cette intrication, le rôle des objets.

Mais si le psychisme comporte de telles disparités dans son fonctionnement, la question du travail analytique devient alors la suivante :
quel cadre, pour quel processus et quelles transformations.

Situation analytique classique, travail de coesthésie (DISPAUX), adaptations de cadre, psychothérapies, aides médicamenteuses, le matériel psychique est alors appréhendé comme un processus évolutif ou pas, transformable ou pas, à quelles conditions tant par la voie biologique que par la voie analytique.
Certains niveaux réclament une correction biologique indispensable, d'autres ont besoins du jeu du corps ou du jeu tout court, d'autres encore sont sensibles à la cure de parole, d'autres enfin s'étayent sur le groupe.

Quel type d'étayage souhaitons-nous relancer et de quels moyens disposons-nous ?

C'est ici que nous retrouvons toute la complexité du travail avec les dépendances.
Comme je l'ai indiqué en commençant, nous nous trouvons devant un problème avant tout économique :
Il s'agit de retravailler l'ensemble de l'équilibre pour espérer voir le comportement addictif céder ses fonctions à un objet interne mieux assuré.
Mais il faut bien dire que ces traitements sont souvent très difficiles en raison d'une grande fixité et de l'ancienneté des troubles.

La patiente aux béquilles à remarcher plusieurs mois plus tard alors qu'elle était dans une maison de repos.
Le banquier a perdu son emploi, il est devenu assureur.Il travaille toujours la nuit.
L'ancien alcoolique et sa femme ont divorcé. Elle ne supportait plus ce qu'il était devenu.
Le couple infernal s'est rabiboché. Il continue de la maltraiter mais elle se dit désormais qu'il l'aime.

A nous d'apprécier ce qui est possible au cas par cas.

Texte présenté à la Journée d'Etude du GERCPEA à Luxembourg le 24 mars 2006


 
 


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last modified: 2006-08-25