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Les précurseurs du langage et de la communication.
Structure des états ou structure des processus ?

A partir d'une recherche en cours à l'hôpital Necker-Enfants Malades (programme PILE)

Par Bernard Golse

PLAN DU CHAPITRE

Introduction
Les racines du langage verbal au regard de l'intersubjectivité

  1. L'accès à l'intersubjectivité et le deuil de l'objet primaire
  2. Entre musique et signification, la voix de la mère en tant qu'opéra pour le bébé
    • Les deux grand types de communication
    • La voix maternelle en tant qu'opéra pour le bébé
  3. De la narrativité analogique à la narrativité verbale: traduction et/ou trahison ?
      • Racines épistémologiques du concept de narrativité philosophiques, historiques, linguistiques, psychanalytiques, développementales)
      • Traduction et/ou trahison ?
  4. Perdre les mots: le mutisme de l'enfant psychotique

Structure des états ou structure des processus ? (ou les invites du bébé à un néo-structuralisme)

  1. Le repérage des structures dynamiques par le bébé
  2. Le fonctionnement structural de la dynamique des processus internes du bébé
  3. Le programme PILE
      • Cadre de la recherche
      • Les pics vocaliques du bébé et les autres thèmes de la recherche
      • Les hypothèses sous-jacentes (les mouvements des mains du bébé, le concept d'attention, le concept de démantèlement, la segmentation)

Autisme de KANNER ou autisme de scanner ?

  1. L'autisme comme échec de l'accès à l'intersubjectivité
  2. Deux études d'IRM en 2004, ou l'autisme de scanner
      • Rappels sur l'IRM fonctionnelle
      • La reconnaissance de la voix par les sujets autistes
      • Anomalies du sillon temporal supérieur chez les sujets autistes
  3. Convergences neuro-psychanalytiques

Conclusions en forme de retour sur l'émergence du langage

 

INTRODUCTION

Du langage : " Il parvient à faire entendre l'inouï, à rendre visible l'invisible "
(J.-B. PONTALIS, in : " Traversée des ombres ")

Cette étude nous mènera des racines du langage aux travaux actuels sur la neuro-imagerie de l'autisme en passant par la question de la structure des processus.

LES RACINES DU LANGAGE VERBAL AU REGARD DE L'INTERSUBJECTIVITÉ

Il n'y a pas de progrès qui puisse être créatif sans être aussi défensif à l'égard de l'éloignement, ou de la perte, de l'objet primaire, et tel est le cas, par exemple, de l'accordage affectif, de la marche et, pour ce qui nous concerne, ici, du langage.
Le langage constitue un système incroyablement puissant et économique, et c'est inouï ce que l'on peut dire avec le langage, pour peu que l'on accepte son apparente dimension réductrice (du fait du défilé obligé par le signifiant), et bien que ceci puisse sembler quelque peu paradoxal.
C'est cependant pourquoi il n'y a pas d'accès au langage sans une certaine forme de violence, ne serait-ce que parce que la pensée est surtout synchronique, alors que le langage verbal est, quant à lui, principalement diachronique.
Ce passage d'une pensée synchronique à un discours diachronique - passage qui a valeur de transformation - ne va pas sans susciter un certain nombre de difficultés, comme on peut le voir lors des bégaiements physiologiques de l'enfant (autour de trois ans), ou des tachylalies par vulnérabilité narcissique lors du temps de béance de l'énonciation.
Mais comment faire pour que cette violence ne se transforme pas en destructivité ?
Nous prendrons, ici, quatre exemples de violence dans le champ du développement du langage, et ceci au regard de la problématique de l'intersubjectivité :

  • La violence de l'accès à l'intersubjectivité pourtant nécessaire à l'émergence du langage
  • La violence du clivage du langage maternel entre musique et signification
  • La violence du passage de la narrativité analogique (préverbale) à la narrativité digitale (verbale)
  • La violence du vécu de perte des mots prononcés, enfin.

1) L'accès à l'intersubjectivité et le deuil de l'objet primaire

Sous le terme d'intersubjectivité, on désigne - tout simplement ! - le vécu profond qui nous fait ressentir que soi et l'autre, cela fait deux.
La chose est simple à énoncer et à se représenter, même si les mécanismes intimes qui sous-tendent ce phénomène sont probablement très complexes, et encore incomplètement compris.
Cette question de l'intersubjectivité est actuellement centrale et elle articule, nous semble-t-il, l'éternel débat entre les tenants de l'interpersonnel et ceux de l'intra-psychique.
Mais, il existe aussi un autre débat également d'actualité, concernant l'émergence progressive ou, au contraire, le donné-d'emblée de cette intersubjectivité.
Pour dire les choses un peu schématiquement, on peut avancer l'idée que les auteurs européens seraient davantage partisans d'une instauration graduelle et nécessairement lente de l'intersubjectivité, alors que les auteurs anglo-saxons le sont surtout d'une intersubjectivité primaire, en quelque sorte génétiquement programmée (C. TREVARTHEN ou D.N. STERN par exemple).
D.N. STERN insiste notamment sur le fait que le bébé nouveau-né est immédiatement apte à percevoir, à représenter, à mémoriser et à se ressentir comme l'agent de ses propres actions (processus d'agentialisation des cognitivistes) et que, de ce fait, point n'est besoin de recourir au dogme d'une indifférenciation psychique initiale, si cher aux psychanalystes (quelles que soient leurs références théoriques, ou presque), dogme qui, notons-le au passage, fait immanquablement appel à un point de vue phénoménologique.
Les psychanalystes au contraire, et pas seulement en Europe, insistent sur la dynamique progressive du double gradient de différenciation (extra et intrapsychique), éloge de la lenteur qui s'ancre notamment dans l'observation clinique des enfants qui s'enlisent dans les premiers temps de cette ontogenèse, et qui s'inscrivent alors dans le champ des pathologies dites archaïques (autismes et psychoses précoces), même si cette conception des choses n'implique certes pas une vision strictement développementale de ces diverses pathologies.
Comme toujours dans ce genre de polémique, une troisième voie existe, plus dialectique, et que nous défendrions volontiers.
Cette troisième voie consiste à penser que l'accès à l'intersubjectivité ne se joue pas en tout-ou-rien, mais qu'il se joue au contraire de manière dynamique entre des moments d'intersubjectivité primaire effectivement possibles d'emblée, mais fugitifs, et de probables moments d'indifférenciation, tout le problème du bébé et de ses interactions avec son entourage étant, précisément, de stabiliser progressivement ces tout premiers moments d'intersubjectivité en leur faisant prendre le pas, de manière plus stable et plus continue, sur les temps d'indifférenciation primitive.
Il nous semble par exemple que la description des tétées par D. MELTZER comme un temps " d'attraction consensuelle maximum " évoque bien ce processus puisque, selon cet auteur, lors de la tétée, le bébé aurait transitoirement le ressenti que les différentes perceptions sensitivo-sensorielles issues de la mère (son odeur, son image visuelle, le goût de son lait, sa chaleur, sa qualité tactile, son portage …) ne sont pas indépendantes les unes des autres, c'est-à-dire ne sont pas clivées ou " démantelées " selon les différentes lignes de
sa sensorialité personnelle (celle du bébé), mais au contraire qu'elles sont " mantelées " temporairement, le temps de la tétée, et dans ces conditions, le bébé aurait accès au vécu ponctuel qu'il y a, bel et bien, une ébauche d'un autre à l'extérieur de lui, véritable pré-objet qui signe déjà l'existence d'un temps d'intersubjectivité primaire.
Après la tétée, ce vécu de sensations mantelées s'estompe à nouveau, le démantèlement redevient prédominant, et de tétée en tétée, le bébé va ensuite travailler et retravailler cette oscillation entre mantèlement et démantèlement pour, finalement, réussir à faire prévaloir le mantèlement et, donc, la possibilité d'accès à une intersubjectivité désormais stabilisée.
Dans cette conception d'un gradient dynamique et progressif entre indifférenciation primitive et intersubjectivité, on voit que ce mouvement n'est rendu possible que du fait de l'existence de noyaux d'intersubjectivité primaire existant chez tout enfant mais aussi chez les enfants autistes ou psychotiques (peut-être s'agit-il, ici, des parties non autistiques qu'A. ALVAREZ décrit chez les enfants autistes, aussi autistes soient-ils, et qu'on pourrait, par analogie avec les " ilôts autistiques " décrits par S. KLEIN et F. TUSTIN chez les sujets névrotiques, dénommer les ilôts non autistiques des sujets autistes).
L'accès à l'intersubjectivité correspondrait alors à un mouvement de confluence et de convergence progressives de ces noyaux d'intersubjectivité primaire.
Les travaux de R. ROUSSILLON vont également dans le même sens, qui indiquent que le premier autre ne peut être qu'un autre spéculaire, suffisamment pareil et un petit peu pas-pareil que le soi (pour reprendre, ici, la terminologie de G. HAAG), caractéristiques du premier autre qui invitent à se représenter l'accès à l'intersubjectivité comme un processus de dégagement lent, mais précocément scandé par des moments de différenciation accessibles au sein des interactions.
On sait que R. ROUSSILLON intègre profondément dans sa réflexion les travaux de D. WINNICOTT sur la " transitionnalité ", et ceux de M. MILNER sur les caractéristiques de " séparabilité " de l'objet, perspectives qui n'excluent en rien la perspective de cette troisième voie présentée ici.
Ajoutons maintenant que, selon nous, l'intersubjectivité, une fois acquise, n'est pas, pour autant, une donnée définitivement stable.
C'est une conquête à préserver tout au long de la vie et même, à savoir remettre en jeu, ou en question, dans certaines circonstances telles que l'amour, le partage d'émotions (et notamment esthétiques), les expériences groupales et, last but not least, la pensée de la mort.
En tout état de cause, que l'intersubjectivité ne soit que secondaire ou graduellement acquise à partir de noyaux d'intersubjectivité primaire, cette dynamique de différenciation extra-psychique porte en elle le risque d'une certaine violence dans la mesure où elle peut toujours se faire de manière trop rapide ou trop brutale, c'est-à-dire de manière traumatique.
On peut même se demander s'il n'y a pas violence a minima, même quand cette dynamique se joue de manière heureuse, ce que des auteurs comme J.-B. PONTALIS et J. KRISTEVA ont bien montré à propos de la genèse du langage, l'un en référence à la séparation et l'autre au " deuil " de l'objet primaire, ce que N. ABRAHAM et M. TOROK ont également pointé en parlant du " passage de la bouche vide de sein à la bouche pleine de mots ", ce que J.-M. QUINODOZ souligne aussi quand il différencie les " angoisses de différenciation " des angoisses de séparation proprement dites, et ce que G. HAAG nous invite enfin, elle aussi, à considérer quand elle évoque le phénomène de " démutisation par vocalisation exclusive " de certains autistes qui cherchent pathétiquement à entrer dans un langage qui ne soit pas synonyme d'arrachement intersubjectif.
Ceci pour dire que cet accès à l'intersubjectivité conditionnant, on le sait, la possibilité d'accès au langage, une certaine forme de violence apparaît donc comme consubstantielle au développement même du langage, sur ce premier plan de notre réflexion.

2) Entre musique et signification, la voix de la mère en tant qu'opéra pour le bébé

Les deux grands types de communication
(et leur intrication au sein même du langage verbal)

Il est devenu classique d'opposer les deux grands registres de la communication que sont la communication analogique (infra-verbale ou pré-verbale, ou pré-linguistique) d'une part, et la communication "digitale" (verbale ou linguistique) d'autre part.
D'un certain point de vue, tout les sépare, tout les oppose.
La communication analogique serait surtout supportée par l'hémisphère cérébral mineur (le droit pour les droitiers), elle serait surtout de type synthétique et elle véhiculerait principalement des émotions ou des affects, et ceci par le biais d'éléments non codés, au sens des signes saussuriens, mais beaucoup plus globaux et analogiques, en référence au matériel à transmettre (d'où le choix de ce terme pour la définir).
La communication digitale, quant à elle, serait supportée par l'hémisphère majeur (le gauche pour les droitiers), elle serait surtout de type analytique et elle véhiculerait principalement des concepts, et ceci par le biais d'éléments codés de type " digits " d'information (d'où le choix de son terme générique).
Autrement dit, la communication analogique concernerait surtout la transmission non verbale de messages de type émotionnel ou affectif, par le biais de comportements non linguistiques (mimiques, regards, gestique …) tandis que la communication digitale concernerait surtout la transmission verbale de messages de type conceptuel ou idéique, par le biais de comportements linguistiques (mots, phrases, locutions …).
Il serait cependant réducteur de vouloir faire de la communication analogique un équivalent de la communication préverbale, et de la communication digitale un synonyme de la communication verbale.
De même, il serait illusoire de penser que la communication analogique serait seulement du côté de la métonymie, et la communication digitale seulement du côté de la métaphore.
En effet, les choses sont à l'évidence beaucoup plus intriquées.
Ce sur quoi, nous voudrions insister, c'est qu'il y a, en réalité, une concaténation serrée entre ces deux types de communication, que chacun d'entre eux peut servir conjointement des desseins métonymiques et métaphoriques (ce qui renvoie au concept " d'oscillation métaphoro-métonymique " de G. ROSOLATO), et surtout qu'il y a de l'analogique dans le digital, si l'on ose s'exprimer ainsi, c'est-à-dire qu'il existe une partie non verbale du verbal lui-même.
Cette dernière notion est essentielle pour comprendre l'entrée de l'in-fans dans l'ordre du langage.
La chaîne parlée se compose d'un contenu et d'un contenant :

  • L'idée de contenu verbal renvoie aux éléments de l'énoncé (phonèmes, monèmes, syllabes, mots ou phrases selon le type de découpage que l'on adopte et qui se matérialise dans les concepts de lexique ou de sémantique)
  • L'idée de contenant verbal renvoie d'une part aux règles de l'énonciation qui organise l'énoncé (grammaire ou syntaxe) et d'autre part, à ce que l'on pourrait appeler la musique du langage (prosodie, timbre, ton et intensité de la voix, rythme, débit, silences …)

La chaîne parlée se compose donc d'une partie segmentaire, ou plutôt segmentable, à savoir son énoncé linguistique proprement dit, et d'une partie non segmentaire, non segmentable ou supra-segmentaire, à savoir son énonciation de type musical (d'où l'importance de ce qu'on dénomme le " ton " au sein du jeu théâtral).
La partie segmentaire du langage verbal véhicule la partie informative proprement dite du message, soit la partie véritablement conceptuelle de l'énoncé, alors que sa partie supra-segmentaire véhicule probablement la partie plus émotionnelle et motivationnelle de celui-ci, soit l'expression des conditions affectives de son énonciation.
Ce qu'il importe de souligner, c'est que le bébé, contrairement à ce que F. DOLTO et d'autres ont pu soutenir en leur temps, n'entre sans doute pas dans le langage par la partie symbolique et digitale de celui-ci, mais bien plutôt par sa partie affective et analogique.
Le bébé, en effet, semble beaucoup plus sensible, tout d'abord, à la musique du langage et des sons (celui qu'il entend et ceux qu'il produit) qu'à la signification des signes en tant que tels (l'intégration du lien entre signifiant et signifié étant sans doute davantage le fait d'un apprentissage que d'une sorte de révélation immédiate).
Pour entrer dans l'ordre du langage (et du symbolique verbal), le bébé a besoin - non pas de savoir - mais d'éprouver et de ressentir profondément que le langage de l'autre (et singulièrement de sa mère) le touche et l'affecte, et que celle-ci est affectée et touchée en retour par ses premières émissions vocales à lui.
C'est pourquoi, dans le champ du développement précoce, la linguistique saussurienne nous est sans doute d'un moindre apport qu'une linguistique plus dynamique et subjectale (J.L. AUSTIN, J.S. BRUNER), car nous avons, me semble-t-il, plus besoin dans ce champ d'une linguistique de l'énonciation que d'une linguistique de l'énoncé, à l'instar des travaux de U. ECO qui centre son regard davantage sur les conditions dynamiques de la production des signes que sur l'organisation statique de ceux-ci.
Dans cette perspective, on comprend bien dès lors, l'impact possible des dépressions maternelles sur l'instauration et le développement du langage chez l'enfant, dans la mesure où ces dépressions affectent parfois profondément les qualités de la voix et de la musique du langage de la mère.
Si la voix de la mère ne lui fait rien, et si les émissions vocales du bébé ne font rien à sa mère, trop absorbée dans son mouvement dépressif ou dans tel ou tel autre mouvement psycho-pathologique), alors, du point de vue du bébé : " A quoi bon parler ? "
Tels sont les principaux rappels que nous souhaitions faire, avant d'aller maintenant plus avant dans le vif de notre propos.

La voix maternelle en tant qu'opéra pour le bébé

Dans son très beau livre intitulé " L'opéra ou le cri de l'ange", Michel POIZAT cite un passage de Cl. LEVI-STRAUSS qui est le suivant :
" Sans doute la musique parle-t-elle aussi mais ce ne peut être qu'à raison de son rapport négatif à la langue et parce qu'en se séparant d'elle, la musique a conservé l'empreinte en creux de sa structure formelle et de sa fonction sémiotique : il ne saurait y avoir de musique sans langage qui lui préexiste et dont elle continue de dépendre, si l'on peut dire, comme une appartenance privative. La musique, c'est le langage moins le sens ; dès lors on comprend que l'auditeur, qui est d'abord un sujet parlant, se sente irrésistiblement poussé à suppléer ce sens absent comme l'amputé attribuant au membre disparu les sensations qu'il éprouve et qui ont leur siège dans le moignon ".
Bien entendu, aujourd'hui, au regard de toutes les recherches qui ont trait à la musique, on pourrait critiquer cette assertion de Cl. LEVI-STRAUS selon laquelle la musique renvoie au langage dépouillé de sa dimension de sa signification.
Les choses sont probablement beaucoup plus complexes.
Il n'en demeure pas moins que l'on voit bien ce qu'il veut dire, et toute la réflexion de M. POIZAT consiste à étayer l'idée que les amateurs d'opéra sont, au fond, renvoyés à leur investissement précoce de la voix maternelle d'avant la coupure entre musique et signification, coupure qui, pour le bébé, peut sans doute revêtir une certaine dimension de violence obligée.
L'amour de l'opéra comme équivalent de l'amour de la voix maternelle, l'idée est séduisante, certes, mais à la condition de penser à la mère des commencements, soit à celle dont le langage nous touchait alors même que la dimension symbolique de ses mots nous échappait encore en grande partie.
Personnellement, je verrais volontiers un argument à l'appui de la thèse de M. POIZAT dans l'article un peu plus ancien de G. ROSOLATO, article intitulé : " La haine de la musique ".
Ici, c'est la haine de la musique, et non plus l'amour de l'opéra, qui se voit interrogée mais les conclusions convergent en quelque sorte, en ce sens que la haine de la musique serait sous-tendue par la difficulté de certains sujets à renouer avec cette voix maternelle d'avant la coupure entre musique et signification.
De l'amour à la haine, on le sait, il n'y a souvent qu'un pas …
En tout état de cause, ce sont les liens entre la musique et la voix qui forment le vif de ces deux réflexions, et nous avons dit précédemment à quel point la voix fait partie de la musique du langage, c'est-à-dire de ses éléments supra-segmentaires qui touchent et affectent le bébé, et par lesquels le bébé cherche, très tôt, à toucher et à affecter l'adulte qui prend soin de lui.
Mais revenons un instant à l'opéra.
Il y a bien sûr d'autres éléments qui font de l'opéra un art en lien direct avec nos rythmes plus ou moins archaïques.
Que l'on pense, par exemple, à ces moments particuliers où, à partir d'un chaos apparent de sons, émerge et s'organise - très lentement et graduellement - une phrase chantée qui, finalement, submerge et domine le chaos, l'emporte sur le matériau sonore initialement anarchique.
N'y a-t-il pas là une figuration du mouvement même de l'émergence du langage, lequel a, lui aussi, à se dégager d'une trame sonore d'abord perçue par le bébé comme plus ou moins anarchique et aléatoire ?
Et ceci d'autant plus que le chaos initial n'est qu'apparent, comme l'est peut-être l'ensemble des sons (internes et externes) perçus par le fœtus dans l'utérus maternel, et notamment en fin de grossesse.
En réalité, ces sons ne sont pas aussi anarchiques qu'il y paraît pour lui.
Ils sont fait de sons internes issus du corps maternel, sons réguliers (battements cardiaques et aortiques …) ou irréguliers (bruits digestifs, voix maternelle transmise par les tissus du corps de la mère …), et de sons externes, tous imprévisibles et parmi lesquels, à nouveau, la voix maternelle mais cette fois-ci revenant au fœtus du dehors, en traversant le corps de la mère et le liquide amniotique.
La voix maternelle est donc à la fois interne et externe, si tant est que le fœtus puisse inscrire cette distinction, et il faut rappeler ici, l'intéressante hypothèse de S. MAIELLO selon laquelle l'imprévisibilité de la voix maternelle (soit " l'objet sonore ") fournirait au bébé une sorte de matrice prototypique de sa problématique ultérieure de la dialectique entre absence et présence, et qu'à ce titre elle concourerait à la genèse de l'objet lui-même.
Mais ce vécu initial de bruit de fond se poursuit, un temps, après la naissance et c'est dire, pour le bébé, toute l'importance de la voix maternelle qui s'en dégage et que le bébé va chercher à en extraire pour repérer, peu à peu, le code profond de la langue, le code profond de sa langue.
Si l'on garde à l'esprit que la voix maternelle reflète à l'évidence quelque chose de l'investissement de l'enfant par sa mère (de son existence, de sa naissance, de ses spécificités …), il est alors clair que le développement précoce du langage ne peut en aucun cas être conçu en dehors de toute la dynamique des interactions précoces, et notamment des interactions fantasmatiques, dynamique dont les représentations mentales de l'enfant dans la psyché de ses parents constituent, on le sait bien désormais, le maillon opérationnel.
Mais, ce que sur quoi nous voulions insister, c'est la violence à la quelle se trouve, finalement, peut-être nécessairement confronté le bébé quand il doit distinguer la musicalité et la signification du discours maternel, non pas pour les désintriquer, mais pour les articuler en un niveau sémantique supérieur.

De la narrativité analogique à la narrativité digitale : traduction et/ou trahison ?

Un mot d'abord, des différentes racines épistémologiques du concept de narrativité

Les racines philosophiques

On pense ici, naturellement à Paul RICOEUR dont l'œuvre est évoquée, plus loin dans cet ouvrage.
Selon lui, en effet, la question philosophique posée par le travail de composition est celui des rapports entre le temps du récit et celui de la vie et de l'action affective.
Plusieurs approches se voient ainsi convoquées par Paul RICOEUR da ns son travail sur " Temps et récit ", à savoir, principalement, la phénoménologie du temps, l'historiographie et la théorie littéraire du récit, soit du récit historique, soit du récit de fiction.
Paul RICOEUR propose finalement l'idée que l'identité de l'être humain est en fait, fondamentalement, une " identité narrative ".

Les racines historiques

L'histoire est, par définition, une science narrative et ceci montre bien qu'on refuse moins à l'histoire qu'à la psychanalyse le statut de science, alors même qu'elles partagent à l'évidence le fait de ne pas être répétables : l'histoire bégaye parfois, mais elle ne se répète jamais à l'identique !
Quoi qu'il en soit, le concept de narrativité s'avère central pour les historiens qui se trouvent, comme les psychopathologues, confrontés aux difficultés de la dotation de sens immédiate, à la nécessité d'une prise de distance, aux effets de l'après-coup et à la prise en compte inévitable d'une certaine subjectivité, la modernité véritable ne se définissant en rien par la tentative d'évacuer toute subjectivité, mais bien au contraire par le fait d'en tenir compte en tant qu'analyseur indirect des phénomènes et des processus observés.

Les racines linguistiques

C'est toute la question de l'énonciation du récit et de sa stylistique qui se profile ici.
" Le style, c'est l'homme ", disait déjà, en son temps, J. LACAN et l'on sait aussi tout le décryptage socio-linguistique qu'un R. BARTHES a pu faire d'un certain nombre de comportements de surface (telle la manière de se vêtir) susceptibles de venir connoter l'intime du sujet.
Il y a donc là toute une sémiologie de l'apparence qui a, bel et bien, valeur de narration de la vision du monde que l'individu se fait de lui-même et de son environnement.

Les racines psychanalytiques

Elles renvoient en fait à la question des processus dits de liaison.

  • A tout seigneur, tout honneur, on peut dire que la narrativité du rêve a été prise, bien évidemment, en compte depuis fort longtemps.
    Depuis " L'interprétation des rêves " (S. FREUD) jusqu'aux travaux de A. GARMA sur la fonction anti-traumatique du rêve, c'est bien le travail de narration onirique qui a été mise en avant dans la réflexion psychanalytique, travail de narration extrêmement complexe puisque le sujet rêveur est à la fois l'auteur du rêve, son metteur en scène et son (ou ses différents) acteur(s) via les processus de diffraction identificatoire.
    Cette complexité narrative a été mise à profit par le roman moderne et, sur un plan cinématographique, on se souvient du film " Rêves " de KUROSAWA qui, à sa manière, montrait bien le travail de primarisation des signifiants archaïques ou originaires que le rêve, chaque nuit, remet en chantier inlassablement et qui, par son activité de mise en récit, réactualise certaines étapes développementales précoces et répare ainsi les enveloppes psychiques éventuellement mises à mal par la vie diurne (" La pellicule du rêve " de D. ANZIEU ).
    Pour étayer ces quelques propos sur les liens entre le rêve et le traumatisme, qu'on me permette de m'aventurer un peu au-delà du registre psychanalytique au sens strict, pour évoquer le formidable texte de J. SEMPRUN (" L'écriture ou la vie ") consacré à la fonction vitale de l'écriture vis-à-vis des conséquences de la Shoah, travail de survie qui fait écho à une phrase souvent citée: " Tous les chagrins sont supportables, si on en fait un récit ", étant entendu que dans le récit de la vie, ce n'est pas le passé qui change mais le rapport qu'un sujet entretient avec sa propre histoire.
  • Le travail du préconscient peut également être conceptualisé en termes d'activité narrative au travers du processus de double inscription, consciente et inconsciente, des représentations de choses et de leur liaison avec les représentations de mots correspondantes.
  • R. DIATKINE, quant à lui, a insisté sur les liens fonctionnels entre la narrativité du bébé et la " capacité de rêverie " de la mère (W.R. BION).
    C'est au cours du deuxième semestre de la vie que, selon lui, le bébé devient capable de se dire que " si sa mère n'est pas là, c'est qu'elle est ailleurs ", élaboration minuscule mais cruciale et qui a bien valeur de mise en récit de l'absence.
  • La narrativité se voit également impliquée au sein de la théorie de l'après-coup puisque la dialectique à double sens (J. LAPLANCHE) entre le passé et le présent fonctionne bien comme une ré-écriture permanente de leurs rapports réciproques (le passé éclaire le présent, mais le présent permet aussi de rétro-dire le passé).
  • Je citerai enfin les travaux de J. HOCHMANN sur la narrativité et ceux de M. MILNER sur la malléabilité de l'objet primaire pour indiquer l'importance que la psychanalyse accorde aujourd'hui à la narrativité en tant que force d'inscription et de liaison permettant d'historiciser l'ontogénèse et les inter-relations du sujet avec son entourage, ce qui fait de ce concept un outil désormais central au sein de la réflexion métapsychologique.

Les racines développementales enfin

Certaines d'entre elles viennent d'être évoquées ci-dessus, et nous n'en indiquerons donc que trois dont l'importance est aujourd'hui indéniable.

  • Le sens d'un Soi verbal ou d'un Soi narratif, étudié par D.N. STERN.
    Dans son livre intitulé " Journal d'un bébé ", D.N. STERN a tenté, en effet, de manière saisissante, en se mettant en quelque sorte dans la peau et dans le regard d'un bébé, de nous montrer tout le travail que doivent faire les enfants pour parvenir à lier entre eux les différentes expériences et les différents épisodes interactifs qu'ils vivent au fil de leur journée et qui, sinon, ne pourraient rester que des évènements successifs, indépendants, seulement juxtaposés et sans relation les uns avec les autres.
    C'est évidemment tout le processus de subjectivation qui se trouve ici convoqué car, sans le sentiment d'une certaine continuité d'exister (D.W. WINNICOTT) en tant qu'individu séparé et différencié, il n'y a pas de fil rouge qui puisse être repéré par l'enfant comme reliant les différents épisodes de sa journée.
    Autrement dit encore, ce qui peut faire lien entre ces différents épisodes, c'est le sentiment du sujet d'être toujours lui-même tout au long d'un laps de temps donné, ce qui implique l'instauration du narcissisme primaire, mais au sein d'un mouvement dont la réciproque est également vraie puisque c'est l'accès à la narrativité qui conditionne en même temps l'instauration de ce narcissisme.
    Selon D. N. STERN, la réalité psychique du bébé peur se découper en une succession d'unités temporelles élémentaires, une succession de " maintenant " qui sont éprouvés par lui de manière indépendante et qui comportent chacun leur dynamique propre d'un point de vue qu'on pourrait presque dire phénoménologique.
    D'où l'idée " d'enveloppe proto pou pré-narrative " développée par cet auteur, et qui représente au fond l'unité de base de la réalité psychique infantile pré-verbale.
    Il s'agit en fait d'un concept issu des travaux de K. NELSON (" représentations d'évènements "), de J.M. MANDLER (" schémas d'évènements ") et de R.C. SCHANK et R. ABELSON (" scripts "), mais qui se voit ici précisé avec son orientation vers un but (désir), sa structure de type narrative (ligne dramatique), sa hiérarchisation et sa structure temporelle.
    C'est cette enveloppe proto ou pré-narrative qui va permettre à l'enfant de repérer des invariants au travers des répétitions interactives, représentations qui vont s'inscrire dans sa psyché sous la forme de représentations analogiques (" représentations d'interactions généralisées ") et qui vont concourir à l'émergence d'un Soi verbal vers l'âge de dix-huit mois (après les instaurations successives du sens d'un Soi émergent entre zéro et deux mois, du sens d'un Soi-noyau entre deux et sept mois, et du sens d'un Soi subjectif entre sept et dix-huit mois).
    On voit ainsi que le sens d'un Soi verbal ou narratif s'enracine dans la mise en place de " schémas-d'être-ensemble " (" weness " des auteurs anglo-saxons), dans le partage d'affects et d'émotions, et enfin dans le repérage d'épisodes interactifs spécifiques ou généralisés, ce sens d'un Soi verbal offrant à l'enfant la possibilité, non immédiate, de se " raconter " à lui-même sa propre histoire quotidienne.
  • Les figurations et narrations corporelles proto-symboliques
    Qu'on pense, par exemple, aux travaux de G. HAAG sur les identifications intra-corporelles ou à ceux menés à l'Institut PIKLER-LOCZY (Budapest, Hongrie) autour d'A. TARDOS, sur le fonctionnement des bébés pendant leurs moments dits " d'activité libre ", on peut aisément soutenir l'idée que l'enfant a, très tôt, la capacité de refigurer, dans son théâtre corporel ou comportemental, et ceci à titre " d'équation symbolique " (H. SEGAL), les rencontres qu'il vient de faire, qu'il s'agisse de rencontres relationnelles avec un partenaire humain ou de rencontres avec des objets inanimés.
    Dans cette refiguration corporelle ou comportementale proto-symbolique, il y a sans doute les germes de la narrativité ultérieure, cette narrativité préverbale se jouant, bien entendu, en atmosphère de conscience non thétique, en ce sens que l'enfant n'a pas encore, ici, la conscience de son activité symbolisante débutante.
  • Attachement et narrativité
    C'est là un chapitre important de la réflexion contemporaine en matière de narrativité et de développement, l'hypothèse étant, en effet, que la qualité de la narrativité s'enracine, de fait, profondément dans la qualité des liens d'attachement précoces.
    C'est cette hypothèse qui a d'ailleurs marqué l'un des temps forts de la réintroduction de la représentation mentale au sein de la théorie de l'attachement (M. MAIN, K. KAPLAN et J. CASSIDY), après une longue période pendant laquelle cette théorie était, précisément, considérée par les psychanalystes comme évacuant par trop, de son champ, toute activité représentative.
    Depuis lors, de nombreux travaux se sont développés dans cette perspective, et l'on sait que désormais, chaque âge de la vie dispose d'outils permettant d'évaluer la qualité des schémas d'attachement : la " Strange situation " (M. AINSWORTH) chez les très jeunes enfants, les " Histoires à compléter " chez les enfants en période péri-oedipienne et " L'Adult Attachment Interview " (AAI de M. MAIN) chez les adultes, avec certaines versions modifiées utilisables chez les adolescents et les pré-adolescents.
    Il faut cependant préciser que si la " Strange situation " évalue, en temps direct, une certaine forme de narrativité préverbale (la manière dont l'enfant accueille la mère à son retour équivalant, en effet, à un récit comportemental de la stabilité qu'il a forgée ou non de son inscription psychique), en revanche les " Histoires à compléter " et l'AAI évaluent,quant à eux, la narrativité verbale de l'individu, et ceci par le biais d'un récit reconstruit et transformé par de multiples remaniements et reconstructions liés aux effets d'après-coup (les spécificités du discours du sujet examiné, soit sa fluidité et sa cohérence par exemple, renseignant - au niveau de l'énonciation tout autant que de l'énoncé - sur la manière dont ce sujet se représente aujourd'hui ses liens d'attachement précoces sans que personne ne puisse dire, ni lui-même, ni ses parents, ni le clinicien, ce qu'il en a été de ces liens, dans l'absolu).
    On retiendra en tout état de cause que le dogme d'une corrélation entre la qualité de la narrativité et les caractéristiques des liens d'attachement précoces constitue aujourd'hui une hypothèse développementale forte et qui s'est d'ores et déjà avérée capable de donner lieu à des ouvertures réflexives et à des pistes de recherche fécondes.

Pour en terminer avec ces racines développementales du concept de narrativité, nous ferons simplement remarquer qu'elles reprennent en réalité les principales lignes de force inhérentes aux autres racines épistémologiques précédemment évoquées : le Soi verbal et la phénoménologie du temps (pour les racines philosophiques), le récit et l'histoire (pour les racines historiques), les narratifs et l'énonciation (pour les racines linguistiques), les processus de liaison et les effets d'après-coup enfin (pour les racines psychanalytiques).
Autrement dit, les différentes racines épistémologiques du concept de narrativité que nous avons envisagées convergent en quelque sorte dans l'approche développementale actuelle et ceci représente, à n'en pas douter, l'une des multiples richesses de la psychiatrie du bébé dont on sait l'essor impressionnant depuis quelques décennies.


Traduction et/ou trahison ?

A partir du moment où l'on prend en compte différentes formes ou différents niveaux de narrativité, la question se pose alors de savoir si le passage d'une narrativité analogique à une narrativité digitale peut se concevoir sans risque de perte ou de trahison, dès lors qu'il y a traduction.

Mais rappelons tout d'abord les différents types de narrativité envisageables.

On peut en effet distinguer aujourd'hui, dans l'état actuel des connaissances, une narrativité sensorielle bien reprise par K. NASSIKAS, une narrativité comportementale que nous cherchons à préciser et à approfondir par notre programme PILE, et une narrativité verbale enfin.
Les narrativités sensorielle et comportementale sont de type analogique, la narrativité verbale est de type digitale.

  • La narrativité sensorielle s'exprime dans le registre de l'être, elle s'organise selon une " syntaxe du sentir " (K. NASSIKAS), elle renvoie à une logique des enveloppes et, comme telle, elle se jouerait en atmosphère monadique.
  • La narrativité comportementale renvoie, quant à elle, à la logique binaire des liens primitifs, elle est ancrée dans l'accès à l'intersubjectivité et elle se jouerait donc en atmosphère surtout dyadique
  • La narrativité verbale s'exprime dans le registre de l'être et de l'avoir, elle s'inscrit dans la logique ternaire des relations d'objet classiques (toujours triangulées, en référence à un tiers réel, imaginaire ou symbolique) et elle se jouerait donc, chez le jeune enfant, en atmosphère plutôt triadique.

La violence de la traduction

Dès lors qu'il y a traduction, il y a perte d'information (et donc trahison linguistique) à chaque palier du processus, donc violence à l'égard du " texte " initial.
Ce qui est vrai du passage d'un texte verbal d'une langue à une autre, est tout aussi vrai (voire davantage ?) en ce qui concerne le passage d'un " texte " non verbal à un texte verbal, soit d'une narrativité analogique (préverbale) à une narrativité digitale (verbale).
Cette problématique déjà prise en compte par S. FREUD dans sa correspondance avec W. FLIESS à propos des inscriptions au niveau des différents systèmes de l'appareil psychique (inconscient, préconscient et conscient) a été, on le sait, intensément approfondie par J. LAPLANCHE dans le cadre de sa " théorie de la séduction généralisée ", refoulement et traduction permettant, conjointement, de rendre compte de l'amnésie infantile.
Mais, chez le bébé et le très jeune enfant, la violence n'est pas seulement liée au processus de traduction en tant que tel, elle tient aussi, voire surtout, au fait que cette traduction dépend du travail psychique de l'autre, ce que P. AULAGNIER indique avec son concept de fonction de " porte-parole " de la mère (fonction nécessaire mais porteuse d'une indubitable " violence de l'interprétation "), ce que G. HAAG souligne également avec sa notion " d'interprétations parentales ", et ce que J. LAPLANCHE, encore, met en avant par son concept de " situation anthropologique fondamentale " fondée sur la réciprocité mais la dissymétrie des fonctionnement psychique du bébé et de l'adulte qui prend soin de lui.
A sa manière, dans son travail sur " La représentation de chose entre pulsion et langage ", A. GREEN a également bien montré que le guidage interactif de la mère, seul à même d'aider l'enfant à passer de la simple mentalisation à la figuration de ses besoins pulsionnels, était, par essence, un acte de violence psychique en ce qu'il renvoyait à une intrusion de la mère dans le monde représentationnel de l'enfant, sa démonstration faite pour les représentations valant aussi, probablement, pour les affects.
Finalement, si à chaque palier traductif, il y a bel et bien perte d'information, il reste alors à dire que ce qui est perdu revêt à la fois le statut d'un sacrifice en tant que tribut payé à la demande de la traduction par l'autre, et d'une adresse à ce même autre dont le bébé a besoin de dépendre aux commencements de sa vie.

3) Perdre les mots : le mutisme de l'enfant psychotique

Pour le bébé, les vocalises et les premiers mots ne sont pas seulement de l'air dans une bouche vide.
Ceux-ci sont d'abord perçus par lui comme une véritable substance sonore qui emplit la cavité buccale, et l'on sait que N. ABRAHAM et M. TOROK ont bien montré que pour accéder au langage et à la possible symbolisation des objets absents, il faut que la bouche soit d'abord " vide de sein " avant de " pouvoir se remplir de mots ".
C'est aussi ce que nous apprennent les enfant autistes pour qui parler et émettre des sons peut donner lieu à de profondes angoisses archaïques de type non seulement de perte, mais d'arrachage d'une partie de soi (F. TUSTIN), ce qu'on peut retrouver dans le matériel des cures et, notamment, lors de certains mutismes psychotiques qui renvoient parfois à la crainte que les mots émis ne viennent sombrer dans le gouffre d'un écart inter-subjectif si douloureux à admettre pour ces patients.
Parler peut donc être ressenti en termes de perte des mots prononcés, mots-substance, mais mots invisibles.
Dans la même perspective, on pourrait citer ici le très heuristique concept de " Moi-tuyau " (David ROSENFELD cité par F. TUSTIN) qui, chez certains anorexiques de structure plus psychotique, permet de mieux comprendre leur recherche, parfois pathétique, d'une sorte d'équilibre dynamique entre le langage (flux sortant) et l'alimentation (flux entrant).
Nous n'insisterons pas davantage sur cette question du mutisme, dans le cadre de ce travail.
Mais, il nous paraissait tout de même intéressant, et important, d'y faire allusion car, dans le champ de la psychopathologie, il est toujours essentiel que les recherches menées aient des échos pour les cliniciens et les thérapeutes, en leur permettant, notamment, de donner une cohérence et du sens à ce qu'ils vivent dans le cadre de leurs rencontres, cliniques et thérapeutiques, avec des sujets en mal de verbalisation.


STRUCTURE DES ETATS OU STRUCTURE DES PROCESSUS ?
(Les invites du bébé à un néo-structuralisme)

Le structuralisme n'a plus le vent en poupe, et les années de sa splendeur sont déjà loin derrière nous …
Certains le regrettent, car l'affaire avait été porteuse, et la créativité conceptuelle d'alors nous émerveille encore.
Mais la nostalgie - quelle que soit la beauté de ce sentiment - ne sert de rien, le temps a passé, et comme le disent les adolescents qui résistent à l'élaboration : "c'est comme ça !"
Nous sommes de ceux qui croient, cependant, que le bébé nous invite à repenser de manière dynamique et interactionniste un certain nombre de nos concepts qui avaient été approfondis, en leur temps, de manière plus statique et individuelle, et que ceci nous ouvre à nouveau, aujourd'hui, des pistes prometteuses.
Il en est ainsi du constructivisme qui - à la différence des propositions piagétiennes, par exemple - ne se conçoit plus aujourd'hui que de manière strictement interactive.
Tout se co-construit entre l'adulte et le bébé, sur le fond de cette " situation anthropologique fondamentale " si utilement soulignée par J. LAPLANCHE, et qui se fonde sur la réciprocité et sur la dissymétrie : la sexualité, les pulsions, les émotions, la place du tiers, l'attention, la narrativité, l'histoire … se co-construisent et cette liste, à l'évidence, n'est en rien exhaustive.
Il en va de même pour la phénoménologie à laquelle les apports de la pensée kleinienne et post-kleinienne sur le contre-transfert et, sur un tout autre plan, les données neuro-physiologiques sur l'empathie et la question des "neurones-miroir" offrent, désormais, un éclairage inter-relationnel et une modélisation cérébrale extrêmement novatrices.
Mais, et c'est là le propos de ces quelques lignes, il importe de noter que le bébé nous permet aussi, probablement, de repenser le structuralisme et, donc, de revisiter la question de la structure, en termes de structure des processus, et non plus seulement en termes de structure des états.
Rien ne semble plus mal convenir en effet que le concept de structure dans le champ de la psychopathologie du bébé, voire de l'enfant, dont l'ontogenèse est bien entendu en cours, dont l'appareil psychique et le système de relations sont encore en formation - et pas seulement en évolution - et pour lesquels on a bien plus envie de parler de structuration que de structure, au sens d'une structure fixe (ou figée ?).
On remarquera d'ailleurs que la structure psychopathologique à laquelle la pensée lacanienne se réfère, est beaucoup plus une structure des interrelations qu'une structure des psyché individuelles, ce dont il nous faut absolument prendre acte.
Mais, revenons à l'opposition entre structure des états et structure des processus.
La question n'est plus, nous semble-t-il, de repérer des organisations structurales statiques susceptibles de se maintenir au travers du développement.
Ce modèle ne convient pas et ceci apparaît, par exemple, dans la difficulté qu'il y a à statuer quant à l'existence ou non d'une continuité entre les dépressions du bébé, celles de l'enfant et celles de l'adolescent, voire même celles de l'adulte.
En réalité, dans cet exemple, ce qui se maintient est sans doute moins l'organisation dépressive en tant que telle, que les processus d'oscillation autour de la position dépressive.
On rappelle souvent, en effet, que les dépressions de l'adolescence réactivent les positions dépressives primaires du sujet.
Ceci ne veut pas dire, selon nous, que les dépressions de l'adolescence et les dépressions du bébé reconnaissent en elles-mêmes la même organisation structurale et symptomatique (l'équilibre des axes narcissiques et objectaux ne s'y pose, à l'évidence, pas de la même manière), mais que la réactivation de la positon dépressive primaire chez l'adolescent va donner lieu à un travail d'élaboration structuralement comparable à ce qui s'était joué, en son temps, chez le bébé, ce qui permet alors d'envisager différemment la dialectique entre continuité et discontinuité : dans les deux cas, il y a discontinuité autour de la question des deuils développementaux, mais il y a, dans le même temps, continuité quant à la manière de traiter cette discontinuité.
D'une certaine manière, à ce sujet, le bébé nous apprend beaucoup.
Il nous montre en effet deux niveaux distincts de travail psychique sur les structures dynamiques : d'une part, le repérage par le bébé de structures dynamiques au sein de son environnement interactif précoce et, d'autre part le fonctionnement structural de la dynamique même de ses processus internes.

1) Le repérage de structures dynamiques par le bébé

Deux exemples nous permettront de faire comprendre ce que nous cherchons à dire .

  1. Si le bébé est un artiste, alors il est d'abord, et avant tout, un artiste contemporain, en ce sens qu'il produit dans son psychisme un art de type " abstrait " avant que de pouvoir produire un art de type " figuratif ".
    En cela, il répète d'ailleurs, probablement, dans son ontogenèse quelque chose de l'évolution phylogénétique, et c'est A. LEROI-GOURHAN - souvent cité par G. HAAG - qui a pu faire remarquer que, dans les grottes préhistoriques, les représentations picturales abstraites de rythmes ou de contenants rythmiques, de signification certes énigmatique (rythmes journaliers, saisonniers, lunaires … ?) précèdent chronologiquement, et de loin, les représentations figuratives avec lesquelles nous sommes plus familiers (scènes de chasse, de guerres …).
    De la même manière, il apparaît aujourd'hui, à la lumière des acquis de la psychiatrie du bébé et de la psychologie développementale précoce, que le bébé fait d'abord un " portrait " abstrait de sa mère, avant d'en faire, ultérieurement, un " portrait " figuratif de type photographique.
    Autrement dit, avant de pouvoir inscrire en lui les caractéristiques statiques du visage et du corps de sa mère, il la reconnaît par le biais de ses spécificités dynamiques, c'est-à-dire par le biais du style des ses interactions.
    Il y a là toute la question des " représentations d'interaction généralisées " décrites par D.N. STERN, et de " modèles internes opérants " (internal working models) décrites par I. BRETHERTON dans le sillage des travaux de J. BOWLBY lui-même.
    Tout se passe en fait comme si le bébé était très vite compétent pour repérer des invariants dans son environnement sensitivo-sensoriel (au sens des " conjonctions constantes " évoquées par W.R. BION), et qu'il se montre alors beaucoup plus captivé par les images ou formes en mouvement que par les formes ou les images fixes.
    Ce faisant, il se montre ainsi apte à une authentique activité d'abstraction, puisqu'au fil des ses diverses rencontres interactives, il enregistre le type des réponses dynamiques de sa mère (ou de ses principaux " caregivers "), soit dans le champ de l'attachement (modèles internes opérants), soit dans le champ de l'accordage affectif (représentations d'interactions généralisées), il les stocke et en établit alors une sorte de moyenne statistique (et donc fictive, car jamais actualisée en tant que telle) à l'aune de laquelle il mesurera ensuite la qualité des réponses de son partenaire interrelationnel, lors des rencontres interactives ultérieures, ce qui lui permet de le reconnaître et, en outre, d'apprécier si celui-ci est suffisamment ou non comme d'habitude ce qui, comme j'ai essayé de le montrer, constitue pour lui l'une des possibles voies de son accès à la tiercéité (B. GOLSE).
    Afin d'illustrer les choses plus concrètement, on pourrait dire que le bébé ressent et éprouve d'abord (nous ne disons pas ici qu'il le sait au sens cognitif du terme) que sa mère répond plus ou moins rapidement ou plus ou moins lentement, de manière fiable ou imprévisible, à ses signaux d'attachement et, plus tard, qu'elle est plutôt unimodale ou transmodale, plutôt lente ou immédiate, plutôt amplifiée ou atténuée dans ses réponses en termes d'harmonisation des affects, et ceci bien avant de pouvoir se dire qu'elle est brune ou blonde, grosse ou maigre, ronde ou pointue et finalement … laide ou jolie, si l'on veut absolument retenir pour lui cette question qui, certes, est éminemment subjective mais qui, tout bien compté, ne peut être que beaucoup plus tardive, car davantage statique.

  2. La musique du langage et les berceuses des mères offrent également de bons exemples du dégagement par le bébé de structures rythmiques au sein de ses perceptions.
    On sait en effet désormais que le bébé se montre particulièrement sensible aux modalités de l'énonciation du langage qui l'entoure, et peut-être même plus sensible à cette énonciation qu'à l'énoncé proprement dit (B. GOLSE et V. DESJARDINS).
    C'est là un aspect important de la communication analogique qui a ainsi été souligné par des pragmaticiens tels que J.L. AUSTIN ou J.S. BRUNER et par tous les auteurs qui travaillent dans le champ d'une linguistique subjectale et dynamique, et non plus seulement dans celui de la linguistique structurale saussurienne, quelque peu trop statique pour rendre compte de l'accès de l'enfant au langage verbal (communication digitale) et de ses précurseurs.
    Les éléments supra-segmentaires du langage, soit la musique du langage, soit encore ce que j'appelle volontiers le non-verbal du verbal (prosodie, timbre, ton, intensité, débit, rythme, silences …) s'avèrent donc essentiels, et ce sont tous des éléments dynamiques dont l'infans repère l'agencement structural avant, probablement, de pouvoir décoder la charge symbolique, et statique, des éléments segmentaires de la phrase (mots ou monèmes).
    Dans cette même perspective, les travaux de C. TREVARTHEN sur l'intersubjectivité primaire ont bien montré la sensibilité des enfants à la structure rythmique des berceuses, structure relativement ubiquitaire et d'ailleurs assez proche de la structure du sonnet dans la poésie classique, lequel doit peut-être son succès à cette caractéristique structurale temporelle …
    Quoi qu'il en soit, on a également là, de la part du bébé, un travail d'extraction de structures rythmiques plus ou moins invariantes au sein de la toile de fond de ses perceptions sensitivo-sensorielles.

    Le bébé est donc apte à extraire de son environnement des structures temporelles, des structures en mouvement, et ceci l'emporte pour lui sur la question du repérage des structures fixes.

2) Le fonctionnement structural de la dynamique des processus internes du bébé

La question des structures temporelles ne s'arrête pas là, et il nous faut maintenant proposer l'idée que les processus psychiques de l'enfant lui-même, dans leur développement normal comme dans l'organisation de leurs troubles, renvoient également à un processus structural dynamique.
On pourrait citer ici tout un ensemble de processus, ou de phénomènes, conceptualisables dans cette perspective.

A titre d'exemples et sans souci de classification particulière :

  • Les modalités du dégagement de l'enfant de l'indifférenciation initiale pour accéder à l'intersubjectivité, avec équilibre dialectique entre des moments d'indifférenciation et des moments d'intersubjectivité primaire
  • La sémiologie des émotions et des affects (de Ch . DARWIN à S. FREUD, en passant par les travaux d' A. GREEN sur Le discours vivant, de I. FONAGY sur La vive voix et de D.N. STERN sur les " feeling shapes "
  • La question de l'oscillation entre position schizo-paranoïde et position dépressive qui peut être comparée, mutatis mutandis, au travail psychique dialectique entre avant et après-coup (Cl. GEISSMANN)
  • L'instauration des différents niveaux d'interactions précoces quand on les considère davantage en termes de contenants que de contenus (interactions biologiques, comportementales ou éthologiques, affectives ou émotionnelles, fantasmatiques et pré ou proto-symboliques enfin)
  • Les fascinantes questions de la pulsion, de la pulsionnalité et de l'impulsion en référence au concept de rythme, probablement si central dans le cadre de l'ontogenèse de la personne
  • La notion de tempérament en lien avec l'analyse du style dynamique des compétences et des interactions précoces

Et même au-delà du bébé à proprement parler :

  • La question de la mémoire si on la considère désormais comme un processus de re-création des souvenirs en fonction du contexte émotionnel, et non pas seulement comme la réactivation de traces mnésiques plus ou moins fixes (G. EDELMAN)
  • La structure de la dynamique des régressions
  • Enfin, on accorde aujourd'hui dans l'évaluation cognitive des enfants, un intérêt croissant à la structure de ses procédures cognitives, et pas seulement de ses scores finaux, la question n'étant donc plus simplement de savoir si le sujet échoue ou réussit, mais de savoir comment il procède, un même résultat pouvant être acquis de multiples façons, ce qui ouvre ainsi la voie à une véritable révolution dans l'approche du déficit mental et des ses modalités de réhabilitation

Ces réflexions n'ont pas d'autre ambition que de montrer la nature fondamentalement dynamique des différents processus présidant à la croissance et à la maturation psychiques du bébé.
La psychiatrie du bébé nous ouvre ainsi la voie d'un nouveau structuralisme, mais d'un structuralisme beaucoup plus dynamique que statique, l'idée d'une structure dynamique pouvant, par exemple, être illustrée, aujourd'hui, également dans le domaine de la génétique où se développe désormais une génétique des séquences comportementales et non plus seulement des phénotypes proprement dits, voire dans le domaine de la météorologie où la figure des tornades image efficacement la conjonction d'une fixité et d'un mouvement indissociables.

Pour illustrer cette hypothèse d'une structure dynamique des processus internes au fonctionnement psychique du bébé, nous voudrions maintenant évoquer le programme de recherche dit "PILE".


3) Le Programme International pour le Langage de l'Enfant (Programme PILE)

Il s'agit d'une recherche sur les précurseurs corporels et comportementaux de l'accès au langage verbal, recherche actuellement en cours à l'hôpital Necker-Enfants Malades.

Cadre de la recherche
Lors du transfert de notre équipe de l'hôpital Saint-Vincent de Paul à l'hôpital Necker-Enfants Malades, et de la restructuration du service de Pédopsychiatrie au sein de ce dernier établissement, un programme de recherche a, en effet, été mis en place sur les précurseurs corporels et comportementaux de l'accès de l'enfant au langage verbal.
Ce programme de recherche collaboratif impliquant notamment des psychanalystes et des mathématiciens, est intitulé PILE (Programme International de recherche sur le Langage de l'Enfant) et il n'aurait pas pu être pensé, lancé et organisé sans le concours de Valérie DESJARDINS, psychologue et psychothérapeute, qui en représente la véritable cheville ouvrière (2).
Il s'agit d'une recherche multiaxiale qui vise notamment à analyser les productions vocales, le regard et les mouvements du bébé quand il se trouve confronté à la parole de l'adulte, en situation dyadique ou triadique.
Une cellule vidéo de haute technologie a aujourd'hui été installée grâce à la collaboration d'Alain CASANOVA (avec lequel nous travaillons déjà depuis de nombreuses années au sein de la collection multimedia " A l'aube de la vie " dont nous avions été l'un des co-fondateurs aux côtés de Serge LEBOVICI), et plusieurs équipes ont dores et déjà été mises en place dans cette perspective , à savoir une équipe pour l'analyse du son, une équipe pour l'analyse des mouvements, et une cellule de réflexion pour la difficile question de l'analyse des regards, en lien avec l'Institut Charles CROS de l'Université de Marne-la-Vallée (Pr D. ARQUES) et avec les statisticiens du CERMICS de l'Ecole des Ponts-et-Chaussées.

(2) D'importants sponsoring nous ont été accordés, et nous voulons témoigner, ici, de la générosité particulière des différents partenaires suivants : la filiale française d'EADS (European Aeronautic Defence and Space Company,), la Société Française du Radiotéléphone (SFR) et la Fondation BETTENCOURT-SCHUELLER enfin.

Les pics vocaliques du bébé et les autres thèmes de recherche
Nous n'aborderons pas, ici, les données concernant les pics vocaliques du bébé dont certains aspects ouvrent déjà toute une série de pistes de travail, ne serait-ce que par leur durée extrêmement brève et leur structure surprenante, faite d'hyperfréquences jusqu'à plus de 50.000 Hz avec présence d'harmoniques, et du phénomène dit " d'attaque ".
Ce spectre de fréquences pose, en tout cas, la question de la fonction de ces pics vocaliques, question dont la réponse diffèrera selon que l'on pourra montrer que la mère les entend ou non (il est dores et déjà certain que si elle les " entend ", ce n'est certainement pas par le canal auditif dont la bande passante se situe bien en-deçà de cette zone d'hyperfréquences, mais peut-être par le canal cutané, à l'instar des dauphins qui " entendent " par leur peau et dont on a cherché, en vain, l'ouie pendant de nombreuses années, et à l'instar aussi du fœtus dont la peau est sensible aux sons qui lui parviennent après leur traversée du liquide amniotique, ce dont le langage courant continue de témoigner au travers d'expression comme celles de voie " caressante " ou " touchante ", par exemple).
D'autres thèmes de recherche seront également abordés, tels que celui de savoir ce que le bébé regarde, et à quel moment il regarde ou ne regarde pas quand l'adulte lui adresse la parole, quand il se tait, quand c'est la mère qui parle ou quand c'est le père, et ceci également en fonction du contenu (type d'énoncés) et du contenant (type d'énonciation) du discours qui lui est tenu.
Notre souhait est de pouvoir mettre en évidence des corrélations entre ces différents axes de recherche (sons, regard, mouvements) et, si possible, d'en dégager des éléments de dépistage d'un risque dysphasique (3).

(3) Sous le terme de " dysphasie " on entend l'une des formes les plus graves des retards de langage de l'enfant, qui peut prédominer sur le versant réceptif ou sur le versant expressif mais qui témoigne toujours d'une entrave importante à l'intégration par l'enfant de la grammaire profonde du langage (synta xe notamment).
Ces dysphasies ne s'intègrent généralement pas dans le cadre d'un trouble de l'organisation de la personnalité (quoi qu'on ait pu en penser autrefois), elles sont très difficiles à affirmer avec certitude avant l'âge de six ans, et elles ne reconnaissent pas, dans l'état actuel des choses, de signes précurseurs qui permettraient de les prévenir efficacement.
Leur pronostic est toujours sombre, menaçant l'accès au langage écrit mais aussi, et plus gravement encore, l'accès à des possibilités de communication orale normales ou aisées.

Les hypothèses sous-jacentes
Parmi les différentes hypothèses qui sous-tendent notre recherche et qui donnent lieu à la collecte de résultats préliminaires très stimulants, je voudrais donc, dans la perspective de ces quelques pages, faire un certain nombre de remarques sur les mouvements des mains des bébés, ainsi que sur les processus d'attention, de mantèlement/démantèlement, et de segmentation.
Les lignes qui suivent renvoient fondamentalement au fait qu'il ne peut pas y avoir de perception statique, ce que les neuro-physiologistes nous ont appris, depuis longtemps, en insistant sur les processus d'habituation propres aux différents récepteurs de la sensorialité : il faut que l'objet à percevoir soit en mouvement pour être perçu, que le mouvement en question soit le fait de l'objet lui-même, ou que ce soit le processus de perception qui donne du mouvement à un objet statique.

Les mouvements des mains du bébé
L'idée de s'intéresser aux mouvements du bébé, en situation dialogique, vient en fait de l'idée que les capacités de narration verbale s'originent en réalité dans l'aptitude du bébé à une narration comportementale ou pré-verbale par laquelle l'enfant " raconte " quelque chose de son vécu et de son histoire (B. GOLSE).
Cette narration analogique ou préverbale précède l'émergence de la narration verbale qu'elle prépare et conditionne éventuellement, encore qu'il ne s'agisse pas d'un enchaînement linéaire entre ces deux types de narrativité, puisque la narrativité pré-verbale (communication de type analogique) persistera, toute la vie durant, aux côtés de la narrativité verbale (communication de type digital) dont elle représente une sorte d'ombre portée.
Autrement dit, les racines de certains retards de langage et, notamment des dysphasies, sont à rechercher en dehors du langage proprement dit, dans le champ de la communication analogique, et dans le registre des interactions et des émotions auquel celle-ci renvoie fondamentalement.
Certains travaux ont déjà montré que le bébé a des mouvements particuliers de ses membres supérieurs quand on lui adresse la parole, des mouvements lents et des mouvements plus rapides, avec un équilibre dynamique probablement subtil entre les deux.
Nous avons donc décidé de nous centrer sur l'étude des mouvements des membres du bébé en situation dialogique, soit dans un cadre relativement proche de celui proposé par E. FIVAZ-DEPEURSINGE et coll., à Lausanne, sous le terme de " Trilogic Play Lausanne" (TPL).
Nous sommes actuellement dans une phase préliminaire de réflexion, aux toutes premières étapes de ce programme de recherche.
Les lignes qui suivent n'ont donc encore valeur que d'hypothèses.
Quand nous parlons, nous avons presque immanquablement des mouvements des bras et des mains.
Il est possible qu'il existe à ce sujet des variations socio-culturelles (on " parle plus avec les mains " dans certains pays que dans d'autres), mais il est difficile d'imaginer un locuteur strictement immobile, sauf à placer son interlocuteur en situation de perplexité et d'étrangeté plus ou moins inquiétantes.
Quelle est donc la fonction de ces mouvements d'accompagnement du langage verbal, mouvements qui semblent si importants alors même qu'ils ne changent rien à la nature linguistique du message verbal lui-même ?
Il s'agit d'une question délicate mais passionnante.

Trois pistes de réflexion nous paraissent envisageables, pour l'instant.

  • Tout d'abord, on peut imaginer que ces mouvements revêtent une valeur défensive par le biais d'une " enveloppe d'agitation motrice " (D. ANZIEU) à l'égard de la vulnérabilité narcissique propre à toute prise de parole.
    Parler comporte en effet toujours un risque : le risque de ne pas être compris, d'être mal compris ou d'être méjugé, tant que l'on n'est pas parvenu au terme de sa phrase ou de son propos.
    Entre le début de la phrase et la fin de celle-ci, il s'ouvre donc inéluctablement une sorte de béance narcissique qui pousse d'ailleurs certains sujets à parler très vite, dans une tentative souvent illusoire de combler un tant soit peu cette période de vulnérabilité (un peu à la manière des enfants qui découvrent la marche mais qui, étant encore très instables, courent plutôt qu'ils ne marchent pour essayer de réduire le laps de temps entre l'appui lâché et l'appui retrouvé).
    Telle est l'antinomie entre le langage et la pensée : celle-ci se déploie synchroniquement (dans l'instant), alors que celui-là se déploie diachroniquement (dans le temps), ce qui revient à dire que la phrase a une incompressible durée tandis que la pensée se trouve libre de ce lest temporel.
    Bouger quand on parle aurait ainsi une fonction de lutte à l'égard de ces angoisses inhérentes à l'acte de parole.
  • Mais ceci ne suffit pas à la compréhension de ces mouvements d'accompagnement, car il ne s'agit pas de n'importe quel mouvement.
    Les mouvements caractéristiques sont ceux des bras et des mains, en une sorte de mouvement circulaire antéro-postérieur, les mains se propulsant en haut et en avant, pour revenir ensuite vers soi selon une direction en bas et en arrière.
    Ces mouvements nous ont évoqué les fameuses " boucles de retour " décrites par G. HAAG chez les bébés de quelques mois qui, en accédant à l'intersubjectivité, découvrent en quelque sorte le circuit de la communication et qui le figurent, ainsi, dans ces mouvements des mains ayant alors valeur d'image motrice.
    Tout se passe un peu, dit G. HAAG, comme si ces bébés voulaient nous " démontrer " qu'ils ont ressenti qu'on peut envoyer à un autre, différent de soi, quelque chose de soi-même (un message, ou surtout une é-motion) et que ce matériel psychique ou proto-psychique va ensuite trouver chez l'autre un fond à partir duquel il va pouvoir faire retour à l'envoyeur.
    Ces mouvements des mains auraient ainsi valeur de récit, en ce sens qu'en parallèle du langage verbal instauré, ils continueraient, d'une certaine manière, à nous raconter, analogiquement, quelque chose de la naissance même de la communication.
    Deux récits se côtoieraient ainsi, historiquement décalés : un récit analogique des origines et de la découverte de la communication, en doublure du récit digital, soit du récit verbal actuel.
    Deux temps du récit et deux modes du récit qui nous renvoient peut-être à la question de " l'identité narrative " de l'être humain si chère à P. RICOEUR.
  • Enfin, last but not least, ces mouvements d'accompagnement du langage verbal pourraient également témoigner de l'éprouvé co-modal du bébé et de son besoin de récupérer par la vision (vision du mouvement de ses langage.

Dès lors, le mouvement des mains décrit ci-dessus pourrait éventuellement fonctionner en co-modalité et en trans-modalité perceptives, en ce sens que la vision de l'éloignement et du rapprocher des mains (au cours de leur mouvement en boucle) viendrait à la fois témoigner du vécu de perte des mots émis (traduction co-modale) et colmater cette perte par une récupération visuelle (défense trans-modale).

Le concept d'attention
Très en vogue à l'heure actuelle au travers du concept de troubles des processus d'attention dans le cadre de l'hyperactivité (Attention Deficit and Hyperactivity Disorders), ce terme est probablement devenu fort polysémique en fonction des cliniciens ou des chercheurs qui y recourent, parmi lesquels, bien entendu, les cognitivistes et les psychanalystes (depuis S. FREUD jusqu'à W.R. BION).
S. FREUD, dès 1911, insistait sur le caractère actif de la fonction perceptive, les organes des sens ne recevant pas passivement les informations de l'extérieur, mais allant au contraire au devant d'eux, à l'extrémité des " organes des sens ".
Dans ce travail tout à fait pionnier et précurseur, S. FREUD soulignait que l'appareil psychique ne peut travailler que sur de petites quantités d'énergie et que, pour ce faire, il a besoin d'aller prélever, de manière cyclique, dans l'environnement de petites quantités d'information (nous dirions aujourd'hui, à la manière du radar, ce qui souligne nettement l'aspect rythmique des processus en jeu).
A la lumière des connaissances actuelles, il est tout à fait pensable que la substance réticulée du tronc cérébral puisse participer à ce filtrage périodique des perceptions, j'y reviendrai.
En tout cas, toutes les données neuro-physiologiques modernes vont, aujourd'hui, dans le sens de cette intuition freudienne d'une dimension fondamentalement active des perceptions, comme en témoigne, par exemple, les travaux sur les oto-émissions provoquées qui montrent bien que le stimulus auditif traité par le cerveau n'est en rien le son externe directement, mais bien le signal sonore homothétique au signal sonore externe et reconstruit, comme en miniature, par la cochlée.
Quoi qu'il en soit, sur le fond de ces processus d'attention, c'est l'équilibre entre le couple mantèlement/démantèlement et les processus de segmentation qui va permettre l'instauration de la co-modalité perceptive propre au bébé et, partant, qui vont lui ouvrir la voie de l'intersubjectivité.
Certaines études actuelles en neuro-imagerie (M. ZILBOVICIUS, N. BODDAERT et coll.) dont nous reparlerons plus loin, semblent d'ailleurs montrer que la zone temporale décrite comme anormale au cours des états autistiques (le sillon temporal supérieur) serait une zone précisément consacrée à l'organisation co-modale des perceptions, ce qui va bien dans le sens de la conception de la pathologie autistique comme entrave à l'accès à l'intersubjectivité et donc, dans le sens aussi d'un certain nombre des hypothèses présentées ici.

Le concept de démantèlement, décrit par D. MELTZER à partir de son activité de thérapeute auprès d'enfants autistes et de la reconstruction de leur monde initial qu'il a pu en déduire, désigne un mécanisme qui permet, en effet, à l'enfant de cliver le mode de ses sensations selon l'axe des différentes sensorialités, afin d'échapper au vécu submergeant d'un stimulus sollicitant sinon, d'emblée et de manière permanente, ses cinq sens simultanément (ceci étant vraisemblable pour les enfants autistes, mais plausible également pour les bébés normaux dont le fonctionnement passe, on le sait maintenant, par un certain nombre de mécanismes autistiques transitoires).
Il s'agit donc d'un processus de type inter-sensoriel dont l'inverse, le mantèlement, permet, au contraire, à l'enfant de commencer à percevoir qu'il existe une source commune de ses différentes sensations qui lui est extérieure (noyau d'intersubjectivité primaire) et c'est, bien évidemment, la mise en jeu du couple mantèlement/démantèlement qui s'avère ici essentielle.

La segmentation permet de ressentir chaque stimulus sensoriel comme un phénomène dynamique et non pas statique, seul ce qui est en mouvement, je viens de le rappeler, pouvant être perçu.
Il s'agit donc d'un phénomène intra-sensoriel, et non pas intersensoriel comme l'est le couple mantèlement/démantèlement.

Mais, nous pouvons supposer ici deux types de segmentation : une segmentation centrale, et une segmentation périphérique.

  • La segmentation centrale serait celle décrite par S. FREUD, et qui a été évoquée ci-dessus en prenant l'image du radar.
  • La segmentation périphérique serait pour une part une compétence propre au bébé par le biais de ses différents " sphincters " sensoriels, et pour une part le fruit d'une co-construction interactive entre l'adulte et le bébé.
    • Le bébé est, en effet, capable de segmenter lui-même ses différents flux sensoriels au niveau de la périphérie de son corps.
      L'exemple le plus clair est, sans doute, celui du clignement palpébral qui permet une segmentation, aussi rapide soit-elle, de son flux visuel, et l'on sait que certains témoignages d'adultes anciens autistes ont insisté sur la difficulté qui leur était apparue, au moment de l'émergence de leur coquille autistique, pour, en quelque sorte, apprendre à cligner des yeux, chose si naturelle pour les individus sains mais si peu naturelle pour eux.
      On peut utilement se demander si le cognement des yeux ou le bouchage des oreilles chez certains enfants autistes ou chez certains enfants gravement carencés (dépression anaclitique et hospitalisme de R. SPITZ) ne revêtent pas également cette fonction de segmentation périphérique quant à la vision et à l'ouie.
      En ce qui concerne les autres modalités sensorielles dépourvues de " sphincter " sensoriel, à savoir le goût, l'odorat et le tact, les choses demeurent plus délicates à conceptualiser, mais les stéréotypies de tapotage, de léchage ou de flairage, rangées par D. MELTZER dans le cadre des processus de démantèlement, peuvent peut-être être conceptualisées dans cette perspective.
    • Mais par ailleurs, la segmentation périphérique des différents flux sensoriels peut aussi être le fait de la dynamique des interactions précoces.
      Nous ne citerons ici que le très intéressant et récent travail de E. FRIEMEL et N. TRANH-HUONG qui montre bien l'impact de la qualité des interactions précoces sur les modalités de l'exploration par le bébé de son monde environnant.
      Quand les interactions sont harmonieuses, il existe une sorte de maturation repérable de ces modalités d'exploration : le premier mois de la vie serait consacré à la fixation du regard du bébé sur des cibles dites, par ces auteurs, " indéterminées " mais qu'on pourrait en fait définir comme rapidement changeantes (soit que le bébé ne fixe pas son regard, soit que le portage de la mère l'incite à changer sans cesse de lieu de focalisation visuelle), le deuxième mois de la vie permettrait la fixation visuelle du bébé sur le visage de la mère, et le troisième mois de la vie serait dévolu à la découverte attentive des différents objets extérieurs grâce à une dynamique conjointe des regards du bébé et de la mère, et en appui sur le repérage précédent du visage maternel.
      Si les interactions sont inadéquates, ou même simplement neutres, cette maturation ne s'observe pas, et dans l'optique de ce travail, on peut sans doute dire que la segmentation visuelle demeure alors chaotique ou anarchique.
      En ajoutant, bien entendu, que ce qui vaut pour le flux visuel vaut aussi, probablement, pour les autres flux sensoriels.


    Finalement, et c'est là que nous souhaitions en venir, l'équilibre dynamique entre mantèlement/démantèlement et segmentation, qui se joue sur le fond des processus d'attention paraît donc devoir être considéré comme se situant au cœur même des processus perceptifs, puisque seule une segmentation des différents flux sensoriels selon des rythmes compatibles permet le mantèlement des sensations, et donc l'accès à l'intersubjectivité.
    On peut aisément imaginer que cet équilibre comporte intrinsèquement une structure dynamique propre à chaque dyade, et c'est ce qui nous fait parler de structure des processus plutôt que des états.
    A titre d'exemple, la mise en rythme des flux sensoriels est essentielle, par exemple, à l'avènement du langage, dans la mesure où celui-ci s'origine fondamentalement et irréductiblement dans l'intersubjectivité qui en est, sans conteste, la condition sine qua non.
    La voix maternelle occuperait alors ici une place particulière dans la mesure où autant la segmentation visuelle est physiologiquement aisée (grâce à la rythmicité du sphincter palpébral), autant la segmentation auditive est délicate (en l'absence de sphincter auditif, il faut se boucher les oreilles pour ne pas entendre, ce que certains bébés, seulement, savent faire).
    La voix maternelle dont on sait l'importance pour la sémiotisation du monde de l'enfant, ne peut donc être segmentée que de deux manières, soit à partir de l'enfant lui-même (par la variation de son état d'attention), soit à partir du discours de la mère elle-même (quand elle procède à des variations sur la musique de son langage).
    Ceci suppose conjointement que les processus d'attention du bébé soient intacts et suffisamment mobiles, et que le langage maternel ne soit pas rendu par trop monotone du fait de telle ou telle psycho-pathologie, dépressive notamment.
    Ce que je pointe là à propos du langage a, aujourd'hui, une valeur prototypique mais, il est clair que le même équilibre dynamique entre mantèlement, démantèlement et segmentation se joue probablement pour chacun des différents flux sensoriels et que la mère jouerait ainsi comme " chef d'orchestre " des différentes segmentations sensorielles de son bébé, comme un chef d'orchestre l'aidant à segmenter ses différents flux sensoriels selon des rythmes compatibles et, ce faisant, comme un chef d'orchestre l'aidant au mantèlement de ses sensations, et donc à une avancée progressive vers une intersubjectivité stabilisée.
    A défaut d'une telle fonction maternelle suffisamment efficace, le bébé ne pourrait alors que se raccrocher à un objet (interne ou externe ?) figé (éventuellement de type autistique ?), soit à un objet entravant simultanément ses processus d'attention, de mantèlement et de segmentation rythmée, et par là, son accès à une co-modalité effective.



AUTISME DE KANNER OU AUTISME DE SCANNER
(IRM fonctionnelle et autisme: à propos des recherches INSERM-CEA d'Orsay)

Serge LEBOVICI aimait à dire que " la psychanalyse n'a aucune raison d'avoir peur des avancées actuelles formidables des neurosciences", et il ajoutait qu' elle les attend même avec impatience dans la mesure où ces nouvelles données ne pourront que nous servir de nouvelles portes d'entrée dans notre modèle, nécessairement polyfactoriel, de toute situation psycho-pathologique.

Désormais, le service de Pédopsychiatrie de l'hôpital Necker-Enfants malades fonctionne comme l'une des cinq unités d'évaluation du Centre Ressource Autisme Ile-de-France (CRAIF) nouvellement créé et, à ce titre la consultation " Autisme " de notre service (animée par Laurence ROBEL) et l'unité de jour travaillent en étroite collaboration avec le service de neuro-imagerie du site (Pr Francis BRUNELLE).
Certains des enfants ainsi évalués dans notre service font partie de la cohorte d'enfants étudiés en IRM par Monica ZILBOVICIUS, Nathalie BODDAERT et coll.
Nous voudrions alors tenter de montrer dans quel raisonnement d'ensemble s'intègrent leurs résultats qui ont défrayé la chronique cet été et qui, sans conteste, ont été mal interprétés et exploités de manière excessivement simpliste par les médias et par certaines associations de parents d'enfants autistes.
Ces résultats en neuro-imagerie fonctionnelle prennent en effet leur place dans une approche conjointe, neuro-biologique et psychopathologique, de la pathologie autistique, approche conjointe qui nous semble très spécifique du site Necker-Enfants Malades où émerge à l'heure actuelle, ce dont il faut se réjouir, un véritable pôle trans-disciplinaire autour des troubles du développement neurologique et psychique.
Ce pôle regroupe notamment les services de neuropédiatrie (Pr O. DULAC), de génétique humaine (Pr A. MUNNICH), de pédiatrie métabolique (Dr P. de LONLAY), de neuro-imagerie (Pr F. BRUNELLE) et le service de pédopsychiatrie enfin que nous avons le plaisir d'animer depuis 2002, après avoir longtemps travaillé à l'hôpital Saint-Vincent de Paul.
Ce que nous aimerions faire sentir, ici, c'est donc la manière dont ces résultats dans le domaine de la neuro-imagerie s'intègrent dans notre réflexion sur la psychodynamique des états autistiques, c'est-à-dire faire sentir l'état de la réflexion qui existe actuellement à Necker-Enfants Malades quant à l'articulation entre neurosciences et psychanalyse en matière d'autisme infantile.
Après avoir présenté les travaux d'IRM fonctionnelle de M. ZILBOVICIUS, N. BODDAERT et coll., nous dirons donc un mot de notre conception du rôle de la co-modalité perceptive du bébé dans le processus d'accès à l'intersubjectivité, avant de conclure, de manière résolument optimiste, sur les avancées formidables de la période actuelle.
Nous sommes personnellement persuadés que le fait de ne pas croire à la psychanalyse de l'enfant et de ne pas tenir compte des acquis des neurosciences est proprement suicidaire pour la psychanalyse en général, ce que nous essayons, dans la mesure de nos moyens, de faire entendre au sein de l'Association Psychanalytique de France.

1) L'autisme comme échec de l'accès à l'intersubjectivité

Que l'on se réfère à une intersubjectivité primaire donnée d'emblée (C. TREVARTHEN), ou à une intersubjectivité seulement secondairement acquise à partir d'une indifférenciation initiale postulée par la plupart des modèles psychanalytiques classiques, ou qu'on se réfère encore à une dynamique progressive permettant à l'intersubjectivité de se stabiliser progressivement à partir de noyaux d'intersubjectivité primaire, dans tous les cas le processus d'accès à l'intersubjectivité peut être compris comme le mouvement de différenciation qui va permettre à l'enfant, un jour, d'éprouver, de ressentir et d'intégrer profondément que soi et l'autre, cela fait deux .
Dans cette perspective, l'autisme infantile apparaît toujours comme un échec massif de ce processus d'accès à l'intersubjectivité.

2) Deux études d'IRM en 2004 ou l'autisme de SCANNER

Rappels sur l'IRM fonctionnelle

Ce n'est pas le lieu de rentrer dans des détails techniques.
Disons seulement qu'il s'agit d'une technique non invasive, dérivée de la tomodensitométrie (scanner) et fondée sur la technique de la résonance nucléaire magnétique.
Cette technique permet, non seulement de donner une image anatomique de l'organe étudié (comme dans l'IRM dite anatomique), mais aussi de renseigner sur le modifications de volume lié à l'activité de l'organe étudié, modifications de volume essentiellement liées aux variations de débit sanguin qui sont dues à l'état d'activité ou de non-activité des zones impliquées.
Au niveau cérébral, l'IRM fonctionnelle peut ainsi permettre d'approcher les modifications des zones motrices cérébrales en cas d'activité motrice, ou les modifications des différentes zones sensorielles cérébrales lors de la réception de tel ou tel flux sensoriel (auditif, visuel …)
Il faut savoir cependant que dans l'état actuel des choses, l'IRM cérébrale fonctionnelle ne peut se faire en situation libre puisque la tête du sujet doit être placée dans l'appareil d'IRM, ce qui impose de nombreuses contraintes (être couché, relativement immobile et la tête incluse dans l'appareillage ce qui, bien évidemment, soulève encore de grandes difficultés avec les enfants autistes plus ou moins agités : nécessité de prémédication, voire parfois d'anesthésie générale).

La reconnaissance de la voix par les sujets autistes (4)

· De récentes études d'IRM fonctionnelle ont montré que le Sillon Temporal Supérieur (STS) représente, chez les adultes normaux, la zone spécifique dévolue au traitement des signaux vocaux, et l'aire fusiforme (FFA) celle dévolue à la reconnaissance des visages : la reconnaissance de la voix humaine et la reconnaissance des visages constituant deux axes forts des interactions sociales.

  • Cette étude d'IRM fonctionnelle a procédé à la comparaison de cinq adultes autistes de sexe masculin (25,8 plus ou moins 5,9 ans) avec huit adultes masculins témoins appariés pour l'âge (27,1 plus ou moins 2,9 ans)
  • Le diagnostic d'autisme a été porté selon les critères de l'ADI et du DSM IV
  • L'appareillage utilisé était du type 1,5 Tesla Magnetic Resonance Scanner
  • L'expérience consistait en l'écoute passive de deux types d'échantillons sonores (séparés par des intervalles de silence de 10 secondes afin d'éviter tout artefact par contamination) :
    • 21 blocs de sons vocaux (composés de 33% de sons vocaux langagiers et de 67% de sons vocaux non langagiers)
    • 21 blocs de sons non-vocaux émanant de diverses sources environnementales
  • Le retour au débit basal (volume de la zone STS) était attendu entre chaque stimulation sonore
  • Chez les témoins , il a été observé une activation plus importante du STS par les sons vocaux que par les sons non-vocaux (P<0,001) tandis que les sons non-vocaux n'activent aucune autre région de manière spécifique par rapport aux sons vocaux
  • Chez les sujets autistes, les observations ont été les suivantes:
    • Aucune activation du STS chez quatre sujets sur cinq par les sons vocaux, et une activation unilatérale du STS chez un sujet
    • Une activation corticale identique pour les signaux vocaux et non-vocaux par rapport au niveau de base (silence)
    • Un traitement cortical normal des sons non-vocaux


    (4) Abnormal cortical voice processing in autism
    H. GERVAIS, P. BELIN, N. BODDAERT, M. LEBOYER, A. COEZ, I. SFAELLO, C. BARTHELEMY, F. BRUNELLE, Y. SAMSON et M. ZILBOVICIUS
    Nature Neuroscience, 2004, 7, 8, 801-802

Citons alors l'une des conclusions des auteurs:
" Future studies will need to investigate whether this lack of salience of vocal stimuli causes, or is a consequence of, the abnormal pattern of cortical activation " (+++)

Anomalies du sillon temporal supérieur chez les sujets autistes (5)

  • Il s'agit ici d'une étude en IRM statique et non pas fonctionnelle
  • La technique d'analyse des images qui a été utilisée est celle dite de la Whole-brain Voxel-based Morphometry (VBM), soit une analyse mathématique voxel par voxel avec cumul possible des IRM.
  • Cette étude repose donc sur une technique en 3D (trois dimensions) à haute résolution
  • Les auteurs ont procédé à la comparaison de vingt et un enfants autistes primaires (9,3 +/- 2,2 ans) avec douze enfants témoins (10,8 +/- 2,7 ans)
  • Ils ont noté une diminution significative, chez les enfants autistes, de la concentration de substance grise au niveau du STS (P<0,05) ainsi qu'une diminution significative, chez les enfants autistes, de la substance blanche au niveau du pôle temporal droit et du cervelet (P<0,05)
  • Ces résultats semblent compatibles avec l'hypothèse d'une hypoperfusion de ces différentes zones chez les enfants autistes

D'où deux questions encore irrésolues :

  • Peut-on être autiste sans présenter ces anomalies du STS à l'IRM ?
  • La sortie de l'autisme s'accompagne-t-elle d'une normalisation progressive de la VBM, ou passe-t-elle par des processus de compensation liés à la question de la plasticité cérébrale ?

    (5) Superior temporal sulcus anatomical abnormalities in childhood autism : a voxel-based morphometry MRI study
    N. BODDAERT, N. CHABANE, H. HERVAIS, C.D. GOOD, M. BOURGEOIS, M.-H. PLUMET, C. BARTHELEMY, M.-C. MOUREN, E. ARTIGES, Y. SAMSON, F. BRUNELLE, R.S.J. FRACKOWIAK and M. ZILBOVICIUS)
    Neuroimage, 2004, 23, 364-369

Citons ici l'une des conclusions des auteurs:
" The multimodal Superior Temporal Sulcus areas are involved in highest level of cortical integration of both sensory and limbic information "


3) Convergences neuro-psychanalytiques

L'idée est de montrer maintenant que ces résultats de neuro-imagerie ne nous gênent en rien, en tant que pédopsychiatres et psychanalystes d'enfants, et nos propositions sont alors les suivantes:

  • Il n'y a pas d'accès possible à l'intersubjectivité sans co-modalité perceptive, d'où l'importance de la tétée comme " situation d'attraction consensuelle maximum " selon D. MELTZER.
  • Il n'y a pas de co-modalité perceptive possible sans la voix de la mère, le visage de la mère et le holding de la mère comme organisateurs de cette co-modalité perceptive, d'où l'impact délétère des dépressions maternelles et de l'expérience du " still-face " sur les processus de co-modalisation.
  • Le STS semble le lieu d'agencement cérébral de la co-modalité perceptive, d'où son importance centrale soit comme lieu de dysfonctionnement primaire, soit comme maillon intermédiaire du fonctionnement autistique
  • Ces études de neuro-imagerie plaident en faveur d'une validation expérimentale du " processus autistisant " conceptualisé par J. HOCHMANN.
  • On sait l'efficacité des anti-dépresseurs même en cas de dépression exogène réactionnelle, car à fonctionner trop longtemps en régime de deuil, se créent les conditions biochimiques de la dépression. De la même manière, à fonctionner trop longtemps hors co-modalité perceptive, peuvent peut-être se créer les conditions cérébrales de l'organisation autistique et, peut-être, les modifications du sillon temporal supérieur qui sont aujourd'hui décrites en IRM fonctionnelle.
  • De manière un petit peu provocante, nous dirions volontiers que la psychanalyse avait raison et que les neurosciences le prouvent, ce qui nous permettrait d'éviter ainsi, en tant que psychanalystes, une mentalité d'assiégés tout à fait inefficace.

Conclusion en forme de retour sur l'émergence du langage

De la communication et de ses différentes modalités, nous sommes donc parvenus jusqu'à la question des précurseurs du langage verbal, en passant par la question de la voix maternelle, à l'interface de la musique et du sens.
Le chemin, nous semble-t-il, en valait la peine car cet avènement du langage verbal se joue à l'exact entrecroisement de différents processus fondamentaux dans le cours de l'ontogenèse : les processus de subjectivation, de symbolisation, de sémantisation et, plus largement, de sémiotisation.
Quelques remarques s'imposent cependant, pour conclure :`

  • Il importe, en dépit de tout, de ne pas trop cliver le registre du sens et celui de la musique, fût-elle non figurative, et l'on sait que la musique authentique ne l'est généralement pas.

En effet, de même que l'affect n'est plus désormais considéré comme un simple élément de coloration du représentant-représentation de la pulsion (S. FREUD), mais comme porteur de sa propre fonction de représentance (A. GREEN, D.N. STERN), de la même manière, on peut concevoir que l'énonciation n'est pas une simple valence qualitative de l'énoncé, mais qu'elle dispose de sa propre valeur significative, de sa propre charge de signification.
La voix et l'affect s'avèrent ainsi indissociables.
La musique du langage ne donne pas que le ton, elle a du sens par elle-même, et c'est là, principalement, ce que nous avons voulu dire en proposant de comparer la voix maternelle à un véritable opéra pour le bébé : certains d'entre nous en garderont un amour inconditionnel pour cette forme de l'art lyrique, d'autres en forgeront une haine indéfectible pour la musique dans son ensemble.

  • Quant à cette voix maternelle, il est plus que probable que le bébé ne l'entend pas que par les oreilles.

Nous avons évoqué ci-dessus la question de la co-modalité, chaque sens recrutant probablement les autres sensorialités, tout au moins lors des moments de l'interaction qui se trouvent fortement investis.
Mais la voix maternelle, comme tout stimulus sensoriel, a besoin d'être segmentée pour pouvoir être perçue.
Il n'y a pas de voix … immobile !
Sauf peut-être, à l'extrême, la voix de la mère déprimée qui, d'ailleurs, s'avère bien peu stimulante quant au développement du langage chez le bébé.
De ce fait, on peut imaginer que l'enfant se trouve, en quelque sorte, tiraillé entre le démantèlement (D. MELTZER) et la segmentation.
A l'interface du dedans et du dehors, dans l'entre-deux du bébé et de la mère, la voix maternelle se déploie dès lors comme un maillon central du développement de l'enfant et de son accès au langage verbal, comme un maillon requérant et induisant à la fois des aptitudes du bébé à la recevoir de manière utile, et des capacités maternelles à l'émettre de manière efficace.
On sent bien que l'ensemble de ces différents mécanismes s'avèrent éminemment subtils et qu'aussi délicats et nécessaires soient-ils, ils peuvent, chacun d'entre eux, être vécus par l'in-fans comme douloureux et porteurs d'une violence développementable probablement incontournable : violence de l'accès à l'intersubjectivité, violence du clivage de la voix de la mère entre musique et signification, violence du passage de la narrativité analogique à la narrativité digitale, violence du vécu de perte des mots émis, enfin.
Tout ceci nous rappelle que le langage s'inscrit profondément dans le registre du désir, lequel nous confronte immanquablement à la sexualité, à la souffrance et à la mort, et que l'accès au langage, en tant que nouvelle étape du développement, vient toujours reprendre et retravailler, à son niveau, les processus des étapes précédentes.

Texte rédigé pour l'ouvrage collectif sur "Le langage, la voix et l'autisme infantile" prévu aux PUF (Monographies de la psychiatrie de l'enfant)

Adresse-contact
Pr Bernard GOLSE
Service de Pédopsychiatrie
Hôpital Necker-Enfants Malades, 149 rue de Sèvres, 75015 Paris-Fr
Tél : 01.44.49.46.74 - Fax : 01.44.49.47.10
e-mail : bernard.golse@nck.ap-hop-paris.fr


Eléments bibliographiques

N. ABRAHAM et M. TOROK
Introjecter-Incorporer. Deuil ou Mélancolie
Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1972, 6 (" Destins du cannibalisme "), 111-122

M. AINSWORTH
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Basic Books, New York, 1982

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Live company, Routledge, London, 1992
Traduction française :
" Une présence bien vivante (le travail de psychothérapie psychanalytique avec les enfants autistes, borderline, abusés, en grande carence affective "
Editions du Hublot - Regards sur les Sciences Humaines, Coll. " Tavistock clinic ", Larmor-Plage, 1997

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La violence de l'interprétation - Du pictogramme à l'énoncé
P.U.F., Coll. " Le fil rouge ", Paris, 1975 (1ère éd.)

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Le moment présent en psychothérapie - Un monde dans un grain de sable
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De la valeur de l'activité libre dans l'élaboration du Self- Résultats et discussion de quelques recherches de l'Institut Emmi PIKLER à Budapest, Hongrie
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Payot, Paris, 1969 et 1975

D.W. WINNICOTT
Jeu et réalité - L'espace potentiel
Gallimard, Coll. " Connaissance de l'Inconscient ", Paris, 1975 (1ère éd.)

D.W. WINNICOTT
La nature humaine
Gallimard, Coll. " Connaissance d' l'Inconscient ", Paris, 1990 (1ère éd.)

 

 
 


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last modified: 2005-06-22