Les précurseurs du langage et de la communication.
Structure des états ou structure des processus ?
A partir d'une recherche en cours à l'hôpital Necker-Enfants
Malades (programme PILE)
Par Bernard Golse
PLAN DU CHAPITRE
Introduction
Les racines du langage verbal au regard de l'intersubjectivité
- L'accès à l'intersubjectivité
et le deuil de l'objet primaire
- Entre musique et signification, la voix de la
mère en tant qu'opéra pour le bébé
- Les deux grand types de communication
- La voix maternelle en tant qu'opéra pour le bébé
- De la narrativité analogique à la
narrativité verbale: traduction et/ou trahison ?
- Racines épistémologiques du concept de narrativité
philosophiques, historiques, linguistiques, psychanalytiques,
développementales)
- Traduction et/ou trahison ?
- Perdre les mots: le mutisme de l'enfant psychotique
Structure des états ou structure des processus ? (ou les invites
du bébé à un néo-structuralisme)
- Le repérage des structures dynamiques par
le bébé
- Le fonctionnement structural de la dynamique des
processus internes du bébé
- Le programme PILE
- Cadre de la recherche
- Les pics vocaliques du bébé et les autres thèmes
de la recherche
- Les hypothèses sous-jacentes (les mouvements des mains
du bébé, le concept d'attention, le concept de démantèlement,
la segmentation)
Autisme de KANNER ou autisme de scanner ?
- L'autisme comme échec de l'accès
à l'intersubjectivité
- Deux études d'IRM en 2004, ou l'autisme
de scanner
- Rappels sur l'IRM fonctionnelle
- La reconnaissance de la voix par les sujets autistes
- Anomalies du sillon temporal supérieur chez les sujets
autistes
- Convergences neuro-psychanalytiques
Conclusions en forme de retour sur l'émergence du langage
INTRODUCTION
Du langage : " Il parvient à faire entendre l'inouï,
à rendre visible l'invisible "
(J.-B. PONTALIS, in : " Traversée des ombres ")
Cette étude nous mènera des racines du langage aux travaux
actuels sur la neuro-imagerie de l'autisme en passant par la question
de la structure des processus.
LES RACINES DU LANGAGE VERBAL AU REGARD DE L'INTERSUBJECTIVITÉ
Il n'y a pas de progrès qui puisse être créatif sans
être aussi défensif à l'égard de l'éloignement,
ou de la perte, de l'objet primaire, et tel est le cas, par exemple, de
l'accordage affectif, de la marche et, pour ce qui nous concerne, ici,
du langage.
Le langage constitue un système incroyablement puissant et économique,
et c'est inouï ce que l'on peut dire avec le langage, pour peu que
l'on accepte son apparente dimension réductrice (du fait du défilé
obligé par le signifiant), et bien que ceci puisse sembler quelque
peu paradoxal.
C'est cependant pourquoi il n'y a pas d'accès au langage sans une
certaine forme de violence, ne serait-ce que parce que la pensée
est surtout synchronique, alors que le langage verbal est, quant à
lui, principalement diachronique.
Ce passage d'une pensée synchronique à un discours diachronique
- passage qui a valeur de transformation - ne va pas sans susciter un
certain nombre de difficultés, comme on peut le voir lors des bégaiements
physiologiques de l'enfant (autour de trois ans), ou des tachylalies par
vulnérabilité narcissique lors du temps de béance
de l'énonciation.
Mais comment faire pour que cette violence ne se transforme pas en destructivité
?
Nous prendrons, ici, quatre exemples de violence dans le champ du développement
du langage, et ceci au regard de la problématique de l'intersubjectivité
:
- La violence de l'accès à l'intersubjectivité
pourtant nécessaire à l'émergence du langage
- La violence du clivage du langage maternel entre
musique et signification
- La violence du passage de la narrativité
analogique (préverbale) à la narrativité digitale
(verbale)
- La violence du vécu de perte des mots prononcés,
enfin.
1) L'accès à l'intersubjectivité et le deuil de
l'objet primaire
Sous le terme d'intersubjectivité, on désigne - tout simplement
! - le vécu profond qui nous fait ressentir que soi et l'autre,
cela fait deux.
La chose est simple à énoncer et à se représenter,
même si les mécanismes intimes qui sous-tendent ce phénomène
sont probablement très complexes, et encore incomplètement
compris.
Cette question de l'intersubjectivité est actuellement centrale
et elle articule, nous semble-t-il, l'éternel débat entre
les tenants de l'interpersonnel et ceux de l'intra-psychique.
Mais, il existe aussi un autre débat également d'actualité,
concernant l'émergence progressive ou, au contraire, le donné-d'emblée
de cette intersubjectivité.
Pour dire les choses un peu schématiquement, on peut avancer l'idée
que les auteurs européens seraient davantage partisans d'une instauration
graduelle et nécessairement lente de l'intersubjectivité,
alors que les auteurs anglo-saxons le sont surtout d'une intersubjectivité
primaire, en quelque sorte génétiquement programmée
(C. TREVARTHEN ou D.N. STERN par exemple).
D.N. STERN insiste notamment sur le fait que le bébé nouveau-né
est immédiatement apte à percevoir, à représenter,
à mémoriser et à se ressentir comme l'agent de ses
propres actions (processus d'agentialisation des cognitivistes) et que,
de ce fait, point n'est besoin de recourir au dogme d'une indifférenciation
psychique initiale, si cher aux psychanalystes (quelles que soient leurs
références théoriques, ou presque), dogme qui, notons-le
au passage, fait immanquablement appel à un point de vue phénoménologique.
Les psychanalystes au contraire, et pas seulement en Europe, insistent
sur la dynamique progressive du double gradient de différenciation
(extra et intrapsychique), éloge de la lenteur qui s'ancre notamment
dans l'observation clinique des enfants qui s'enlisent dans les premiers
temps de cette ontogenèse, et qui s'inscrivent alors dans le champ
des pathologies dites archaïques (autismes et psychoses précoces),
même si cette conception des choses n'implique certes pas une vision
strictement développementale de ces diverses pathologies.
Comme toujours dans ce genre de polémique, une troisième
voie existe, plus dialectique, et que nous défendrions volontiers.
Cette troisième voie consiste à penser que l'accès
à l'intersubjectivité ne se joue pas en tout-ou-rien, mais
qu'il se joue au contraire de manière dynamique entre des moments
d'intersubjectivité primaire effectivement possibles d'emblée,
mais fugitifs, et de probables moments d'indifférenciation, tout
le problème du bébé et de ses interactions avec son
entourage étant, précisément, de stabiliser progressivement
ces tout premiers moments d'intersubjectivité en leur faisant prendre
le pas, de manière plus stable et plus continue, sur les temps
d'indifférenciation primitive.
Il nous semble par exemple que la description des tétées
par D. MELTZER comme un temps " d'attraction consensuelle maximum
" évoque bien ce processus puisque, selon cet auteur, lors
de la tétée, le bébé aurait transitoirement
le ressenti que les différentes perceptions sensitivo-sensorielles
issues de la mère (son odeur, son image visuelle, le goût
de son lait, sa chaleur, sa qualité tactile, son portage
)
ne sont pas indépendantes les unes des autres, c'est-à-dire
ne sont pas clivées ou " démantelées "
selon les différentes lignes de
sa sensorialité personnelle (celle du bébé), mais
au contraire qu'elles sont " mantelées " temporairement,
le temps de la tétée, et dans ces conditions, le bébé
aurait accès au vécu ponctuel qu'il y a, bel et bien, une
ébauche d'un autre à l'extérieur de lui, véritable
pré-objet qui signe déjà l'existence d'un temps d'intersubjectivité
primaire.
Après la tétée, ce vécu de sensations mantelées
s'estompe à nouveau, le démantèlement redevient prédominant,
et de tétée en tétée, le bébé
va ensuite travailler et retravailler cette oscillation entre mantèlement
et démantèlement pour, finalement, réussir à
faire prévaloir le mantèlement et, donc, la possibilité
d'accès à une intersubjectivité désormais
stabilisée.
Dans cette conception d'un gradient dynamique et progressif entre indifférenciation
primitive et intersubjectivité, on voit que ce mouvement n'est
rendu possible que du fait de l'existence de noyaux d'intersubjectivité
primaire existant chez tout enfant mais aussi chez les enfants autistes
ou psychotiques (peut-être s'agit-il, ici, des parties non autistiques
qu'A. ALVAREZ décrit chez les enfants autistes, aussi autistes
soient-ils, et qu'on pourrait, par analogie avec les " ilôts
autistiques " décrits par S. KLEIN et F. TUSTIN chez les sujets
névrotiques, dénommer les ilôts non autistiques des
sujets autistes).
L'accès à l'intersubjectivité correspondrait alors
à un mouvement de confluence et de convergence progressives de
ces noyaux d'intersubjectivité primaire.
Les travaux de R. ROUSSILLON vont également dans le même
sens, qui indiquent que le premier autre ne peut être qu'un autre
spéculaire, suffisamment pareil et un petit peu pas-pareil que
le soi (pour reprendre, ici, la terminologie de G. HAAG), caractéristiques
du premier autre qui invitent à se représenter l'accès
à l'intersubjectivité comme un processus de dégagement
lent, mais précocément scandé par des moments de
différenciation accessibles au sein des interactions.
On sait que R. ROUSSILLON intègre profondément dans sa réflexion
les travaux de D. WINNICOTT sur la " transitionnalité ",
et ceux de M. MILNER sur les caractéristiques de " séparabilité
" de l'objet, perspectives qui n'excluent en rien la perspective
de cette troisième voie présentée ici.
Ajoutons maintenant que, selon nous, l'intersubjectivité, une fois
acquise, n'est pas, pour autant, une donnée définitivement
stable.
C'est une conquête à préserver tout au long de la
vie et même, à savoir remettre en jeu, ou en question, dans
certaines circonstances telles que l'amour, le partage d'émotions
(et notamment esthétiques), les expériences groupales et,
last but not least, la pensée de la mort.
En tout état de cause, que l'intersubjectivité ne soit que
secondaire ou graduellement acquise à partir de noyaux d'intersubjectivité
primaire, cette dynamique de différenciation extra-psychique porte
en elle le risque d'une certaine violence dans la mesure où elle
peut toujours se faire de manière trop rapide ou trop brutale,
c'est-à-dire de manière traumatique.
On peut même se demander s'il n'y a pas violence a minima, même
quand cette dynamique se joue de manière heureuse, ce que des auteurs
comme J.-B. PONTALIS et J. KRISTEVA ont bien montré à propos
de la genèse du langage, l'un en référence à
la séparation et l'autre au " deuil " de l'objet primaire,
ce que N. ABRAHAM et M. TOROK ont également pointé en parlant
du " passage de la bouche vide de sein à la bouche pleine
de mots ", ce que J.-M. QUINODOZ souligne aussi quand il différencie
les " angoisses de différenciation " des angoisses de
séparation proprement dites, et ce que G. HAAG nous invite enfin,
elle aussi, à considérer quand elle évoque le phénomène
de " démutisation par vocalisation exclusive " de certains
autistes qui cherchent pathétiquement à entrer dans un langage
qui ne soit pas synonyme d'arrachement intersubjectif.
Ceci pour dire que cet accès à l'intersubjectivité
conditionnant, on le sait, la possibilité d'accès au langage,
une certaine forme de violence apparaît donc comme consubstantielle
au développement même du langage, sur ce premier plan de
notre réflexion.
2) Entre musique et signification, la voix de la mère en tant
qu'opéra pour le bébé
Les deux grands types de communication
(et leur intrication au sein même du langage verbal)
Il est devenu classique d'opposer les deux grands registres de la communication
que sont la communication analogique (infra-verbale ou pré-verbale,
ou pré-linguistique) d'une part, et la communication "digitale"
(verbale ou linguistique) d'autre part.
D'un certain point de vue, tout les sépare, tout les oppose.
La communication analogique serait surtout supportée par l'hémisphère
cérébral mineur (le droit pour les droitiers), elle serait
surtout de type synthétique et elle véhiculerait principalement
des émotions ou des affects, et ceci par le biais d'éléments
non codés, au sens des signes saussuriens, mais beaucoup plus globaux
et analogiques, en référence au matériel à
transmettre (d'où le choix de ce terme pour la définir).
La communication digitale, quant à elle, serait supportée
par l'hémisphère majeur (le gauche pour les droitiers),
elle serait surtout de type analytique et elle véhiculerait principalement
des concepts, et ceci par le biais d'éléments codés
de type " digits " d'information (d'où le choix de son
terme générique).
Autrement dit, la communication analogique concernerait surtout la transmission
non verbale de messages de type émotionnel ou affectif, par le
biais de comportements non linguistiques (mimiques, regards, gestique
) tandis que la communication digitale concernerait surtout la transmission
verbale de messages de type conceptuel ou idéique, par le biais
de comportements linguistiques (mots, phrases, locutions
).
Il serait cependant réducteur de vouloir faire de la communication
analogique un équivalent de la communication préverbale,
et de la communication digitale un synonyme de la communication verbale.
De même, il serait illusoire de penser que la communication analogique
serait seulement du côté de la métonymie, et la communication
digitale seulement du côté de la métaphore.
En effet, les choses sont à l'évidence beaucoup plus intriquées.
Ce sur quoi, nous voudrions insister, c'est qu'il y a, en réalité,
une concaténation serrée entre ces deux types de communication,
que chacun d'entre eux peut servir conjointement des desseins métonymiques
et métaphoriques (ce qui renvoie au concept " d'oscillation
métaphoro-métonymique " de G. ROSOLATO), et surtout
qu'il y a de l'analogique dans le digital, si l'on ose s'exprimer ainsi,
c'est-à-dire qu'il existe une partie non verbale du verbal lui-même.
Cette dernière notion est essentielle pour comprendre l'entrée
de l'in-fans dans l'ordre du langage.
La chaîne parlée se compose d'un contenu et d'un contenant
:
- L'idée de contenu verbal renvoie aux éléments
de l'énoncé (phonèmes, monèmes, syllabes,
mots ou phrases selon le type de découpage que l'on adopte et
qui se matérialise dans les concepts de lexique ou de sémantique)
- L'idée de contenant verbal renvoie d'une
part aux règles de l'énonciation qui organise l'énoncé
(grammaire ou syntaxe) et d'autre part, à ce que l'on pourrait
appeler la musique du langage (prosodie, timbre, ton et intensité
de la voix, rythme, débit, silences
)
La chaîne parlée se compose donc d'une partie segmentaire,
ou plutôt segmentable, à savoir son énoncé
linguistique proprement dit, et d'une partie non segmentaire, non segmentable
ou supra-segmentaire, à savoir son énonciation de type musical
(d'où l'importance de ce qu'on dénomme le " ton "
au sein du jeu théâtral).
La partie segmentaire du langage verbal véhicule la partie informative
proprement dite du message, soit la partie véritablement conceptuelle
de l'énoncé, alors que sa partie supra-segmentaire véhicule
probablement la partie plus émotionnelle et motivationnelle de
celui-ci, soit l'expression des conditions affectives de son énonciation.
Ce qu'il importe de souligner, c'est que le bébé, contrairement
à ce que F. DOLTO et d'autres ont pu soutenir en leur temps, n'entre
sans doute pas dans le langage par la partie symbolique et digitale de
celui-ci, mais bien plutôt par sa partie affective et analogique.
Le bébé, en effet, semble beaucoup plus sensible, tout d'abord,
à la musique du langage et des sons (celui qu'il entend et ceux
qu'il produit) qu'à la signification des signes en tant que tels
(l'intégration du lien entre signifiant et signifié étant
sans doute davantage le fait d'un apprentissage que d'une sorte de révélation
immédiate).
Pour entrer dans l'ordre du langage (et du symbolique verbal), le bébé
a besoin - non pas de savoir - mais d'éprouver et de ressentir
profondément que le langage de l'autre (et singulièrement
de sa mère) le touche et l'affecte, et que celle-ci est affectée
et touchée en retour par ses premières émissions
vocales à lui.
C'est pourquoi, dans le champ du développement précoce,
la linguistique saussurienne nous est sans doute d'un moindre apport qu'une
linguistique plus dynamique et subjectale (J.L. AUSTIN, J.S. BRUNER),
car nous avons, me semble-t-il, plus besoin dans ce champ d'une linguistique
de l'énonciation que d'une linguistique de l'énoncé,
à l'instar des travaux de U. ECO qui centre son regard davantage
sur les conditions dynamiques de la production des signes que sur l'organisation
statique de ceux-ci.
Dans cette perspective, on comprend bien dès lors, l'impact possible
des dépressions maternelles sur l'instauration et le développement
du langage chez l'enfant, dans la mesure où ces dépressions
affectent parfois profondément les qualités de la voix et
de la musique du langage de la mère.
Si la voix de la mère ne lui fait rien, et si les émissions
vocales du bébé ne font rien à sa mère, trop
absorbée dans son mouvement dépressif ou dans tel ou tel
autre mouvement psycho-pathologique), alors, du point de vue du bébé
: " A quoi bon parler ? "
Tels sont les principaux rappels que nous souhaitions faire, avant d'aller
maintenant plus avant dans le vif de notre propos.
La voix maternelle en tant qu'opéra pour le bébé
Dans son très beau livre intitulé " L'opéra
ou le cri de l'ange", Michel POIZAT cite un passage de Cl. LEVI-STRAUSS
qui est le suivant :
" Sans doute la musique parle-t-elle aussi mais ce ne peut être
qu'à raison de son rapport négatif à la langue et
parce qu'en se séparant d'elle, la musique a conservé l'empreinte
en creux de sa structure formelle et de sa fonction sémiotique
: il ne saurait y avoir de musique sans langage qui lui préexiste
et dont elle continue de dépendre, si l'on peut dire, comme une
appartenance privative. La musique, c'est le langage moins le sens ; dès
lors on comprend que l'auditeur, qui est d'abord un sujet parlant, se
sente irrésistiblement poussé à suppléer ce
sens absent comme l'amputé attribuant au membre disparu les sensations
qu'il éprouve et qui ont leur siège dans le moignon ".
Bien entendu, aujourd'hui, au regard de toutes les recherches qui ont
trait à la musique, on pourrait critiquer cette assertion de Cl.
LEVI-STRAUS selon laquelle la musique renvoie au langage dépouillé
de sa dimension de sa signification.
Les choses sont probablement beaucoup plus complexes.
Il n'en demeure pas moins que l'on voit bien ce qu'il veut dire, et toute
la réflexion de M. POIZAT consiste à étayer l'idée
que les amateurs d'opéra sont, au fond, renvoyés à
leur investissement précoce de la voix maternelle d'avant la coupure
entre musique et signification, coupure qui, pour le bébé,
peut sans doute revêtir une certaine dimension de violence obligée.
L'amour de l'opéra comme équivalent de l'amour de la voix
maternelle, l'idée est séduisante, certes, mais à
la condition de penser à la mère des commencements, soit
à celle dont le langage nous touchait alors même que la dimension
symbolique de ses mots nous échappait encore en grande partie.
Personnellement, je verrais volontiers un argument à l'appui de
la thèse de M. POIZAT dans l'article un peu plus ancien de G. ROSOLATO,
article intitulé : " La haine de la musique ".
Ici, c'est la haine de la musique, et non plus l'amour de l'opéra,
qui se voit interrogée mais les conclusions convergent en quelque
sorte, en ce sens que la haine de la musique serait sous-tendue par la
difficulté de certains sujets à renouer avec cette voix
maternelle d'avant la coupure entre musique et signification.
De l'amour à la haine, on le sait, il n'y a souvent qu'un pas
En tout état de cause, ce sont les liens entre la musique et la
voix qui forment le vif de ces deux réflexions, et nous avons dit
précédemment à quel point la voix fait partie de
la musique du langage, c'est-à-dire de ses éléments
supra-segmentaires qui touchent et affectent le bébé, et
par lesquels le bébé cherche, très tôt, à
toucher et à affecter l'adulte qui prend soin de lui.
Mais revenons un instant à l'opéra.
Il y a bien sûr d'autres éléments qui font de l'opéra
un art en lien direct avec nos rythmes plus ou moins archaïques.
Que l'on pense, par exemple, à ces moments particuliers où,
à partir d'un chaos apparent de sons, émerge et s'organise
- très lentement et graduellement - une phrase chantée qui,
finalement, submerge et domine le chaos, l'emporte sur le matériau
sonore initialement anarchique.
N'y a-t-il pas là une figuration du mouvement même de l'émergence
du langage, lequel a, lui aussi, à se dégager d'une trame
sonore d'abord perçue par le bébé comme plus ou moins
anarchique et aléatoire ?
Et ceci d'autant plus que le chaos initial n'est qu'apparent, comme l'est
peut-être l'ensemble des sons (internes et externes) perçus
par le ftus dans l'utérus maternel, et notamment en fin de
grossesse.
En réalité, ces sons ne sont pas aussi anarchiques qu'il
y paraît pour lui.
Ils sont fait de sons internes issus du corps maternel, sons réguliers
(battements cardiaques et aortiques
) ou irréguliers (bruits
digestifs, voix maternelle transmise par les tissus du corps de la mère
), et de sons externes, tous imprévisibles et parmi
lesquels, à nouveau, la voix maternelle mais cette fois-ci revenant
au ftus du dehors, en traversant le corps de la mère et le
liquide amniotique.
La voix maternelle est donc à la fois interne et externe,
si tant est que le ftus puisse inscrire cette distinction, et il
faut rappeler ici, l'intéressante hypothèse de S. MAIELLO
selon laquelle l'imprévisibilité de la voix maternelle (soit
" l'objet sonore ") fournirait au bébé une sorte
de matrice prototypique de sa problématique ultérieure de
la dialectique entre absence et présence, et qu'à ce titre
elle concourerait à la genèse de l'objet lui-même.
Mais ce vécu initial de bruit de fond se poursuit, un temps, après
la naissance et c'est dire, pour le bébé, toute l'importance
de la voix maternelle qui s'en dégage et que le bébé
va chercher à en extraire pour repérer, peu à peu,
le code profond de la langue, le code profond de sa langue.
Si l'on garde à l'esprit que la voix maternelle reflète
à l'évidence quelque chose de l'investissement de l'enfant
par sa mère (de son existence, de sa naissance, de ses spécificités
), il est alors clair que le développement précoce
du langage ne peut en aucun cas être conçu en dehors de toute
la dynamique des interactions précoces, et notamment des interactions
fantasmatiques, dynamique dont les représentations mentales de
l'enfant dans la psyché de ses parents constituent, on le sait
bien désormais, le maillon opérationnel.
Mais, ce que sur quoi nous voulions insister, c'est la violence à
la quelle se trouve, finalement, peut-être nécessairement
confronté le bébé quand il doit distinguer la musicalité
et la signification du discours maternel, non pas pour les désintriquer,
mais pour les articuler en un niveau sémantique supérieur.
De la narrativité analogique à la narrativité digitale
: traduction et/ou trahison ?
Un mot d'abord, des différentes racines épistémologiques
du concept de narrativité
Les racines philosophiques
On pense ici, naturellement à Paul RICOEUR dont l'uvre est
évoquée, plus loin dans cet ouvrage.
Selon lui, en effet, la question philosophique posée par le travail
de composition est celui des rapports entre le temps du récit et
celui de la vie et de l'action affective.
Plusieurs approches se voient ainsi convoquées par Paul RICOEUR
da ns son travail sur " Temps et récit ", à savoir,
principalement, la phénoménologie du temps, l'historiographie
et la théorie littéraire du récit, soit du récit
historique, soit du récit de fiction.
Paul RICOEUR propose finalement l'idée que l'identité de
l'être humain est en fait, fondamentalement, une " identité
narrative ".
Les racines historiques
L'histoire est, par définition, une science narrative et ceci
montre bien qu'on refuse moins à l'histoire qu'à la psychanalyse
le statut de science, alors même qu'elles partagent à l'évidence
le fait de ne pas être répétables : l'histoire bégaye
parfois, mais elle ne se répète jamais à l'identique
!
Quoi qu'il en soit, le concept de narrativité s'avère central
pour les historiens qui se trouvent, comme les psychopathologues, confrontés
aux difficultés de la dotation de sens immédiate, à
la nécessité d'une prise de distance, aux effets de l'après-coup
et à la prise en compte inévitable d'une certaine subjectivité,
la modernité véritable ne se définissant en rien
par la tentative d'évacuer toute subjectivité, mais bien
au contraire par le fait d'en tenir compte en tant qu'analyseur indirect
des phénomènes et des processus observés.
Les racines linguistiques
C'est toute la question de l'énonciation du récit et de
sa stylistique qui se profile ici.
" Le style, c'est l'homme ", disait déjà, en son
temps, J. LACAN et l'on sait aussi tout le décryptage socio-linguistique
qu'un R. BARTHES a pu faire d'un certain nombre de comportements de surface
(telle la manière de se vêtir) susceptibles de venir connoter
l'intime du sujet.
Il y a donc là toute une sémiologie de l'apparence qui a,
bel et bien, valeur de narration de la vision du monde que l'individu
se fait de lui-même et de son environnement.
Les racines psychanalytiques
Elles renvoient en fait à la question des processus dits de liaison.
- A tout seigneur, tout honneur, on peut dire
que la narrativité du rêve a été prise, bien
évidemment, en compte depuis fort longtemps.
Depuis " L'interprétation des rêves " (S. FREUD)
jusqu'aux travaux de A. GARMA sur la fonction anti-traumatique du rêve,
c'est bien le travail de narration onirique qui a été
mise en avant dans la réflexion psychanalytique, travail de narration
extrêmement complexe puisque le sujet rêveur est à
la fois l'auteur du rêve, son metteur en scène et son (ou
ses différents) acteur(s) via les processus de diffraction identificatoire.
Cette complexité narrative a été mise à
profit par le roman moderne et, sur un plan cinématographique,
on se souvient du film " Rêves " de KUROSAWA qui, à
sa manière, montrait bien le travail de primarisation des signifiants
archaïques ou originaires que le rêve, chaque nuit, remet
en chantier inlassablement et qui, par son activité de mise en
récit, réactualise certaines étapes développementales
précoces et répare ainsi les enveloppes psychiques éventuellement
mises à mal par la vie diurne (" La pellicule du rêve
" de D. ANZIEU ).
Pour étayer ces quelques propos sur les liens entre le rêve
et le traumatisme, qu'on me permette de m'aventurer un peu au-delà
du registre psychanalytique au sens strict, pour évoquer le formidable
texte de J. SEMPRUN (" L'écriture ou la vie ") consacré
à la fonction vitale de l'écriture vis-à-vis des
conséquences de la Shoah, travail de survie qui fait écho
à une phrase souvent citée: " Tous les chagrins sont
supportables, si on en fait un récit ", étant entendu
que dans le récit de la vie, ce n'est pas le passé qui
change mais le rapport qu'un sujet entretient avec sa propre histoire.
- Le travail du préconscient peut également être
conceptualisé en termes d'activité narrative au travers
du processus de double inscription, consciente et inconsciente, des
représentations de choses et de leur liaison avec les représentations
de mots correspondantes.
- R. DIATKINE, quant à lui, a insisté sur les liens fonctionnels
entre la narrativité du bébé et la " capacité
de rêverie " de la mère (W.R. BION).
C'est au cours du deuxième semestre de la vie que, selon lui,
le bébé devient capable de se dire que " si sa mère
n'est pas là, c'est qu'elle est ailleurs ", élaboration
minuscule mais cruciale et qui a bien valeur de mise en récit
de l'absence.
- La narrativité se voit également impliquée au
sein de la théorie de l'après-coup puisque la dialectique
à double sens (J. LAPLANCHE) entre le passé et le présent
fonctionne bien comme une ré-écriture permanente de leurs
rapports réciproques (le passé éclaire le présent,
mais le présent permet aussi de rétro-dire le passé).
- Je citerai enfin les travaux de J. HOCHMANN sur la narrativité
et ceux de M. MILNER sur la malléabilité de l'objet primaire
pour indiquer l'importance que la psychanalyse accorde aujourd'hui à
la narrativité en tant que force d'inscription et de liaison
permettant d'historiciser l'ontogénèse et les inter-relations
du sujet avec son entourage, ce qui fait de ce concept un outil désormais
central au sein de la réflexion métapsychologique.
Les racines développementales enfin
Certaines d'entre elles viennent d'être évoquées
ci-dessus, et nous n'en indiquerons donc que trois dont l'importance est
aujourd'hui indéniable.
- Le sens d'un Soi verbal ou d'un Soi narratif, étudié
par D.N. STERN.
Dans son livre intitulé " Journal d'un bébé
", D.N. STERN a tenté, en effet, de manière saisissante,
en se mettant en quelque sorte dans la peau et dans le regard d'un bébé,
de nous montrer tout le travail que doivent faire les enfants pour parvenir
à lier entre eux les différentes expériences et
les différents épisodes interactifs qu'ils vivent au fil
de leur journée et qui, sinon, ne pourraient rester que des évènements
successifs, indépendants, seulement juxtaposés et sans
relation les uns avec les autres.
C'est évidemment tout le processus de subjectivation qui se trouve
ici convoqué car, sans le sentiment d'une certaine continuité
d'exister (D.W. WINNICOTT) en tant qu'individu séparé
et différencié, il n'y a pas de fil rouge qui puisse être
repéré par l'enfant comme reliant les différents
épisodes de sa journée.
Autrement dit encore, ce qui peut faire lien entre ces différents
épisodes, c'est le sentiment du sujet d'être toujours lui-même
tout au long d'un laps de temps donné, ce qui implique l'instauration
du narcissisme primaire, mais au sein d'un mouvement dont la réciproque
est également vraie puisque c'est l'accès à la
narrativité qui conditionne en même temps l'instauration
de ce narcissisme.
Selon D. N. STERN, la réalité psychique du bébé
peur se découper en une succession d'unités temporelles
élémentaires, une succession de " maintenant "
qui sont éprouvés par lui de manière indépendante
et qui comportent chacun leur dynamique propre d'un point de vue qu'on
pourrait presque dire phénoménologique.
D'où l'idée " d'enveloppe proto pou pré-narrative
" développée par cet auteur, et qui représente
au fond l'unité de base de la réalité psychique
infantile pré-verbale.
Il s'agit en fait d'un concept issu des travaux de K. NELSON ("
représentations d'évènements "), de J.M. MANDLER
(" schémas d'évènements ") et de R.C.
SCHANK et R. ABELSON (" scripts "), mais qui se voit ici précisé
avec son orientation vers un but (désir), sa structure de type
narrative (ligne dramatique), sa hiérarchisation et sa structure
temporelle.
C'est cette enveloppe proto ou pré-narrative qui va permettre
à l'enfant de repérer des invariants au travers des répétitions
interactives, représentations qui vont s'inscrire dans sa psyché
sous la forme de représentations analogiques (" représentations
d'interactions généralisées ") et qui vont
concourir à l'émergence d'un Soi verbal vers l'âge
de dix-huit mois (après les instaurations successives du sens
d'un Soi émergent entre zéro et deux mois, du sens d'un
Soi-noyau entre deux et sept mois, et du sens d'un Soi subjectif entre
sept et dix-huit mois).
On voit ainsi que le sens d'un Soi verbal ou narratif s'enracine dans
la mise en place de " schémas-d'être-ensemble "
(" weness " des auteurs anglo-saxons), dans le partage d'affects
et d'émotions, et enfin dans le repérage d'épisodes
interactifs spécifiques ou généralisés,
ce sens d'un Soi verbal offrant à l'enfant la possibilité,
non immédiate, de se " raconter " à lui-même
sa propre histoire quotidienne.
- Les figurations et narrations corporelles proto-symboliques
Qu'on pense, par exemple, aux travaux de G. HAAG sur les identifications
intra-corporelles ou à ceux menés à l'Institut
PIKLER-LOCZY (Budapest, Hongrie) autour d'A. TARDOS, sur le fonctionnement
des bébés pendant leurs moments dits " d'activité
libre ", on peut aisément soutenir l'idée que l'enfant
a, très tôt, la capacité de refigurer, dans son
théâtre corporel ou comportemental, et ceci à titre
" d'équation symbolique " (H. SEGAL), les rencontres
qu'il vient de faire, qu'il s'agisse de rencontres relationnelles avec
un partenaire humain ou de rencontres avec des objets inanimés.
Dans cette refiguration corporelle ou comportementale proto-symbolique,
il y a sans doute les germes de la narrativité ultérieure,
cette narrativité préverbale se jouant, bien entendu,
en atmosphère de conscience non thétique, en ce sens que
l'enfant n'a pas encore, ici, la conscience de son activité symbolisante
débutante.
- Attachement et narrativité
C'est là un chapitre important de la réflexion contemporaine
en matière de narrativité et de développement,
l'hypothèse étant, en effet, que la qualité de
la narrativité s'enracine, de fait, profondément dans
la qualité des liens d'attachement précoces.
C'est cette hypothèse qui a d'ailleurs marqué l'un des
temps forts de la réintroduction de la représentation
mentale au sein de la théorie de l'attachement (M. MAIN, K. KAPLAN
et J. CASSIDY), après une longue période pendant laquelle
cette théorie était, précisément, considérée
par les psychanalystes comme évacuant par trop, de son champ,
toute activité représentative.
Depuis lors, de nombreux travaux se sont développés dans
cette perspective, et l'on sait que désormais, chaque âge
de la vie dispose d'outils permettant d'évaluer la qualité
des schémas d'attachement : la " Strange situation "
(M. AINSWORTH) chez les très jeunes enfants, les " Histoires
à compléter " chez les enfants en période
péri-oedipienne et " L'Adult Attachment Interview "
(AAI de M. MAIN) chez les adultes, avec certaines versions modifiées
utilisables chez les adolescents et les pré-adolescents.
Il faut cependant préciser que si la " Strange situation
" évalue, en temps direct, une certaine forme de narrativité
préverbale (la manière dont l'enfant accueille la mère
à son retour équivalant, en effet, à un récit
comportemental de la stabilité qu'il a forgée ou non de
son inscription psychique), en revanche les " Histoires à
compléter " et l'AAI évaluent,quant à eux,
la narrativité verbale de l'individu, et ceci par le biais d'un
récit reconstruit et transformé par de multiples remaniements
et reconstructions liés aux effets d'après-coup (les spécificités
du discours du sujet examiné, soit sa fluidité et sa cohérence
par exemple, renseignant - au niveau de l'énonciation tout autant
que de l'énoncé - sur la manière dont ce sujet
se représente aujourd'hui ses liens d'attachement précoces
sans que personne ne puisse dire, ni lui-même, ni ses parents,
ni le clinicien, ce qu'il en a été de ces liens, dans
l'absolu).
On retiendra en tout état de cause que le dogme d'une corrélation
entre la qualité de la narrativité et les caractéristiques
des liens d'attachement précoces constitue aujourd'hui une hypothèse
développementale forte et qui s'est d'ores et déjà
avérée capable de donner lieu à des ouvertures
réflexives et à des pistes de recherche fécondes.
Pour en terminer avec ces racines développementales du concept
de narrativité, nous ferons simplement remarquer qu'elles reprennent
en réalité les principales lignes de force inhérentes
aux autres racines épistémologiques précédemment
évoquées : le Soi verbal et la phénoménologie
du temps (pour les racines philosophiques), le récit et l'histoire
(pour les racines historiques), les narratifs et l'énonciation
(pour les racines linguistiques), les processus de liaison et les effets
d'après-coup enfin (pour les racines psychanalytiques).
Autrement dit, les différentes racines épistémologiques
du concept de narrativité que nous avons envisagées convergent
en quelque sorte dans l'approche développementale actuelle et ceci
représente, à n'en pas douter, l'une des multiples richesses
de la psychiatrie du bébé dont on sait l'essor impressionnant
depuis quelques décennies.
Traduction et/ou trahison ?
A partir du moment où l'on prend en compte différentes
formes ou différents niveaux de narrativité, la question
se pose alors de savoir si le passage d'une narrativité analogique
à une narrativité digitale peut se concevoir sans risque
de perte ou de trahison, dès lors qu'il y a traduction.
Mais rappelons tout d'abord les différents types de narrativité
envisageables.
On peut en effet distinguer aujourd'hui, dans l'état actuel des
connaissances, une narrativité sensorielle bien reprise par K.
NASSIKAS, une narrativité comportementale que nous cherchons à
préciser et à approfondir par notre programme PILE, et une
narrativité verbale enfin.
Les narrativités sensorielle et comportementale sont de type analogique,
la narrativité verbale est de type digitale.
- La narrativité sensorielle s'exprime dans le registre de l'être,
elle s'organise selon une " syntaxe du sentir " (K. NASSIKAS),
elle renvoie à une logique des enveloppes et, comme telle, elle
se jouerait en atmosphère monadique.
- La narrativité comportementale renvoie, quant à elle,
à la logique binaire des liens primitifs, elle est ancrée
dans l'accès à l'intersubjectivité et elle se jouerait
donc en atmosphère surtout dyadique
- La narrativité verbale s'exprime dans le registre de l'être
et de l'avoir, elle s'inscrit dans la logique ternaire des relations
d'objet classiques (toujours triangulées, en référence
à un tiers réel, imaginaire ou symbolique) et elle se
jouerait donc, chez le jeune enfant, en atmosphère plutôt
triadique.
La violence de la traduction
Dès lors qu'il y a traduction, il y a perte d'information (et
donc trahison linguistique) à chaque palier du processus, donc
violence à l'égard du " texte " initial.
Ce qui est vrai du passage d'un texte verbal d'une langue à une
autre, est tout aussi vrai (voire davantage ?) en ce qui concerne le passage
d'un " texte " non verbal à un texte verbal, soit d'une
narrativité analogique (préverbale) à une narrativité
digitale (verbale).
Cette problématique déjà prise en compte par S. FREUD
dans sa correspondance avec W. FLIESS à propos des inscriptions
au niveau des différents systèmes de l'appareil psychique
(inconscient, préconscient et conscient) a été, on
le sait, intensément approfondie par J. LAPLANCHE dans le cadre
de sa " théorie de la séduction généralisée
", refoulement et traduction permettant, conjointement, de rendre
compte de l'amnésie infantile.
Mais, chez le bébé et le très jeune enfant, la violence
n'est pas seulement liée au processus de traduction en tant que
tel, elle tient aussi, voire surtout, au fait que cette traduction dépend
du travail psychique de l'autre, ce que P. AULAGNIER indique avec son
concept de fonction de " porte-parole " de la mère (fonction
nécessaire mais porteuse d'une indubitable " violence de l'interprétation
"), ce que G. HAAG souligne également avec sa notion "
d'interprétations parentales ", et ce que J. LAPLANCHE, encore,
met en avant par son concept de " situation anthropologique fondamentale
" fondée sur la réciprocité mais la dissymétrie
des fonctionnement psychique du bébé et de l'adulte qui
prend soin de lui.
A sa manière, dans son travail sur " La représentation
de chose entre pulsion et langage ", A. GREEN a également
bien montré que le guidage interactif de la mère, seul à
même d'aider l'enfant à passer de la simple mentalisation
à la figuration de ses besoins pulsionnels, était, par essence,
un acte de violence psychique en ce qu'il renvoyait à une intrusion
de la mère dans le monde représentationnel de l'enfant,
sa démonstration faite pour les représentations valant aussi,
probablement, pour les affects.
Finalement, si à chaque palier traductif, il y a bel et bien perte
d'information, il reste alors à dire que ce qui est perdu revêt
à la fois le statut d'un sacrifice en tant que tribut payé
à la demande de la traduction par l'autre, et d'une adresse à
ce même autre dont le bébé a besoin de dépendre
aux commencements de sa vie.
3) Perdre les mots : le mutisme de l'enfant psychotique
Pour le bébé, les vocalises et les premiers mots ne sont
pas seulement de l'air dans une bouche vide.
Ceux-ci sont d'abord perçus par lui comme une véritable
substance sonore qui emplit la cavité buccale, et l'on sait que
N. ABRAHAM et M. TOROK ont bien montré que pour accéder
au langage et à la possible symbolisation des objets absents, il
faut que la bouche soit d'abord " vide de sein " avant de "
pouvoir se remplir de mots ".
C'est aussi ce que nous apprennent les enfant autistes pour qui parler
et émettre des sons peut donner lieu à de profondes angoisses
archaïques de type non seulement de perte, mais d'arrachage d'une
partie de soi (F. TUSTIN), ce qu'on peut retrouver dans le matériel
des cures et, notamment, lors de certains mutismes psychotiques qui renvoient
parfois à la crainte que les mots émis ne viennent sombrer
dans le gouffre d'un écart inter-subjectif si douloureux à
admettre pour ces patients.
Parler peut donc être ressenti en termes de perte des mots prononcés,
mots-substance, mais mots invisibles.
Dans la même perspective, on pourrait citer ici le très heuristique
concept de " Moi-tuyau " (David ROSENFELD cité par F.
TUSTIN) qui, chez certains anorexiques de structure plus psychotique,
permet de mieux comprendre leur recherche, parfois pathétique,
d'une sorte d'équilibre dynamique entre le langage (flux sortant)
et l'alimentation (flux entrant).
Nous n'insisterons pas davantage sur cette question du mutisme, dans le
cadre de ce travail.
Mais, il nous paraissait tout de même intéressant, et important,
d'y faire allusion car, dans le champ de la psychopathologie, il est toujours
essentiel que les recherches menées aient des échos pour
les cliniciens et les thérapeutes, en leur permettant, notamment,
de donner une cohérence et du sens à ce qu'ils vivent dans
le cadre de leurs rencontres, cliniques et thérapeutiques, avec
des sujets en mal de verbalisation.
STRUCTURE DES ETATS OU STRUCTURE DES PROCESSUS ?
(Les invites du bébé à un néo-structuralisme)
Le structuralisme n'a plus le vent en poupe, et les années de
sa splendeur sont déjà loin derrière nous
Certains le regrettent, car l'affaire avait été porteuse,
et la créativité conceptuelle d'alors nous émerveille
encore.
Mais la nostalgie - quelle que soit la beauté de ce sentiment -
ne sert de rien, le temps a passé, et comme le disent les adolescents
qui résistent à l'élaboration : "c'est comme
ça !"
Nous sommes de ceux qui croient, cependant, que le bébé
nous invite à repenser de manière dynamique et interactionniste
un certain nombre de nos concepts qui avaient été approfondis,
en leur temps, de manière plus statique et individuelle, et que
ceci nous ouvre à nouveau, aujourd'hui, des pistes prometteuses.
Il en est ainsi du constructivisme qui - à la différence
des propositions piagétiennes, par exemple - ne se conçoit
plus aujourd'hui que de manière strictement interactive.
Tout se co-construit entre l'adulte et le bébé, sur le fond
de cette " situation anthropologique fondamentale " si utilement
soulignée par J. LAPLANCHE, et qui se fonde sur la réciprocité
et sur la dissymétrie : la sexualité, les pulsions, les
émotions, la place du tiers, l'attention, la narrativité,
l'histoire
se co-construisent et cette liste, à l'évidence,
n'est en rien exhaustive.
Il en va de même pour la phénoménologie
à laquelle les apports de la pensée kleinienne et post-kleinienne
sur le contre-transfert et, sur un tout autre plan, les données
neuro-physiologiques sur l'empathie et la question des "neurones-miroir"
offrent, désormais, un éclairage inter-relationnel et une
modélisation cérébrale extrêmement novatrices.
Mais, et c'est là le propos de ces quelques lignes, il importe
de noter que le bébé nous permet aussi, probablement, de
repenser le structuralisme et, donc, de revisiter la question
de la structure, en termes de structure des processus, et non plus seulement
en termes de structure des états.
Rien ne semble plus mal convenir en effet que le concept de structure
dans le champ de la psychopathologie du bébé, voire de l'enfant,
dont l'ontogenèse est bien entendu en cours, dont l'appareil psychique
et le système de relations sont encore en formation - et pas seulement
en évolution - et pour lesquels on a bien plus envie de parler
de structuration que de structure, au sens d'une structure fixe (ou figée
?).
On remarquera d'ailleurs que la structure psychopathologique à
laquelle la pensée lacanienne se réfère, est beaucoup
plus une structure des interrelations qu'une structure des psyché
individuelles, ce dont il nous faut absolument prendre acte.
Mais, revenons à l'opposition entre structure des états
et structure des processus.
La question n'est plus, nous semble-t-il, de repérer des organisations
structurales statiques susceptibles de se maintenir au travers du développement.
Ce modèle ne convient pas et ceci apparaît, par exemple,
dans la difficulté qu'il y a à statuer quant à l'existence
ou non d'une continuité entre les dépressions du bébé,
celles de l'enfant et celles de l'adolescent, voire même celles
de l'adulte.
En réalité, dans cet exemple, ce qui se maintient est sans
doute moins l'organisation dépressive en tant que telle, que les
processus d'oscillation autour de la position dépressive.
On rappelle souvent, en effet, que les dépressions de l'adolescence
réactivent les positions dépressives primaires du sujet.
Ceci ne veut pas dire, selon nous, que les dépressions de l'adolescence
et les dépressions du bébé reconnaissent en elles-mêmes
la même organisation structurale et symptomatique (l'équilibre
des axes narcissiques et objectaux ne s'y pose, à l'évidence,
pas de la même manière), mais que la réactivation
de la positon dépressive primaire chez l'adolescent va donner lieu
à un travail d'élaboration structuralement comparable à
ce qui s'était joué, en son temps, chez le bébé,
ce qui permet alors d'envisager différemment la dialectique entre
continuité et discontinuité : dans les deux cas, il y a
discontinuité autour de la question des deuils développementaux,
mais il y a, dans le même temps, continuité quant à
la manière de traiter cette discontinuité.
D'une certaine manière, à ce sujet, le bébé
nous apprend beaucoup.
Il nous montre en effet deux niveaux distincts de travail psychique sur
les structures dynamiques : d'une part, le repérage par le bébé
de structures dynamiques au sein de son environnement interactif précoce
et, d'autre part le fonctionnement structural de la dynamique même
de ses processus internes.
1) Le repérage de structures dynamiques par le bébé
Deux exemples nous permettront de faire comprendre ce que nous cherchons
à dire .
- Si le bébé est un artiste, alors
il est d'abord, et avant tout, un artiste contemporain, en ce sens qu'il
produit dans son psychisme un art de type " abstrait " avant
que de pouvoir produire un art de type " figuratif ".
En cela, il répète d'ailleurs, probablement, dans son
ontogenèse quelque chose de l'évolution phylogénétique,
et c'est A. LEROI-GOURHAN - souvent cité par G. HAAG - qui a
pu faire remarquer que, dans les grottes préhistoriques, les
représentations picturales abstraites de rythmes ou de contenants
rythmiques, de signification certes énigmatique (rythmes journaliers,
saisonniers, lunaires
?) précèdent chronologiquement,
et de loin, les représentations figuratives avec lesquelles nous
sommes plus familiers (scènes de chasse, de guerres
).
De la même manière, il apparaît aujourd'hui, à
la lumière des acquis de la psychiatrie du bébé
et de la psychologie développementale précoce, que le
bébé fait d'abord un " portrait " abstrait de
sa mère, avant d'en faire, ultérieurement, un " portrait
" figuratif de type photographique.
Autrement dit, avant de pouvoir inscrire en lui les caractéristiques
statiques du visage et du corps de sa mère, il la reconnaît
par le biais de ses spécificités dynamiques, c'est-à-dire
par le biais du style des ses interactions.
Il y a là toute la question des " représentations
d'interaction généralisées " décrites
par D.N. STERN, et de " modèles internes opérants
" (internal working models) décrites par I. BRETHERTON dans
le sillage des travaux de J. BOWLBY lui-même.
Tout se passe en fait comme si le bébé était très
vite compétent pour repérer des invariants dans son environnement
sensitivo-sensoriel (au sens des " conjonctions constantes "
évoquées par W.R. BION), et qu'il se montre alors beaucoup
plus captivé par les images ou formes en mouvement que par les
formes ou les images fixes.
Ce faisant, il se montre ainsi apte à une authentique activité
d'abstraction, puisqu'au fil des ses diverses rencontres interactives,
il enregistre le type des réponses dynamiques de sa mère
(ou de ses principaux " caregivers "), soit dans le champ
de l'attachement (modèles internes opérants), soit dans
le champ de l'accordage affectif (représentations d'interactions
généralisées), il les stocke et en établit
alors une sorte de moyenne statistique (et donc fictive, car jamais
actualisée en tant que telle) à l'aune de laquelle il
mesurera ensuite la qualité des réponses de son partenaire
interrelationnel, lors des rencontres interactives ultérieures,
ce qui lui permet de le reconnaître et, en outre, d'apprécier
si celui-ci est suffisamment ou non comme d'habitude ce qui, comme j'ai
essayé de le montrer, constitue pour lui l'une des possibles
voies de son accès à la tiercéité (B. GOLSE).
Afin d'illustrer les choses plus concrètement, on pourrait dire
que le bébé ressent et éprouve d'abord (nous ne
disons pas ici qu'il le sait au sens cognitif du terme) que sa mère
répond plus ou moins rapidement ou plus ou moins lentement, de
manière fiable ou imprévisible, à ses signaux d'attachement
et, plus tard, qu'elle est plutôt unimodale ou transmodale, plutôt
lente ou immédiate, plutôt amplifiée ou atténuée
dans ses réponses en termes d'harmonisation des affects, et ceci
bien avant de pouvoir se dire qu'elle est brune ou blonde, grosse ou
maigre, ronde ou pointue et finalement
laide ou jolie, si l'on
veut absolument retenir pour lui cette question qui, certes, est éminemment
subjective mais qui, tout bien compté, ne peut être que
beaucoup plus tardive, car davantage statique.
- La musique du langage et les berceuses des mères
offrent également de bons exemples du dégagement par le
bébé de structures rythmiques au sein de ses perceptions.
On sait en effet désormais que le bébé se montre
particulièrement sensible aux modalités de l'énonciation
du langage qui l'entoure, et peut-être même plus sensible
à cette énonciation qu'à l'énoncé
proprement dit (B. GOLSE et V. DESJARDINS).
C'est là un aspect important de la communication analogique qui
a ainsi été souligné par des pragmaticiens tels
que J.L. AUSTIN ou J.S. BRUNER et par tous les auteurs qui travaillent
dans le champ d'une linguistique subjectale et dynamique, et non plus
seulement dans celui de la linguistique structurale saussurienne, quelque
peu trop statique pour rendre compte de l'accès de l'enfant au
langage verbal (communication digitale) et de ses précurseurs.
Les éléments supra-segmentaires du langage, soit la musique
du langage, soit encore ce que j'appelle volontiers le non-verbal du
verbal (prosodie, timbre, ton, intensité, débit, rythme,
silences
) s'avèrent donc essentiels, et ce sont tous des
éléments dynamiques dont l'infans repère l'agencement
structural avant, probablement, de pouvoir décoder la charge
symbolique, et statique, des éléments segmentaires de
la phrase (mots ou monèmes).
Dans cette même perspective, les travaux de C. TREVARTHEN sur
l'intersubjectivité primaire ont bien montré la sensibilité
des enfants à la structure rythmique des berceuses, structure
relativement ubiquitaire et d'ailleurs assez proche de la structure
du sonnet dans la poésie classique, lequel doit peut-être
son succès à cette caractéristique structurale
temporelle
Quoi qu'il en soit, on a également là, de la part du bébé,
un travail d'extraction de structures rythmiques plus ou moins invariantes
au sein de la toile de fond de ses perceptions sensitivo-sensorielles.
Le bébé est donc apte à extraire de son environnement
des structures temporelles, des structures en mouvement, et ceci l'emporte
pour lui sur la question du repérage des structures fixes.
2) Le fonctionnement structural de la dynamique des processus internes
du bébé
La question des structures temporelles ne s'arrête pas là,
et il nous faut maintenant proposer l'idée que les processus psychiques
de l'enfant lui-même, dans leur développement normal comme
dans l'organisation de leurs troubles, renvoient également à
un processus structural dynamique.
On pourrait citer ici tout un ensemble de processus, ou de phénomènes,
conceptualisables dans cette perspective.
A titre d'exemples et sans souci de classification particulière
:
- Les modalités du dégagement de l'enfant de l'indifférenciation
initiale pour accéder à l'intersubjectivité, avec
équilibre dialectique entre des moments d'indifférenciation
et des moments d'intersubjectivité primaire
- La sémiologie des émotions et des affects (de Ch . DARWIN
à S. FREUD, en passant par les travaux d' A. GREEN sur Le discours
vivant, de I. FONAGY sur La vive voix et de D.N. STERN sur les "
feeling shapes "
- La question de l'oscillation entre position schizo-paranoïde
et position dépressive qui peut être comparée, mutatis
mutandis, au travail psychique dialectique entre avant et après-coup
(Cl. GEISSMANN)
- L'instauration des différents niveaux d'interactions précoces
quand on les considère davantage en termes de contenants que
de contenus (interactions biologiques, comportementales ou éthologiques,
affectives ou émotionnelles, fantasmatiques et pré ou
proto-symboliques enfin)
- Les fascinantes questions de la pulsion, de la pulsionnalité
et de l'impulsion en référence au concept de rythme, probablement
si central dans le cadre de l'ontogenèse de la personne
- La notion de tempérament en lien avec l'analyse du style dynamique
des compétences et des interactions précoces
Et même au-delà du bébé à proprement
parler :
- La question de la mémoire si on la considère désormais
comme un processus de re-création des souvenirs en fonction du
contexte émotionnel, et non pas seulement comme la réactivation
de traces mnésiques plus ou moins fixes (G. EDELMAN)
- La structure de la dynamique des régressions
- Enfin, on accorde aujourd'hui dans l'évaluation cognitive des
enfants, un intérêt croissant à la structure de
ses procédures cognitives, et pas seulement de ses scores finaux,
la question n'étant donc plus simplement de savoir si le sujet
échoue ou réussit, mais de savoir comment il procède,
un même résultat pouvant être acquis de multiples
façons, ce qui ouvre ainsi la voie à une véritable
révolution dans l'approche du déficit mental et des ses
modalités de réhabilitation
Ces réflexions n'ont pas d'autre ambition que de montrer la nature
fondamentalement dynamique des différents processus présidant
à la croissance et à la maturation psychiques du bébé.
La psychiatrie du bébé nous ouvre ainsi la voie d'un nouveau
structuralisme, mais d'un structuralisme beaucoup plus dynamique que statique,
l'idée d'une structure dynamique pouvant, par exemple, être
illustrée, aujourd'hui, également dans le domaine de la
génétique où se développe désormais
une génétique des séquences comportementales et non
plus seulement des phénotypes proprement dits, voire dans le domaine
de la météorologie où la figure des tornades image
efficacement la conjonction d'une fixité et d'un mouvement indissociables.
Pour illustrer cette hypothèse d'une structure dynamique des processus
internes au fonctionnement psychique du bébé, nous voudrions
maintenant évoquer le programme de recherche dit "PILE".
3) Le Programme International pour le Langage de l'Enfant (Programme PILE)
Il s'agit d'une recherche sur les précurseurs corporels et comportementaux
de l'accès au langage verbal, recherche actuellement en cours à
l'hôpital Necker-Enfants Malades.
Cadre de la recherche
Lors du transfert de notre équipe de l'hôpital Saint-Vincent
de Paul à l'hôpital Necker-Enfants Malades, et de la restructuration
du service de Pédopsychiatrie au sein de ce dernier établissement,
un programme de recherche a, en effet, été mis en place
sur les précurseurs corporels et comportementaux de l'accès
de l'enfant au langage verbal.
Ce programme de recherche collaboratif impliquant notamment des psychanalystes
et des mathématiciens, est intitulé PILE (Programme International
de recherche sur le Langage de l'Enfant) et il n'aurait pas pu être
pensé, lancé et organisé sans le concours de Valérie
DESJARDINS, psychologue et psychothérapeute, qui en représente
la véritable cheville ouvrière (2).
Il s'agit d'une recherche multiaxiale qui vise notamment à analyser
les productions vocales, le regard et les mouvements du bébé
quand il se trouve confronté à la parole de l'adulte, en
situation dyadique ou triadique.
Une cellule vidéo de haute technologie a aujourd'hui été
installée grâce à la collaboration d'Alain CASANOVA
(avec lequel nous travaillons déjà depuis de nombreuses
années au sein de la collection multimedia " A l'aube de la
vie " dont nous avions été l'un des co-fondateurs aux
côtés de Serge LEBOVICI), et plusieurs équipes ont
dores et déjà été mises en place dans cette
perspective , à savoir une équipe pour l'analyse du son,
une équipe pour l'analyse des mouvements, et une cellule de réflexion
pour la difficile question de l'analyse des regards, en lien avec l'Institut
Charles CROS de l'Université de Marne-la-Vallée (Pr D. ARQUES)
et avec les statisticiens du CERMICS de l'Ecole des Ponts-et-Chaussées.
(2) D'importants sponsoring nous ont été
accordés, et nous voulons témoigner, ici, de la générosité
particulière des différents partenaires suivants : la
filiale française d'EADS (European Aeronautic Defence and Space
Company,), la Société Française du Radiotéléphone
(SFR) et la Fondation BETTENCOURT-SCHUELLER enfin.
Les pics vocaliques du bébé
et les autres thèmes de recherche
Nous n'aborderons pas, ici, les données concernant les pics vocaliques
du bébé dont certains aspects ouvrent déjà
toute une série de pistes de travail, ne serait-ce que par leur
durée extrêmement brève et leur structure surprenante,
faite d'hyperfréquences jusqu'à plus de 50.000 Hz avec présence
d'harmoniques, et du phénomène dit " d'attaque ".
Ce spectre de fréquences pose, en tout cas, la question de la fonction
de ces pics vocaliques, question dont la réponse diffèrera
selon que l'on pourra montrer que la mère les entend ou non (il
est dores et déjà certain que si elle les " entend
", ce n'est certainement pas par le canal auditif dont la bande passante
se situe bien en-deçà de cette zone d'hyperfréquences,
mais peut-être par le canal cutané, à l'instar des
dauphins qui " entendent " par leur peau et dont on a cherché,
en vain, l'ouie pendant de nombreuses années, et à l'instar
aussi du ftus dont la peau est sensible aux sons qui lui parviennent
après leur traversée du liquide amniotique, ce dont le langage
courant continue de témoigner au travers d'expression comme celles
de voie " caressante " ou " touchante ", par exemple).
D'autres thèmes de recherche seront également abordés,
tels que celui de savoir ce que le bébé regarde, et à
quel moment il regarde ou ne regarde pas quand l'adulte lui adresse la
parole, quand il se tait, quand c'est la mère qui parle ou quand
c'est le père, et ceci également en fonction du contenu
(type d'énoncés) et du contenant (type d'énonciation)
du discours qui lui est tenu.
Notre souhait est de pouvoir mettre en évidence des corrélations
entre ces différents axes de recherche (sons, regard, mouvements)
et, si possible, d'en dégager des éléments de dépistage
d'un risque dysphasique (3).
(3) Sous le terme de " dysphasie " on entend
l'une des formes les plus graves des retards de langage de l'enfant,
qui peut prédominer sur le versant réceptif ou sur le
versant expressif mais qui témoigne toujours d'une entrave importante
à l'intégration par l'enfant de la grammaire profonde
du langage (synta xe notamment).
Ces dysphasies ne s'intègrent généralement pas
dans le cadre d'un trouble de l'organisation de la personnalité
(quoi qu'on ait pu en penser autrefois), elles sont très difficiles
à affirmer avec certitude avant l'âge de six ans, et elles
ne reconnaissent pas, dans l'état actuel des choses, de signes
précurseurs qui permettraient de les prévenir efficacement.
Leur pronostic est toujours sombre, menaçant l'accès au
langage écrit mais aussi, et plus gravement encore, l'accès
à des possibilités de communication orale normales ou
aisées.
Les hypothèses sous-jacentes
Parmi les différentes hypothèses qui sous-tendent notre
recherche et qui donnent lieu à la collecte de résultats
préliminaires très stimulants, je voudrais donc, dans la
perspective de ces quelques pages, faire un certain nombre de remarques
sur les mouvements des mains des bébés, ainsi que sur les
processus d'attention, de mantèlement/démantèlement,
et de segmentation.
Les lignes qui suivent renvoient fondamentalement au fait qu'il ne peut
pas y avoir de perception statique, ce que les neuro-physiologistes nous
ont appris, depuis longtemps, en insistant sur les processus d'habituation
propres aux différents récepteurs de la sensorialité
: il faut que l'objet à percevoir soit en mouvement pour être
perçu, que le mouvement en question soit le fait de l'objet lui-même,
ou que ce soit le processus de perception qui donne du mouvement à
un objet statique.
Les mouvements des mains du bébé
L'idée de s'intéresser aux mouvements du bébé,
en situation dialogique, vient en fait de l'idée que les capacités
de narration verbale s'originent en réalité dans l'aptitude
du bébé à une narration comportementale ou pré-verbale
par laquelle l'enfant " raconte " quelque chose de son vécu
et de son histoire (B. GOLSE).
Cette narration analogique ou préverbale précède
l'émergence de la narration verbale qu'elle prépare et conditionne
éventuellement, encore qu'il ne s'agisse pas d'un enchaînement
linéaire entre ces deux types de narrativité, puisque la
narrativité pré-verbale (communication de type analogique)
persistera, toute la vie durant, aux côtés de la narrativité
verbale (communication de type digital) dont elle représente une
sorte d'ombre portée.
Autrement dit, les racines de certains retards de langage et, notamment
des dysphasies, sont à rechercher en dehors du langage proprement
dit, dans le champ de la communication analogique, et dans le registre
des interactions et des émotions auquel celle-ci renvoie fondamentalement.
Certains travaux ont déjà montré que le bébé
a des mouvements particuliers de ses membres supérieurs quand on
lui adresse la parole, des mouvements lents et des mouvements plus rapides,
avec un équilibre dynamique probablement subtil entre les deux.
Nous avons donc décidé de nous centrer sur l'étude
des mouvements des membres du bébé en situation dialogique,
soit dans un cadre relativement proche de celui proposé par E.
FIVAZ-DEPEURSINGE et coll., à Lausanne, sous le terme de "
Trilogic Play Lausanne" (TPL).
Nous sommes actuellement dans une phase préliminaire de réflexion,
aux toutes premières étapes de ce programme de recherche.
Les lignes qui suivent n'ont donc encore valeur que d'hypothèses.
Quand nous parlons, nous avons presque immanquablement des mouvements
des bras et des mains.
Il est possible qu'il existe à ce sujet des variations socio-culturelles
(on " parle plus avec les mains " dans certains pays que dans
d'autres), mais il est difficile d'imaginer un locuteur strictement immobile,
sauf à placer son interlocuteur en situation de perplexité
et d'étrangeté plus ou moins inquiétantes.
Quelle est donc la fonction de ces mouvements d'accompagnement du langage
verbal, mouvements qui semblent si importants alors même qu'ils
ne changent rien à la nature linguistique du message verbal lui-même
?
Il s'agit d'une question délicate mais passionnante.
Trois pistes de réflexion nous paraissent envisageables, pour
l'instant.
- Tout d'abord, on peut imaginer que ces mouvements revêtent une
valeur défensive par le biais d'une " enveloppe d'agitation
motrice " (D. ANZIEU) à l'égard de la vulnérabilité
narcissique propre à toute prise de parole.
Parler comporte en effet toujours un risque : le risque de ne pas être
compris, d'être mal compris ou d'être méjugé,
tant que l'on n'est pas parvenu au terme de sa phrase ou de son propos.
Entre le début de la phrase et la fin de celle-ci, il s'ouvre
donc inéluctablement une sorte de béance narcissique qui
pousse d'ailleurs certains sujets à parler très vite,
dans une tentative souvent illusoire de combler un tant soit peu cette
période de vulnérabilité (un peu à la manière
des enfants qui découvrent la marche mais qui, étant encore
très instables, courent plutôt qu'ils ne marchent pour
essayer de réduire le laps de temps entre l'appui lâché
et l'appui retrouvé).
Telle est l'antinomie entre le langage et la pensée : celle-ci
se déploie synchroniquement (dans l'instant), alors que celui-là
se déploie diachroniquement (dans le temps), ce qui revient à
dire que la phrase a une incompressible durée tandis que la pensée
se trouve libre de ce lest temporel.
Bouger quand on parle aurait ainsi une fonction de lutte à l'égard
de ces angoisses inhérentes à l'acte de parole.
- Mais ceci ne suffit pas à la compréhension de ces mouvements
d'accompagnement, car il ne s'agit pas de n'importe quel mouvement.
Les mouvements caractéristiques sont ceux des bras et des mains,
en une sorte de mouvement circulaire antéro-postérieur,
les mains se propulsant en haut et en avant, pour revenir ensuite vers
soi selon une direction en bas et en arrière.
Ces mouvements nous ont évoqué les fameuses " boucles
de retour " décrites par G. HAAG chez les bébés
de quelques mois qui, en accédant à l'intersubjectivité,
découvrent en quelque sorte le circuit de la communication et
qui le figurent, ainsi, dans ces mouvements des mains ayant alors valeur
d'image motrice.
Tout se passe un peu, dit G. HAAG, comme si ces bébés
voulaient nous " démontrer " qu'ils ont ressenti qu'on
peut envoyer à un autre, différent de soi, quelque chose
de soi-même (un message, ou surtout une é-motion) et que
ce matériel psychique ou proto-psychique va ensuite trouver chez
l'autre un fond à partir duquel il va pouvoir faire retour à
l'envoyeur.
Ces mouvements des mains auraient ainsi valeur de récit, en ce
sens qu'en parallèle du langage verbal instauré, ils continueraient,
d'une certaine manière, à nous raconter, analogiquement,
quelque chose de la naissance même de la communication.
Deux récits se côtoieraient ainsi, historiquement décalés
: un récit analogique des origines et de la découverte
de la communication, en doublure du récit digital, soit du récit
verbal actuel.
Deux temps du récit et deux modes du récit qui nous renvoient
peut-être à la question de " l'identité narrative
" de l'être humain si chère à P. RICOEUR.
- Enfin, last but not least, ces mouvements d'accompagnement du langage
verbal pourraient également témoigner de l'éprouvé
co-modal du bébé et de son besoin de récupérer
par la vision (vision du mouvement de ses langage.
Dès lors, le mouvement des mains décrit ci-dessus pourrait
éventuellement fonctionner en co-modalité et en trans-modalité
perceptives, en ce sens que la vision de l'éloignement et du rapprocher
des mains (au cours de leur mouvement en boucle) viendrait à la
fois témoigner du vécu de perte des mots émis (traduction
co-modale) et colmater cette perte par une récupération
visuelle (défense trans-modale).
Le concept d'attention
Très en vogue à l'heure actuelle au travers du concept de
troubles des processus d'attention dans le cadre de l'hyperactivité
(Attention Deficit and Hyperactivity Disorders), ce terme est probablement
devenu fort polysémique en fonction des cliniciens ou des chercheurs
qui y recourent, parmi lesquels, bien entendu, les cognitivistes et les
psychanalystes (depuis S. FREUD jusqu'à W.R. BION).
S. FREUD, dès 1911, insistait sur le caractère actif de
la fonction perceptive, les organes des sens ne recevant pas passivement
les informations de l'extérieur, mais allant au contraire au devant
d'eux, à l'extrémité des " organes des sens
".
Dans ce travail tout à fait pionnier et précurseur, S. FREUD
soulignait que l'appareil psychique ne peut travailler que sur de petites
quantités d'énergie et que, pour ce faire, il a besoin d'aller
prélever, de manière cyclique, dans l'environnement de petites
quantités d'information (nous dirions aujourd'hui, à la
manière du radar, ce qui souligne nettement l'aspect rythmique
des processus en jeu).
A la lumière des connaissances actuelles, il est tout à
fait pensable que la substance réticulée du tronc cérébral
puisse participer à ce filtrage périodique des perceptions,
j'y reviendrai.
En tout cas, toutes les données neuro-physiologiques modernes vont,
aujourd'hui, dans le sens de cette intuition freudienne d'une dimension
fondamentalement active des perceptions, comme en témoigne, par
exemple, les travaux sur les oto-émissions provoquées qui
montrent bien que le stimulus auditif traité par le cerveau n'est
en rien le son externe directement, mais bien le signal sonore homothétique
au signal sonore externe et reconstruit, comme en miniature, par la cochlée.
Quoi qu'il en soit, sur le fond de ces processus d'attention, c'est l'équilibre
entre le couple mantèlement/démantèlement et les
processus de segmentation qui va permettre l'instauration de la co-modalité
perceptive propre au bébé et, partant, qui vont lui ouvrir
la voie de l'intersubjectivité.
Certaines études actuelles en neuro-imagerie (M. ZILBOVICIUS, N.
BODDAERT et coll.) dont nous reparlerons plus loin, semblent d'ailleurs
montrer que la zone temporale décrite comme anormale au cours des
états autistiques (le sillon temporal supérieur) serait
une zone précisément consacrée à l'organisation
co-modale des perceptions, ce qui va bien dans le sens de la conception
de la pathologie autistique comme entrave à l'accès à
l'intersubjectivité et donc, dans le sens aussi d'un certain nombre
des hypothèses présentées ici.
Le concept de démantèlement, décrit par D.
MELTZER à partir de son activité de thérapeute auprès
d'enfants autistes et de la reconstruction de leur monde initial qu'il
a pu en déduire, désigne un mécanisme qui permet,
en effet, à l'enfant de cliver le mode de ses sensations selon
l'axe des différentes sensorialités, afin d'échapper
au vécu submergeant d'un stimulus sollicitant sinon, d'emblée
et de manière permanente, ses cinq sens simultanément (ceci
étant vraisemblable pour les enfants autistes, mais plausible également
pour les bébés normaux dont le fonctionnement passe, on
le sait maintenant, par un certain nombre de mécanismes autistiques
transitoires).
Il s'agit donc d'un processus de type inter-sensoriel dont l'inverse,
le mantèlement, permet, au contraire, à l'enfant de commencer
à percevoir qu'il existe une source commune de ses différentes
sensations qui lui est extérieure (noyau d'intersubjectivité
primaire) et c'est, bien évidemment, la mise en jeu du couple mantèlement/démantèlement
qui s'avère ici essentielle.
La segmentation permet de ressentir chaque stimulus sensoriel
comme un phénomène dynamique et non pas statique, seul ce
qui est en mouvement, je viens de le rappeler, pouvant être perçu.
Il s'agit donc d'un phénomène intra-sensoriel, et non pas
intersensoriel comme l'est le couple mantèlement/démantèlement.
Mais, nous pouvons supposer ici deux types de segmentation : une segmentation
centrale, et une segmentation périphérique.
- La segmentation centrale serait celle décrite par S. FREUD,
et qui a été évoquée ci-dessus en prenant
l'image du radar.
- La segmentation périphérique serait pour une part une
compétence propre au bébé par le biais de ses différents
" sphincters " sensoriels, et pour une part le fruit d'une
co-construction interactive entre l'adulte et le bébé.
- Le bébé est, en effet, capable de segmenter lui-même
ses différents flux sensoriels au niveau de la périphérie
de son corps.
L'exemple le plus clair est, sans doute, celui du clignement palpébral
qui permet une segmentation, aussi rapide soit-elle, de son flux
visuel, et l'on sait que certains témoignages d'adultes anciens
autistes ont insisté sur la difficulté qui leur était
apparue, au moment de l'émergence de leur coquille autistique,
pour, en quelque sorte, apprendre à cligner des yeux, chose
si naturelle pour les individus sains mais si peu naturelle pour
eux.
On peut utilement se demander si le cognement des yeux ou le bouchage
des oreilles chez certains enfants autistes ou chez certains enfants
gravement carencés (dépression anaclitique et hospitalisme
de R. SPITZ) ne revêtent pas également cette fonction
de segmentation périphérique quant à la vision
et à l'ouie.
En ce qui concerne les autres modalités sensorielles dépourvues
de " sphincter " sensoriel, à savoir le goût,
l'odorat et le tact, les choses demeurent plus délicates
à conceptualiser, mais les stéréotypies de
tapotage, de léchage ou de flairage, rangées par D.
MELTZER dans le cadre des processus de démantèlement,
peuvent peut-être être conceptualisées dans cette
perspective.
- Mais par ailleurs, la segmentation
périphérique des différents flux sensoriels
peut aussi être le fait de la dynamique des interactions précoces.
Nous ne citerons ici que le très intéressant et récent
travail de E. FRIEMEL et N. TRANH-HUONG qui montre bien l'impact
de la qualité des interactions précoces sur les modalités
de l'exploration par le bébé de son monde environnant.
Quand les interactions sont harmonieuses, il existe une sorte de
maturation repérable de ces modalités d'exploration
: le premier mois de la vie serait consacré à la fixation
du regard du bébé sur des cibles dites, par ces auteurs,
" indéterminées " mais qu'on pourrait en
fait définir comme rapidement changeantes (soit que le bébé
ne fixe pas son regard, soit que le portage de la mère l'incite
à changer sans cesse de lieu de focalisation visuelle), le
deuxième mois de la vie permettrait la fixation visuelle
du bébé sur le visage de la mère, et le troisième
mois de la vie serait dévolu à la découverte
attentive des différents objets extérieurs grâce
à une dynamique conjointe des regards du bébé
et de la mère, et en appui sur le repérage précédent
du visage maternel.
Si les interactions sont inadéquates, ou même simplement
neutres, cette maturation ne s'observe pas, et dans l'optique de
ce travail, on peut sans doute dire que la segmentation visuelle
demeure alors chaotique ou anarchique.
En ajoutant, bien entendu, que ce qui vaut pour le flux visuel vaut
aussi, probablement, pour les autres flux sensoriels.
Finalement, et c'est là que nous souhaitions en venir, l'équilibre
dynamique entre mantèlement/démantèlement et
segmentation, qui se joue sur le fond des processus d'attention paraît
donc devoir être considéré comme se situant au
cur même des processus perceptifs, puisque seule une segmentation
des différents flux sensoriels selon des rythmes compatibles
permet le mantèlement des sensations, et donc l'accès
à l'intersubjectivité.
On peut aisément imaginer que cet équilibre comporte
intrinsèquement une structure dynamique propre à chaque
dyade, et c'est ce qui nous fait parler de structure des processus
plutôt que des états.
A titre d'exemple, la mise en rythme des flux sensoriels est essentielle,
par exemple, à l'avènement du langage, dans la mesure
où celui-ci s'origine fondamentalement et irréductiblement
dans l'intersubjectivité qui en est, sans conteste, la condition
sine qua non.
La voix maternelle occuperait alors ici une place particulière
dans la mesure où autant la segmentation visuelle est physiologiquement
aisée (grâce à la rythmicité du sphincter
palpébral), autant la segmentation auditive est délicate
(en l'absence de sphincter auditif, il faut se boucher les oreilles
pour ne pas entendre, ce que certains bébés, seulement,
savent faire).
La voix maternelle dont on sait l'importance pour la sémiotisation
du monde de l'enfant, ne peut donc être segmentée que
de deux manières, soit à partir de l'enfant lui-même
(par la variation de son état d'attention), soit à partir
du discours de la mère elle-même (quand elle procède
à des variations sur la musique de son langage).
Ceci suppose conjointement que les processus d'attention du bébé
soient intacts et suffisamment mobiles, et que le langage maternel
ne soit pas rendu par trop monotone du fait de telle ou telle psycho-pathologie,
dépressive notamment.
Ce que je pointe là à propos du langage a, aujourd'hui,
une valeur prototypique mais, il est clair que le même équilibre
dynamique entre mantèlement, démantèlement et
segmentation se joue probablement pour chacun des différents
flux sensoriels et que la mère jouerait ainsi comme "
chef d'orchestre " des différentes segmentations sensorielles
de son bébé, comme un chef d'orchestre l'aidant à
segmenter ses différents flux sensoriels selon des rythmes
compatibles et, ce faisant, comme un chef d'orchestre l'aidant au
mantèlement de ses sensations, et donc à une avancée
progressive vers une intersubjectivité stabilisée.
A défaut d'une telle fonction maternelle suffisamment efficace,
le bébé ne pourrait alors que se raccrocher à
un objet (interne ou externe ?) figé (éventuellement
de type autistique ?), soit à un objet entravant simultanément
ses processus d'attention, de mantèlement et de segmentation
rythmée, et par là, son accès à une co-modalité
effective.
AUTISME DE KANNER OU AUTISME DE SCANNER
(IRM fonctionnelle et autisme: à propos des recherches INSERM-CEA
d'Orsay)
Serge LEBOVICI aimait à dire que " la psychanalyse n'a aucune
raison d'avoir peur des avancées actuelles formidables des neurosciences",
et il ajoutait qu' elle les attend même avec impatience dans la
mesure où ces nouvelles données ne pourront que nous servir
de nouvelles portes d'entrée dans notre modèle, nécessairement
polyfactoriel, de toute situation psycho-pathologique.
Désormais, le service de Pédopsychiatrie de l'hôpital
Necker-Enfants malades fonctionne comme l'une des cinq unités d'évaluation
du Centre Ressource Autisme Ile-de-France (CRAIF) nouvellement créé
et, à ce titre la consultation " Autisme " de notre service
(animée par Laurence ROBEL) et l'unité de jour travaillent
en étroite collaboration avec le service de neuro-imagerie du site
(Pr Francis BRUNELLE).
Certains des enfants ainsi évalués dans notre service font
partie de la cohorte d'enfants étudiés en IRM par Monica
ZILBOVICIUS, Nathalie BODDAERT et coll.
Nous voudrions alors tenter de montrer dans quel raisonnement d'ensemble
s'intègrent leurs résultats qui ont défrayé
la chronique cet été et qui, sans conteste, ont été
mal interprétés et exploités de manière excessivement
simpliste par les médias et par certaines associations de parents
d'enfants autistes.
Ces résultats en neuro-imagerie fonctionnelle prennent en effet
leur place dans une approche conjointe, neuro-biologique et psychopathologique,
de la pathologie autistique, approche conjointe qui nous semble très
spécifique du site Necker-Enfants Malades où émerge
à l'heure actuelle, ce dont il faut se réjouir, un véritable
pôle trans-disciplinaire autour des troubles du développement
neurologique et psychique.
Ce pôle regroupe notamment les services de neuropédiatrie
(Pr O. DULAC), de génétique humaine (Pr A. MUNNICH), de
pédiatrie métabolique (Dr P. de LONLAY), de neuro-imagerie
(Pr F. BRUNELLE) et le service de pédopsychiatrie enfin que nous
avons le plaisir d'animer depuis 2002, après avoir longtemps travaillé
à l'hôpital Saint-Vincent de Paul.
Ce que nous aimerions faire sentir, ici, c'est donc la manière
dont ces résultats dans le domaine de la neuro-imagerie s'intègrent
dans notre réflexion sur la psychodynamique des états autistiques,
c'est-à-dire faire sentir l'état de la réflexion
qui existe actuellement à Necker-Enfants Malades quant à
l'articulation entre neurosciences et psychanalyse en matière d'autisme
infantile.
Après avoir présenté les travaux d'IRM fonctionnelle
de M. ZILBOVICIUS, N. BODDAERT et coll., nous dirons donc un mot de notre
conception du rôle de la co-modalité perceptive du bébé
dans le processus d'accès à l'intersubjectivité,
avant de conclure, de manière résolument optimiste, sur
les avancées formidables de la période actuelle.
Nous sommes personnellement persuadés que le fait de ne pas croire
à la psychanalyse de l'enfant et de ne pas tenir compte des acquis
des neurosciences est proprement suicidaire pour la psychanalyse en général,
ce que nous essayons, dans la mesure de nos moyens, de faire entendre
au sein de l'Association Psychanalytique de France.
1) L'autisme comme échec de l'accès à l'intersubjectivité
Que l'on se réfère à une intersubjectivité
primaire donnée d'emblée (C. TREVARTHEN), ou à une
intersubjectivité seulement secondairement acquise à partir
d'une indifférenciation initiale postulée par la plupart
des modèles psychanalytiques classiques, ou qu'on se réfère
encore à une dynamique progressive permettant à l'intersubjectivité
de se stabiliser progressivement à partir de noyaux d'intersubjectivité
primaire, dans tous les cas le processus d'accès à l'intersubjectivité
peut être compris comme le mouvement de différenciation qui
va permettre à l'enfant, un jour, d'éprouver, de ressentir
et d'intégrer profondément que soi et l'autre, cela fait
deux .
Dans cette perspective, l'autisme infantile apparaît toujours comme
un échec massif de ce processus d'accès à l'intersubjectivité.
2) Deux études d'IRM en 2004 ou l'autisme de SCANNER
Rappels sur l'IRM fonctionnelle
Ce n'est pas le lieu de rentrer dans des détails techniques.
Disons seulement qu'il s'agit d'une technique non invasive, dérivée
de la tomodensitométrie (scanner) et fondée sur la technique
de la résonance nucléaire magnétique.
Cette technique permet, non seulement de donner une image anatomique de
l'organe étudié (comme dans l'IRM dite anatomique), mais
aussi de renseigner sur le modifications de volume lié à
l'activité de l'organe étudié, modifications de volume
essentiellement liées aux variations de débit sanguin qui
sont dues à l'état d'activité ou de non-activité
des zones impliquées.
Au niveau cérébral, l'IRM fonctionnelle peut ainsi permettre
d'approcher les modifications des zones motrices cérébrales
en cas d'activité motrice, ou les modifications des différentes
zones sensorielles cérébrales lors de la réception
de tel ou tel flux sensoriel (auditif, visuel
)
Il faut savoir cependant que dans l'état actuel des choses, l'IRM
cérébrale fonctionnelle ne peut se faire en situation libre
puisque la tête du sujet doit être placée dans l'appareil
d'IRM, ce qui impose de nombreuses contraintes (être couché,
relativement immobile et la tête incluse dans l'appareillage ce
qui, bien évidemment, soulève encore de grandes difficultés
avec les enfants autistes plus ou moins agités : nécessité
de prémédication, voire parfois d'anesthésie générale).
La reconnaissance de la voix par les sujets autistes (4)
· De récentes études d'IRM fonctionnelle ont montré
que le Sillon Temporal Supérieur (STS) représente, chez
les adultes normaux, la zone spécifique dévolue au traitement
des signaux vocaux, et l'aire fusiforme (FFA) celle dévolue à
la reconnaissance des visages : la reconnaissance de la voix humaine et
la reconnaissance des visages constituant deux axes forts des interactions
sociales.
- Cette étude d'IRM fonctionnelle a procédé
à la comparaison de cinq adultes autistes de sexe masculin (25,8
plus ou moins 5,9 ans) avec huit adultes masculins témoins appariés
pour l'âge (27,1 plus ou moins 2,9 ans)
- Le diagnostic d'autisme a été porté
selon les critères de l'ADI et du DSM IV
- L'appareillage utilisé était du type
1,5 Tesla Magnetic Resonance Scanner
- L'expérience consistait en l'écoute
passive de deux types d'échantillons sonores (séparés
par des intervalles de silence de 10 secondes afin d'éviter tout
artefact par contamination) :
- 21 blocs de sons vocaux (composés de 33% de sons vocaux
langagiers et de 67% de sons vocaux non langagiers)
- 21 blocs de sons non-vocaux émanant de diverses sources
environnementales
- Le retour au débit basal (volume de la zone STS) était
attendu entre chaque stimulation sonore
- Chez les témoins , il a été observé une
activation plus importante du STS par les sons vocaux que par les sons
non-vocaux (P<0,001) tandis que les sons non-vocaux n'activent aucune
autre région de manière spécifique par rapport
aux sons vocaux
- Chez les sujets autistes, les observations
ont été les suivantes:
- Aucune activation du STS chez quatre sujets sur cinq par les
sons vocaux, et une activation unilatérale du STS chez un
sujet
- Une activation corticale identique pour les signaux vocaux et
non-vocaux par rapport au niveau de base (silence)
- Un traitement cortical normal des sons non-vocaux
(4) Abnormal cortical voice processing in autism
H. GERVAIS, P. BELIN, N. BODDAERT, M. LEBOYER, A. COEZ, I. SFAELLO,
C. BARTHELEMY, F. BRUNELLE, Y. SAMSON et M. ZILBOVICIUS
Nature Neuroscience, 2004, 7, 8, 801-802
Citons alors l'une des conclusions des auteurs:
" Future studies will need to investigate whether this lack of
salience of vocal stimuli causes, or is a consequence of, the abnormal
pattern of cortical activation " (+++)
Anomalies du sillon temporal supérieur chez les sujets autistes
(5)
- Il s'agit ici d'une étude en IRM statique et non pas fonctionnelle
- La technique d'analyse des images qui a été utilisée
est celle dite de la Whole-brain Voxel-based Morphometry (VBM), soit
une analyse mathématique voxel par voxel avec cumul possible
des IRM.
- Cette étude repose donc sur une technique en 3D (trois dimensions)
à haute résolution
- Les auteurs ont procédé à la comparaison de vingt
et un enfants autistes primaires (9,3 +/- 2,2 ans) avec douze enfants
témoins (10,8 +/- 2,7 ans)
- Ils ont noté une diminution significative, chez les enfants
autistes, de la concentration de substance grise au niveau du STS (P<0,05)
ainsi qu'une diminution significative, chez les enfants autistes, de
la substance blanche au niveau du pôle temporal droit et du cervelet
(P<0,05)
- Ces résultats semblent compatibles avec l'hypothèse
d'une hypoperfusion de ces différentes zones chez les enfants
autistes
D'où deux questions encore irrésolues :
- Peut-on être autiste sans présenter ces anomalies du
STS à l'IRM ?
- La sortie de l'autisme s'accompagne-t-elle d'une normalisation progressive
de la VBM, ou passe-t-elle par des processus de compensation liés
à la question de la plasticité cérébrale
?
(5) Superior temporal sulcus anatomical abnormalities
in childhood autism : a voxel-based morphometry MRI study
N. BODDAERT, N. CHABANE, H. HERVAIS, C.D. GOOD, M. BOURGEOIS, M.-H.
PLUMET, C. BARTHELEMY, M.-C. MOUREN, E. ARTIGES, Y. SAMSON, F. BRUNELLE,
R.S.J. FRACKOWIAK and M. ZILBOVICIUS)
Neuroimage, 2004, 23, 364-369
Citons ici l'une des conclusions des auteurs:
" The multimodal Superior Temporal Sulcus areas are involved in
highest level of cortical integration of both sensory and limbic information
"
3) Convergences neuro-psychanalytiques
L'idée est de montrer maintenant que ces résultats de neuro-imagerie
ne nous gênent en rien, en tant que pédopsychiatres et psychanalystes
d'enfants, et nos propositions sont alors les suivantes:
- Il n'y a pas d'accès possible à
l'intersubjectivité sans co-modalité perceptive, d'où
l'importance de la tétée comme " situation d'attraction
consensuelle maximum " selon D. MELTZER.
- Il n'y a pas de co-modalité perceptive possible sans la voix
de la mère, le visage de la mère et le holding de la mère
comme organisateurs de cette co-modalité perceptive, d'où
l'impact délétère des dépressions maternelles
et de l'expérience du " still-face " sur les processus
de co-modalisation.
- Le STS semble le lieu d'agencement cérébral de la co-modalité
perceptive, d'où son importance centrale soit comme lieu de dysfonctionnement
primaire, soit comme maillon intermédiaire du fonctionnement
autistique
- Ces études de neuro-imagerie plaident en faveur d'une validation
expérimentale du " processus autistisant " conceptualisé
par J. HOCHMANN.
- On sait l'efficacité des anti-dépresseurs même
en cas de dépression exogène réactionnelle, car
à fonctionner trop longtemps en régime de deuil, se créent
les conditions biochimiques de la dépression. De la même
manière, à fonctionner trop longtemps hors co-modalité
perceptive, peuvent peut-être se créer les conditions cérébrales
de l'organisation autistique et, peut-être, les modifications
du sillon temporal supérieur qui sont aujourd'hui décrites
en IRM fonctionnelle.
- De manière un petit peu provocante, nous dirions volontiers
que la psychanalyse avait raison et que les neurosciences le prouvent,
ce qui nous permettrait d'éviter ainsi, en tant que psychanalystes,
une mentalité d'assiégés tout à fait inefficace.
Conclusion en forme de retour sur l'émergence du langage
De la communication et de ses différentes modalités, nous
sommes donc parvenus jusqu'à la question des précurseurs
du langage verbal, en passant par la question de la voix maternelle, à
l'interface de la musique et du sens.
Le chemin, nous semble-t-il, en valait la peine car cet avènement
du langage verbal se joue à l'exact entrecroisement de différents
processus fondamentaux dans le cours de l'ontogenèse : les processus
de subjectivation, de symbolisation, de sémantisation et, plus
largement, de sémiotisation.
Quelques remarques s'imposent cependant, pour conclure :`
- Il importe, en dépit de tout, de ne pas trop cliver le registre
du sens et celui de la musique, fût-elle non figurative, et l'on
sait que la musique authentique ne l'est généralement
pas.
En effet, de même que l'affect n'est plus désormais considéré
comme un simple élément de coloration du représentant-représentation
de la pulsion (S. FREUD), mais comme porteur de sa propre fonction de
représentance (A. GREEN, D.N. STERN), de la même manière,
on peut concevoir que l'énonciation n'est pas une simple valence
qualitative de l'énoncé, mais qu'elle dispose de sa propre
valeur significative, de sa propre charge de signification.
La voix et l'affect s'avèrent ainsi indissociables.
La musique du langage ne donne pas que le ton, elle a du sens par elle-même,
et c'est là, principalement, ce que nous avons voulu dire en proposant
de comparer la voix maternelle à un véritable opéra
pour le bébé : certains d'entre nous en garderont un amour
inconditionnel pour cette forme de l'art lyrique, d'autres en forgeront
une haine indéfectible pour la musique dans son ensemble.
- Quant à cette voix maternelle, il est plus que probable que
le bébé ne l'entend pas que par les oreilles.
Nous avons évoqué ci-dessus la question de la co-modalité,
chaque sens recrutant probablement les autres sensorialités, tout
au moins lors des moments de l'interaction qui se trouvent fortement investis.
Mais la voix maternelle, comme tout stimulus sensoriel, a besoin d'être
segmentée pour pouvoir être perçue.
Il n'y a pas de voix
immobile !
Sauf peut-être, à l'extrême, la voix de la mère
déprimée qui, d'ailleurs, s'avère bien peu stimulante
quant au développement du langage chez le bébé.
De ce fait, on peut imaginer que l'enfant se trouve, en quelque sorte,
tiraillé entre le démantèlement (D. MELTZER) et la
segmentation.
A l'interface du dedans et du dehors, dans l'entre-deux du bébé
et de la mère, la voix maternelle se déploie dès
lors comme un maillon central du développement de l'enfant et de
son accès au langage verbal, comme un maillon requérant
et induisant à la fois des aptitudes du bébé à
la recevoir de manière utile, et des capacités maternelles
à l'émettre de manière efficace.
On sent bien que l'ensemble de ces différents mécanismes
s'avèrent éminemment subtils et qu'aussi délicats
et nécessaires soient-ils, ils peuvent, chacun d'entre eux, être
vécus par l'in-fans comme douloureux et porteurs d'une violence
développementable probablement incontournable : violence de l'accès
à l'intersubjectivité, violence du clivage de la voix de
la mère entre musique et signification, violence du passage de
la narrativité analogique à la narrativité digitale,
violence du vécu de perte des mots émis, enfin.
Tout ceci nous rappelle que le langage s'inscrit profondément dans
le registre du désir, lequel nous confronte immanquablement à
la sexualité, à la souffrance et à la mort, et que
l'accès au langage, en tant que nouvelle étape du développement,
vient toujours reprendre et retravailler, à son niveau, les processus
des étapes précédentes.
Texte rédigé
pour l'ouvrage collectif sur "Le langage, la voix et l'autisme infantile"
prévu aux PUF (Monographies de la psychiatrie de l'enfant)
Adresse-contact
Pr Bernard GOLSE
Service de Pédopsychiatrie
Hôpital Necker-Enfants Malades, 149 rue de Sèvres, 75015
Paris-Fr
Tél : 01.44.49.46.74 - Fax : 01.44.49.47.10
e-mail : bernard.golse@nck.ap-hop-paris.fr
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