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Structure des états ou structure des processus ?
Les invites du bébé à un néo-structuralisme

Par Bernard GOLSE

Le structuralisme n'a plus le vent en poupe, et les années de sa splendeur sont déjà loin derrière nous …
Certains le regrettent, car l'affaire avait été porteuse, et la créativité conceptuelle d'alors nous émerveille encore.
Mais la nostalgie - quelle que soit la beauté de ce sentiment - ne sert de rien, le temps a passé, et comme le disent les adolescents qui résistent à l'élaboration : "c'est comme ça !"
Je suis de ceux qui croient, cependant, que le bébé nous invite à repenser de manière dynamique et interactionniste un certain nombre de nos concepts qui avaient été approfondis, en leur temps, de manière plus statique et individuelle, et que ceci nous ouvre à nouveau, aujourd'hui, des pistes prometteuses.
Il en est ainsi du constructivisme qui - à la différence des propositions piagétiennes, par exemple - ne se conçoit plus aujourd'hui que de manière strictement interactive.
Tout se co-construit entre l'adulte et le bébé, sur le fond de cette " situation anthropologique fondamentale " si utilement soulignée par J. LAPLANCHE, et qui se fonde sur la réciprocité et sur la dissymétrie : la sexualité, les pulsions, les émotions, la place du tiers, l'attention, la narrativité, l'histoire … se co-construisent et cette liste, à l'évidence, n'est en rien exhaustive.
Il en va de même pour la phénoménologie à laquelle les apports de la pensée kleinienne et post-kleinienne sur le contre-transfert et, sur un tout autre plan, les données neuro-physiologiques sur l'empathie et la question des "neurones-miroir" offrent, désormais, un éclairage inter-relationnel et une modélisation cérébrale extrêmement novatrices.
Mais, et c'est là le propos de ces quelques lignes, il importe de noter que le bébé nous permet aussi, probablement, de repenser le structuralisme et, donc, de revisiter la question de la structure, en termes de structure des processus, et non plus seulement en termes de structure des états.
Je m'explique.
Rien ne semble plus mal convenir en effet que le concept de structure dans le champ de la psychopathologie du bébé, voire de l'enfant, dont l'ontogenèse est bien entendu en cours, dont l'appareil psychique et le système de relations sont encore en formation - et pas seulement en évolution - et pour lesquels on a bien plus envie de parler de structuration que de structure, au sens d'une structure fixe (ou figée ?).
On remarquera d'ailleurs que la structure psychopathologique à laquelle la pensée lacanienne se réfère, est beaucoup plus une structure des interrelations qu'une structure des psyché individuelles, ce dont il nous faut absolument prendre acte.
Mais, je reviens à l'opposition entre structure des états et structure des processus.
La question n'est plus, me semble-t-il, de repérer des organisations structurales statiques susceptibles de se maintenir au travers du développement.
Ce modèle ne convient pas et ceci apparaît, par exemple, dans la difficulté qu'il y a à statuer quant à l'existence ou non d'une continuité entre les dépressions du bébé, celles de l'enfant et celles de l'adolescent, voire même celles de l'adulte.
En réalité, dans cet exemple, ce qui se maintient est sans doute moins l'organisation dépressive en tant que telle, que les processus d'oscillation autour de la position dépressive.
On rappelle souvent, en effet, que les dépressions de l'adolescence réactivent les positions dépressives primaires du sujet.
Ceci ne veut pas dire, à mon sens, que les dépressions de l'adolescence et les dépressions du bébé reconnaissent en elles-mêmes la même organisation structurale et symptomatique (l'équilibre des axes narcissiques et objectaux ne s'y pose, à l'évidence, pas de la même manière), mais que la réactivation de la positon dépressive primaire chez l'adolescent va donner lieu à un travail d'élaboration structuralement comparable à ce qui s'était joué, en son temps, chez le bébé, ce qui permet alors d'envisager différemment la dialectique entre continuité et discontinuité : dans les deux cas, il y a discontinuité autour de la question des deuils développementaux, mais il y a, dans le même temps, continuité quant à la manière de traiter cette discontinuité.
D'une certaine manière, à ce sujet, le bébé nous apprend beaucoup.
Il nous montre en effet deux niveaux distincts de travail psychique sur les structures dynamiques : d'une part, le repérage par le bébé de structures dynamiques au sein de son environnement interactif précoce et, d'autre part le fonctionnement structural de la dynamique même de ses processus internes.

Le repérage de structures dynamiques par le bébé

Deux exemples me permettront de faire comprendre ce que je cherche à dire .

  1. Si le bébé est un artiste, alors il est d'abord, et avant tout, un artiste contemporain, en ce sens qu'il produit dans son psychisme un art de type " abstrait " avant que de pouvoir produire un art de type " figuratif ".
    En cela, il répète d'ailleurs, probablement, dans son ontogenèse quelque chose de l'évolution phylogénétique, et c'est A. LEROY-GOURHAN - souvent cité par G. HAAG - qui a pu faire remarquer que, dans les grottes préhistoriques, les représentations picturales abstraites de rythmes ou de contenants rythmiques, de signification certes énigmatique (rythmes journaliers, saisonniers, lunaires … ?) précèdent chronologiquement, et de loin, les représentations figuratives avec lesquelles nous sommes plus familiers (scènes de chasse, de guerres …).
    De la même manière, il apparaît aujourd'hui, à la lumière des acquis de la psychiatrie du bébé et de la psychologie développementale précoce, que le bébé fait d'abord un " portrait " abstrait de sa mère, avant d'en faire, ultérieurement, un " portrait " figuratif de type photographique.
    Autrement dit, avant de pouvoir inscrire en lui les caractéristiques statiques du visage et du corps de sa mère, il la reconnaît par le biais de ses spécificités dynamiques, c'est-à-dire par le biais du style des ses interactions.
    Il y a là toute la question des " représentations d'interaction généralisées " décrites par D.N. STERN, et de " modèles internes opérants " (internal working models) décrites par I. BRETHERTON dans le sillage des travaux de J. BOWLBY lui-même.
    Tout se passe en fait comme si le bébé était très vite compétent pour repérer des invariants dans son environnement sensitivo-sensoriel (au sens des " conjonctions constantes " évoquées par W.R. BION), et qu'il se montre alors beaucoup plus captivé par les images ou formes en mouvement que par les formes ou les images fixes.
    Ce faisant, il se montre ainsi apte à une authentique activité d'abstraction, puisqu'au fil des ses diverses rencontres interactives, il enregistre le type des réponses dynamiques de sa mère (ou de ses principaux " caregivers "), soit dans le champ de l'attachement (modèles internes opérants), soit dans le champ de l'accordage affectif (représentations d'interactions généralisées), il les stocke et en établit alors une sorte de moyenne statistique (et donc fictive, car jamais actualisée en tant que telle) à l'aune de laquelle il mesurera ensuite la qualité des réponses de son partenaire interrelationnel, lors des rencontres interactives ultérieures, ce qui lui permet de le reconnaître et, en outre, d'apprécier si celui-ci est suffisamment ou non comme d'habitude ce qui, comme j'ai essayé de le montrer, constitue pour lui l'une des possibles voies de son accès à la tiercéité (B. GOLSE).
    Afin d'illustrer les choses plus concrètement, on pourrait dire que le bébé ressent et éprouve d'abord (je ne dis pas ici qu'il le sait au sens cognitif du terme) que sa mère répond plus ou moins rapidement ou plus ou moins lentement, de manière fiable ou imprévisible, à ses signaux d'attachement et, plus tard, qu'elle est plutôt unimodale ou transmodale, plutôt lente ou immédiate, plutôt amplifiée ou atténuée dans ses réponses en termes d'harmonisation des affects, et ceci bien avant de pouvoir se dire qu'elle est brune ou blonde, grosse ou maigre, ronde ou pointue et finalement … laide ou jolie, si l'on veut absolument retenir pour lui cette question qui, certes, est éminemment subjective mais qui, tout bien compté, ne peut être que beaucoup plus tardive, car davantage statique.

  2. La musique du langage et les berceuses des mères offrent également de bons exemples du dégagement par le bébé de structures rythmiques au sein de ses perceptions.
    On sait en effet désormais que le bébé se montre particulièrement sensible aux modalités de l'énonciation du langage qui l'entoure, et peut-être même plus sensible à cette énonciation qu'à l'énoncé proprement dit (B. GOLSE et V. DESJARDINS).
    C'est là un aspect important de la communication analogique qui a ainsi été souligné par des pragmaticiens tels que J.L. AUSTIN ou J.S. BRUNER et par tous les auteurs qui travaillent dans le champ d'une linguistique subjectale et dynamique, et non plus seulement dans celui de la linguistique structurale saussurienne, quelque peu trop statique pour rendre compte de l'accès de l'enfant au langage verbal (communication digitale) et de ses précurseurs.
    Les éléments supra-segmentaires du langage, soit la musique du langage, soit encore ce que j'appelle volontiers le non-verbal du verbal (prosodie, timbre, ton, intensité, débit, rythme, silences …) s'avèrent donc essentiels, et ce sont tous des éléments dynamiques dont l'infans repère l'agencement structural avant, probablement, de pouvoir décoder la charge symbolique, et statique, des éléments segmentaires de la phrase (mots ou monèmes).
    Dans cette même perspective, les travaux de C. TREVARTHEN sur l'intersubjectivité primaire ont bien montré la sensibilité des enfants à la structure rythmique des berceuses, structure relativement ubiquitaire et d'ailleurs assez proche de la structure du sonnet dans la poésie classique, lequel doit peut-être son succès à cette caractéristique structurale temporelle …
    Quoi qu'il en soit, on a également là, de la part du bébé, un travail d'extraction de structures rythmiques plus ou moins invariantes au sein de la toile de fond de ses perceptions sensitivo-sensorielles.

Le bébé est donc apte à extraire de son environnement des structures temporelles, des structures en mouvement, et ceci l'emporte pour lui sur la question du repérage des structures fixes.

Le fonctionnement structural de la dynamique des processus internes du bébé

La question des structures temporelles ne s'arrête pas là, et il me faut maintenant proposer l'idée que les processus psychiques de l'enfant lui-même, dans leur développement normal comme dans l'organisation de leurs troubles, renvoient également à un processus structural dynamique.

On pourrait citer ici tout un ensemble de processus, ou de phénomènes, conceptualisables dans cette perspective :

A titre d'exemples et sans souci de classification particulière :

  • Les modalités du dégagement de l'enfant de l'indifférenciation initiale pour accéder à l'intersubjectivité, avec équilibre dialectique entre des moments d'indifférenciation et des moments d'intersubjectivité primaire
  • La sémiologie des émotions et des affects (de Ch . DARWIN à S. FREUD, en passant par les travaux d' A. GREEN sur Le discours vivant, de I. FONAGY sur La vive voix et de D.N. STERN sur les " feeling shapes "
  • La question de l'oscillation entre position schizo-paranoïde et position dépressive qui peut être comparée, mutatis mutandis, au travail psychique dialectique entre avant et après-coup (Cl. GEISSMANN)
  • L'instauration des différents niveaux d'interactions précoces quand on les considère davantage en termes de contenants que de contenus (interactions biologiques, comportementales ou éthologiques, affectives ou émotionnelles, fantasmatiques et pré ou proto-symboliques enfin)
  • Les fascinantes questions de la pulsion, de la pulsionnalité et de l'impulsion en référence au concept de rythme, probablement si central dans le cadre de l'ontogenèse de la personne
  • La notion de tempérament en lien avec l'analyse du style dynamique des compétences et des interactions précoces

Et même au-delà du bébé à proprement parler :

  • La question de la mémoire si on la considère désormais comme un processus de re-création des souvenirs en fonction du contexte émotionnel, et non pas seulement comme la réactivation de traces mnésiques plus ou moins fixes (G. EDELMAN)
  • La structure de la dynamique des régressions
  • Enfin, on accorde aujourd'hui dans l'évaluation cognitive des enfants, un intérêt croissant à la structure de ses procédures cognitives, et pas seulement de ses scores finaux, la question n'étant donc plus simplement de savoir si le sujet échoue ou réussit, mais de savoir comment il procède, un même résultat pouvant être acquis de multiples façons, ce qui ouvre ainsi la voie à une véritable révolution dans l'approche du déficit mental et des ses modalités de réhabilitation

Mais pour illustrer cette hypothèse d'une structure dynamique des processus internes au fonctionnement psychique du bébé, je voudrais maintenant évoquer une recherche actuellement en cours dans mon service, à l'hôpital Necker-Enfants Malades, sur les précurseurs corporels et comportementaux de l'accès au langage verbal.


Le Programme International pour le Langage de l'Enfant (Projet PILE)

Lors du transfert de notre équipe de l'hôpital Saint-Vincent de Paul à l'hôpital Necker-Enfants Malades, et de la restructuration du service de Pédopsychiatrie au sein de ce dernier établissement, un programme de recherche a, en effet, été mis en place sur les précurseurs corporels et comportementaux de l'accès de l'enfant au langage verbal.
Ce programme de recherche collaboratif impliquant notamment des psychanalystes et des mathématiciens, est intitulé PILE (Programme International de recherche sur le Langage de l'Enfant) et il n'aurait pas pu être pensé, lancé et organisé sans le concours de Valérie DESJARDINS, psychologue et psychothérapeute, qui en représente la véritable cheville ouvrière. (1)

(1) D'importants sponsoring nous ont été accordés, et nous voulons témoigner, ici, de la générosité particulière des différents partenaires suivants : la filiale française d'EADS (European Aeronautic Space Company,), la Société Française du Radiotéléphone (SFR) et la Fondation BETTENCOURT-SCHUELLER enfin.

Il s'agit d'une recherche multiaxiale qui vise notamment à analyser les productions vocales, le regard et les mouvements du bébé quand il se trouve confronté à la parole de l'adulte, en situation dyadique ou triadique.
Une cellule vidéo de haute technologie a aujourd'hui été installée grâce à la collaboration d'Alain CASANOVA (avec lequel nous travaillons déjà depuis de nombreuses années au sein de la collection multimedia " A l'aube de la vie " dont nous avions été l'un des co-fondateurs aux côtés de Serge LEBOVICI), et plusieurs équipes ont dores et déjà été mises en place dans cette perspective , à savoir une équipe pour l'analyse du son, une équipe pour l'analyse des mouvements, et une cellule de réflexion pour la difficile question de l'analyse des regards, en lien avec l'Institut Charles CROS de l'Université de Marne-la-Vallée (Pr D. ARQUES) et avec les statisticiens du CERMICS de l'Ecole des Ponts-et-Chaussées.
Parmi les différentes hypothèses qui sous-tendent notre recherche et qui donnent lieu à la collecte de résultats préliminaires très stimulants, je voudrais, ici, dans la perspective de ces quelques pages, faire un certain nombre de remarques sur les processus d'attention, de mantèlement/démantèlement, et de segmentation.
Les lignes qui suivent renvoient fondamentalement au fait qu'il ne peut pas y avoir de perception statique, ce que les neuro-physiologistes nopus ont appris, depuis longtemps, en insistant squr les processus d'habituation propres aux différents récepteurs de la sensorialité : il faut que l'objet à percevoir soit en mouvement pour être perçu, que le mouvement en question soit le fait de l'objet lui-même, ou que ce soit le processus de perception qui donne du mouvement à un objet statique.

Le concept d'attention
Très en vogue à l'heure actuelle au travers du concept de troubles des processus d'attention dans le cadre de l'hyperactivité (Attention Deficit and Hyperactivity Disorders), ce terme est probablement devenu fort polysémique en fonction des cliniciens ou des chercheurs qui y recourent, parmi lesquels, bien entendu, les cognitivistes et les psychanalystes (depuis S. FREUD jusqu'à W.R. BION).
S. FREUD, dès 1911, insistait sur le caractère actif de la fonction perceptive, les organes des sens ne recevant pas passivement les informations de l'extérieur, mais allant au contraire au devant d'eux, à l'extrémité des " organes des sens ".
Dans ce travail tout à fait pionnier et précurseur, S. FREUD soulignait que l'appareil psychique ne peut travailler que sur de petites quantités d'énergie et que, pour ce faire, il a besoin d'aller prélever, de manière cyclique, dans l'environnement de petites quantités d'information (nous dirions aujourd'hui, à la manière du radar, ce qui souligne nettement l'aspect rythmique des processus en jeu).
A la lumière des connaissances actuelles, il est tout à fait pensable que la substance réticulée du tronc cérébral puisse participer à ce filtrage périodique des perceptions, j'y reviendrai.
En tout cas, toutes les données neuro-physiologiques modernes vont, aujourd'hui, dans le sens de cette intuition freudienne d'une dimension fondamentalement active des perceptions, comme en témoigne, par exemple, les travaux sur les oto-émissions provoquées qui montrent bien que le stimulus auditif traité par le cerveau n'est en rien le son externe directement, mais bien le signal sonore homothétique au signal sonore externe et reconstruit, comme en miniature, par la cochlée.
Quoi qu'il en soit, sur le fond de ces processus d'attention, c'est l'équilibre entre le couple mantèlement/démantèlement et les processus de segmentation qui va permettre l'instauration de la co-modalité perceptive propre au bébé et, partant, qui vont lui ouvrir la voie de l'intersubjectivité.
Certaines études actuelles en neuro-imagerie (M. ZILBOVICIUS, N. BODDAERT et coll.) semblent d'ailleurs montrer que la zone temporale décrite comme anormale au cours des états autistiques (le sillon temporal supérieur) serait une zone précisément consacrée à l'organisation co-modale des perceptions, ce qui va bien dans le sens de la conception de la pathologie autistique comme entrave à l'accès à l'intersubjectivité et donc, dans le sens aussi d'un certain nombre des hypothèses présentées ici.

Le concept de démantèlement, décrit par D. MELTZER à partir de son activité de thérapeute auprès d'enfants autistes et de la reconstruction de leur monde initial qu'il a pu en déduire, désigne un mécanisme qui permet, en effet, à l'enfant de cliver le mode de ses sensations selon l'axe des différentes sensorialités, afin d'échapper au vécu submergeant d'un stimulus sollicitant sinon, d'emblée et de manière permanente, ses cinq sens simultanément (ceci étant vraisemblable pour les enfants autistes, mais plausible également pour les bébés normaux dont le fonctionnement passe, on le sait maintenant, par un certain nombre de mécanismes autistiques transitoires).
Il s'agit donc d'un processus de type inter-sensoriel dont l'inverse, le mantèlement, permet, au contraire, à l'enfant de commencer à percevoir qu'il existe une source commune de ses différentes sensations qui lui est extérieure (noyau d'intersubjectivité primaire) et c'est, bien évidemment, la mise en jeu du couple mantèlement/démantèlement qui s'avère ici essentielle.

La segmentation permet de ressentir chaque stimulus sensoriel comme un phénomène dynamique et non pas statique, seul ce qui est en mouvement, je viens de le rappeler, pouvant être perçu.
Il s'agit donc d'un phénomène intra-sensoriel, et non pas intersensoriel comme l'est le couple mantèlement/démantèlement.
Mais, nous pouvons supposer ici deux types de segmentation : une segmentation centrale, et une segmentation périphérique.

  • La segmentation centrale serait celle décrite par S. FREUD, et qui a été évoquée ci-dessus en prenant l'image du radar.
  • La segmentation périphérique serait pour une part une compétence propre au bébé par le biais de ses différents " sphincters " sensoriels, et pour une part le fruit d'une co-construction interactive entre l'adulte et le bébé.
    • Le bébé est, en effet, capable de segmenter lui-même ses différents flux sensoriels au niveau de la périphérie de son corps.
      L'exemple le plus clair est, sans doute, celui du clignement palpébral qui permet une segmentation, aussi rapide soit-elle, de son flux visuel, et l'on sait que certains témoignages d'adultes anciens autistes ont insisté sur la difficulté qui leur était apparue, au moment de l'émergence de leur coquille autistique, pour, en quelque sorte, apprendre à cligner des yeux, chose si naturelle pour les individus sains mais si peu naturelle pour eux.
      On peut utilement se demander si le cognement des yeux ou le bouchage des oreilles chez certains enfants autistes ou chez certains enfants gravement carencés (dépression anaclitique et hospitalisme de R. SPITZ) ne revêtent pas également cette fonction de segmentation périphérique quant à la vision et à l'ouie.
      En ce qui concerne les autres modalités sensorielles dépourvues de " sphincter " sensoriel, à savoir le goût, l'odorat et le tact, les choses demeurent plus délicates à conceptualiser, mais les stéréotypies de tapotage, de léchage ou de flairage, rangées par D. MELTZER dans le cadre des processus de démantèlement, peuvent peut-être peut-être être conceptualisées dans cette perspective.
    • Mais par ailleurs, la segmentation périphérique des différents flux sensoriels peut aussi être le fait de la dynamique des interactions précoces.
      Je ne citerai ici que le très intéressant et récent travail de E. FRIEMEL et N. TRANH-HUONG qui montre bien l'impact de la qualité des interactions précoces sur les modalités de l'exploration par le bébé de son monde environnant.
      Quand les interactions sont harmonieuses, il existe une sorte de maturation repérable de ces modalités d'exploration : le premier mois de la vie serait consacré à la fixation du regard du bébé sur des cibles dites, par ces auteurs, " indéterminées " mais qu'on pourrait en fait définir comme rapidement changeantes (soit que le bébé ne fixe pas son regard, soit que le portage de la mère l'incite à changer sans cesse de lieu de focalisation visuelle), le deuxième mois de la vie permettrait la fixation visuelle du bébé sur le visage de la mère, et le troisième mois de la vie serait dévolu à la découverte attentive des différents objets extérieurs grâce à une dynamique conjointe des regards du bébé et de la mère, et en appui sur le repérage précédent du visage maternel.
      Si les interactions sont inadéquates, ou même simplement neutres, cette maturation ne s'observe pas, et dans l'optique de ce travail, on peut sans doute dire que la segmentation visuelle demeure alors chaotique ou anarchique.
      En ajoutant, bien entendu, que ce qui vaut pour le flux visuel vaut aussi, probablement, pour les autres flux sensoriels.


    Finalement, et c'est là que je voulais en venir, l'équilibre dynamique entre mantèlement/démantèlement et segmentation, qui se joue sur le fond des processus d'attention paraît donc devoir être considéré comme se situant au cœur même des processus perceptifs, puisque seule une segmentation des différents flux sensoriels selon des rythmes compatibles permet le mantèlement des sensations, et donc l'accès à l'intersubjectivité.
    On peut aisément imaginer que cet équilibre comporte intrinsèquement une structure dynamique propre à chaque dyade, et c'est ce qui me fait parler de structure des processus plutôt que des états.
    A titre d'exemple, la mise en rythme des flux sensoriels est essentielle, par exemple, à l'avènement du langage, dans la mesure où celui-ci s'origine fondamentalement et irréductiblement dans l'intersubjectivité qui en est, sans conteste, la condition sine qua non.
    La voix maternelle occuperait alors ici une place particulière dans la mesure où autant la segmentation visuelle est physiologiquement aisée (grâce à la rythmicité du sphincter palpébral), autant la segmentation auditive est délicate (en l'absence de sphincter auditif, il faut se boucher les oreilles pour ne pas entendre, ce que certains bébés, seulement, savent faire).
    La voix maternelle dont on sait l'importance pour la sémiotisation du monde de l'enfant, ne peut donc être segmentée que de deux manières, soit à partir de l'enfant lui-même (par la variation de son état d'attention), soit à partir du discours de la mère elle-même (quand elle procède à des variations sur la musique de son langage).
    Ceci suppose conjointement que les processus d'attention du bébé soient intacts et suffisamment mobiles, et que le langage maternel ne soit pas rendu par trop monotone du fait de telle ou telle psycho-pathologie, dépressive notamment.
    Ce que je pointe là à propos du langage a, aujourd'hui, une valeur prototypique mais, il est clair que le même équilibre dynamique entre mantèlement, démantèlement et segmentation se joue probablement pour chacun des différents flux sensoriels et que la mère jouerait ainsi comme " chef d'orchestre " des différentes segmentations sensorielles de son bébé, comme un chef d'orchestre l'aidant à segmenter ses différents flux sensoriels selon des rythmes compatibles et, ce faisant, comme un chef d'orchestre l'aidant au mantèlement de ses sensations, et donc à une avancée progressive vers une intersubjectivité stabilisée.
    A défaut d'une telle fonction maternelle suffisamment efficace, le bébé ne pourrait alors que se raccrocher à un objet (interne ou externe ?) figé (éventuellement de type autistique ?), soit à un objet entravant simultanément ses processus d'attention, de mantèlement et de segmentation rythmée, et par là, son accès à une co-modalité effective.

Conclusion

Ces réflexions n'ont pas d'autre ambition que de montrer la nature fondamentalement dynamique des différents processus présidant à la croissance et à la maturation psychiques du bébé.
La psychiatrie du bébé nous ouvre ainsi la voie d'un nouveau structuralisme, mais d'un structuralisme beaucoup plus dynamique que statique, l'idée d'une structure dynamique pouvant, par exemple, être illustrée, aujourd'hui, également dans le domaine de la génétique où se développe désormais une génétique des séquences comportementales et non plus seulement des phénotypes proprement dits, voire dans le domaine de la météorologie où la figure des tornades image efficacement la conjonction d'une fixité et d'un mouvement indissociables.


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C. TREVARTHEN et K.J. AITKEN
Intersubjectivité chez le nourrisson : recherche, théorie et application clinique
Devenir, 2003, 15, 4, 309-428


Texte rédigé pour la rubrique " Recherche " de la revue Carnet-PSY

 

 
 


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last modified: 2005-06-22