Structure des états ou structure des processus ?
Les invites du bébé à un néo-structuralisme
Par Bernard GOLSE
Le structuralisme n'a plus le vent en poupe, et les années de
sa splendeur sont déjà loin derrière nous
Certains le regrettent, car l'affaire avait été porteuse,
et la créativité conceptuelle d'alors nous émerveille
encore.
Mais la nostalgie - quelle que soit la beauté de ce sentiment -
ne sert de rien, le temps a passé, et comme le disent les adolescents
qui résistent à l'élaboration : "c'est comme
ça !"
Je suis de ceux qui croient, cependant, que le bébé nous
invite à repenser de manière dynamique et interactionniste
un certain nombre de nos concepts qui avaient été approfondis,
en leur temps, de manière plus statique et individuelle, et que
ceci nous ouvre à nouveau, aujourd'hui, des pistes prometteuses.
Il en est ainsi du constructivisme qui - à la différence
des propositions piagétiennes, par exemple - ne se conçoit
plus aujourd'hui que de manière strictement interactive.
Tout se co-construit entre l'adulte et le bébé, sur le fond
de cette " situation anthropologique fondamentale " si utilement
soulignée par J. LAPLANCHE, et qui se fonde sur la réciprocité
et sur la dissymétrie : la sexualité, les pulsions, les
émotions, la place du tiers, l'attention, la narrativité,
l'histoire
se co-construisent et cette liste, à l'évidence,
n'est en rien exhaustive.
Il en va de même pour la phénoménologie
à laquelle les apports de la pensée kleinienne et post-kleinienne
sur le contre-transfert et, sur un tout autre plan, les données
neuro-physiologiques sur l'empathie et la question des "neurones-miroir"
offrent, désormais, un éclairage inter-relationnel et une
modélisation cérébrale extrêmement novatrices.
Mais, et c'est là le propos de ces quelques lignes, il importe
de noter que le bébé nous permet aussi, probablement, de
repenser le structuralisme et, donc, de revisiter la question
de la structure, en termes de structure des processus, et non plus seulement
en termes de structure des états.
Je m'explique.
Rien ne semble plus mal convenir en effet que le concept de structure
dans le champ de la psychopathologie du bébé, voire de l'enfant,
dont l'ontogenèse est bien entendu en cours, dont l'appareil psychique
et le système de relations sont encore en formation - et pas seulement
en évolution - et pour lesquels on a bien plus envie de parler
de structuration que de structure, au sens d'une structure fixe (ou figée
?).
On remarquera d'ailleurs que la structure psychopathologique à
laquelle la pensée lacanienne se réfère, est beaucoup
plus une structure des interrelations qu'une structure des psyché
individuelles, ce dont il nous faut absolument prendre acte.
Mais, je reviens à l'opposition entre structure des états
et structure des processus.
La question n'est plus, me semble-t-il, de repérer des organisations
structurales statiques susceptibles de se maintenir au travers du développement.
Ce modèle ne convient pas et ceci apparaît, par exemple,
dans la difficulté qu'il y a à statuer quant à l'existence
ou non d'une continuité entre les dépressions du bébé,
celles de l'enfant et celles de l'adolescent, voire même celles
de l'adulte.
En réalité, dans cet exemple, ce qui se maintient est sans
doute moins l'organisation dépressive en tant que telle, que les
processus d'oscillation autour de la position dépressive.
On rappelle souvent, en effet, que les dépressions de l'adolescence
réactivent les positions dépressives primaires du sujet.
Ceci ne veut pas dire, à mon sens, que les dépressions de
l'adolescence et les dépressions du bébé reconnaissent
en elles-mêmes la même organisation structurale et symptomatique
(l'équilibre des axes narcissiques et objectaux ne s'y pose, à
l'évidence, pas de la même manière), mais que la réactivation
de la positon dépressive primaire chez l'adolescent va donner lieu
à un travail d'élaboration structuralement comparable à
ce qui s'était joué, en son temps, chez le bébé,
ce qui permet alors d'envisager différemment la dialectique entre
continuité et discontinuité : dans les deux cas, il y a
discontinuité autour de la question des deuils développementaux,
mais il y a, dans le même temps, continuité quant à
la manière de traiter cette discontinuité.
D'une certaine manière, à ce sujet, le bébé
nous apprend beaucoup.
Il nous montre en effet deux niveaux distincts de travail psychique sur
les structures dynamiques : d'une part, le repérage par le bébé
de structures dynamiques au sein de son environnement interactif précoce
et, d'autre part le fonctionnement structural de la dynamique même
de ses processus internes.
Le repérage de structures dynamiques par le bébé
Deux exemples me permettront de faire comprendre ce que je cherche à
dire .
- Si le bébé est un artiste, alors
il est d'abord, et avant tout, un artiste contemporain, en ce sens qu'il
produit dans son psychisme un art de type " abstrait " avant
que de pouvoir produire un art de type " figuratif ".
En cela, il répète d'ailleurs, probablement, dans son
ontogenèse quelque chose de l'évolution phylogénétique,
et c'est A. LEROY-GOURHAN - souvent cité par G. HAAG - qui a
pu faire remarquer que, dans les grottes préhistoriques, les
représentations picturales abstraites de rythmes ou de contenants
rythmiques, de signification certes énigmatique (rythmes journaliers,
saisonniers, lunaires
?) précèdent chronologiquement,
et de loin, les représentations figuratives avec lesquelles nous
sommes plus familiers (scènes de chasse, de guerres
).
De la même manière, il apparaît aujourd'hui, à
la lumière des acquis de la psychiatrie du bébé
et de la psychologie développementale précoce, que le
bébé fait d'abord un " portrait " abstrait de
sa mère, avant d'en faire, ultérieurement, un " portrait
" figuratif de type photographique.
Autrement dit, avant de pouvoir inscrire en lui les caractéristiques
statiques du visage et du corps de sa mère, il la reconnaît
par le biais de ses spécificités dynamiques, c'est-à-dire
par le biais du style des ses interactions.
Il y a là toute la question des " représentations
d'interaction généralisées " décrites
par D.N. STERN, et de " modèles internes opérants
" (internal working models) décrites par I. BRETHERTON dans
le sillage des travaux de J. BOWLBY lui-même.
Tout se passe en fait comme si le bébé était très
vite compétent pour repérer des invariants dans son environnement
sensitivo-sensoriel (au sens des " conjonctions constantes "
évoquées par W.R. BION), et qu'il se montre alors beaucoup
plus captivé par les images ou formes en mouvement que par les
formes ou les images fixes.
Ce faisant, il se montre ainsi apte à une authentique activité
d'abstraction, puisqu'au fil des ses diverses rencontres interactives,
il enregistre le type des réponses dynamiques de sa mère
(ou de ses principaux " caregivers "), soit dans le champ
de l'attachement (modèles internes opérants), soit dans
le champ de l'accordage affectif (représentations d'interactions
généralisées), il les stocke et en établit
alors une sorte de moyenne statistique (et donc fictive, car jamais
actualisée en tant que telle) à l'aune de laquelle il
mesurera ensuite la qualité des réponses de son partenaire
interrelationnel, lors des rencontres interactives ultérieures,
ce qui lui permet de le reconnaître et, en outre, d'apprécier
si celui-ci est suffisamment ou non comme d'habitude ce qui, comme j'ai
essayé de le montrer, constitue pour lui l'une des possibles
voies de son accès à la tiercéité (B. GOLSE).
Afin d'illustrer les choses plus concrètement, on pourrait dire
que le bébé ressent et éprouve d'abord (je ne dis
pas ici qu'il le sait au sens cognitif du terme) que sa mère
répond plus ou moins rapidement ou plus ou moins lentement, de
manière fiable ou imprévisible, à ses signaux d'attachement
et, plus tard, qu'elle est plutôt unimodale ou transmodale, plutôt
lente ou immédiate, plutôt amplifiée ou atténuée
dans ses réponses en termes d'harmonisation des affects, et ceci
bien avant de pouvoir se dire qu'elle est brune ou blonde, grosse ou
maigre, ronde ou pointue et finalement
laide ou jolie, si l'on
veut absolument retenir pour lui cette question qui, certes, est éminemment
subjective mais qui, tout bien compté, ne peut être que
beaucoup plus tardive, car davantage statique.
- La musique du langage et les berceuses des mères
offrent également de bons exemples du dégagement par le
bébé de structures rythmiques au sein de ses perceptions.
On sait en effet désormais que le bébé se montre
particulièrement sensible aux modalités de l'énonciation
du langage qui l'entoure, et peut-être même plus sensible
à cette énonciation qu'à l'énoncé
proprement dit (B. GOLSE et V. DESJARDINS).
C'est là un aspect important de la communication analogique qui
a ainsi été souligné par des pragmaticiens tels
que J.L. AUSTIN ou J.S. BRUNER et par tous les auteurs qui travaillent
dans le champ d'une linguistique subjectale et dynamique, et non plus
seulement dans celui de la linguistique structurale saussurienne, quelque
peu trop statique pour rendre compte de l'accès de l'enfant au
langage verbal (communication digitale) et de ses précurseurs.
Les éléments supra-segmentaires du langage, soit la musique
du langage, soit encore ce que j'appelle volontiers le non-verbal du
verbal (prosodie, timbre, ton, intensité, débit, rythme,
silences
) s'avèrent donc essentiels, et ce sont tous des
éléments dynamiques dont l'infans repère l'agencement
structural avant, probablement, de pouvoir décoder la charge
symbolique, et statique, des éléments segmentaires de
la phrase (mots ou monèmes).
Dans cette même perspective, les travaux de C. TREVARTHEN sur
l'intersubjectivité primaire ont bien montré la sensibilité
des enfants à la structure rythmique des berceuses, structure
relativement ubiquitaire et d'ailleurs assez proche de la structure
du sonnet dans la poésie classique, lequel doit peut-être
son succès à cette caractéristique structurale
temporelle
Quoi qu'il en soit, on a également là, de la part du bébé,
un travail d'extraction de structures rythmiques plus ou moins invariantes
au sein de la toile de fond de ses perceptions sensitivo-sensorielles.
Le bébé est donc apte à extraire de son environnement
des structures temporelles, des structures en mouvement, et ceci l'emporte
pour lui sur la question du repérage des structures fixes.
Le fonctionnement structural de la dynamique des processus internes
du bébé
La question des structures temporelles ne s'arrête pas là,
et il me faut maintenant proposer l'idée que les processus psychiques
de l'enfant lui-même, dans leur développement normal comme
dans l'organisation de leurs troubles, renvoient également à
un processus structural dynamique.
On pourrait citer ici tout un ensemble de processus, ou de phénomènes,
conceptualisables dans cette perspective :
A titre d'exemples et sans souci de classification particulière
:
- Les modalités du dégagement de l'enfant de l'indifférenciation
initiale pour accéder à l'intersubjectivité, avec
équilibre dialectique entre des moments d'indifférenciation
et des moments d'intersubjectivité primaire
- La sémiologie des émotions et des affects (de Ch . DARWIN
à S. FREUD, en passant par les travaux d' A. GREEN sur Le discours
vivant, de I. FONAGY sur La vive voix et de D.N. STERN sur les "
feeling shapes "
- La question de l'oscillation entre position schizo-paranoïde
et position dépressive qui peut être comparée, mutatis
mutandis, au travail psychique dialectique entre avant et après-coup
(Cl. GEISSMANN)
- L'instauration des différents niveaux d'interactions précoces
quand on les considère davantage en termes de contenants que
de contenus (interactions biologiques, comportementales ou éthologiques,
affectives ou émotionnelles, fantasmatiques et pré ou
proto-symboliques enfin)
- Les fascinantes questions de la pulsion, de la pulsionnalité
et de l'impulsion en référence au concept de rythme, probablement
si central dans le cadre de l'ontogenèse de la personne
- La notion de tempérament en lien avec l'analyse du style dynamique
des compétences et des interactions précoces
Et même au-delà du bébé à proprement
parler :
- La question de la mémoire si on la considère désormais
comme un processus de re-création des souvenirs en fonction du
contexte émotionnel, et non pas seulement comme la réactivation
de traces mnésiques plus ou moins fixes (G. EDELMAN)
- La structure de la dynamique des régressions
- Enfin, on accorde aujourd'hui dans l'évaluation cognitive des
enfants, un intérêt croissant à la structure de
ses procédures cognitives, et pas seulement de ses scores finaux,
la question n'étant donc plus simplement de savoir si le sujet
échoue ou réussit, mais de savoir comment il procède,
un même résultat pouvant être acquis de multiples
façons, ce qui ouvre ainsi la voie à une véritable
révolution dans l'approche du déficit mental et des ses
modalités de réhabilitation
Mais pour illustrer cette hypothèse d'une structure dynamique
des processus internes au fonctionnement psychique du bébé,
je voudrais maintenant évoquer une recherche actuellement en cours
dans mon service, à l'hôpital Necker-Enfants Malades, sur
les précurseurs corporels et comportementaux de l'accès
au langage verbal.
Le Programme International pour le Langage de l'Enfant (Projet PILE)
Lors du transfert de notre équipe de l'hôpital Saint-Vincent
de Paul à l'hôpital Necker-Enfants Malades, et de la restructuration
du service de Pédopsychiatrie au sein de ce dernier établissement,
un programme de recherche a, en effet, été mis en place
sur les précurseurs corporels et comportementaux de l'accès
de l'enfant au langage verbal.
Ce programme de recherche collaboratif impliquant notamment des psychanalystes
et des mathématiciens, est intitulé PILE (Programme International
de recherche sur le Langage de l'Enfant) et il n'aurait pas pu être
pensé, lancé et organisé sans le concours de Valérie
DESJARDINS, psychologue et psychothérapeute, qui en représente
la véritable cheville ouvrière. (1)
(1) D'importants sponsoring nous ont été
accordés, et nous voulons témoigner, ici, de la générosité
particulière des différents partenaires suivants : la
filiale française d'EADS (European Aeronautic Space Company,),
la Société Française du Radiotéléphone
(SFR) et la Fondation BETTENCOURT-SCHUELLER enfin.
Il s'agit d'une recherche multiaxiale qui vise notamment à analyser
les productions vocales, le regard et les mouvements du bébé
quand il se trouve confronté à la parole de l'adulte, en
situation dyadique ou triadique.
Une cellule vidéo de haute technologie a aujourd'hui été
installée grâce à la collaboration d'Alain CASANOVA
(avec lequel nous travaillons déjà depuis de nombreuses
années au sein de la collection multimedia " A l'aube de la
vie " dont nous avions été l'un des co-fondateurs aux
côtés de Serge LEBOVICI), et plusieurs équipes ont
dores et déjà été mises en place dans cette
perspective , à savoir une équipe pour l'analyse du son,
une équipe pour l'analyse des mouvements, et une cellule de réflexion
pour la difficile question de l'analyse des regards, en lien avec l'Institut
Charles CROS de l'Université de Marne-la-Vallée (Pr D. ARQUES)
et avec les statisticiens du CERMICS de l'Ecole des Ponts-et-Chaussées.
Parmi les différentes hypothèses qui sous-tendent notre
recherche et qui donnent lieu à la collecte de résultats
préliminaires très stimulants, je voudrais, ici, dans la
perspective de ces quelques pages, faire un certain nombre de remarques
sur les processus d'attention, de mantèlement/démantèlement,
et de segmentation.
Les lignes qui suivent renvoient fondamentalement au fait qu'il ne peut
pas y avoir de perception statique, ce que les neuro-physiologistes nopus
ont appris, depuis longtemps, en insistant squr les processus d'habituation
propres aux différents récepteurs de la sensorialité
: il faut que l'objet à percevoir soit en mouvement pour être
perçu, que le mouvement en question soit le fait de l'objet lui-même,
ou que ce soit le processus de perception qui donne du mouvement à
un objet statique.
Le concept d'attention
Très en vogue à l'heure actuelle au travers du concept de
troubles des processus d'attention dans le cadre de l'hyperactivité
(Attention Deficit and Hyperactivity Disorders), ce terme est probablement
devenu fort polysémique en fonction des cliniciens ou des chercheurs
qui y recourent, parmi lesquels, bien entendu, les cognitivistes et les
psychanalystes (depuis S. FREUD jusqu'à W.R. BION).
S. FREUD, dès 1911, insistait sur le caractère actif de
la fonction perceptive, les organes des sens ne recevant pas passivement
les informations de l'extérieur, mais allant au contraire au devant
d'eux, à l'extrémité des " organes des sens
".
Dans ce travail tout à fait pionnier et précurseur, S. FREUD
soulignait que l'appareil psychique ne peut travailler que sur de petites
quantités d'énergie et que, pour ce faire, il a besoin d'aller
prélever, de manière cyclique, dans l'environnement de petites
quantités d'information (nous dirions aujourd'hui, à la
manière du radar, ce qui souligne nettement l'aspect rythmique
des processus en jeu).
A la lumière des connaissances actuelles, il est tout à
fait pensable que la substance réticulée du tronc cérébral
puisse participer à ce filtrage périodique des perceptions,
j'y reviendrai.
En tout cas, toutes les données neuro-physiologiques modernes vont,
aujourd'hui, dans le sens de cette intuition freudienne d'une dimension
fondamentalement active des perceptions, comme en témoigne, par
exemple, les travaux sur les oto-émissions provoquées qui
montrent bien que le stimulus auditif traité par le cerveau n'est
en rien le son externe directement, mais bien le signal sonore homothétique
au signal sonore externe et reconstruit, comme en miniature, par la cochlée.
Quoi qu'il en soit, sur le fond de ces processus d'attention, c'est l'équilibre
entre le couple mantèlement/démantèlement et les
processus de segmentation qui va permettre l'instauration de la co-modalité
perceptive propre au bébé et, partant, qui vont lui ouvrir
la voie de l'intersubjectivité.
Certaines études actuelles en neuro-imagerie (M. ZILBOVICIUS, N.
BODDAERT et coll.) semblent d'ailleurs montrer que la zone temporale décrite
comme anormale au cours des états autistiques (le sillon temporal
supérieur) serait une zone précisément consacrée
à l'organisation co-modale des perceptions, ce qui va bien dans
le sens de la conception de la pathologie autistique comme entrave à
l'accès à l'intersubjectivité et donc, dans le sens
aussi d'un certain nombre des hypothèses présentées
ici.
Le concept de démantèlement, décrit par D.
MELTZER à partir de son activité de thérapeute auprès
d'enfants autistes et de la reconstruction de leur monde initial qu'il
a pu en déduire, désigne un mécanisme qui permet,
en effet, à l'enfant de cliver le mode de ses sensations selon
l'axe des différentes sensorialités, afin d'échapper
au vécu submergeant d'un stimulus sollicitant sinon, d'emblée
et de manière permanente, ses cinq sens simultanément (ceci
étant vraisemblable pour les enfants autistes, mais plausible également
pour les bébés normaux dont le fonctionnement passe, on
le sait maintenant, par un certain nombre de mécanismes autistiques
transitoires).
Il s'agit donc d'un processus de type inter-sensoriel dont l'inverse,
le mantèlement, permet, au contraire, à l'enfant de commencer
à percevoir qu'il existe une source commune de ses différentes
sensations qui lui est extérieure (noyau d'intersubjectivité
primaire) et c'est, bien évidemment, la mise en jeu du couple mantèlement/démantèlement
qui s'avère ici essentielle.
La segmentation permet de ressentir chaque stimulus sensoriel
comme un phénomène dynamique et non pas statique, seul ce
qui est en mouvement, je viens de le rappeler, pouvant être perçu.
Il s'agit donc d'un phénomène intra-sensoriel, et non pas
intersensoriel comme l'est le couple mantèlement/démantèlement.
Mais, nous pouvons supposer ici deux types de segmentation : une segmentation
centrale, et une segmentation périphérique.
- La segmentation centrale serait celle décrite par S. FREUD,
et qui a été évoquée ci-dessus en prenant
l'image du radar.
- La segmentation périphérique serait pour une part une
compétence propre au bébé par le biais de ses différents
" sphincters " sensoriels, et pour une part le fruit d'une
co-construction interactive entre l'adulte et le bébé.
- Le bébé est, en effet,
capable de segmenter lui-même ses différents flux sensoriels
au niveau de la périphérie de son corps.
L'exemple le plus clair est, sans doute, celui du clignement palpébral
qui permet une segmentation, aussi rapide soit-elle, de son flux
visuel, et l'on sait que certains témoignages d'adultes anciens
autistes ont insisté sur la difficulté qui leur était
apparue, au moment de l'émergence de leur coquille autistique,
pour, en quelque sorte, apprendre à cligner des yeux, chose
si naturelle pour les individus sains mais si peu naturelle pour
eux.
On peut utilement se demander si le cognement des yeux ou le bouchage
des oreilles chez certains enfants autistes ou chez certains enfants
gravement carencés (dépression anaclitique et hospitalisme
de R. SPITZ) ne revêtent pas également cette fonction
de segmentation périphérique quant à la vision
et à l'ouie.
En ce qui concerne les autres modalités sensorielles dépourvues
de " sphincter " sensoriel, à savoir le goût,
l'odorat et le tact, les choses demeurent plus délicates
à conceptualiser, mais les stéréotypies de
tapotage, de léchage ou de flairage, rangées par D.
MELTZER dans le cadre des processus de démantèlement,
peuvent peut-être peut-être être conceptualisées
dans cette perspective.
- Mais par ailleurs, la segmentation périphérique
des différents flux sensoriels peut aussi être le fait
de la dynamique des interactions précoces.
Je ne citerai ici que le très intéressant et récent
travail de E. FRIEMEL et N. TRANH-HUONG qui montre bien l'impact
de la qualité des interactions précoces sur les modalités
de l'exploration par le bébé de son monde environnant.
Quand les interactions sont harmonieuses, il existe une sorte de
maturation repérable de ces modalités d'exploration
: le premier mois de la vie serait consacré à la fixation
du regard du bébé sur des cibles dites, par ces auteurs,
" indéterminées " mais qu'on pourrait en
fait définir comme rapidement changeantes (soit que le bébé
ne fixe pas son regard, soit que le portage de la mère l'incite
à changer sans cesse de lieu de focalisation visuelle), le
deuxième mois de la vie permettrait la fixation visuelle
du bébé sur le visage de la mère, et le troisième
mois de la vie serait dévolu à la découverte
attentive des différents objets extérieurs grâce
à une dynamique conjointe des regards du bébé
et de la mère, et en appui sur le repérage précédent
du visage maternel.
Si les interactions sont inadéquates, ou même simplement
neutres, cette maturation ne s'observe pas, et dans l'optique de
ce travail, on peut sans doute dire que la segmentation visuelle
demeure alors chaotique ou anarchique.
En ajoutant, bien entendu, que ce qui vaut pour le flux visuel vaut
aussi, probablement, pour les autres flux sensoriels.
Finalement, et c'est là que je voulais en venir, l'équilibre
dynamique entre mantèlement/démantèlement et
segmentation, qui se joue sur le fond des processus d'attention
paraît donc devoir être considéré comme
se situant au cur même des processus perceptifs, puisque
seule une segmentation des différents flux sensoriels selon
des rythmes compatibles permet le mantèlement des sensations,
et donc l'accès à l'intersubjectivité.
On peut aisément imaginer que cet équilibre comporte
intrinsèquement une structure dynamique propre à chaque
dyade, et c'est ce qui me fait parler de structure des processus plutôt
que des états.
A titre d'exemple, la mise en rythme des flux sensoriels est essentielle,
par exemple, à l'avènement du langage, dans la mesure
où celui-ci s'origine fondamentalement et irréductiblement
dans l'intersubjectivité qui en est, sans conteste, la condition
sine qua non.
La voix maternelle occuperait alors ici une place particulière
dans la mesure où autant la segmentation visuelle est physiologiquement
aisée (grâce à la rythmicité du sphincter
palpébral), autant la segmentation auditive est délicate
(en l'absence de sphincter auditif, il faut se boucher les oreilles
pour ne pas entendre, ce que certains bébés, seulement,
savent faire).
La voix maternelle dont on sait l'importance pour la sémiotisation
du monde de l'enfant, ne peut donc être segmentée que
de deux manières, soit à partir de l'enfant lui-même
(par la variation de son état d'attention), soit à partir
du discours de la mère elle-même (quand elle procède
à des variations sur la musique de son langage).
Ceci suppose conjointement que les processus d'attention du bébé
soient intacts et suffisamment mobiles, et que le langage maternel
ne soit pas rendu par trop monotone du fait de telle ou telle psycho-pathologie,
dépressive notamment.
Ce que je pointe là à propos du langage a, aujourd'hui,
une valeur prototypique mais, il est clair que le même équilibre
dynamique entre mantèlement, démantèlement et
segmentation se joue probablement pour chacun des différents
flux sensoriels et que la mère jouerait ainsi comme "
chef d'orchestre " des différentes segmentations sensorielles
de son bébé, comme un chef d'orchestre l'aidant à
segmenter ses différents flux sensoriels selon des rythmes
compatibles et, ce faisant, comme un chef d'orchestre l'aidant au
mantèlement de ses sensations, et donc à une avancée
progressive vers une intersubjectivité stabilisée.
A défaut d'une telle fonction maternelle suffisamment efficace,
le bébé ne pourrait alors que se raccrocher à
un objet (interne ou externe ?) figé (éventuellement
de type autistique ?), soit à un objet entravant simultanément
ses processus d'attention, de mantèlement et de segmentation
rythmée, et par là, son accès à une co-modalité
effective.
Conclusion
Ces réflexions n'ont pas d'autre ambition que de montrer la nature
fondamentalement dynamique des différents processus présidant
à la croissance et à la maturation psychiques du bébé.
La psychiatrie du bébé nous ouvre ainsi la voie d'un nouveau
structuralisme, mais d'un structuralisme beaucoup plus dynamique que statique,
l'idée d'une structure dynamique pouvant, par exemple, être
illustrée, aujourd'hui, également dans le domaine de la
génétique où se développe désormais
une génétique des séquences comportementales et non
plus seulement des phénotypes proprement dits, voire dans le domaine
de la météorologie où la figure des tornades image
efficacement la conjonction d'une fixité et d'un mouvement indissociables.
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B. GOLSE
Co-construction de la tiercéité et de la place du père
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In : " Les pratiques psychanalytiques auprès des bébés
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B. GOLSE et V. DESJARDINS
Du corps, des formes, des mouvements et du rythme comme précurseurs
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Journal de la psychanalyse de l'enfant (sous presse)
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Entretien avec Jean Laplanche (réalisé par Alain Braconnier)
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A. LEROY-GOURHAN
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Cours de linguistique générale (édition critique
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Payot, Coll. " Payothèque ", Paris, 1978
R. SPITZ
De la naissance à la parole - La première année de
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P.U.F., Coll. " Bibliothèque de Psychanalyse ", Paris,
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D.N. STERN
Le monde interpersonnel du nourrisson - Une perspective psychanalytique
et développementale
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D.N. STERN
L'enveloppe pré-narrative
Journal de la psychanalyse de l'enfant, 1993, 14, 13-65
C. TREVARTHEN et K.J. AITKEN
Intersubjectivité chez le nourrisson : recherche, théorie
et application clinique
Devenir, 2003, 15, 4, 309-428
Texte rédigé pour la rubrique " Recherche " de
la revue Carnet-PSY
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